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Recensions

Anahide Ter Minassian, Anahide, Chronique d’une voix libre, Radio Forum (1981-1982)

Préfaces de Taline Ter Minassian et Thierry Lefebvre, postface de Jean-Jacques Avédissian, Éditions Thaddée, 251 p.
Jean-Jacques Cheval
Référence(s) :

Anahide Ter Minassian, Anahide, Chronique d’une voix libre, Radio Forum (1981-1982). Préfaces de Taline Ter Minassian et Thierry Lefebvre, postface de Jean-Jacques Avédissian, Éditions Thaddée, 251 p.

Texte intégral

1L’ouvrage Anahide, Chronique d’une voix libre, Radio Forum (1981-1982), intéressera les lecteurs de RadioMorphoses à double ou triple titre. En premier lieu, toute honnête femme et honnête homme du 21e siècle sera sensible à ce rappel de la question arménienne, à l’évocation indirecte d’un génocide majeur du 20e siècle, qui, au tournant des années 1970 et 1980, s’est violemment invité dans l’actualité internationale.

2Au premier chef, le livre constitue un témoignage historique sur la résurgence de la question arménienne à cette époque. Impulsé par de nouvelles générations de la diaspora arménienne ayant fui le génocide de 1915-1916 (ou s’étalant de 1894 jusqu’à 1923, selon les sources), des mouvements divers se lèvent pour rappeler et surtout faire reconnaître le génocide, à travers le monde, en France, et par l’État turc lui-même bien sûr. Cette reconnaissance s’associant à des revendications de réparations. Au-delà et dramatiquement de la question arménienne, pour les lecteurs contemporains ceci ne va pas sans évoquer la question de la nature même et de la dénonciation du crime de génocide, alors que cette notion, diversement convoquée, s’impose à nouveau à l’opinion publique mondiale, avec acuité, à partir d’octobre 2023 et depuis.

3Pendant près d’une décennie, de 1975 à 1983, qualifiées de terrorisme criminel ou de résistance armée, les attaques meurtrières contre des diplomates et des fonctionnaires turcs, menées aux quatre coins du monde par des jeunes arméniens radicalisés, et notamment en France, brisent en tout cas le silence et l’impunité autour d’un crime contre l’humanité. Le génocide arménien sera finalement reconnu par une trentaine de pays, dont la France en janvier 2001, mais pas unanimement encore et toujours pas par la Turquie elle-même qui reste crispée dans un négationnisme officiel.

4De fait, aujourd’hui encore, mémoire et conséquences du génocide originel persistent alors que la République d’Arménie, instituée au sein de l’URSS est devenue indépendante lors de son démembrement en 1991 et qu’elle subit les attaques de son voisin l'Azerbaïdjan.

5En second lieu, la recension de ce livre trouve toute sa place dans la revue scientifique RadioMorphoses, dédiée aux études radiophoniques et sonores, parce que la toile de fond du document fut initialement radiophonique. L’ouvrage reproduit les textes manuscrits de 25 revues de presse hebdomadaire, émises entre le 6 décembre 1981 et le 27 juin 1982, sur l’antenne d’une éphémère radio libre parisienne, Radio Forum (août 1981 – janvier 1983). Livrées dans le cadre d’une émission diffusée les dimanches matin, d’une heure, puis deux, « Forum Ararat », était placée sous l’égide du vieux parti nationaliste arménien Dachnak (Fédération révolutionnaire arménienne, né au XIXe siècle). C’était après un éditorial politique et avant une partie culturelle que s’insérait la revue de presse confiée à une historienne française d'origine arménienne (1929 – 2019), Anahide Ter Minassian. Elle fut Maîtresse de conférences à l'Université Paris-Sorbonne, ainsi qu’enseignante à l'École des hautes études en sciences sociales. Ses sujets de recherches et d’enseignement se rapportaient à l’histoire arménienne, pré et post-soviétique.

6Nulle trace d’enregistrements de ses interventions ne fut conservée. Par contre, sa fille a retrouvé dans les archives de sa mère les papiers consignant précisément leurs contenus. Taline Ter Minassian, également universitaire, Professeure à l'Institut national des langues et civilisations orientales, est l’éditrice de ces pages. Dans sa préface « la voix retrouvée », elle présente le parcours engagé de sa mère, qui ne se départait pas pour autant de toute la rigueur académique nécessaire dans le rôle qui lui avait été confié. Grâce aux ressources documentaires dont elle disposait, à son expertise en la matière, les sources de la revue de presse étaient larges et véritablement internationales. Anahide Ter Minassian citait tour à tour des journaux arméniens ou non, la presse soviétique et celle des États-Unis, ou encore des publications iraniennes, grecques, libanaises…, les journaux français également, sans oublier ni exclure la presse turque.

7La revue de presse évoquait bien évidemment la cause et l’actualité arménienne internationale très fournies de l’époque (attentats, procès et réactions, clivages et conflits au sein des mouvements arméniens) et aussi la marche du monde dans laquelle elles s’inséraient.

8Ceux qui l’ont vécue y retrouveront de nombreux souvenirs : arrivée de la Gauche au pouvoir en France, suites de la Révolution islamique en Iran, gouvernement militaire en Pologne et dissidences dans une URSS qui existait encore et était soupçonnée d’instrumentaliser la question arménienne, guerre anglo-argentine des Malouines, guerre au Liban (l’opération dite « Paix en Galilée », invasion israélienne du Liban qui aboutira à la tragédie de Sabra et Chatila). L’éditrice du livre souligne d’ailleurs que la dernière chronique de sa mère, le dimanche 27 juin 1982 évoquant la guerre au Proche-Orient, s’achève « sur une note singulièrement actuelle » et qui persiste 43 ans plus tard.

9Quant à Radio Forum, sa brève existence s’inscrit dans l’effervescence des premières années FM, de la tolérance instituée en mai 1981, jusqu’à la reconnaissance légale en juillet 1982. Des milliers de stations voient alors le jour, dans l’enthousiasme, une fébrile et joyeuse créativité, dans l’amateurisme et une certaine confusion aussi. Ce contexte est très bien présenté dans la deuxième introduction de l’ouvrage rédigée par l’historien de la FM, Thierry Lefebvre : « Les fantômes de Radio Forum et de ‘‘Forum Ararat’’ » (p. 21-30). L’expérience de Radio Forum et son émission arménienne sont situées dans une histoire médiatique qui les dépasse, mais à laquelle elles ont pleinement contribuée.

10L’ouverture des ondes en 1981 fut une explosion de la parole, de voix jusqu’alors ignorées ou minorées. Des communautés multiples, diverses s’y sont engouffrées, la diaspora arménienne française fut l’une d’entre elles aux côtés d’autres minorités, françaises, régionales et étrangères. L’accès à la parole médiatique reste une conquête incontestable de l’époque et le livre en témoigne et illustre concrètement cette avancée.

11« Le temps passe, les enthousiasmes s'émoussent, les acteurs de jadis disparaissent, d'autres les remplacent, mais ce qui a été intensément vécu mérite toujours qu'on y consacre un travail de mémoire si possible dépassionné », écrit fort justement Thierry Lefebvre. Il ajoute tout autant opportunément : « Sachons gré à Taline Ter Minassian d'avoir redécouvert les chroniques passionnantes de sa mère et de les avoir si scrupuleusement retranscrites. Comme l'a dit en son temps Caius Titus, ‘‘verba volant, scripta manent’’ [‘‘les paroles s’envolent, les écrits restent’’] ». Nous en avons ici une nouvelle preuve.

12Si le livre illustre ce que peuvent être rôle, utilité, pertinence de la parole à la radio, il ouvre également une fenêtre de réflexion sur l’intermédialité, la relation entre presse écrite et parlée, entre information écrite et orale. Ce champ de recherche pluridisciplinaire est le troisième centre d’intérêt de la publication. Ceux qui se sont intéressés à l’histoire de l’information à la radio le savent, la relation entre les deux médias est ancienne et fut parfois compliquée, la presse accusant la radio de pillage de ses colonnes. Ce genre radiophonique s’est finalement équilibré et est devenu un classique, au profit sans doute des uns et des autres.

13Le livre comporte également un index fort utile des noms cités et, enfin, une postface signée par Jean-Jaques Avédissian, créateur et dirigeant des éditions marseillaises Thaddée, qui publient l’ouvrage en question, aux côtés de nombreux autres consacrés à la cause arménienne. Il y témoigne de son engagement parallèle à celui d’Anahide Ter Minassian, mais dans une mouvance distincte et il apporte un bilan personnel sur ces années d’engagements et les évolutions qui ont suivi.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Jacques Cheval, « Anahide Ter Minassian, Anahide, Chronique d’une voix libre, Radio Forum (1981-1982) »RadioMorphoses [En ligne], 12 | 2024, mis en ligne le 31 décembre 2024, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/radiomorphoses/5507 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13bpy

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Auteur

Jean-Jacques Cheval

Professeur émérite des Universités, Université Bordeaux Montaigne, chevaly[at]club-internet.fr

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