1« Autant dire que je ne me confonds pas entièrement avec l’intervieweur. Ceux qui me connaissent le savent : sa voix, ses intonations sont loin d’être toujours les miennes. […] Je me suis installé dans une voix, une posture qui ne m’appartiennent pas » (Veinstein, 2002 : 81). Ces propos de l’ancien producteur à France Culture A. Veinstein mettent en lumière le rôle qu’il incarne devant un micro, face à son invité·e, dans un studio de radio. Cet article propose d’étudier cette fameuse « posture » de l’intervieweur·euse à travers une émission et un podcast : Par les temps qui courent de M. Richeux, produite et diffusée sur France Culture de 2017 à 2023 et La Poudre, de L. Bastide, produit par Nouvelles écoutes de 2016 à 2023. Si J. Amrouche, inventeur du genre de l’entretien-feuilleton à la radio pointait déjà la « figure mythique » (Amrouche, 1952) de l’auteur·e invité·e à converser sur sa vie et son œuvre à la radio, nous déplacerons ici la focale en nous intéressant à l’ethos de ces deux productrices. En effet, il semblerait qu’à travers leur ton, leur style, et plus généralement leur voix particulière, M. Richeux et L. Bastide construisent une image d’elles-mêmes, image que l’auditeur·rice retrouve d’une émission à l’autre.
2Ces deux corpus au contenu a priori hétérogène nous semblent pertinents à comparer pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ces deux productrices de la même génération proposent des formats similaires d’« interview dialogue » qu’E. Morin définissait comme « une recherche en commun » bien plus qu’une « conversation mondaine » (Morin, 1966 :69). Autrement dit, la forme dialoguée de l’entretien permet à l’auditeur·rice d’accéder à une pensée en train de s’élaborer à deux voix : celle de l’intervieweuse et celle de l’interviewé·e, qui échangent face à face.
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3Le podcast La Poudre porte sur le parcours de vie de l’invitée, ce qui l’a poussée à devenir féministe, militante, artiste, à tout le moins à s'engager. Dans le cadre de son podcast, L. Bastide choisit une perspective thématique et politique : le féminisme et toutes ses ramifications. La Poudre est un podcast natif d’environ une heure, créé en 2016 par L. Bastide et J. Neuville. Pendant 149 épisodes, la journaliste s’entretient avec des femmes artistes, chercheuses et militantes, et ce, sur le ton de la conversation intime. L’émission est enregistrée deux fois par mois et montée en postproduction. L. Bastide retrace le parcours de vie de ses invitées, en commençant bien souvent par des questions sur l’enfance. Elle connaît un certain succès en termes d’écoutes (avec vingt millions de téléchargements1) et de reconnaissance par ses pairs (élue meilleur podcast de conversation lors du Paris Podcast Festival en 2023). Au même titre que le podcast Les Couilles sur la table de V. Tuaillon produit par Binge Audio ou encore Un podcast à soi de C. Bienaimée sur Arte radio, La Poudre est devenue une référence en termes de podcasts féministes français. La dimension intime, voire intimiste véhiculée par le format audio de manière générale semble, au premier abord, plus prononcée dans les podcasts qu’à la radio.
4Par les temps qui courent est une émission d’actualité culturelle quotidienne, d’une durée de quarante-cinq minutes, diffusée de 22h15 à 23h. Elle est enregistrée en faux-direct, l’après-midi du jour de diffusion. Cette émission de M. Richeux s’intéresse au processus de création dans le théâtre, le cinéma, la photographie ou encore la peinture et la littérature. Elle se centre sur ce qu’apporte l’art dans notre société et sur le rapport entre les productions artistiques et le monde qui nous entoure. C’est une des dernières émissions de nuit diffusée sur France Culture, héritière des entretiens radiophoniques conduits par A. Veinstein, notamment Du jour au lendemain (1985-2014) ou, plus récemment, par L. Adler avec Hors-champs (2009-2016). L’émission Par les temps qui courent n’est pas représentative de la plupart des émissions d’entretiens radio avec des artistes aujourd’hui, puisqu’elle comporte, comme beaucoup d’émissions de France Culture, un certain rapport soutenu à la langue française et aux savoirs dans le cadre d'une émission basée sur la diffusion d’archives sonores. Elle est proche cependant d’autres émissions d’entretiens d’artistes telles qu’on les retrouve sur France Inter (Totémic de R. Manzoni, La 20ème heure d’E. Bester) et RFI (Vous m’en direz des nouvelles de J-F. Cadet).
5Les extraits utilisés dans l’article se fondent sur un échantillon d’une dizaine d’épisodes de La Poudre et de Par les temps qui courent qui nous sont apparus les plus révélateurs de la construction de soi des productrices en entretien. Nous nous intéressons à l’image qui transparaît à travers leur voix, leur niveau de langue ou encore, leur rapport à l’invité·e. Un autre critère de sélection des épisodes étudiés est la programmation des mêmes invitées à plusieurs reprises dans les deux émissions.
6De plus, ces productrices nous semblent être, au-delà de la dichotomie radio d’un côté, podcast de l’autre, des performeuses de l’interview qui « […] doivent avoir le don empathique, susciter la sympathie à la fois de l’interviewé et du public. [Elles] sont [elles]-mêmes des vedettes » (Morin, 1966 :70). Leur voix aux fréquences basses, douces ou encore feutrées participeraient de cette « sympathie » suscitée à la fois chez l’auditeur·rice et l’invité·e. Notons également que ces deux formats longs sont produits et diffusés les mêmes années, pendant sept ans pour La Poudre et six ans pour Par les temps qui courent. Enfin, par un effet miroir, elles se sont tour à tour invitées l'une et l’autre : L. Bastide reçoit M. Richeux dans l’épisode 139 de La Poudre le 7 juin 2023 et, inversement, M. Richeux la reçoit dans sa nouvelle émission quotidienne Le Book Club, toujours sur France Culture, le 10 mai 2024.
7En pointant les contrastes présents dans ces deux médiums, cet article émet l’hypothèse d’une frontière poreuse entre podcast et radio concernant la forme de l’entretien. La productrice de podcasts semble s’inspirer des producteur·rice·s radio tout en ajoutant son propre style, ton et personnalité. C’est également le cas pour V. Tuaillon, productrice de podcasts, qui déclare au Festival Longueur d’Ondes 2024 écouter à ses débuts Radio France et vouloir imiter A. Van Reeth, ancienne productrice de l’émission Les Chemins de la Philosophie sur France Culture. Et cela, avant de trouver son propre style.
8C’est à travers le ton et les voix de M. Richeux et L. Bastide que nous analyserons la mise en scène de soi, ou, dit autrement, le paradoxe entre le je et le jeu en entretien pour ces deux productrices. Existe-t-il des spécificités de style notables dans leur pratique, leur ethos de productrice radio pour l’une, et de podcast pour l’autre ? Qu’en est-il de l’usage du tutoiement et plus généralement du niveau de langue ? Nous recourons à la notion "d’ethos" qui renvoie à l’image de soi qui apparaît dans le discours (et plus généralement dans la communication verbale et non-verbale). D. Maingueneau précise que l’ethos peut être dit (ce que l’on dit de soi) et montré (ce qui transparaît de soi dans la façon de parler). Il distingue également trois dimensions de l’ethos qui sont toutes présentes dans les voix des productrices : la dimension catégorielle (le rôle de productrice), expérientielle (la caractérisation de la parole : lente, douce, agressive…) et idéologique (les « positionnements » politiques) (Maingueneau, 2022 :16). Nous nous intéresserons d’abord à l’ethos de chaque productrice, présent à travers l’instrument qu’est la voix. Puis, l’article se centrera sur leur ton et leur niveau de langue en entretien. Le rapport à l’invité·e sera aussi étudié pour chacune d’elles, même dans le cas particulier où l’une est l’invitée de l’autre.
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L. Bastide a une formation de journaliste. Après une enfance à Orléans, elle est diplômée de l’Institut d’Études politiques de Strasbourg et du Centre de Formation des Journalistes. Elle a également repris des études à l’Université Paris 8 en Master d’Études de genre (spécialisation sociologie, histoire et politique) ainsi qu’en psychologie très récemment. Elle a travaillé pour de nombreux médias (Courrier international, Le Monde, Elle, Canal + ou encore France Inter)2.
M. Richeux, quant à elle, grandit en banlieue parisienne, à Meudon-La-Forêt. Elle est diplômée d’un master 1 en médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle, ainsi que d’un master 2 de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Elle entre à Radio France en 2005, fait des stages et des remplacements à France Culture et Fip. Depuis vingt ans, elle a produit quatre émissions sur les ondes de France Culture : Pas la peine de crier (2010-2014), Les Nouvelles Vagues (2014-2017), Par les temps qui courent (2017-2023) et le Book Club depuis septembre 2023, toujours à l’antenne.3
9Dans un entretien mené dans le cadre de nos recherches sur la théâtralité de l’entretien radio, la productrice M. Richeux répond ainsi à une question sur la possibilité d’un dédoublement en studio, comme un·e acteur·rice qui entrerait pleinement dans son rôle au théâtre :
Je ne dirais pas qu’il y a un dédoublement, par contre, j’ai conscience de là où j’entre quoi. J’ai conscience que j’entre en studio, que je viens quand même y faire une performance. […] Se savoir regardée, se savoir écoutée, c’est une des meilleures manières de vouloir automatiquement presque sans le chercher, presque sans le vouloir, quitter ton naturel (M. Richeux, le 26 avril 2024).
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10Autrement dit, dans l’exercice de l’entretien, M. Richeux adopterait une certaine posture qui s’exprimerait dans son corps et plus précisément dans sa voix. Les professionnelles de l’audio que sont L. Bastide et M. Richeux utilisent leur voix comme un instrument, un outil de travail. En effet, si on ne choisit pas sa voix, on peut choisir comment on l’utilise4. Le retour du son de la voix dans le casque, « l’autre voix, celle, moins nue, de l’intervieweur » (Veinstein, 2002 : 23) permet aux productrices de s’écouter et de baisser leurs fréquences vocales. En d’autres termes, elles parlent avec un grain de voix plus bas et plus grave. Un grain de voix plus doux aussi.
11La douceur apparaît comme une qualité vocale commune partagée par M. Richeux et L. Bastide, la première ayant la voix plus grave que la seconde. La modulation de la voix enregistrée s’entend plus ou moins. À titre d’exemple, le jeu vocal de L. Bastide dans La Poudre se traduit parfois par une voix suave au rythme lent, empreinte de sensualité à la manière des voix féminines présentes sur la chaîne de radio Fip, qui sont conscientes de leur douceur. C’est notamment lors des désannonces de son émission que l’on perçoit le charme contenu dans sa voix : « Vous aimez l’émission ? Je vous aime aussi, alors s’il vous plaît dites-le-moi avec des étoiles, cinq de préférence, sur l’application Apple Podcast » (Bastide, épisode 48 de La Poudre avec C. Delaume, 18 avril 2019). Une dimension artificielle peut advenir dans l’extrême douceur et constitue un moyen d’accrocher l’écoute des auditeur·rice·s pour qu’ils plébiscitent l’émission. Ce serait, comme le note H. Glevarec, « une forme contemporaine de publicité » ou d’ « intéressement » de l’auditeur·rice (Glevarec, 1996 :156), ici très assumée par L. Bastide qui indique frontalement aux auditeur·rice·s de s’engager pour que son podcast gagne en visibilité.
12E. Laurentin, ancien producteur à France Culture tente de cerner la notion de ton dans le catalogue du Festival Longueur d’Ondes 2024 : « De toutes les notions qui caractérisent une émission, le ton est sans doute la plus difficile à définir. Grave ou léger, polémique ou ironique, intime ou didactique : le ton est ce qui distingue subtilement un programme d’un autre » (Laurentin, 2024 :156). Bien que multiple et changeant, le ton semble également être ce qui rassure l’auditeur·rice qui retrouve avec plaisir la signature vocale et l’oralité propre d’un·e producteur·rice d’émission. On pourrait dire que le ton est comme la marque de fabrique et donne une certaine cohérence à l'émission, d’épisode en épisode.
13Les tons employés par M. Richeux et L. Bastide ne sont pas les mêmes à bien des égards. Celui de L. Bastide est plus polémique, en lien au contenu plus politique de son émission. En reprenant les trois dimensions (catégorielle, expérientielle et idéologique) de l’ethos définies par D. Maingueneau, c’est par la dimension catégorielle que L. Bastide se présente comme une journaliste féministe ouvrant un espace de paroles aux femmes artistes et militantes. Ainsi, la dimension idéologique de son ethos se confond presque avec sa dimension catégorielle. L. Bastide prend politiquement position dans son podcast, ce que M. Richeux ne peut pas faire, appartenant à une institution, France Culture au sein de Radio France. Les producteur·rice·s de France Culture sont destiné·e·s à être "interchangeables" d’une émission à l’autre, bien qu’ayant leur domaine de prédilection (cinéma, théâtre, littérature, sciences). La dimension identitaire est moins prononcée que pour la podcastrice L. Bastide qui se revendique journaliste et militante féministe. À titre d’exemple, citons sa remarque frontale à son invitée Ovidie :
Et vous vous mariez à 18 ans ! Ça m’a fait un peu tomber de ma chaise quand j’ai regardé votre biographie. [Rires]. Ça parait un peu contradictoire d’être dans un mouvement libertaire de revendication féministe et de se marier si jeune… (L. Bastide, épisode 16 de La Poudre avec Ovidie, 13 juillet 2017).
14Nous voyons que L. Bastide n’hésite pas à donner son avis politique pour faire réagir son invitée sur une contradiction ou un aspect de sa vie qu’elle considère comme moins féministe. Elle utilise dans son discours ce qu’on appelle en linguistique des « subjectivèmes axiologiques » (Amossy, 2010 :109) qui traduisent un jugement de valeur sur une étape du parcours de vie de son invitée.
15L’ethos transparaît aussi notamment par le niveau de langue utilisé qui crée immédiatement un rapport particulier à l’artiste invité·e. M. Richeux déclare à propos de sa manière de s’exprimer devant un micro, dans le cadre d’une rencontre animée par L. Le Saux pour Télérama à la Maison de la Poésie : « Tu es écoutée, tu fais des efforts, tu articules. Je me rends bien compte que j’ai une langue plus concentrée, qui est moins relâchée que dans mon quotidien » (Richeux, 2022). En d’autres termes, M. Richeux ajuste sa voix et son ton à un niveau de langue plus soutenu pour être en accord avec ce qui ferait l’identité commune des producteur·rice·s de France Culture. Cette spécificité langagière est parfois critiquée ou caricaturée par certain·e·s auditeur·rice·s qui la jugent érudite. Il semblerait que les émissions produites sur la chaîne s’adressent à un public érudit, sinon cultivé.
16Qu’en est-il des auditeur·rice·s de La Poudre ? Le podcast de L. Bastide ne se situe pas à un niveau de langue soutenu. Au contraire, c’est la spontanéité du langage, relâché, quotidien, sur le modèle de la conversation entre ami·e·s dans un café, qui semble primer. Un cas notable est l’épisode 63 avec la chanteuse Yseult, enregistré en 2019, publié le 8 novembre 2022, dont provient l’exemple suivant. Il est question du manque de reconnaissance lors d’un concours de chant auquel l’artiste a participé à ses débuts :
L. Bastide : Je pense que la France a du mal, la culture française a du mal avec l’excellence, la flamboyance, l’assurance en fait. On va toujours préférer récompenser le deuxième un peu insipide que…
Yseult : Ouais le faussement insipide ! Parce que j’ai l’impression qu’en fait, on aime bien ça aussi, et je parle en tant qu’artiste. Et moi je pense que, sincèrement, faut qu’on arrête de faire ça. […] Parce que je me suis dit : « mais attends ? On te prend pour une prétentieuse alors que mes meilleurs potes du lycée, ils étaient là : mais meuf attends, mais nous on te connaît depuis des années frère ! »
17À l’inverse d’une langue soutenue, on retrouve des expressions du langage familier, de la conversation décontractée entre amies. De plus, L. Bastide donne son opinion critique de manière générale sur la culture française, presque sur le ton du reproche ou de la lassitude. Le niveau de langue de La Poudre dépend aussi de celui que l’invitée emploie. L’usage du vouvoiement reste tout de même prioritaire dans l’émission. Si L. Bastide utilise parfois le tutoiement avec certaines de ses invitées, elle le justifie toujours en début d’émission. Elle tutoie par exemple une connaissance, une amie de longue date ou tout simplement une personnalité comme Yseult avec qui elle a échangé avant l’enregistrement. Elle déclare en ouverture d’épisode : "On vient de passer une demi-heure à avoir une discussion personnelle qui me donne super envie de te tutoyer pendant l’interview".
18Le lieu même d’enregistrement a un impact sur l’ambiance plus ou moins intimiste de l’émission d’entretien. Enregistrer dans un studio de radio à la Maison de la Radio et de la Musique (cas de Par les temps qui courent) ne met pas la productrice et son invité·e dans les mêmes conditions de parole qu’un enregistrement dans une chambre d’hôtel (pour La Poudre).
19Les journalistes et producteur·rice·s de Radio France ne doivent pas tutoyer leurs invité·e·s même s'ils ou elles les connaissent. C’est une règle à suivre. Selon H. Glevarec, le fait de se vouvoyer en entretien permet de ne pas exclure l’auditeur·rice d’une conversation à deux, mais, plus encore, d’assurer « la présence d’un tiers » (Glevarec, 1996 :153), c’est-à-dire celle de l’auditeur·rice dans le dispositif qu’est l’entretien diffusé. Nous pouvons nous demander si le fait de tutoyer l’invité·e dans les podcasts exclut réellement l’auditeur·rice ou, au contraire, lui permet d’écouter une conversation où le ton épouse le caractère amical et bienveillant de l’entretien ? Un ton intimiste est véhiculé par le tutoiement et le langage courant que l’auditeur·rice pratique dans sa vie personnelle et sociale au quotidien. La limite de l’utilisation du tutoiement en entretien peut être l’impression d’entre-soi de l’intervieweuse et de l’interviewée qui ne feraient pas de place à l’auditeur·rice. En outre, même si globalement le ton de M. Richeux est plus soutenu que celui de L. Bastide en entretien, elle utilise parfois, par touches, un langage plus relâché. Pensons aux réactions « spontanées » que sont les éclats de rire. Et inversement, la productrice de La Poudre se sert parfois de mots plus savants, d’un langage plus soutenu. Une certaine proximité des niveaux de langage semble tout de même présente.
20La comparaison de leur ethos, à travers leur rapport à l’invité·e, révèle une différence de degré dans l’engagement de leur sensibilité artistique et politique. M. Richeux dit se placer plutôt du côté de la « pudeur ». Elle déclare ne pas vouloir tomber dans « l’éventuel sentiment de trop grande curiosité ou d’effraction chez l’autre » (M. Richeux : entretien mené à Pantin le 26 avril 2024). Elle a un rapport assez distancé à son invité·e, même si elle utilise beaucoup ses intuitions de lectrice ou de spectatrice pour poser des questions. C’est en cela que sa sensibilité artiste est un outil de travail. Par exemple, lorsqu’elle reçoit l’humoriste L. Felpin pour son spectacle Ça passe, M. Richeux dit, dès le chapeau introductif de l’émission qu’elle a pleuré à chaudes larmes pendant le spectacle et qu’elle ne s’y attendait pas. Elle reprend plus tard dans le fil de l’entretien cette réaction émotionnelle de spectatrice pour en faire une question :
Pleins d’émotions m’ont traversée pendant ce spectacle-là. Mais là, vraiment, des chaudes larmes. Donc je ne sais pas, même après quelques jours, même après avoir vu le spectacle, je ne sais pas ce qui s’est dit ou raconté pour moi pour que ça se termine comme ça. […] Et comment cette chanson nous réunit à la fin ? Qu’est-ce qu’elle vient attraper de nous d’une manière super différente de tout ce qui s’est fait pendant une heure avant. […] C’est quoi cette chanson et pourquoi j’ai pleuré ? (M. Richeux, épisode avec L. Felpin, Par les temps qui courent, France Culture, 10 octobre 2022).
21Dans cet exemple, elle partage ses émotions et ressentis, toujours dans le but de déboucher sur un questionnement intime mais surtout collectif : « Comment cette chanson nous réunit à la fin ? Qu’est-ce qu’elle vient attraper de nous […] ». Ce « nous », c’est tout le public et les auditeur·rice·s, pas seulement M. Richeux dans sa subjectivité. On se trouve encore une fois dans la mise en place d’un « dispositif d’intéressement » de l’auditeur·rice (Glevarec, 2001 :122).
22L. Bastide quant à elle apparaît comme étant très franche et directe dans ses interventions. Elle n’hésite pas à parler d’elle, de ce qu’elle ressent intimement. C’est le cas par exemple dans les remerciements qu’elle adresse à C. Delaume pour son apport à la théorie féministe :
En tout cas merci parce que j’ai beau avoir été au cœur de la matrice quand tout ceci est arrivé, en étant moi-même en première ligne, moi-même journaliste, moi-même féministe, c’est vraiment en vous lisant que j’ai réussi à prendre un pas de recul et à voir les choses de manière plus limpide et apprendre tout ça (L. Bastide, épisode 48 de La Poudre avec C. Delaume, 18 avril 2019).
23L. Bastide engage donc son identité de journaliste féministe, sa sensibilité politique dans ses propos. Elle cherche parfois un point de tension dans le dialogue. Par exemple, lorsqu’elle reçoit M. Richeux comme invitée de La Poudre, le 7 juin 2023, elle donne son avis sur France Culture, radio qu’elle considère comme élitiste ou en tout cas « quelque chose qui [lui] semblait vraiment destinée à un autre type de milieu » que celui de « la France moyenne, comme on pourrait l’appeler ». Elle mentionne également une « certaine forme de patriarcat qui […] persiste dans certaines émissions mais aussi dans l’état d’esprit dans lequel cette maison fonctionne […] » (L. Bastide, épisode 139 de La Poudre avec M. Richeux, 7 juin 2023). Cette remarque de la journaliste n’est pas dirigée contre l’ethos de M. Richeux en tant qu’écrivaine invitée, mais en tant que professionnelle de la radio et à l'endroit de l’institution dans laquelle elle évolue depuis des années. Elle manifeste son rapport ou sa vision de productrice de podcast indépendante quant au fonctionnement d’une grande institution comme Radio France. L. Bastide semble assumer de manière directe vouloir connaître le point de vue de M. Richeux sur la chaîne de radio pour laquelle elle travaille depuis presque vingt ans.
24Au-delà de cette question particulière, il semble intéressant de constater que L. Bastide invite M. Richeux dans son podcast et qu’elle la présente d’abord comme « une voix », son ethos de productrice radio prévalant sur sa figure publique d’écrivaine :
Marie Richeux, vous êtes, au départ, pour moi, une voix. Vous animez chaque jour depuis six ans sur France Culture Par les temps qui courent une émission du soir, que j’écoute le matin, dans laquelle vous vous entretenez avec celles et ceux qui font la culture. J’ai une certaine exigence en termes d’interviews, des attentes précises en tout cas – et vous faites partie de la poignée d’intervieweur·euse·s que non seulement j’arrive encore à écouter, mais aussi dont j’admire et parfois j'envie l’aisance, l’audace et l’art du silence. (L. Bastide, épisode 139 de La Poudre avec M. Richeux, 7 juin 2023).
25Soulignons ici l’admiration de la productrice de La Poudre pour le style radiophonique de M. Richeux en entretien. Notons également la possible stratégie de valorisation qu’elle met en place, propre à l’émission de radio qui accueille une grande spécialiste, une grande écrivaine. Plus encore, avant de répondre à la première question de L. Bastide, M Richeux déclare : « déjà je peux vous dire que je suis ravie d’être avec vous Lauren, et que je vous écoute aussi. Donc c’est marrant, deux femmes qui s’écoutent et qui se rencontrent quand même. » (M. Richeux dans l’épisode 139 de La Poudre, ibid). Cette interaction est suivie d’un rire partagé et complice des deux productrices. Une reconnaissance mutuelle sur la façon d’exercer leur métier donne le la de l’émission. L. Bastide pose d’ailleurs beaucoup de questions à M. Richeux sur son métier de productrice avant de passer à des questions sur sa vie et ses livres. Il est fréquent que des producteur·rice·s à France Culture soient invité·e·s à participer à des émissions en tant qu’intellectuel·le·s, et parfois en tant qu’artistes : « Il [le producteur invité] est mis alors à la place d’intellectuel et « reconnu » par un collègue producteur comme spécialiste d’un sujet » (Glevarec, 1997 : 31). Dans le cas à l’étude, M. Richeux est considérée comme spécialiste de l’entretien radiophonique mais aussi comme une écrivaine qui traite de sujets féministes dans ses livres.
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26Comme dans un « jeu de miroir »5, L. Bastide est également l’invitée de M. Richeux dans son émission actuelle, le Book Club, le 10 mai 2024. Qu’advient-il de leur ethos discursif en tant que productrice de podcast pour l’une et de radio pour l’autre lorsqu’elles se trouvent à la place de l’interviewée ? M. Richeux précise dès le début de son passage dans La Poudre que c’est un exercice « impressionnant » que de « parler de soi ». À plusieurs reprises, elle semble retrouver ses réflexes d’intervieweuse en posant ou retournant des questions à L. Bastide, comme à la fin de l’entretien :
M. Richeux : j’ai un rapport au vivant très puissant mais voilà j’essaie d’y aller un peu mollo sur les signes. Vous, vous croyez aux signes ?
L. Bastide : j’ai le même rapport que vous, c’est-à-dire que les synchronicités me passionnent et, en même temps, j’ai conscience qu’elles peuvent rendre zinzin. Donc je m’en méfie aussi.
27La productrice de Par les temps qui courent a un langage beaucoup plus relâché en tant qu’invitée dans La Poudre qu’en tant qu’intervieweuse sur France Culture. Elle utilise par exemple des mots familiers qui correspondent au niveau de langue général du podcast. On le voit dans l’extrait ci-dessus avec l’expression « y aller mollo » et L. Bastide qui utilise le terme « zinzin ». Concernant le passage de L. Bastide à France Culture au micro de M. Richeux, nous ne constatons pas une grande différence d’ethos entre l’intervieweuse et l’interviewée qu’elle incarne. Ce qui semble commun, c’est le discours féministe qu’elle porte et la parole politique qui l’accompagne aussi bien comme productrice de La Poudre que comme invitée d'une émission de littérature sur France Culture :
Et même aujourd’hui quand une femme prend la parole, prend de l’espace, revendique des idées politiques dans l’espace public, mais qu’est-ce qu’elle prend ! Les femmes n’ont toujours pas le droit à l’erreur, encore moins à la médiocrité alors qu’on accorde ce droit [rire] dans les plus grandes largesses aux hommes depuis longtemps. (L. Bastide : invitée du Book Club de M. Richeux, France Culture, 10 mai 2024).
28Les deux productrices et autrices s’invitent mutuellement dans leurs émissions. C’est un phénomène courant dans les médias, que ce soit à la télévision ou à la radio. Elles se rejoignent sur le thème principal évoqué dans chaque émission : le féminisme. Si L. Bastide avait déjà cet ethos de journaliste féministe en tant qu’intervieweuse dans La Poudre, M. Richeux, en tant qu’invitée du podcast, accorde plus de place à son ethos d’autrice féministe que lorsqu’elle est intervieweuse à France Culture.
29L’ethos construit par chaque intervieweuse se déploie donc à travers la voix et le ton qui constituent ce qu’on pourrait appeler le style, ou la personnalité sonore propre à chacune. Et cela, dans une émission de radio (Par les temps qui courent) et dans un podcast (La Poudre). Bien que n’utilisant pas le même niveau de langue – soutenu pour M. Richeux, plus familier pour L. Bastide –, avec un rapport frontal (L. Bastide) ou pudique (M. Richeux) dans leurs questions, les deux productrices se rejoignent dans leur recherche d’une construction de pensée en dialogue avec l’invité·e au moment de l’entretien (Cf. Morin, 1966). En outre, le fait même d’inviter des femmes à son micro place L. Bastide dans une intention de s’adresser à un auditoire très majoritairement féminin. Cette intention est susceptible de susciter une forme de communauté de femmes qui parlent et qui s'écoutent. Comme l’écrit C. Deleu à propos des médias : « Ils facilitent l’intégration de certains groupes de population, les aidant à se constituer des identités » (Deleu, 2006 : 211). Ce n’est pas le cas pour l’émission de M. Richeux qui, par son caractère pluridisciplinaire, s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes. Elle y invite d’ailleurs des artistes féminines et masculins dans un souci de parité lors de la programmation. Le tutoiement utilisé à plusieurs reprises dans le podcast favorisait-t-il un sentiment de proximité, de communauté féministe en comparaison avec le vouvoiement de la radio publique ? En effet, si les émissions de radio sur France Culture cherchent à fidéliser l’auditeur·rice, elles n’en sont pas au point de vouloir créer une communauté identitaire. Les deux femmes de micro construisent deux publics sensiblement différents à travers leurs sujets et le ton qui est le leur. La sensibilité artistique mais aussi de citoyennes des productrices apparaît comme leur outil premier d’analyse pour préparer les entretiens et construire leur ethos. Le passage de l’une dans l’émission de l’autre et réciproquement semble concrétiser, même physiquement, en termes de circulation et de déplacement, l’hypothèse d’une frontière poreuse entre une productrice radio et une "productrice" de podcast.