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Débats et commentaires

Les dilemmes de la sociologie de l’environnement face à la sociologie générale

Lecture critique croisée de 4 manuels récents de sociologie de l’environnement
The dilemmas between environmental sociology and general sociology. A critical review of 4 textbooks
Los dilemas de la sociología del medio ambiente frente a la sociología general. Lectura crítica cruzada de cuatro manuales recientes de sociología del medio ambiente
Die Dilemmata der Umweltsoziologie gegenüber der allgemeinen Soziologie: Kritische Lektüre von vier aktuellen Lehrbüchern zur Umweltsoziologie
Florian Charvolin

Résumés

Concomitamment à l’inscription de la sociologie de l’environnement au programme de l’agrégation de sciences économiques et sociales, quatre manuels ont été publiés ces deux dernières années. Si l’enjeu de ces manuels est de faire une place à la sociologie de l’environnement dans la sociologie générale, il est légitime de s’interroger sur la forme et les attendus de ce qui peut apparaître comme une tentative de lissage. En appui sur trente ans d’expérience dans le domaine, ce texte se demande plutôt comment la sociologie de l’environnement peut se positionner par rapport à cette banalisation sociologique. Il examine les stratégies rendues manifestes par les choix de textes cités, les plans de présentation des résultats ou les facteurs explicatifs et propose une matrice de variation des registres d’explication des rapports entre environnement et société.

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Texte intégral

Introduction

1L’environnement a fait l’objet de tentatives récentes de définition de son champ, dans un mouvement de renouvellement des enquêtes sociologiques en France, à l’image de ces deux extraits :

La sociologie de l’environnement est la science qui se penche sur les rapports entre les sociétés et le milieu naturel, et qui étudie les formes de production et de reproduction par les sociétés humaines de leurs conditions de vie (Barral, Bouleau & Guillet, 2024, p. 4)

Pour une partie de la sociologie de l’environnement, ce dernier [l’environnement] se présente comme l’affirmation d’une réalité objective, indépendamment des discours qui lui confèrent une existence médiatisée dans l’espace social et politique (Cary & Villalba, 2023, p. 20).

2Les citations ci-dessus sont issues de deux ouvrages parmi quatre publiés entre 2023 et 2025, qui visent à présenter la sociologie de l’environnement : celui de Paul Cary et Bruno Villalba (dir.), Sociologie de l’environnement (2023), ci-après Cary & Villalba (2023) ; celui de Maud Hetzel et Fanny Hugues, Introduction à la sociologie de l’environnement, publié en 2025, ci-après Hetzel & Hugues (2025) ; celui de Stéphanie Barral, Gabrielle Bouleau et Fanny Guillet, La sociologie de l’environnement, publié en 2024, ci-après Barral, Bouleau & Guillet (2024) ; et enfin de Yoann Demoli et René Llored, Sociologie de l’environnement, publié en 2024, ci-après Demoli & Llored (2024). Ils participent d’un renouveau d’intérêt pour toute une série de travaux récents sur les enjeux environnementaux dont l’intégration dans le programme du concours d’agrégation de Sciences économiques et sociales français montre l’actualité. Ces publications surviennent une quinzaine d’années après une autre période éditoriale prolixe au cours de laquelle Chantal Aspe et Marie Jacqué (2012), Rémi Barbier et ses coauteurs (Barbier et al., 2012) ou encore Bernard Kalaora et Chloé Vlassopoulos (2013) avaient proposé un point de vue historique et méthodologique sur ce champ de recherche. Intervenant dans une période marquée par une intensification des « crises environnementales », cette actualité éditoriale mérite d’être abordée en comparant la diversité des approches qu’elle rend manifeste. Ce commentaire critique s’interroge sur la possible dissolution des traits distinctifs de l’environnement comme objet sociologique dans la sociologie générale.

3J’ai choisi de dégager des points de convergence et de divergence entre ces manuels par leur mise en série autour des choix éditoriaux, des plans de présentation et des positionnements théoriques. Ces ouvrages relèvent d’un tournant de la sociologie française de l’environnement dont les développements sont suffisamment marquants pour intéresser les théories et approches centrales de la discipline sociologique, entendue au sens le plus académique. Mon propos est de soutenir que la sociologie de l’environnement a un point de vue particulier à défendre — autour de l’insistance sur la matérialité, sur les rapports entre nature et société, et sur la saisie de nos identités comme affectées par le labyrinthe des techniques — pour ne pas réduire les approches et méthodologies analysant l’environnement à un chapitre particulier d’une sociologie généraliste du social.

4Après avoir examiné les choix des auteurs d’aborder la sociologie de l’environnement par sa genèse située dans les années 1970, inscrite dans l’évolution de la société de l’époque, je discuterai les choix de plan des ouvrages. Un des partis pris est de ne pas aborder l’environnement par ses contenus, mais plutôt par un découpage en branches sociologiques (les mouvements sociaux, le travail…). Ce découpage conduit, dans plusieurs ouvrages, à minorer la question des sciences et techniques, pourtant porte-voix des éléments de l’environnement (l’air, l’eau, la biodiversité, la forêt, etc. : Chateauraynaud & Torny [1999] ; Callon, Lascoumes & Barthe [2001]). L’ordonnancement du monde qui nous entoure fait l’objet d’une mécompréhension si on ne le qualifie que de « socialement construit » et je reviendrai sur ce réductionnisme sociologique qui contraste avec une vision non limitative des actants de l’environnement (Callon, 1986). Ce réductionnisme est d’autant plus dommageable qu’en matière d’environnement, nous partageons nos modus vivendi avec d’autres espèces. En revanche, il a le mérite de rapporter dans le débat la question des inégalités sociales et de l’ouvrir sur la nature des inégalités environnementales. Aussi, ce n’est pas à une opposition binaire et caricaturale entre sociologie non réductionniste et réductionniste que je convie, mais à un espace de variations avec au moins 4 positions que je présenterai en conclusion, aidant à situer les postures de recherche sur lesquelles les ouvrages commentés se fondent.

Un champ de recherche issu de l’évolution des rapports environnement/société

5L’ouvrage de Demoli & Llored (2024) associe une réflexion sur la sociologie de l’environnement comme courant disciplinaire et l’évolution du traitement politique et social de l’environnement principalement en France, mais aussi dans les mondes anglo-saxons. Globalement, il mixe les théories et explications sociologiques et l’évolution socio-historique de l’environnement. Cette manière de faire est une commodité de présentation : on engage la présentation d’une discipline en dressant la généalogie de l’apparition et du développement de l’empreinte sociale de son domaine (quand arrive le mot dans le vocabulaire courant, les lois spécifiques, les politiques publiques, etc.). On peut voir dans l’étroite articulation entre développement de la sociologie de l’environnement et installation d’un domaine public et social spécifique l’expression d’une contextualisation des préoccupations d’un champ de recherche, saisi dans son pluralisme, sans que cette historicisation du champ ne porte préjudice à l’acuité de ses analyses.

6Dans l’ouvrage de Barral, Bouleau & Guillet (2024), on note une tendance à associer étroitement la question du déblayage d’un champ de recherche particulier par rapport aux autres disciplines avec le fait de faire l’histoire des relations entre environnement et société (Aspe & Jacqué avaient d’ailleurs intitulé leur livre « Environnement et société » en 2012). Les chapitres égrainent les rapports entre évolutions des institutions publiques en matière d’environnement et naissance d’une sociologie politique de l’État environnemental. On note encore la concomitance entre la genèse des mouvements sociaux environnementaux et le questionnement de la sociologie des mobilisations aux prises avec ce militantisme environnemental. Autrement dit, comme pour Demoli & Llored (2024), la constitution de la sociologie de l’environnement serait indexée sur l’actualité de l’intégration de l’environnement dans les mouvements propres à la société. Déployer la sociologie de l’environnement reviendrait en quelque sorte à retracer l’histoire d’un investissement de la sociologie dans la société contemporaine, et la pertinence de l’environnement comme objet d’étude serait liée à l’actualité du moment.

  • 1 Par exemple sur les dates de création des parcs nationaux français.

7De ce point de vue, l’ouvrage de Hetzel & Hugues (2025) témoigne d’une grande approximation quant à l’histoire environnementale à partir de laquelle se constitue un champ sociologique1. Il offre une interprétation contestable de l’article de Renaud Bécot (2012) en présentant ses analyses comme une preuve de l’origine de l’environnement dans les débats sur le cadre de vie et en particulier chez les syndicats de la fin des années 1960. Cette lecture fermée de Bécot — qui voulait plutôt apporter un éclairage supplémentaire, peu emprunté en 2012, par rapport à l’histoire institutionnelle — s’inscrit dans une manière de rapporter la question environnementale à celle de la sociologie du travail, plus classique, et en faisant de l’origine de l’environnement une question de cadre de vie de l’activité professionnelle, ce qui permettra par la suite, dans le manuel, de substituer à la question environnementale celle des modes de vie, de la qualité de vie. Hetzel & Hugues (2025) laissent alors dans l’ombre toute l’activité de régulation des nuisances et pollutions qui monte en puissance et se systématise dans les années 1960, ou encore la politisation, sur la même période, des milieux naturalistes. Le cadre de vie ne viendra sur l’agenda public qu’à la fin des années 1970 avec un ministère de la Qualité de la vie (Dagnaud, 2014).

  • 2 Par exemple l’exhumation des « circumfusa » par Jean-Baptiste Fressoz dans son histoire des polluti (...)

8Barral, Bouleau et Guillet ne vont pas aussi loin et se demandent si l’environnement est une qualité des phénomènes sociaux, et quelles sont ses éventuelles spécificités. Toute la question abordée par des socio-juristes, comme Pierre Lascoumes (1994) et par des sociologues des mouvements sociaux, comme Alain Touraine, est de savoir si l’environnement introduit une spécificité dans les manières classiques de considérer les politiques publiques ou l’action sociale (Barral, Bouleau & Guillet, 2024, p. 53). Est-ce que l’environnement renouvelle la sociologie ? Faut-il franchir le gué et écologiser la sociologie (Cary & Villalba, 2023) ? Cette manière de faire démarrer le champ de la sociologie de l’environnement à la formulation d’une actualité dans les années 1970 souffre de la même critique que les historiens de l’environnement ont adressée aux tentatives nominalistes qui bornaient la naissance du leur aux années 1970. Ils ont depuis trouvé de nombreux travaux antérieurs qui s’apparentent au traitement de l’environnement, même si le terme n’était pas utilisé2. À la décharge des ouvrages de Cary & Villalba (2023), et de Demoli & Llored (2024), il faut noter leur introduction à une certaine historicité plus longue du champ des recherches sur l’environnement, avec l’abord de la manière dont des fondateurs de la sociologie (Marx, Durkheim, etc.) avaient laissé la porte ouverte à ce qu’on a pu appeler le substrat de la société, le possibilisme (Robic, 1992) ou le métabolisme. Mais cette période reste perçue comme une archéologie des recherches environnementales.

Une présentation de la sociologie de l’environnement par branches de la sociologie générale

9On peut se demander si l’option généalogiste de présentation de la sociologie de l’environnement n’occulte pas une approche par ses fondements. De ce point de vue, l’environnement en sociologie semble consister en un champ de recherche hétérogène plutôt qu’en un paradigme unique dont on pourrait faire une présentation dogmatique. Il est présenté par les auteurs et autrices comme une collection d’objets. L’ouvrage de Barral, Bouleau & Guillet expose bien les options disponibles pour saisir la sociologie de l’environnement dans son amplitude :

Cette sociologie est souvent enseignée en multipliant les approches thématiques par types de problèmes (pollution, dérèglement climatique, érosion de la biodiversité) ou d’objets (comme les mobilisations, l’expertise ou encore les politiques publiques) (Barral, Bouleau & Guillet, 2024, p. 4).

10L’approche de Barral, Bouleau & Guillet opte pour cette dernière définition par ce qu’elle appelle des objets, qui sont indexés sur les grandes branches classiques de la discipline sociologique. L’ouvrage collectif de Cary & Villalba présente une répartition des chapitres par dossier… (avec le recours à des auteurs différents), mais on retrouve globalement les mêmes rubriques par déclinaison des problèmes sociaux : questions et organisations internationales, sociologie de la consommation, sociologie des mouvements sociaux, sociologie des idées, etc. Quant à Demoli & Llored, ils prennent en compte les critiques d’une division du travail scientifique par spécialisations successives, tout en incitant à conserver des découpages académiques pour maîtriser l’agenda de la recherche, au-delà de l’interdisciplinarité des premiers programmes de recherche (Jollivet, 1992).

  • 3 La sociologie des contenus est une formulation issue de la sociologie des sciences des années 1980 (...)
  • 4 Cet échange de propriété est bien décrit dans le cas de controverses technologiques (Callon, 1981).

11Le tropisme sociologisant est bien plus visible dans l’introduction de Hetzel & Hugues (2025) qui rapatrient ce qui faisait un des critères inclassables de la sociologie de l’environnement dans des catégories de la sociologie générale. On peut en effet voir, dans le tableau des sociologies qu’elles mobilisent (genre, travail, mouvements sociaux…), un repli des travaux sur une constitution typique d’une sociologie définie comme un champ de spécialité, et auquel s’oppose la sociologie de plein air prônée par Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe dans leur ouvrage fondateur Agir dans un monde incertain (2001). Cette dernière tire ses principes explicatifs de l’enquête inductive des champs qu’elle parcourt : énergie, ville, catastrophes, forêts, montagne, pollution, etc. Mon interprétation de cette sociologie de « plein air » suppose que l’objet de la pratique étudiée, ce qu’en sociologie des sciences, on appelle les « contenus », affecte la manière dont elle procède, plutôt qu’il ne serve que de prétexte à l’application de catégories préexistantes3. Ainsi, pour la sociologie des contenus, ce sont les propriétés des faits environnementaux les plus tangibles et déterminants — l’état du sol, la continuité des cours d’eau, les espèces invasives… — qui sont justiciables d’une sociologie, pouvant à tout moment troquer leur qualité avec les propriétés du social4, et inversement. N’est-ce pas ce que vise le numéro spécial de la Revue d’anthropologie des connaissances dirigé par Germain Meulemans et Céline Granjou (2020) à propos du sol ? La sociologie ne peut donc se cantonner à examiner l’aval sous la forme d’appropriation, d’adaptation, de réception soi-disant sociale de l’environnement (Charvolin, 2025). Il s’agit de faire une sociologie des faits environnementaux, qui se distingue du découpage en tranches fondé sur les taxinomies des branches de la sociologie générale. Ce sont bien deux principes d’orchestration du panorama des travaux de sociologie de l’environnement qui répondent à des logiques différentes.

12Ce point peut être éclairé à partir de la comparaison entre les deux listes ordonnatrices suivantes :
• Sociologie divisée par contenus :
Sociologie de l’énergie, de la forêt, des transports, de l’eau, de l’air, de la ville…
• Sociologie divisée par branches :
Sociologie du travail, du genre, des mouvements sociaux, du vote et des partis, de l’éducation, des politiques publiques…

13Un des apports des questions d’environnement à la sociologie aura été de décloisonner les catégories comme la dichotomie urbaine/rurale (Viard, 1990 ; Mathieu et al., 1989) ou bien santé au travail et santé des riverains d’usines (Chateauraynaud & Torny, 1999 ; Charvolin, 2015). Il ne s’agit pas de chercher à tout prix une interdisciplinarité de commande, mais de pister les éléments de l’environnement qui donnent lieu à des épreuves ou des enquêtes spécifiques, sans les découper en tranches à partir d’un cadre sociologique pré-agencé.

De l’utilité d’inclure ou non la sociologie des controverses

14La sociologie des sciences a désinhibé les études sur les contenus environnementaux, considérés comme des faits justiciables des sciences exactes, en renonçant à se cantonner aux questions d’idéologie, d’organisation sociale, ou de professionnalité. Il existe un air familier entre les questions environnementales, qui interrogent la part bigarrée du monde dans l’activité sociale, et les méthodes développées pour l’analyse des sciences. Cet air de famille est saillant dans le privilège donné à des phénomènes particuliers qu’on appelle des « controverses ». Comme l’avancent Barral, Bouleau & Guillet (2024), les controverses déplient l’environnement, y compris en allant frayer sur le terrain des sciences naturelles, physiques, chimiques et de l’ingénieur. Il n’est pas dès lors anodin que l’ouvrage de Hetzel & Hugues écarte les controverses de la sociologie qu’elles professent et qu’elles nomment la sociologie écologique (2025, p. 30 sqq.). Cela peut être pris comme une réaction corporatiste cherchant à cliver le champ en le centrant sur une part proprement sociologique, celle des comportements purement sociaux, matière de jeux d’intérêts, de capital symbolique, ou de facteurs démographiques ou raciaux. Elles limitent l’implication des phénomènes biophysiques à la question de leur réappropriation par la société, oubliant par là même l’imposante contribution de la sociologie des risques et des controverses à la compréhension des enjeux sanitaires, écologiques et technologiques contemporains.

  • 5 Les auteurs exposent combien on mécomprend la saisie populaire de la science en faisant de la popul (...)

15Par ailleurs, Demoli & Llored et Hetzel & Hugues affirment une expertise sociologique fondée sur la spécialisation des phénomènes enquêtés par domaines sociologiques. Ainsi, dans leur conclusion, ils rejettent l’intérêt d’investiguer des dimensions sciences et sociétés autres que celles de la vulgarisation des sciences, de la sensibilisation ou de l’instruction. Cette attitude relève d’une épistémologie dont Irwin & Wynne (1996) ont bien montré qu’elle avait tendance à fonctionner par disqualification des capacités du public à s’approprier les savoirs scientifiques, selon un modèle du déficit5. Callon, Lascoumes & Barthe (2001) parlent du modèle de l’instruction publique pour qualifier cette vision d’un nécessaire éclairage scientifique des questions dont la population manque sans la science.

16La sociologie écologique de Hetzel & Hugues, en écartant la question des controverses comme hors champ, empêche la saisie des formes d’organisation sociale dans un monde toxique (Boudia & Jas, 2019), caractérisé par l’enchevêtrement des sensibilités individuelles ou collectives à des espaces de calcul fortement instrumentés et générateurs d’asymétries de prises, voire d’emprises (Chateauraynaud, 2025). Contre la plongée dans le labyrinthe des aspects techniques déployant le détail des rapports entre société et environnement, Hetzel et Hugues se focalisent sur les styles de vie, c’est-à-dire la partie émergée de l’iceberg, celle qui apparaît comme détectable dans le radar de la sociologie générale : « les effets des activités humaines sur l’environnement naturel (milieux et écosystèmes), l’accès aux aménités environnementales […] et les représentations et usages socialement situés de ces dernières » (Hetzel & Hugues, 2025, note 1, p. 19). Ce faisant, les autrices soulignent une des avancées de la sociologie générale appliquée à l’environnement, mais font l’erreur de croire que la sociologie de l’environnement s’y résume.

17En effet, l’environnement entretient avec les sciences une relation étroite, par le fait que celles-ci lui prêtent une chambre d’écho, un moyen d’expression dont l’ouvrage de Barral, Bouleau & Guillet (2024) examine pour sa part les différentes déclinaisons, en matière de risques ou de controverses.

Le caractère ordonné de l’environnement et les déboires de la réduction sociologique

18L’environnement semble ambigu en cela qu’il pourrait être un élément qui redessine de fond en comble les branches de la sociologie — question posée par les précurseurs Catton & Dunlap (2017), bien pris en compte dans les quatre ouvrages — ou bien se fondre comme une thématique parmi d’autres de la problématique sociologique classique. L’environnement est-il une branche de la sociologie ou bien un objet transversal à celle-ci ? Il est par exemple présenté plus ou moins ouvertement comme soumis à l’alternative classique de conception du social, entre une version de la société comme donnée, préconstituée et stable, dont il s’agit d’interroger de manière critique les soubassements, et une version où ce soubassement n’existe pas a priori, mais s’exprime au fil des épreuves portées par les acteurs en situation (Barral, Bouleau & Guillet, 2024, p. 10 sqq.). Les autrices resituent la question environnementale dans ce débat historique de la sociologie.

19Il me semble cependant qu’une dimension de cette opposition est omise si l’on considère par exemple qu’elle renvoie au contraste entre deux versions théoriques du social (Durkheim versus Garfinkel) : elles font toutes les deux un usage d’une même intuition qui consiste à voir dans l’activité un plan qui émerge d’emblée comme ordonné. Pour l’analyse de la pratique, il peut l’être par des mécanismes déterministes liés à des trajectoires préalables, ou par des « reenactment » c’est-à-dire le fait d’être rejoué, à chaque fois, pour une autre première fois (« for another first time », disait Garfinkel, 1967, cité par Latour, 2012), mais dans tous les cas, c’est le constat d’un ordre saisi par la pratique, qui établit la dimension cadrée et cadrante de l’environnement.

20La question clivante de la sociologie de l’environnement n’est pas de savoir si l’environnement est traversé par une matière ordonnée, mais elle porte sur les manières de l’expliquer. La question est donc moins celle de l’objet que de la méthode, moins l’explanandum — ce qu’il faut expliquer — que l’explanans — ce qui sert à expliquer — qui porte des dimensions diamétralement opposées. Et de ce point de vue, les manières d’ordonnancer le monde divergent selon qu’on explique l’ordre par une axiomatique avec un faible nombre de variables, ou bien qu’on ouvre le champ des critères d’explication. Je propose donc de lire les 4 ouvrages rapportés en fonction du critère suivant : est-ce que l’explication procède par addition et énumération de facteurs, d’agents, d’actants, etc., c’est-à-dire par « la pluralisation de « variétés », ou bien est-ce qu’elle procède par un numerus clausus, une sélection fondée sur quelques grands principes explicatifs stabilisés, dont on fait jouer la combinatoire (Despret, 1999) ? Mais il est nécessaire, pour saisir la portée épistémique de cette alternative, d’approfondir ce que veut dire cet ordonnancement du monde.

Un constructivisme monospécifique

21L’ouvrage de Demoli & Llored (2024) professe un œcuménisme des références qui ressemble d’une certaine manière à l’engagement pour une addition d’explications toutes valables plutôt que par le conflit des interprétations qui se substitueraient l’une à l’autre. Toutefois cet œcuménisme diffère à bien y regarder d’une additivité dont le potentiel explicatif tient à la capacité, reconnue par une égale considération sous un certain aspect (par exemple l’agentivité), de l’hétérogénéité des éléments à s’additionner — ce que Callon (1986) appelle la condition de libre association entre actants. De ce point de vue, la sociologie des sciences et le pragmatisme sont précieux pour fournir un socle commun : l’affirmation d’une hétérogénéité radicale des éléments explicatifs sans distinction de nature (vivants, choses, esprits, etc.) du moment qu’ils sont embarqués dans une activité d’association et d’interférence dans le cours des choses. Michalon, Doré & Mondémé (2016) développent un positionnement proche lorsqu’ils cherchent à intégrer les animaux à l’étude des interactions qui participent à la conduite de notre monde anthropozoologique.

  • 6 À titre d’exemple, le darwinisme fait de l’architecture générale de la classification des espèces e (...)

22L’additivité n’est pas qu’une ouverture de départ devant la diversité du monde, elle permet aussi de comprendre les effets d’échelle entre un monde structuré en macro-, méso- et microphénomènes. Parler d’addition sans restriction de la diversité potentielle des éléments qui se cumulent à l’appui d’une explication n’est pas seulement une façon d’insister sur la variété, c’est aussi proposer une opération de cumul. Au lieu de renvoyer à un fondement commun unique, c’est par associations successives de phénomènes de faible portée, chacun pris séparément, c’est-à-dire selon un processus de construction, cher au constructivisme analysé par Hacking (2001), que se changent, pièce par pièce, étape par étape, les échelles des phénomènes sociaux (Callon & Latour, 1981) comme naturels (Simondon, 2005). C’est ce que j’appelle, en m’inspirant d’Hacking (2001) : « Construction 1 ». La construction 1 relève d’un aspect très prégnant dans les milieux des gestionnaires de la protection de la nature ou des professionnels des pollutions et nuisances : le caractère intrinsèque des qualités d’agrégation émanant du monde physique, chimique ou naturel6.

23Cette précaution permet d’éviter un réductionnisme classique en sociologie consistant à considérer les qualités intrinsèques des phénomènes, et singulièrement de la nature, comme des effets extrinsèques venant d’ailleurs : le monde social, l’idéologie, les représentations, le symbolique, etc. Le constructivisme est alors synonyme de processus exogènes au contenu — la valeur, les causes, ou les manifestations internes aux éléments — sous prétexte qu’ils sont « construits ». C’est ce que j’appelle la « construction no 2 ». C’est par exemple ce constructivisme que vise l’ouvrage de Cary & Villalba lorsqu’ils le définissent de la sorte : « Théorie de la connaissance qui repose sur l’idée que notre image de la réalité ou les notions structurant cette image sont le produit de l’esprit humain en interaction avec cette réalité et non le reflet exact de la réalité elle-même » (2023, p. 313). Généralement, on ajoute à cette construction l’épithète « socialement » — ce qu’on ne peut pas reprocher à Cary & Villalba cependant. Les faits seraient « socialement » construits. De ce point de vue, l’ouvrage de Barral, Bouleau et Guillet, qui a le mérite d’aborder frontalement la question du constructivisme en l’opposant au naturalisme, n’évite pas l’assimilation entre le fait de réputer un fait construit, et le fait de lui assigner des causes sociales (2024, p. 19). Cette façon d’opposer la prise en compte des choses comme des existants naturellement, et leur traitement comme autant de produits de causes sociales, exogènes à leur valeur en soi, n’est pourtant pas inévitable. Toute la gageure d’Hacking (2001) et de Latour (2012) est bien de considérer les non-humains comme à la fois naturels et construits, ce qui suppose de ne pas accoler systématiquement l’adjectif « social » à « construction ».

24Un élément particulièrement saillant de ce repliement de la construction 1 sur la construction 2 est l’impossibilité de se saisir des méthodologies et des axiomatiques des études des relations interspécifiques composant les rapports sociétés/environnement. Les relations interspécifiques désignent les relations existantes entre des espèces différentes, et notamment entre hommes et animaux. On peut par exemple penser à la thèse d’Emmanuel Charonnet sur les lépidopdéristes qui imagine un dispositif vidéo et GPS pour documenter les moments de rencontre entre les naturalistes amateurs et les papillons (Charonnet, 2019). La plupart des ouvrages analysés dans cette note ignorent ces relations interspécifiques. Seuls Cary & Villalba (p. 235 sqq.) leur font une place. Néanmoins, ce n’est pas comme outil méthodologique et posture de recherche, mais comme champ philosophique autour de l’écocentrisme et de l’éthique environnementale, c’est-à-dire un discours sur les valeurs assignées à des positions, voire à des groupes sociaux. On peut pourtant se demander si la socialité interspécifique, comme la nomme Chloé Mondémé (2019), ne conduit pas à un véritable décentrement de la vision d’un seuil de pertinence de la sociologie, qui est traditionnellement fixé à la démonstration de l’usage de la raison comme condition préalable des interactions, qu’il s’agisse d’intersubjectivité ou de structures sociales.

25Des travaux à cheval sur la sociologie et l’écologie ont par exemple analysé les échanges entre ajonc et population réunionnaise au fil des deux derniers siècles, et le jeu de contraintes physiques et au niveau des représentations dans lesquelles était prise cette relation pour arriver à un modus vivendi, si on veut bien étendre au végétal la question du multispécifique (Udo et al., 2016). On peut penser également au bilan réalisé sur la restauration des cours d’eau qui montre les interrelations entre phénomènes biologiques, sédimentaires, usages et représentations (Alp et al., 2024). C’est tout un continent de méthodes et de résultats — souvent décrits dans les colonnes de la revue Natures Sciences Sociétés —, que la possibilité de penser les relations interspécifiques ou plus généralement décalées par rapport au sociocentrisme permet de concevoir, de découvrir, de vérifier, et que la sociologie n’aurait pas intérêt à laisser à l’écologie ou à la géographie.

La question des inégalités environnementales

26Reste la question très bien posée et exposée par les ouvrages : comment faire place aux inégalités et aux injustices dans la sociologie de l’environnement ? Cary & Villalba y voient une place prépondérante dans la constellation des constructions de l’environnement, qui situe les inégalités comme problème princeps, hiérarchiquement plus important que l’animalité par exemple (2023, p. 53). On peut se demander à quoi tient cette hiérarchie implicite qui établirait comme compétence majeure du sociologue sa capacité d’aborder les inégalités. Je propose de repartir de la question du brassage entre éléments matériels et discursifs dans la vie pratique pour dégager le fil des inégalités environnementales de cette circularité explicative (on part d’une hypothèse de dissymétrie dans les allocations de capitaux divers entre acteurs, pour aboutir à la confirmation de cette inégalité, dont la démonstration renforce encore la dissymétrie). Poser cette question est une contribution importante de ces ouvrages, mais je crois qu’elle n’est pas très bien posée.

27Hetzel & Hugues (2025, p. 28), en s’appuyant sur une critique de Beck et de son entreprise de remplacement des inégalités dues à la stratification sociale par des inégalités de conditions face aux risques, minorent l’incertitude devant laquelle se trouvent les personnes dans leurs choix et habitudes de vie. Elles n’offrent pas de compréhension du bouleversement des conduites vécu par les plus vulnérables, même si elles montrent bien le préjudice subi par le fait d’être contraint dans ses formes de résidence, de mobilité, d’alimentation… Et effectivement, nous empruntons au milieu technologique et bâti des jeux de dépendances, qui fixent des modes de vie, décrivent des habitudes, des trajectoires biographiques, rendent comme on dit « les choses » contraignantes. Ces prises de forme agissent comme des éléments d’inégalités de style de vie, de manière de polluer, de contribution au changement climatique, ou de ressources pour une alimentation saine pour ne prendre que quelques-unes des dimensions abordées par Coulangeon, Demoli & Ginsburger (2023) par exemple.

28Toutefois, il y a une différence radicale dans l’attribution d’un déterminisme ou pas à ces explications, selon qu’on les considère comme effectives ou seulement en puissance. Pour Durkheim (2013), il faut considérer les faits sociaux comme s’ils étaient des choses, ce qui convoque une figure analogique, celle d’un « comme si ». L’abord des inégalités environnementales en termes d’inégalités sociales relève de ce « comme si », dont l’utilité se mesure non pas à l’adequatio rei et intellectu, mais au rendement pour la discipline sociologique. L’environnement permet de lester les inégalités sociales de la force du matérialisme du métabolisme urbain, des effets de l’industrie et de l’agriculture, de l’usage des biens de consommation, etc., qui ancrent des différentiels de « champs d’expérience » — comme les appelle Chateauraynaud (2025) s’inspirant de Koselleck, dans la population. Barral, Bouleau & Guillet (2024) et Cary & Villalba (2023, p. 72 sqq.) insistent tous sur le rôle de la matérialité dans l’environnement. Loin de pouvoir se réduire à un simple jeu de stratifications sociales symboliques, les inégalités environnementales en décuplent le rendement pour l’explication sociologique. Des horizons sont bouchés ici pour des banlieusards tributaires de leurs voitures et n’ayant pas les moyens matériels et budgétaires pour une alimentation saine, ou un accès facile aux aménités naturelles. D’autres, plus aisés, ont eux-mêmes des loisirs extrêmement coûteux en empreinte carbone, etc. L’univers matériel dans lequel ils évoluent cadre les espoirs nourris et les deuils consentis par tout un chacun, tout en canalisant, orientant et cristallisant leurs prises sur le réel.

29Au lieu de s’arrêter là et de chosifier le social, les inégalités environnementales posent la question de la réversibilité de la bétonisation des côtes, de la pénétration des panneaux solaires comme recours à une alternative énergétique, de l’implantation de mines de lithium, etc., une réversibilité permise ou pas selon la plus ou moins grande ouverture et clôture des controverses. En offrant aux inégalités sociales toute la force de la matérialité, les inégalités environnementales soulignent également un élément bien vu pas Hannah Arendt (1961) lorsqu’elle identifiait l’importance de l’espace public, en se référant à l’agora grecque. Les sociétés passent leur temps à palabrer, car de ces échanges émane ou pas une inscription dans le dur du béton, dans la fermeture des paysages, dans le verrouillage des technologies informatiques, etc., qui rendent les individus plus ou moins pris dans des inégalités environnementales.

30Aussi, selon qu’on se place dans le chaud de la controverse, dans le débat public, voire même dans le quotidien politique des gestes anodins chers à Pruvost (2021), ou dans le dur de l’environnement métabolisé, les espaces potentiels s’ouvrent ou se ferment, la construction de la réalité reste de type 1, ou bien le social se chosifie en construction de type 2. On a plus ou moins d’alternatives, et l’important réside dans la labilité de cet espace, un « comme si », et non pas dans l’affirmation d’un destin individuel qui n’ouvre sur aucune issue possible.

Une matrice pour positionner les régimes d’explication

31L’ouvrage de Hetzel & Hugues se lit comme une tentative de réduire l’explication sociologique à un jeu de déterminants relativement réduit. Ainsi, leur définition du style de vie énonce que les domaines de la consommation alimentaire, des pratiques sportives et culturelles, etc. sont tous organisés par des « principes homogènes » (2025, p. 64). Ce projet s’oppose très nettement à l’ouvrage de Barral, Bouleau & Guillet (2024), dont le répertoire explicatif est bien plus ouvert. Je propose de tirer des différents ouvrages une analyse au prisme du caractère plus ou moins réductionniste de l’explication sociologique, que je nomme « par substitution ». Cette matrice a pour premier axe le fait de devoir substituer ou pas une explication à l’autre, donc la possibilité plus ou moins forte d’un syncrétisme des explications. Il permet de distribuer les grandes tendances explicatives sans les réduire, mais en montrant des jeux de variation entre elles. Chateauraynaud définit ce qu’il appelle un « espace de variation » comme suit :

Ensemble des objets qui entrent dans les raisonnements et les enquêtes et que l’on peut déployer dans un espace à N dimensions (sociales, spatiales, temporelles) pour identifier des classes ou des catégories d’activités, de processus ou de régimes, dont on peut montrer par la mise en variation fine de paramètres ou de données de contextes, les ressemblances et les différences. (Chateauraynaud, 2025, p. 442)

32La matrice a donc pour premier axe la tension entre, d’une part, des explications qui se substituent les unes aux autres et qui ne peuvent cohabiter (en dernière instance, il s’agit ou bien de la politique de construction des éoliennes offshore ou bien des parcours de migration des oiseaux qui expliquent l’état de la biodiversité marine) et, d’autre part, des explications qui s’additionnent (la prolifération de l’ajonc à la Réunion est tributaire d’un curé introducteur de l’espèce amoureux de son paysage breton, de l’absence de parasite, de conditions climatiques, etc.). À certains moments, chacun des ouvrages commentés empruntera une voie ou une autre, mais on peut noter des tendances générales de chaque ouvrage dans le privilège qu’il donne plus ou moins systématiquement à certains registres explicatifs. Le style de vie tel que défini par Hetzel & Hugues (2025) est typiquement une analyse par recours à un fondement unique à l’exclusion de toute autre forme d’explication ; la posture de Cary & Villalba (2023) ou de Barral, Bouleau & Guillet (2024), est beaucoup plus souple et moins déterministe.

Figure 1. Espace de variation des positions épistémiques empruntées par les ouvrages analysés

Figure 1. Espace de variation des positions épistémiques empruntées par les ouvrages analysés

Source : Florian Charvolin

33Le second axe concerne l’existence ou pas d’un univers des faits sociologiques. Dans le cas de l’internalisme sociologique, on postule un domaine des faits proprement sociologiques, en quelque sorte « purs ». On l’a dit, ce forçage du modèle disciplinaire était déjà présent chez Durkheim à travers le « comme si » auquel il conviait dans l’identification d’une part de la réalité à des faits « spécifiquement » sociaux, et qui lui semblait nécessaire pour instaurer sa discipline par opposition à d’autres. Cette façon de faire du social un domaine à part entière, singulier et spécifique entre en tension avec des formules où le qualificatif « sociologique » est un adjectif caractérisant quelque chose d’autre (une manière, un style sociologique pour traiter du monde).

  • 7 Catton et Dunlap par exemple avancent que : « le NEP (Nouveau paradigme écologique) reconnaît que, (...)

34On obtient ainsi 4 cadrans.

Le premier déterminisme relève de la posture trouvée dans les quatre ouvrages commentés, qui rebrasse en quelque sorte les vieilles catégories de déterminisme et de possibilisme, telles que discutées en géographie et en histoire au début du XXe siècle. C’est le déterminisme sociologique, c’est-à-dire la réduction de la diversité du monde à une explication « en dernière instance », qui est sociologique. Il y a bien, dans ce cas, un domaine du sociologique basé sur une explication de la réalité qui se substitue aux autres.

Le deuxième est le surdéterminisme environnemental, c’est à dire une explication non pas par un ordre de fait unique interne à la sociologie, mais par une hétérogénéité de faits externes, qui font système et remplacent toute autre forme d’explication. C’est un déterminisme qu’on pourrait dire biophysique, qu’il ne faut pas entendre comme relevant d’un seul ressort, mais plutôt d’une agrégation de conditions objectives externes qui viennent « surdéterminer » les faits sociaux7.

Le troisième est le pluralisme interne à la sociologie comme spécialité, ou intraspécialité. On reste dans le monde des explications « purement sociologiques », mais en diversifiant le social en sous-spécialités. Se conjugue une sociologie du genre, du travail, des mouvements sociaux, des modes de vie. C’est typiquement ce que propose Hetzel & Hugues dans l’association entre rapports sociaux, de race et inégalités environnementales (2025, p. 45).

Le quatrième est la multiplicité comme infraspécialité. Il existe une pluralité d’agents de liaison dont la liste est radicalement hétérogène pour peu qu’ils entrent dans l’interférence produisant l’environnement. Typiquement, dans cette catégorie, on peut ranger l’analyse des relations interspécifiques entre vivants et humains, car le sociologue, pour les saisir, est convié à sortir d’une vision internaliste du social. On peut aussi classer ici la théorie de l’acteur-réseau (Akrich, Callon & Latour, 2006), qui consiste à étendre l’agentivité au-delà du domaine de la sociologie pure. D’une manière générale, le pragmatisme, en tant qu’enquête sur les enquêtes, ou bien l’histoire en tant que discipline non nomologique, adoptent une vision ouverte sur les composantes actives de l’environnement.

Conclusion

35À la page 221 de l’ouvrage de Demoli & Llored (2024), on trouve l’expression d’une tendance au mono-causalisme, une forme de déterminisme sociologique développé à rebours de l’œcuménisme professé par ailleurs. Le lien entre épisode de chaleur et tweets haineux sur Internet ne s’expliquerait pas par une relation causale, mais cet effet « canicule » serait une relation due à des faits « proprement sociaux ». Il se peut qu’on puisse dire, à propos de la sociologie, la même chose qui se dit des rapports entre l’économie et les économistes (Callon, 2017), c’est-à-dire que la société comme domaine autonome et homogène du sociologique n’existe pas autrement que comme un abus de pouvoir des sociologues, voulant sanctuariser un domaine spécifique. Mon attitude épistémologique opère la remise en cause de l’acte de propriété qui décida, le premier, d’enclore le champ de la sociologie au lieu d’en faire une saillance de tous types de phénomènes aux ontologies totalement ouvertes. On oublie en effet qu’il s’agit de faire juste comme si, comme si les faits sociaux étaient des choses. À parler plutôt de saillance ou de style sociologique, on peut espérer entendre ce que la sociologie des contenus, issue de la tradition de la sociologie des sciences, comprend des démêlés de la sociologie générale avec la sociologie de l’environnement. C’est dans ce sens que je propose d’envisager comment cette dernière peut véritablement lui faire une place.

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Notes

1 Par exemple sur les dates de création des parcs nationaux français.

2 Par exemple l’exhumation des « circumfusa » par Jean-Baptiste Fressoz dans son histoire des pollutions (Fressoz, 2012).

3 La sociologie des contenus est une formulation issue de la sociologie des sciences des années 1980 qui investissait la fabrication des faits scientifiques et techniques, plutôt que de se limiter aux contextes sociaux de type contexte de légitimation, contexte professionnel, contexte organisationnel ou idéologique, etc.

4 Cet échange de propriété est bien décrit dans le cas de controverses technologiques (Callon, 1981).

5 Les auteurs exposent combien on mécomprend la saisie populaire de la science en faisant de la population une catégorie de personnes souffrant systématiquement d’un déficit intellectuel que la science permet de combler. Pour Callon, Lascoumes & Barthe (2001), il faut sortir de cette façon condescendante de traiter le non-scientifique par la métaphore de l’instruction, même s’il est des sujets où subsistent des formes d’asymétrie de connaissance entre populations et scientifiques.

6 À titre d’exemple, le darwinisme fait de l’architecture générale de la classification des espèces entre règne, genre, famille… une propriété du monde vivant et non plus une affaire de modèles intellectuels (Tort, 1989).

7 Catton et Dunlap par exemple avancent que : « le NEP (Nouveau paradigme écologique) reconnaît que, quelle que soit la créativité des êtres humains, leurs sciences et techniques ne peuvent pas supprimer les principes écologiques, tels que les lois de la thermodynamique ; par conséquent, il existe des limites ultimes à la croissance des sociétés humaines » (Catton & Dunlap, 2017, p. 140).

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Espace de variation des positions épistémiques empruntées par les ouvrages analysés
Crédits Source : Florian Charvolin
URL http://journals.openedition.org/rac/docannexe/image/40434/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 44k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Florian Charvolin, « Les dilemmes de la sociologie de l’environnement face à la sociologie générale  », Revue d’anthropologie des connaissances [En ligne], 19-4 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rac/40434 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15976

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Auteur

Florian Charvolin

Florian Charvolin est directeur de recherche au CNRS-Centre Max Weber à Lyon. Il consacre ses recherches à la sociologie de l’environnement, notamment lorsqu’elle engage des sciences et recherches participatives, dans le domaine de la biodiversité et de la pollution de l’air.
ORCID : 0000 0001 6856 6738

Adresse : Centre Max Weber, MSH Lyon Saint-Étienne, 14 av. Berthelot, 69007 Lyon.

Courriel : Florian.charvolin@gmail.com

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