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Comptes rendus

Thierry Galmiche (dir.) - Laon (Aisne) : un quartier du bourg aux portes de la cité : les fouilles du 8-10 rue du Bourg, 12-14 bis rue Franklin Roosevelt

Europe médiévale n° 16, Éditions Mergoil, Dremile-Lafage, 2024, 284 p.
Élisabeth Lorans
Référence(s) :

Thierry Galmiche (dir.) - Laon (Aisne) : un quartier du bourg aux portes de la cité : les fouilles du 8-10 rue du Bourg, 12-14 bis rue Franklin Roosevelt

Texte intégral

1Cet ouvrage rend compte, pour la première fois, d’une opération d’archéologie préventive conduite sur le promontoire de Laon par le service archéologique départemental de l’Aisne en 2013 et dont le rapport fut remis au SRA en 2016. Il a donc fallu huit ans pour aboutir à une monographie élaborée par treize auteurs et dirigée par le responsable de la fouille, Thierry Galmiche, un délai imposé par la masse d’informations à traiter. L’emprise de l’intervention, d’une superficie de 850 m2, est située dans la partie la plus étroite du plateau, point de contact entre la cité épiscopale, à l’est, et le bourg à l’ouest. L’enceinte de la cité formait la limite orientale de la fouille cernée par deux portes (dites Lupsault et Mortée) et par la Grosse Tour dite de Philippe Auguste. C’est donc un secteur majeur de l’agglomération qui a été étudié ici sur la longue durée.

2Cette monographie est structurée en trois parties respectivement intitulées “Le cadre de l’étude et les modalités d’intervention” (70 p.) ; “Origine et essor d’un îlot médiéval” (50 p.) et “Aspects de la vie matérielle” (142 p.), suivies d’une conclusion et d’une bibliographie générale complétée par des bibliographies thématiques : on perçoit d’emblée la prédominance de l’étude du mobilier.

3Une fois présentées la topographie de Laon et la diversité des sources textuelles, planimétriques et iconographiques documentant l’îlot concerné du Moyen Âge à l’époque actuelle, la première partie est principalement dédiée à l’étude des carrières sous-jacentes au terrain fouillé et à ses abords immédiats. Ce choix est justifié par l’importance des trois réseaux superposés sur lesquels est bâtie la ville : un niveau de galeries d’extraction de sable et au-dessus deux niveaux de carrières de calcaire dont les plus anciennes ont été exploitées dès l’Antiquité, même si le pic d’exploitation est médiéval, antérieur aux xive et xve s. (p. 55). L’intervention archéologique a permis le repérage et l’étude de deux réseaux de carrières, l’un au nord, l’autre, inconnu jusqu’ici, au sud. Très endommagé, ce réseau partiellement reconnu a révélé quatre caves de taille réduite. Le réseau nord résulte d’une exploitation quasi intégrale du calcaire, nécessitant la construction de nombreux murs de soutènement en moellons et en briques. Des colonnes en remploi soutiennent le ciel de plusieurs salles. D’une manière générale, on observe une bonne adéquation entre l’emprise des portions de masse calcaire laissées en place et des consolidations avec celle des structures de surface, ce qui témoigne de la préoccupation des propriétaires des parcelles, également propriétaires du tréfonds des terrains depuis le xvis., d’en assurer la bonne conservation. Suit l’étude individuelle de toutes les caves repérées lors de l’opération de diagnostic, permettant de restituer les étapes de regroupement ou de subdivision des parcelles de l’îlot. La corrélation entre les caves et les constructions de surface est établie dans la deuxième partie de l’ouvrage.

4Celle-ci présente en neuf sections les occupations successives de l’Antiquité au début du xxe s. dont je résumerai les points majeurs. Avant le ixe s., seul du mobilier atteste la proximité d’habitats mais aucune structure n’a été repérée sur le site. Dans le courant du haut Moyen Âge, l’essentiel du terrain est recouvert de terres noires contenant du mobilier des ixe-xe s. principalement, qui témoigne de la proximité d’ateliers métallurgiques et de travail du verre. Un chemin du ixe s. a été repéré, abandonné dans le courant du siècle suivant. De grands travaux d’aménagement sont entrepris aux xiie-xiiie s. liés à la construction du palais royal édifié par Louis VII entre 1143 et 1179, immédiatement à l’est de la zone de fouille. Début xiiie, intervient la construction de la tour orientale de la porte Lupsault et d’un segment de courtine, arasé au siècle suivant en raison de l’intégration de la porte dans un système défensif plus vaste, la bastille Lupsault. La partie sud du terrain est alors subdivisée par des murets en plusieurs parcelles à l’intérieur desquelles quelques aménagements ont été reconnus (puits d’extraction de calcaire, chenal d’évacuation) : cette appropriation tardive des terrains résulte de la valeur défensive du secteur jusqu’à la démolition de la courtine. Au xve s, le principal changement réside dans la construction d’un bâtiment quadrangulaire accolé à la porte Lupsault dont l’étage accueille un logement pour les sergents de ville. La fouille du bâtiment adjacent a révélé de nombreuses transformations et son utilisation pour la stabulation du bétail qui devait être vendu si l’on se fie à la grande quantité de monnaies trouvées sur place. À l’époque moderne, la densification des vestiges a conduit à multiplier les phases : trois pour le xvie s. deux pour les xviie-xviiie s. Plusieurs bâtiments voient le jour, y compris à l’extérieur de l’ancienne courtine, avec des aménagements privés (comme une entrée de carrière dans le bâtiment 5) ou publics (comme un puits). Sur la base de la quantité et de la nature du mobilier trouvé au fond d’une parcelle, est proposée l’existence d’une auberge en front de rue. Aux xviie et xviiie s., les bâtiments existants sont remaniés, des aménagements supplémentaires réalisés mais le terrain conserve la même configuration générale. Enfin, au xixe s., la porte Lupsault est démolie et de nouveaux bâtiments sont érigés. C’est la construction du grand magasin des Nouvelles Galeries, achevée en 1920, qui bouleverse le plus ce terrain, un magasin qui a perduré dans le paysage urbain jusqu’en 2011.

5Chacune des phases bénéficie d’un plan de synthèse localisant les bâtiments et structures identifiés dans le texte, de photographies et de dessins de coupes ou d’élévations, le tout de très bonne qualité. Bien que chaque section soit conclue, jusqu’à la phase 4 (xve s.), par un bref bilan des caractéristiques de l’occupation et des modes de consommation (introduisant donc la lecture de la dernière partie consacrée au mobilier), on peut regretter l’absence de conclusion à la fin de la deuxième partie : cela aurait aidé le lecteur à mémoriser les principales étapes morphologiques, architecturales et fonctionnelles. Sur le plan architectural, signalons la prédominance de la pierre sur le bois, l’apparition de la brique au xvie s. comme l’usage de panneaux de vitres et de carreaux de pavement, ou encore de tuiles à crochet pour les couvertures, usage principalement attesté aux xve-xvie s.

6La troisième partie, de loin la plus copieuse, passe en revue la vie matérielle, en étudiant le mobilier manufacturé comme la faune. Il n’est guère possible de rendre compte de manière détaillée de toutes ces études qui offrent des corpus solidement construits et présentés sous forme de catalogues abondamment illustrés (planches de dessin, photographies, tableaux de répartition par type, frises chronologiques etc.) : ils offrent une vue d’ensemble de la culture matérielle de la population locale et constituent de beaux corpus de comparaison à l’échelle de la France du Nord. J’évoquerai les principales conclusions concernant les ensembles les plus représentés.

7La céramique (S. Mouny) se taille la part du lion, sans surprise, avec l’étude de plus de 12 000 tessons conduite par phase mais aussi par zone ; il s’en dégage la trame suivante : productions locales à “l’époque mérovingienne” ; du xe au xiiis., forte prédominance des productions à pâte sableuse claire correspondant à un approvisionnement local ou régional, venant peut-être du Noyonnais, du Nord de la France, voire de Champagne ; diversification des groupes techniques à la fin du Moyen Âge avec l’arrivée de productions à pâte rouge et de grès, toutes extrarégionales (Nord et Est de la France, voire Rhénanie pour certains grès).

8L’étude du verre (E. Briand), faite à l’œil nu et à la loupe binoculaire, sans recours possible à des analyses physico-chimiques, a permis d’établir une typo-chronologie fondée sur l’identification de dix groupes définis surtout par la couleur du verre, son état d’altération et les décors. Les verres à boire dominent largement le corpus et manifestent quelques influences venues des Pays-Bas bourguignons puis espagnols. À noter des indices d’artisanat du verre au haut Moyen Âge (creuset) et au xvie s. (galettes de verre).

9Comme souvent, une large part du petit mobilier, étudié par J. Soulat, est constituée d’objets indéterminés (815 sur un NR de 2 798) mais les éléments d’assemblage sont encore plus nombreux, 1010 au total dont 989 clous. Parmi les objets domestiques, signalons un manche de couteau de table à décor foliacé dont une quinzaine d’exemplaires est connue en France du Nord : leur répartition suggère une fabrication française du début de l’époque moderne, diffusée en Europe du Nord.

10L’étude des monnaies, conduite par T. Cardon, a révélé deux concentrations très nettes, l’une fin xiie-début xiiie, l’autre au xve s. Le premier ensemble, provenant pour l’essentiel des niveaux de circulation précédant la construction de la porte Lupsault, correspond à des pertes individuelles quasi synchrones, autour de 1200. Le second ensemble associe monnaies, jetons de compte et deux méreaux de Carnaval du xve s., un assemblage composé de pertes monétaires étalées dans le temps qui confirme l’hypothèse d’une auberge à proximité.

11Les restes de faune, autour de 20 000, étudiés par G. Jouanin, ont documenté les choix alimentaires dominés par la triade domestique (bœuf, porc, caprinés), chaque espèce étant majoritaire de manière successive (porc avant le xve s., puis caprinés aux xve-xvie s., enfin le bœuf à l’époque moderne). Ces restes ont aussi révélé l’utilisation de la corne, du bois de cerf et de l’os comme matières premières. Enfin, les vestiges osseux de poisson provenant de trois ensembles des xive et xve s., traités par B. Clavel, ont révélé la consommation de cinq espèces d’eau douce, d’un ou deux migrateurs et de cinq taxons marins.

12Cet ouvrage montre bien l’ampleur des informations que peuvent révéler des opérations d’archéologie urbaine conduites de manière rigoureuse par une équipe pluridisciplinaire mettant à profit toutes les sources disponibles, selon un protocole aujourd’hui normalisé. Une telle publication contribue à une meilleure connaissance de la fabrique urbaine sur le temps long, dans un secteur de la ville très particulier, comme à celle de la culture matérielle du quotidien, pour l’essentiel, malgré la proximité du palais royal. Il importe que de telles monographies se multiplient pour révéler en détail le visage médiéval et moderne des villes qui constituent l’essentiel du maillage national.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Élisabeth Lorans, « Thierry Galmiche (dir.) - Laon (Aisne) : un quartier du bourg aux portes de la cité : les fouilles du 8-10 rue du Bourg, 12-14 bis rue Franklin Roosevelt »Revue archéologique du Centre de la France [En ligne], Tome 64 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/racf/7672 ; DOI : https://doi.org/10.4000/148tv

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Auteur

Élisabeth Lorans

Professeur émérite d'Archéologie médiévale à l'Université de Tours ; membre honoraire de l'Institut Universitaire de France

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