- 1 Les résultats de ces premières recherches ont été récemment synthétisés dans le cadre d’un mémoire (...)
1Mis au jour à l’occasion de travaux agricoles dans les années 1980, puis prospecté et sondé, entre 1987 et 1989, sous la direction de Jacques Meissonnier1, le sanctuaire de la Fermerie à Juvigné (Mayenne) a fait l’objet de recherches complémentaires, sur le terrain, en 2015 et 2016. Ces travaux, associant prospections et fouille de deux secteurs du lieu de culte, apportent un nouvel éclairage sur son organisation spatiale et son évolution entre sa fondation, datée du ive s. ou du iiie s. av. n. è., et son abandon, situé au iiie s. ou au ive s. de n. è.
2Localisé entre les bourgs de Juvigné et d’Ernée, dans le nord-ouest du département mayennais, et en partie détruit par un tracé routier (D 29) qui le traverse depuis le xixe s. (fig. 1), le site de la Fermerie prend place à l’écart des cours d’eau, sur un plateau ondulé, parcouru par des vallons peu profonds et dominé, à 2 km au sud-est, par les contreforts occidentaux des collines de Chailland. Il est implanté sur un substrat schisteux, composé de siltites et d’argilites tachetées, qui se décomposent en surface en une argile jaune.
Figure 1 : Localisation sur fond cadastral ancien et actuel des vestiges découverts sur le site de la Fermerie à Juvigné (Mayenne).
Figure 1: Location of the site discovered at the Fermerie site in Juvigné (Mayenne) on an early and current cadastral map.
Réal. S. Bossard.
3Le sanctuaire s’inscrit dans un secteur où peu de vestiges archéologiques ont pu être recensés, en particulier pour les périodes gauloise et romaine. De fait, en l’état des connaissances, alors qu’aucun site de l’âge du Fer n’est connu dans les environs, les vestiges du Haut-Empire les plus proches, localisés à plus de 6 km au nord-est de la Fermerie, sur la commune d’Ernée, relèvent d’une possible agglomération ou bien d’un réseau assez dense d’établissements ruraux (Bossard, 2014, vol. I, p. 36-38).
- 2 Nous tenons à remercier ici l’ensemble de l’équipe de fouille, ainsi que les différents spécialiste (...)
4Après une campagne complémentaire de prospection au sol, visant à définir l’emprise du site (Bossard, 2015), une fouille programmée (fig. 1), doublée d’une approche géophysique (fig. 2), a été réalisée en août 20162 (Bossard, Dufay-Garel dir., 2016 et 2023). L’ouverture de deux zones de fouille, d’une surface de 502 m² et 184 m², a permis de documenter deux secteurs riches en structures et niveaux de l’âge du Fer et de l’Antiquité romaine : d’une part, la partie centrale du lieu de culte, occupée notamment par deux temples successifs (zone 1) et d’autre part, l’angle nord-est du péribole, d’abord composé d’un fossé et d’un talus, puis d’une enceinte maçonnée (zone 2). Des prospections électromagnétique, magnétique et électrique, conduites en parallèle, ont révélé l’existence d’autres aménagements aux abords des espaces fouillés et ont ainsi été utiles pour cerner les limites du sanctuaire et, dans une moindre mesure, caractériser son environnement proche.
Figure 2 : Emprise des zones fouillées depuis 1987 et résultats des prospections géophysiques réalisées en 2016 sur le site de la Fermerie : carte du gradient magnétique et carte de la résistivité électrique.
Figure 2: Areas excavated since 1987 and results of geophysical surveys carried out in 2016 at the Fermerie site: magnetic gradient map and electrical resistivity map.
Réal. S. Bossard, d’après AGφ vaLoR (Adera)/Umr 7266 Lienss.
5Les apports de ces récentes opérations sont multiples et concernent à la fois le mode de clôture et les équipements du sanctuaire du second âge du Fer et de l’époque romaine, mais aussi les activités qui s’y sont déroulées, dont témoigne le mobilier, abondant et varié, qui y a été enfoui. Ils constituent par ailleurs une source d’informations précieuse pour mieux comprendre l’évolution de ce lieu de culte, ainsi que le statut et la place qu’il occupait au sein du paysage religieux de la cité dont il relevait, que l’on suppose avoir été celle des Aulerques Diablintes.
6Le sanctuaire est délimité par une puissante enceinte fossoyée quadrangulaire, dont l’angle nord-est (fossé 2007) a été étudié en 2016 et dont trois tronçons avaient été fouillés en 1988 (fig. 3 et 16). Ce fossé n’a été repéré que ponctuellement : à l’est, il a pu être identifié à quatre reprises suivant un axe orienté grosso modo nord-sud, sur une longueur totale de plus de 40 m. L’angle droit, au nord-est, montre le départ de la branche septentrionale du fossé, orientée est-ouest. La prospection électrique a permis d’identifier, selon toute vraisemblance, la façade méridionale de l’enceinte et son angle sud-ouest (fig. 2). Son orientation et sa largeur coïncident avec le tracé connu du fossé ; on y aperçoit le départ de la façade occidentale, formant un angle droit avec la branche méridionale. Il est alors possible de restituer une enceinte de plan globalement rectangulaire, large d’est en ouest d’environ 65 m, et longue du nord au sud de près de 80 m, fossé inclus. La surface enclose devait être comprise entre 3 500 et 4 000 m².
7Le caractère imposant du fossé, et donc probablement du talus qui y était associé, doit être noté. Mesurant environ 4 à 5 m de large à l’ouverture sous le niveau de décapage, sa profondeur conservée est comprise entre 1,90 m et 2,30 m sous la terre végétale, soit 2,50 m à 2,90 m sous le niveau de circulation actuel. Le creusement présente des parois obliques et un fond plus ou moins plat, large de 2 m environ, conformément aux constatations effectuées en 1988. Le profil évasé relevé dans la coupe CD s’explique par le fait que cette dernière est implantée de biais par rapport à l’axe du fossé.
8La stratigraphie observée permet de discerner deux grandes étapes de comblement (fig. 3). La première regroupe plusieurs couches de limon brun-gris tapissant le fond et les parois de l’excavation sur une épaisseur variant de 0,10 m à 0,50 m. Un fin niveau argileux bleuté a également été identifié, indiquant une phase de stagnation d’eau. Ces dépôts, issus d’un colluvionnement progressif des sols environnants, attestent un fonctionnement ouvert du fossé. Dans une seconde étape, celui-ci est intégralement comblé par des remblais massifs de substrat remanié jaune, parfois grisâtre. Bien que les limites supérieures de ces couches n’aient pas pu être systématiquement observées, leur pendage indique un apport depuis l’intérieur de l’enceinte. Elles résultent d’un remplissage rapide du fossé par les matériaux qui devaient constituer un talus adjacent, vraisemblablement accolé le long du bord interne du creusement. Précisons enfin qu’une à deux fines couches intercalaires de limon brun pourraient matérialiser des pauses lors de la phase de remblaiement.
Figure 3 : Zone 2, plan et coupes de l’angle du fossé d’enceinte 2007.
Figure 3: Zone 2, plan and sections of the corner of the 2007 enclosure ditch.
Réal. Y. Dufay-Garel.
9D’un point de vue chronologique, les éléments permettant de dater le remplissage de ce fossé sont peu nombreux. On dénombre 12 tessons de céramique laténienne et d’amphores italiques recueillis dans les niveaux de sédimentation, à la base du comblement, ce qui permet de rattacher, selon toute vraisemblance, le creusement de l’enceinte fossoyée à la phase laténienne du site. Quant à son remblaiement, la quinzaine de fragments de tuiles de couverture mis au jour dans le comblement médian – ainsi qu’un tesson de sigillée découvert en 1988 et daté des années 50 à 70 de n. è. –, permettent de le situer, au plus tôt, au début de la seconde moitié du ier s. de n. è.
10Alors qu’aucun niveau ou structure daté avec certitude de l’âge du Fer n’avait été mis en évidence lors des sondages de 1987-1989, les fouilles conduites en 2016 dans la zone 1, localisée au cœur de l’enclos fossoyé, ont révélé l’existence d’une ou de deux couches formées au cours de cette période, ainsi que d’une soixantaine de fosses et de trous de poteau, dont certaines ont pu être attribuées, également, à la phase gauloise du site (fig. 4).
Figure 4 : Vestiges attribués au second âge du Fer et aux premières décennies du Haut-Empire dans la partie centrale du sanctuaire (zone 1).
Figure 4: Remains attributed to the Second Iron Age and the first decades of the High Empire in the central part of the sanctuary (zone 1).
Réal. S. Bossard.
11De fait, le creusement de la plupart des structures identifiées dans la zone 1 entaille sur une profondeur variable une succession de couches, scellées par des niveaux de l’époque romaine (cf. infra : « Deux temples successifs » et fig. 9). De bas en haut, il s’agit : du substrat (us 1029) ; d’un niveau anthropisé de limon argileux (us 1030), interprété comme un paléosol en partie brassé, qui le recouvre sur une épaisseur maximale de 0,40 m et dans lequel ont été piégés de petits charbons, tessons et éclats de terre cuite de facture protohistorique ; enfin, d’une couche limoneuse de texture et de couleur homogènes à l’œil nu (us 1005/1009/1011/1110), épaisse d’environ 0,25 m dans la parcelle cadastrale ZX 71 (cf. fig. 1), mais qui s’amincit puis disparaît dans la parcelle voisine ZR 48, où des labours plus profonds l’ont en grande partie détruite, à l’instar des niveaux sus-jacents.
12Alors que la strate inférieure (us 1030) n’a pas livré suffisamment de matériel pour qu’on puisse déterminer si elle est contemporaine ou antérieure à la fréquentation du sanctuaire, le niveau sus-jacent (us 1005/1009/1011/1110), composé de limon brun, recelait la majorité du mobilier découvert en 2016 ; celui-ci est daté de l’âge du Fer et, pour de plus rares artéfacts, des premières décennies du Haut-Empire. Les objets, répartis dans toute l’épaisseur de la couche, se concentraient dans l’angle méridional de la zone 1 (us 1009, 1110 et, dans une moindre mesure, 1005), dans un secteur par ailleurs riche en structures en creux de l’époque gauloise (fig. 4 ; cf. infra : « De multiples fosses et trous de poteau »). En raison de la densité de mobilier qui caractérise cet espace, il a été choisi de fouiller ce dernier à la main, en deux passes artificielles d’une dizaine de centimètres chacune (passes 1 et 2), et de relever les coordonnées en trois dimensions de chaque objet métallique, en os, en pierre et en terre cuite (hors céramique), alors que le tiers oriental du niveau limoneux, conservé sur une épaisseur moindre et quasiment stérile, a été décapé mécaniquement. Au sein de ce niveau, les objets les plus massifs – telles des épées et une plaque foyère quasi complètes – reposent à l’horizontale, tandis que l’orientation des plus légers et des plus petits est davantage variable.
13Dans sa partie inférieure (passe 2, entre 130,20 et 130,28 m ngf), ont été mis au jour 89 tessons de céramique laténienne, appartenant au moins à 22 vases – dont plusieurs « bols mayennais » et des écuelles à profil tronconique ou en S sinueux, globalement datés entre La Tène C et D1 (cf. infra, fig. 11) –, ainsi que 2 fragments de panse d’amphore Dressel 1, 24 restes de plaques foyères, 2 fragments de bracelets en verre, un talon de lance, un possible clou-rivet de bouclier, une râpe en fer et de rares clous (cf. infra, fig. 13 à 15). La chronologie de ces objets renvoie majoritairement à La Tène C2-D1, soit au courant du iie s. et au début du ier s. av. n. è., mais quelques artéfacts, dont les bracelets, situés à la base du niveau limoneux, sont plus anciens et pourraient avoir été déposés au sein du sanctuaire dès la seconde moitié du iiie s. ou le début du iie s. (cf. infra : « Le mobilier : études spécialisées »).
14La moitié supérieure de la couche limoneuse (passe 1, entre 130,28 et 130,40 m ngf) contenait un nombre plus important d’objets. Il s’agit notamment de 259 tessons, parmi lesquels 248 sont de facture laténienne et appartiennent à un minimum de 30 vases de profils variés. On notera la présence d’une forme décorée de baguettes et de peintures rouge et blanche, évoquant des productions attestées durant La Tène D2, et de plusieurs récipients ornés de lignes tracées au brunissoir (cf. infra : « La céramique » et fig. 11). Les 11 autres tessons se rattachent à l’époque romaine et sont issus d’un vase à parois fines de type Beuvray et d’une amphore de type Pascual 1, tous deux produits entre la fin du ier s. av. n. è. et les années 15-20 de n. è., et de céramiques communes et en terra nigra, peu caractéristiques. Ont aussi été découverts, dans cette même passe : 1 plaque foyère morcelée sur place, dont certaines parties manquaient, complétée par 31 autres fragments épars, issus d’autres objets du même type ; un statère en argent d’une série attribuée aux Diablintes ; 3 fragments de fibules, 4 fragments d’épées avérées ou hypothétiques, 4 anneaux, 3 possibles clous-rivets de bouclier(s), 1 ciseau, 1 possible pointe d’araire, 2 ou 3 crampons, 2 gonds, plusieurs clous et des éléments indéterminés en fer ; 1 poids en pierre ; 1 métacarpe de bœuf (cf. infra, fig. 12 à 15). S’y ajoutent, en surface de la couche (130,40-130,41 m ngf), un arc de fibule de type indéterminé et une monnaie en alliage cuivreux (as ?), attribués à l’époque romaine.
15En l’absence de toute étude micromorphologique, seul l’examen du mobilier apporte des éléments de réflexion pour déterminer comment ce niveau limoneux, a priori situé dans la cour de l’enclos monumental, s’est constitué. Les objets découverts correspondent avant tout à des déchets : en témoigne notamment l’aspect lacunaire des épées, des fibules et des plaques foyères, ou encore la taille réduite des tessons de céramique prélevés, ainsi que la rareté des remontages qui ont pu être effectués entre ces derniers. S’agit-il alors d’un ou de plusieurs remblais successifs ou bien d’un niveau formé de manière continue, au gré de la fréquentation du sanctuaire ? Les différences de chronologie et de densité observées entre les objets provenant, d’une part, de la partie inférieure et d’autre part, du décimètre supérieur de cette strate, invitent à considérer qu’elle s’est formée en plusieurs temps, malgré son apparente homogénéité. Par ailleurs, aucun niveau de sol interstratifié n’a été identifié au sein de cet ensemble, même si plusieurs objets y reposent à plat ; la plaque foyère dont il manque quelques fragments était dissociée de tout charbon, rejet cendreux ou pierre chauffée, et semble ainsi ne pas avoir été utilisée in situ. Ces arguments conduisent donc à privilégier l’hypothèse de rejets successifs, réalisés entre la fin du iiie s. ou le début du iie s. jusqu’aux premières années du ier s. de n. è. Le mobilier, mis au rebut après avoir été utilisé au sein du sanctuaire et fragmenté, aurait ainsi été répandu au sol et peut-être recouvert de sédiment limoneux, pour « nettoyer » l’espace qui continue d’être fréquenté, à l’instar des dynamiques restituées sur la place publique du Cailar (Gard) au iiie s. av. n. è., où étaient exposés des crânes humains et des panoplies guerrières (Roure et al., 2019). Cette opération aurait été réitérée à plusieurs reprises, à une fréquence qu’on ne peut déterminer.
16Cependant, dès le second âge du Fer, plusieurs structures ont été creusées au sein de ce niveau limoneux, puis remblayées avec un sédiment qui n’a pu être différencié à l’œil nu de ce dernier ; il est donc possible que certains objets découverts dans cette couche aient été enfouis, en réalité, au sein de fosses ou de trous de poteau peu profonds, n’entaillant pas les niveaux sous-jacents et dont les limites n’auraient alors pas été cernées au moment de la fouille.
17De fait, plusieurs structures en creux ont été découvertes dans l’angle méridional de la zone 1 et ont également livré, pour la plupart, du mobilier laténien de formes et de dimensions variées (fig. 4). Le fond de ces structures recoupe le niveau anthropisé us 1030 ainsi que le substrat.
18La fosse 1121, que l’on peut qualifier de dépotoir, a manifestement été creusée pour enfouir un lot d’objets utilisés notamment dans le cadre d’activités culinaires (cf. infra : « Les objets liés aux pratiques culinaires »). De plan elliptique (1,70 × 0,90 m), elle se caractérise par un profil en cuvette et devait être profonde d’au moins 0,35 m (fig. 5). Sur son fond, ont d’abord été disposés, pêle-mêle, une trentaine de fragments issus d’une ou de plusieurs plaques foyères, des pierres de granite et de quartz brûlées et un fond de vase. Trois pots, quasi complets, y ont ensuite été placés ; l’un, installé peu ou prou à la verticale, est resté intact, alors que les deux autres, couchés sur le flanc, ont été brisés sur place, en milieu ouvert, donc avant le rebouchage définitif de la fosse. Ce dernier a été réalisé au moyen d’un limon identique à l’encaissant, dans lequel ont été piégés quelques objets, dont une bouterolle en fer (cf. infra, fig. 13, no 6). L’étude typologique des trois vases et de l’élément de fourreau invite à dater le comblement de la fosse de La Tène D1, au plus tôt (2nde moitié du iie s. ou début du ier s. av. n. è.). Des analyses biochimiques de contenu (réalisées par N. Garnier) ont montré que les pots, sur lesquels des traces de suie et de rubéfaction ont été observées, ont servi à la préparation d’aliments différents : des produits laitiers que l’on a chauffés, un corps gras d’animal non-ruminant avec sa peau – un morceau de viande ? – et, peut-être, de la bière, avec la présence d’acide oxalique, marqueur dont l’origine est toutefois débattue (Garnier, Riquier-Linger, à paraître) ; des traces de vin rouge ont également été identifiées.
Figure 5 : Zone 1, vue zénithale (a) et relevé en plan et en coupe (b) de la fosse 1121, dans laquelle ont été enfouis trois pots quasi complets (c).
Figure 5: Zone 1, zenith view (a) and plan and cross-section (b) of pit 1121, in which three almost complete pots were buried (c).
Cliché et DAO : S. Bossard.
19Le remplissage des structures reconnues à proximité, en partie détruites par les édifices de l’époque romaine, contenait également du mobilier de l’époque gauloise, toutefois en moindre quantité. Il s’agit de quelques monnaies gauloises (fs 1126 et 1136), de débris de plaques foyères (fs 1128) et de gros tessons de vases de La Tène finale (fs 1141).
20À l’écart de ce secteur, d’autres structures en creux semblent également relever, du moins pour certaines, de la phase gauloise du site (fig. 4). Une concentration de trous de poteau, localisée dans la partie orientale de la zone 1, pourrait indiquer la présence d’un bâtiment en terre et bois ; le remplissage de plusieurs fosses d’ancrage contenait effectivement des fragments de céramique laténienne. En bordure méridionale de ce probable édifice, une petite fosse (fs 1025) a livré, outre deux tessons, une fibule complète en fer de La Tène C2/D1 (cf. infra, fig. 14, no 1). Plus à l’ouest, une autre fosse (fs 1098) recelait une agrafe de ceinturon en alliage cuivreux, caractéristique de La Tène D, et une fusaïole en terre cuite (fig. 13, no 7 et fig. 15, no 6). Signalons enfin, dans l’angle occidental de la zone 1, une vaste structure polylobée (fs 1163, plus de 4 × 3,80 m), partiellement fouillée, résultant du creusement progressif d’au moins 17 fosses en cuvette, dont certaines, profondes jusqu’à 1,38 m, atteignent le substrat (fig. 6). Son comblement limoneux, hétérogène, est plus ou moins riche en nodules de terre rouge, probable effet d’une rubéfaction résultant du rejet de quelques charbons encore ardents ; seuls 5 tessons de facture gauloise y ont été recueillis. La fonction de cette fosse – liée à l’extraction de matériaux plutôt qu’à la construction ou aux activités rituelles ? – n’a pas pu être déterminée avec certitude.
Figure 6 : Zone 1, vue depuis le nord-est de la fosse polylobée 1163 en fin de fouille.
Figure 6: Zone 1, view from the north-east of poly-lobed pit 1163 at the end of the excavation.
Cliché S. Bossard.
21À la suite du remblaiement définitif du fossé de l’enceinte laténienne, intervenu au plus tôt au début de la seconde moitié du ier s. de n. è. (cf. supra : « Un enclos monumental »), un péribole maçonné est édifié, reprenant approximativement le plan et l’emprise de la clôture antérieure. À l’est, trois murs parallèles orientés nord-sud, identifiés dès 1988, délimitent deux galeries larges chacune de 4 m, flanquant le mur d’enceinte (Bossard et al., 2016). La fouille de 2016 a permis de documenter l’angle nord-est du péribole dans la zone 2 (fig. 7 et 16). La tranchée de fondation du mur de galerie interne (mr 2055) y a été observée sur 3,40 m de long. Large de 0,80 m, elle est conservée sur une profondeur maximale de 0,40 m sous les labours. Entièrement récupérée au nord, la base des fondations, constituées de petits blocs de granite (10 à 40 cm de côté) liés à l’argile, est préservée dans la moitié sud sur une épaisseur de 0,35 m. Les galeries sont fermées au nord par un mur pignon (mr 2042) entièrement épierré, suivi sur 4,30 m. Avec une tranchée de fondation large et profonde de 1,20 m, aux bords verticaux et au fond plat, ses dimensions sont nettement supérieures aux autres murs étudiés dans la zone 2. Le mur pignon était peut-être renforcé à l’ouest par un éventuel contrefort largement épierré (mr 2064), large d’1 m, long d’au moins 0,80 m et conservé sur 0,20 m. Le départ de l’unique mur de clôture septentrional (mr 2045) a également été observé. Partant du mur pignon, dans l’axe de mr 2055, il forme un angle approximativement droit en direction de l’ouest, où il a été repéré en coupe dans la berme. Fortement arasée, sa tranchée de fondation est conservée sur une largeur maximale de 0,65 m et une profondeur variant de 0,10 à 0,40 m.
22La prospection géophysique entreprise en 2016 apporte des informations supplémentaires sur l’emplacement des murs de clôture : elle met très clairement en évidence les trois murs formant la façade orientale de l’enclos, ainsi que l’angle nord-ouest et une éventuelle interruption à l’est, au milieu de la façade (fig. 2). Enfin, une tranchée mise au jour en 1992, à une vingtaine de mètres au sud-ouest du temple B, pourrait correspondre au mur de clôture occidental.
23L’ensemble de ces informations permet de restituer un enclos de plan rectangulaire ou trapézoïdal, mesurant environ 60 à 70 m de côté, pour une surface enclose de près de 4 000 m² (cf. infra, fig. 16). La façade orientale reprend exactement le tracé du fossé antérieur, comblé. Comme l’ont démontré les sondages de 1988, la fondation du mur central des galeries recoupe le remplissage du fossé jusqu’à atteindre la base de celui-ci, à plus de 2 m sous le niveau du sol. La double galerie qui n’est a priori présente qu’à l’est confère un caractère monumental à cette façade, par laquelle devait s’effectuer l’accès au sanctuaire, comme habituellement dans les lieux de culte des Gaules romaines (Bossard, 2021, vol. I, p. 174-176). La volonté de conserver une limite de l’espace sacré identique à celle de l’état antérieur du lieu de culte, aux dépens de travaux considérables pour fonder le mur, apparaît ici comme symbolique. Cette continuité des limites de l’espace sacré de l’époque gauloise à la période romaine trouve des comparaisons à Barzan (Aupert, Robin, 2015 ; cf. infra : « Un sanctuaire monumental et des pratiques rituelles variées durant la période gauloise ») et surtout à Ribemont-sur-Ancre (Somme), où la palissade qui constitue la clôture du premier état romain s’implante dans le comblement de l’ancien fossé (Brunaux dir., 1999, p. 213-216).
24À l’extrémité nord-est de la zone 2, un empierrement (us 2052) constitué de petits blocs de granite (10 à 35 cm de côté), de fragments de terres cuites architecturales et de cailloux de quartz a été dégagé sur 8 m de long et 4,20 m de large (fig. 7). Ces derniers sont disposés sur une seule épaisseur de 0,15 m au maximum, les couches supérieures ayant probablement été emportées par les labours. Orienté nord-ouest – sud-est, cet empierrement peut être identifié au radier d’un axe de circulation (vo 2054) desservant probablement le sanctuaire. Aucun aménagement bordier ni ornière n’y a été observé. Les sondages pratiqués dans le chemin ont permis d’identifier un état antérieur, encavé, dont seul le bord occidental est compris dans l’emprise de fouille. D’orientation identique à l’état empierré, il semble opérer un virage vers l’ouest, suivant le tracé de la clôture du sanctuaire. Large d’au moins 4,40 m, il entaille le substrat sur une profondeur de 0,50 m environ. Son fond, globalement plat, est ponctué de nombreuses irrégularités parmi lesquelles il est possible de reconnaître deux ornières.
Figure 7 : Plan et coupes des vestiges d’époque romaine dans la zone 2 : angle nord-est du péribole maçonné et chemin 2054.
Figure 7: Plan and cross-sections of the Roman remains in zone 2: north-east corner of the masonry perimeter and path 2054.
Réal. Y. Dufay-Garel.
25La datation du chemin repose sur un petit lot de céramique recueilli dans le niveau de circulation et le comblement limono-argileux immédiatement sous-jacent. On dénombre une douzaine de tessons de céramique gauloise associés à sept fragments de céramique d’époque romaine dont une assiette Drag. 36 et une coupe Drag. 33 en sigillée du Centre de la Gaule – produites entre les années 170 et 240 de n. è. – ainsi que des céramiques communes, peu caractéristiques. Ces quelques éléments permettent de situer le remplissage terminal du chemin encavé et la mise en place du niveau de circulation empierré au plus tôt dans le dernier tiers du iie s. de n. è. En l’absence de mobilier à la base du comblement, il n’est pas possible de dater son fonctionnement initial, qui pourrait éventuellement remonter au second âge du Fer.
26Dans la partie centrale du sanctuaire (zone 1), deux édifices, dont les vestiges avaient déjà été en partie dégagés lors des sondages de 1987-1989 (Bossard et al., 2016, p. 26 et 27, fig. 2), ont pu être étudiés plus amplement en 2016. Leur plan caractéristique comme leur contexte invitent à les considérer comme deux temples (A et B) qui ont successivement pris place au cœur de l’aire sacrée.
27Du plus petit édifice (A), qui s’apparente à une simple cella de plan circulaire, ne subsiste que la tranchée de fondation de son mur annulaire (fig. 8). Ce bâtiment mesure 11,30 m de diamètre hors tout pour une surface interne d’environ 74 m². Son élévation a disparu et aucun aménagement contemporain n’a pu être identifié dans son emprise. Quant à ses fondations, en grande partie arasées et épierrées, elles sont cependant relativement bien conservées sous la galerie orientale du temple quadrangulaire (B). Au nord-est, l’interruption de la tranchée sur une longueur d’environ 3,30 m semble liée à un écrêtement plus important des vestiges, sous l’effet de labours profonds effectués dans la parcelle cadastrale ZR 48, plutôt qu’à la présence d’un seuil. Cette tranchée, qui recoupe les niveaux de l’âge du Fer jusqu’à atteindre le substrat (us 1029) ou la couche sus-jacente (us 1030, cf. supra), est large de 0,65 à 0,80 m et profonde, comme le montre la section le mieux conservée (fig. 7, coupe KL), d’au moins 0,45 m ; son fond est plat et ses parois, légèrement obliques. Son remplissage comprend trois niveaux : à la base, des pierres de granite, mesurant jusqu’à 0,40 m de côté, sont liées soit par du limon, dans lequel a été mis au jour un tesson de céramique de l’âge du Fer et des petits nodules de terre cuite orangée, soit, par endroits, par du mortier jaune ; cette première strate est scellée par une fine couche sableuse (< 5 cm), elle-même recouverte par un second niveau de pierres de granite jointives, de module moins important qu’à la base.
Figure 8 : Zone 1, plan et coupes des vestiges des deux temples successifs (A et B) et des aménagements découverts à leurs abords.
Figure 8: Zone 1, plan and cross-sections of the remains of the two successive temples (A and B) and the features discovered around them.
Réal. S. Bossard.
28Un niveau de démolition (us 1003), comblant une large fosse (fs 1176) postérieure à la destruction du temple A (fig. 8), pourrait avoir été constitué à partir de moellons et de débris de briques et de tuiles issus de ce dernier, mais il est possible, aussi, que ces éléments proviennent d’une autre construction (cf. infra : « Les autres aménagements de l’époque romaine »). On ignore donc si le mur annulaire de ce temple était maçonné sur toute sa hauteur et si son toit, probablement conique, était bien composé de tuiles.
29D’un point de vue chronologique, les éléments permettant de dater la construction et la destruction du temple A sont rares. Le mobilier recueilli dans sa tranchée de fondation permet seulement d’affirmer que son édification est postérieure à la fin de l’âge du Fer ; d’ailleurs, cette tranchée recoupe manifestement le niveau limoneux mis en place entre la fin de l’âge du Fer et les premières décennies du ier s. de n. è. (cf. supra). L’édifice a donc manifestement été bâti, au plus tôt, durant la première moitié du ier s., mais on ne peut exclure l’hypothèse d’un chantier plus tardif. Quant à sa démolition, le remplissage de la tranchée de récupération de son mur annulaire a livré une monnaie gauloise, un quart d’as républicain et de rares tessons de l’âge du Fer, du Haut-Empire et du Moyen Âge central (xe-xiie s.), mais cette tranchée n’est conservée, tout au plus, que sur quelques centimètres d’épaisseur et il est probable que certains objets découverts à sa surface, notamment les plus récents, soient en réalité intrusifs.
30En tout état de cause, les temples de plan circulaire dépourvus de galerie périphérique sont assez rares en Lyonnaise comme dans le reste des Gaules, où leur surface est d’ailleurs généralement inférieure à celle de l’édifice A de Juvigné (Bossard, 2021, vol. I, p. 143-144, type A3). Toutefois, une cella de même plan, mais précédée d’un porche ou d’un petit escalier à son entrée, a été bâtie, en plusieurs étapes, aux côtés d’autres temples à Neuville-sur-Sarthe (Sarthe) ; son diamètre a varié entre 8,60 m et 12 m (Guillier dir., 2020, p. 127-131). Parmi les grandes cellae de forme cylindrique, figure aussi, en territoire éduen, le temple d’Entrains-sur-Nohain (Nièvre), dont le plan, visible sur plusieurs photographies aériennes, correspond à un cercle de près de 15 m de diamètre (Goguey, 1977, p. 53, fig. 13 ; Meissonnier, 1985 ; Nouvel dir., 2022, p. 208).
31Le second temple (B), postérieur, se caractérise par un plan rectangulaire, associant une cella centrale et une galerie périphérique. Seulement deux de ses angles, au nord-est et au sud-est, sont localisés dans l’emprise de la zone 1 (fig. 8), mais l’identification des murs occidentaux de la cella et de la galerie, dans une tranchée réalisée en 1992, permet d’en restituer globalement le plan (cf. infra, fig. 16). Large de 14,50 m du nord au sud, il est long d’environ 15,50 m d’est en ouest ; ses murs délimitent au sol une surface d’environ 168 m². La cella, de plan carré (environ 7 m de côté), est manifestement décentrée vers l’ouest : la galerie qui la circonscrit est effectivement plus large à l’est (4,20 m) qu’au nord, au sud et à l’ouest (2,60 m).
32Alors que d’abondants débris provenant de sa toiture et de ses murs jonchent ses abords méridionaux à une altitude voisine de 130,50 m ngf (us 1010), aucun niveau de démolition n’a été identifié à l’intérieur de l’édifice : ses niveaux de sol ont sans doute été détruits par des travaux agricoles récents. De fait, ils devaient être surélevés d’au moins une dizaine de centimètres par rapport au sol de la cour sacrée, à une altitude égale ou supérieure à 130,60 m ngf – c’est-à-dire au-dessus du niveau d’arase de la fondation du temple antérieur (A), préservée sous la galerie orientale (fig. 8, coupe KL). Cependant, dans l’angle nord-ouest de la galerie, une couche d’argile orangée mêlée de schiste jaune, comportant de nombreux fragments de terres cuites architecturales (tca) et des petites pierres (us 1006), ainsi qu’une surface empierrée voisine (us 1109), correspondent peut-être aux vestiges d’un radier partiellement conservé, sur lequel aurait été mis en place le sol aujourd’hui disparu de la galerie – en terre battue ou bétonné ? Une autre hypothèse consiste à supposer que ces niveaux, scellant la couche limoneuse formée entre la fin de l’âge du Fer et le début du Haut-Empire, relèvent d’aménagements qui auraient précédé la construction du temple B.
33Les tranchées de fondation des murs qui ferment la cella (mr 1105) et la galerie (mr 1100) du temple B, creusées dans les niveaux antérieurs jusqu’au substrat (fig. 8 et 9), recoupent aussi celles du temple A, alors partiellement épierrées – en particulier sous la galerie nord. Larges de 0,90 m à 1,10 m, elles sont conservées sur une profondeur de 0,65 m à 0,95 m sous le niveau de décapage ; en dépit de dimensions plus importantes, leur profil est similaire à celui des murs du temple A. Leur remplissage, bien que perturbé par de multiples prélèvements de pierres réalisés – parfois jusqu’à la base des fondations – lors de la démolition du temple, diffère d’un espace à l’autre. En effet, les murs qui circonscrivent la galerie ont été élevés à l’aplomb de fondations dont la base est constituée, sur 0,20 m à 0,50 m d’épaisseur, par un lit de blocs massifs de grès et de quartz, mesurant jusqu’à une quarantaine de centimètres de côté et épargnés des récupérations, sans doute, en raison de leur poids important. Sur cette solide assise reposait un niveau de pierres (granite, grès et quartz) de plus petit module (10 à 20 cm de côté), noyées dans un limon sableux brun, qui a le plus souvent été entamé – voire entièrement détruit – par les récupérateurs de matériaux après l’abandon du site. En revanche, les fondations des murs de la cella (mr 1105) sont totalement dépourvues de gros blocs : les quelques parties qui n’ont pas été endommagées par les épierrements se composent uniquement de pierres de petit calibre (10-20 cm de côté). Quant aux deux tiers supérieurs, au minimum, des tranchées de fondation des murs de la cella et de la galerie, ils ont été débarrassés de leurs pierres lors de la démolition du site, puis remblayés au moyen de couches limoneuses brun sombre.
Figure 9 : Zone 1, coupe AB (cf. fig. 7), traversant le temple de plan quadrangulaire (B) du sud-est au nord-ouest.
Figure 9: Zone 1, section AB (see fig. 7), crossing the quadrangular temple (B) from south-east to north-west.
Réal. S. Bossard.
- 3 Un fragment d’enduit peint vert pâle avait aussi été découvert dans les années 1980 à proximité du (...)
34Ainsi, l’élévation des murs qui prenaient appui sur ces fondations a été complètement détruite. Néanmoins, de nombreux moellons de granite, quelques fragments de briques, de mortier blanc à jaune et d’enduit blanc cassé3, sur lesquels sont visibles quelques lignes tracées en rouge, ont été retrouvés dans les tranchées de récupération des fondations et, surtout, parmi les débris accumulés au sol au sud du temple (us 1010). Ces éléments permettent de restituer des murs maçonnés, en tout ou partie couverts d’un enduit blanchâtre ; aucun fragment de colonne ou d’entablement n’a été mis au jour et on ignore ainsi si la galerie était fermée par des murs ou bien ouverte sur la cour par des piliers en bois, ou des colonnes en brique ou en pierre. Quant à la toiture, elle reposait sur une charpente dont les pièces étaient assemblées au moyen de clous longs de 6 à 8 cm, et se composait de tuiles à rebords et de couvre-joints, dont une grande quantité a été retrouvée dans l’us 1010 (690 restes, soit 156 kg). La seule tegula complète, tombée au pied du temple, se caractérise par des dimensions assez réduites (35 × 28 cm) qui ne sont pas attestées, à Angers (Maine-et-Loire) ou à Rezé (Loire-Atlantique), avant le iie s. de n. è. (Nauleau, 2013, p. 248-250).
35L’examen des relations stratigraphiques indique que la construction du temple B est postérieure au démantèlement de la cella A, qui, rappelons-le, n’a pu être daté avec précision (cf. supra : « Un temple circulaire (A) ») ; par ailleurs, aucun objet pouvant fournir un terminus post quem n’est issu de ses fondations. Il est toutefois probable que le bâtiment B ait été édifié à une date avancée du ier s. ou dans le courant du iie s., comme le suggère d’ailleurs l’emploi de tuiles de petite taille – si elles n’ont pas été mises en place dans le cadre d’une réfection plus tardive de la toiture. Quant à sa démolition, elle a sans doute été réalisée en plusieurs étapes, entre la fin du Haut-Empire, au plus tôt, et la fin de l’Ancien Régime, au plus tard : les 179 tessons de céramique recueillis dans le comblement des tranchées de récupération de ses murs et dans le niveau de démolition adjacent (us 1010) se rapportent effectivement à une longue période, comprise entre l’âge du Fer et l’époque moderne. Les vestiges du temple sont aussi traversés par un fossé parcellaire, figurant sur le cadastre de 1813, lié à la mise en culture d’un terrain dont les ruines n’étaient alors plus visibles.
36Les temples à cella centrale et galerie périphérique de plan quadrangulaire sont très courants dans les Gaules, mais plus rares sont ceux dont le déambulatoire s’élargit en façade orientale, du côté par lequel on pénétrait dans le bâtiment (Bossard, 2021, vol. I, p. 154-155, type B3). À l’échelle régionale, on retrouve toutefois cette configuration, dès la fin du ier s. de n. è., dans le sanctuaire périurbain de Jublains, avec un édifice toutefois plus monumental (25,60 × 20,50 m) et juché sur un podium (Naveau et al., 1997). On l’observe aussi à Mauves-sur-Loire, où les dimensions du temple (18 × 15,80 m) sont plus proches de celles mesurées à Juvigné (Monteil et al., 2009). Doit-on restituer ici une cella turriforme, dominant la galerie, ou bien un édifice dont les murs latéraux supportent une charpente et un toit à double pente, à l’instar des temples italiques de plan rectangulaire ? La présence de blocs particulièrement massifs dans les fondations des murs de la galerie plaide plutôt en faveur de la seconde hypothèse, mais les données réunies sont insuffisantes pour restituer avec toute la précision requise l’élévation de ce temple.
37Peu d’autres aménagements ont pu être reconnus autour des édifices A et B (fig. 8), mais il faut rappeler que les labours profonds ont fait disparaître, dans la parcelle cadastrale ZR 48, le sommet de la stratigraphie et, notamment, tous les niveaux de sol anciens. Cependant, dans la parcelle voisine, à 3 m au sud-est du temple B et au-delà de la couche de démolition (us 1010), un sol empierré a pu être conservé sur une dizaine de mètres carrés (us 1018). Composé d’un lit assez dense de cailloux de granite et de quelques petits fragments de tca, il a livré, en surface, un clou de chaussure en fer (cf. infra, fig. 14, no 9).
38Au nord de ce temple, un amas formé de nombreux moellons de granite et fragments de terres cuites architecturales (1 751 restes de tca, soit 214 kg), ainsi que de quelques clous, intégrés à une matrice limoneuse, subsiste sur une épaisseur de 0,20 m (us 1003, en partie fouillée et donc détruite en 1989). Ces débris ont vraisemblablement été rejetés dans une grande dépression de plan irrégulier (fs 1176) qui recoupe les fondations du temple A, peut-être déjà en partie récupérées – mais l’arasement des vestiges ne permet pas d’en être certain. Ils pourraient alors avoir été prélevés lors de la destruction du temple circulaire, s’ils ne sont pas issus d’un autre édifice. Quoi qu’il en soit, les 45 tessons des époques gauloise et romaine provenant de cette couche sont trop peu caractéristiques pour fixer avec précision le terminus post quem de sa formation, a priori antérieure à la fin de l’Antiquité. Cet aménagement pourrait éventuellement avoir constitué, au sein du sanctuaire, un radier sous-jacent à une modeste construction dépourvue de fondations, qui aurait bordé le temple B au nord.
39Enfin, seulement trois petites fosses ou trous de poteau peu profonds, situés à l’est des édifices de culte, dans la cour sacrée (zone 1), ont livré du mobilier de l’époque romaine. Il s’agit de quelques restes de céramique ou de tca et, pour la fosse 1175 (0,90 × 0,70 × 0,06 m), localisée à moins de 5 m du temple B, d’une monnaie romaine en bronze oxydé, de petits charbons de bois et d’ossements animaux fragmentés et brûlés, découverts en 1987 et piégés dans une lentille rubéfiée qui scelle son remplissage. À titre d’hypothèse, cette dernière structure pourrait correspondre à un autel aménagé sur le sol de la cour, où l’on aurait jeté au feu des offrandes destinées à une divinité résidant, peut-être, dans le temple voisin (A ou B ?).
40Un ensemble de 169 fragments de plaques foyères (NMI = 6), pour une masse de près de 18 kg, a été mis au jour au cœur du sanctuaire (zone 1), dans des contextes rattachés à l’occupation gauloise, principalement au sein de la fosse 1121 (7,10 kg) et du niveau limoneux 1110 (7,60 kg). Ce dernier contenait une plaque morcelée quadrangulaire aux angles arrondis, en position secondaire, dont la longueur d’un des côtés peut être estimé à 45 cm (fig. 10, no 1). En termes de dimensions et de morphologie, elle se rapproche ainsi fortement de l’exemplaire découvert sur le site de la Blancharderie à Argentré-du-Plessis (Ille-et-Vilaine ; Toron, Lierville, 2015). L’état fragmentaire des autres éléments découverts ne permet pas la réalisation d’une étude typologique approfondie. Il est toutefois possible d’affirmer que la forme quadrangulaire est exclusive à Juvigné, comme cela est très souvent le cas en Bretagne et dans les Pays de la Loire (Le Goff, 2003 ; Depardieu, 2014). Les cinq angles qui ont pu être identifiés sont arrondis ou plus ou moins droits. Les fragments de bords présentent un profil majoritairement rectangulaire, parfois légèrement concave. Plus rares sont les exemplaires de section trapézoïdale ou en bourrelet. L’épaisseur des plaques, si elle peut être régulière, a tendance à diminuer en s’éloignant du bord. Elle est comprise entre 2,5 et 5,4 cm, pour une moyenne de 4,3 cm.
Figure 10 : Sélection de plaques foyères (nos 2 à 8) et vue de l’exemplaire morcelé découvert dans le niveau limoneux gaulois (us 1110).
Figure 10: A selection of firebacks (nos. 2 to 8) and a view of the fragmented example found in the Gallic silty level (US 1110).
Clichés, dessin et DAO : Y. Dufay-Garel.
41Un seul fragment présente une perforation de 2 à 2,5 cm de diamètre pouvant éventuellement attester un système de suspension au-dessus d’un foyer (no 8). Certaines plaques ont reçu un traitement de surface différent selon la face d’exposition à la chaleur. Tandis que la face inférieure est laissée brute, la face supérieure, destinée à recevoir les éléments à cuire ou les vases, est généralement lissée. L’hypothèse d’une utilisation sur un foyer est également accréditée par les traces de suie visibles sur plusieurs exemplaires (nos 2 et 4).
42Parmi les 965 tessons de céramique découverts en 2016 – sur un total de 2 258 fragments recueillis sur le site de la Fermerie depuis les années 1980 –, la grande majorité (842, soit 87 %) peut être attribuée au second âge du Fer, tandis que les productions de l’époque romaine (75 tessons, soit 8 %) et des périodes médiévale, moderne et contemporaine (42 tessons, soit 4 %) sont bien moins nombreuses.
43Près d’un tesson gaulois sur deux provient du niveau limoneux riche en mobilier (us 1005/1009/1011/1110), tandis que l’autre moitié est issue du remplissage de fosses et de trous de poteau, ainsi que de contextes postérieurs, où ils sont mêlés à des objets plus récents. Malgré une fragmentation importante, il a été possible d’identifier au moins 111 vases à partir de l’examen des bords. Des stries de tournage ont pu être observées sur la grande majorité des bords : le col de la plupart des vases, montés à la main, a manifestement été régularisé au tour lent, tandis que d’autres céramiques, dont le dégraissant minéral est d’ailleurs plus fin, ont sans doute été fabriquées à l’aide d’un tour rapide.
44À l’instar des autres vases de facture laténienne recueillis dans les années 1980 (985 tessons, appartenant au moins à 110 individus : Bossard, 2014, vol. I, p. 57-71), les céramiques mises au jour en 2016 (cf. supra, fig. 5 et fig. 11) sont pour la plupart caractéristiques du iie s. et du ier s. av. n. è. (La Tène C2/D) et trouvent de nombreuses comparaisons à l’échelle régionale (Cornec et al., 2018). Elles rappellent notamment le vaisselier provenant d’autres sites mayennais de la fin de l’âge du Fer, tels l’oppidum de Moulay (A.-F. Cherel, in Le Goff dir., 2015, vol. 4, p. 55-149) et les établissements ruraux de la Carie à Entrammes (E. Coffineau, in Guillier et al., 2012) et du Panveau à Aron (M. Mortreau, in Valais et al., 2014, p. 171-188). Il faut toutefois distinguer trois écuelles au profil galbé et pourvues d’une cannelure labiale interne large de 3 à 4 mm (fig. 11, no 7, pour l’exemplaire le mieux conservé), qui relèvent de productions manifestement plus anciennes, attestées dans la région au ive s. et durant les premières décennies du iiie s. (Cornec et al., 2018, type 18). D’autres formes basses se caractérisent par une panse plus sinueuse et par la présence d’une cannelure labiale plus fine (< 1,5 cm), voire absente, et constituent ainsi de multiples variantes du type 44, diffusé au cours des iie s. et ier s. av. n. è. (nos 8 à 15), tel qu’il a été récemment défini à l’échelle des Pays de la Loire (Cornec et al., 2018). Des écuelles à bord rentrant (nos 5 et 6) se rapprochent quant à elles des « bols mayennais », fréquents durant La Tène D1 dans ce département et en Sarthe (Cornec et al., 2018, type 36d1), tandis que d’autres, de forme tronconique, présentent un profil plus simple (nos 2 et 3). Signalons aussi, dans la zone riche en mobilier laténien au cœur du sanctuaire, la découverte d’une coupe dotée d’une panse ovoïde, d’un fond balustre et d’un décor de lignes lustrées (no 4), pour laquelle aucun parallèle évident n’a pu être établi, et une série de tessons appartenant à un ou à plusieurs vase(s) de forme moyenne ou haute et au profil sphérique, décoré(s) de baguettes et de bandes peintes en rouge et en blanc (no 16) – caractéristiques que l’on retrouve aussi sur un vase de type 47a, daté de La Tène D2, à Angers (Cornec et al., 2018, p. 432).
Figure 11 : Sélection de céramiques laténiennes découvertes en 2016. En gris clair : peinture blanche ; gris moyen : surface graphitée ; gris sombre : surface ou ligne lustrée ; rouge : peinture rouge.
Figure 11: A selection of Latenian pottery discovered in 2016. In light grey: white paint; medium grey: graphite surface; dark grey: glossy surface or line; red: red paint.
Dessin et DAO : S. Bossard, Y. Dufay-Garel et M. Queffurus.
45À l’exception des trois pots de la fosse 1121, déjà évoqués (cf. supra : « De multiples fosses et trous de poteau »), la plupart des formes hautes sont très fragmentées. Il s’agit notamment de probables petits pots ou de gobelets (nos 17-19), dont le profil, bien qu’incomplet, évoque celui des vases de type 49d (La Tène C/D), ainsi que de pots de plus grandes dimensions, au profil en S ou plus globulaires, dont le haut de panse est généralement orné d’une ou de plusieurs cannelures (nos 20 et 22) ; un piédestal en partie lustré (no 21) pourrait aussi avoir servi de base à un grand pot de La Tène finale, s’il ne s’agit pas d’une production bien plus ancienne, de la fin du premier âge du Fer (Cornec et al., 2018, type 29 ou 30 ?).
46Enfin, il faut évoquer un ensemble de tessons dont la paroi externe est ornée de lignes lustrées tracées au brunissoir (nos 23 à 27), parmi lesquels plusieurs se rapportent manifestement à des couvercles de formes et de dimensions variées ; l’un d’entre eux est d’ailleurs pourvu d’une ou de plusieurs perforations, à l’instar d’autres exemples régionaux (Cornec et al., 2018, p. 426-427).
47À Juvigné, le vaisselier de la fin de l’âge du Fer se compose donc de formes diverses, qui renvoient à la fois à la préparation culinaire (pots, couvercles), à la présentation et à la consommation d’aliments solides ou liquides (écuelles, coupe, gobelets) et au stockage des denrées, pour certains grands vases très fragmentés et non dessinés. Seulement quatre tessons de panse d’amphore Dressel 1, contenant diffusé à partir de la seconde moitié du iie s. av. n. è. dans l’ouest de la Gaule (Le Forestier, 2018, p. 462), ont été recueillis en 2016, tandis que six autres tessons, dont une anse, avaient été découverts lors des campagnes précédentes : en l’état des connaissances, le vin d’origine italique transporté en amphore ne semble donc pas avoir connu un grand succès au sein du sanctuaire de Juvigné.
48Quant aux tessons caractéristiques de la période romaine, bien plus rares (75 dénombrés en 2016, s’ajoutant à 108 fragments mis au jour dans les années 1980), ils appartiennent à un minimum de 14 vases, en tenant compte des bords et des différentes catégories identifiées : sigillée italo-gauloise (nmi = 1), de Centre Gaule (2), d’Argonne (1) ou de provenance indéterminée (1), terra nigra (1), céramique à parois fines de type Beuvray (1), céramique commune (6) et amphore de type Pascual 1 (1). Les quelques jalons chronologiques que permettent de fixer ce modeste lot, qui appelle peu de commentaires, témoignent d’une fréquentation assez longue – et continue ? – du site, entre la fin du ier s. av. n. è. et le courant du ive s. de n. è.
- 4 S’y ajoutent 2 monnaies modernes ou contemporaines (dont 1 bronze de Napoléon III) et 1 médaille pi (...)
49Au total, 38 monnaies antiques ont été mises au jour en 2016, se répartissant entre 19 gauloises, 10 romaines et 9 indéterminées probablement romaines4 (tabl. I). L’essentiel d’entre elles, soit 30 pièces, est issu de ramassages de surface, de la couche superficielle, perturbée par les labours (us 1001), et du comblement d’un fossé parcellaire antérieur au remembrement (us 1016). Les contextes de découverte des 8 monnaies restantes se partagent entre 3 ensembles stratigraphiques : le comblement de la tranchée de fondation récupérée du temple circulaire (1 monnaie gauloise [no 11, us 1023] et une romaine républicaine [no 20, us 1017]) ; le niveau limoneux riche en mobilier d’époque gauloise (1 monnaie romaine indéterminée [no 26, us 1005]) et 1 monnaie gauloise (no 6, us 1110) ; le remplissage de deux fosses ou trous de poteau (4 monnaies gauloises dont 3 soudées, no 13, us 1120 et nos 15-17, us 1135).
Tableau I : Inventaire des monnaies gauloises et romaines découvertes en 2016.
Table I: Inventory of Gallic and Roman coins discovered in 2016.
Fichier source : https://api.nakala.fr/data/10.34847/nkl.52feojt2/5f82bf43509ca573b9f04476805cb8ed8913ab53
Réal. G. Aubin et J. Meissonnier.
- 5 L’attribution aux Diablintes de la série au personnage tenant un crochet (nos 5-6) qui résulte de s (...)
- 6 La présence du quinaire de ΚΑΛΕΤΕΔΟΥ, émis à partir des années 120 av. n. è. – et absent jusque-là (...)
50Parmi les monnaies gauloises, 15 pièces ont pu être identifiées. Elles renvoient d’une part à des émissions de statères d’origine régionale (Diablintes5, Cénomans et Riédons) et, d’autre part, à des émissions plus lointaines, mais à circulation très étendue de quinaires d’argent, issues des territoires des Bituriges Cubes, Éduens, Lingons et Allobroges. Répétons que l’attribution – traditionnelle – aux Turons du seul potin est très hypothétique, cette production pouvant être facilement réalisée localement. La composition de ce nouveau lot ne modifie pas les conclusions avancées dans notre précédente étude, soit des émissions de La Tène D2 et une circulation qui a pu se prolonger bien au-delà de la conquête romaine, jusqu’à a fin du ier s. de n. è.6
- 7 Jean-Patrick Duchemin a consacré d’importants développements à la mise en évidence de monnaies pass (...)
- 8 Que Jean-Marc Doyen soit vivement remercié d’avoir répondu avec rapidité et efficacité à nos demand (...)
51Trois monnaies (fig. 12, nos 15-17), dont une en or, issues d’une fosse ou d’un trou de poteau, sont partiellement fondues et soudées – accidentellement ou délibérément – et viennent s’ajouter à deux autres monnaies gauloises soudées, précédemment signalées à Juvigné (Bossard et al., 2016, tabl. en annexe, p. 46, nos 89-90). Ce type de détérioration est encore peu documenté d’autant que, hormis les cas de fusion, les traces de passage au feu d’une monnaie peuvent être difficilement perceptibles. Assez bien attesté en contexte funéraire7, il l’est beaucoup plus rarement en contexte cultuel. Le temple de Méron à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) a livré des monnaies « altérées par un feu intense qui avait fondu en partie le métal » (Aubin, 1984, p. 68-69). La découverte remonte à 1897 et les relations de l’époque ne précisent ni le nombre ni la chronologie (gauloises et/ou romaines) des monnaies concernées. Dans la publication du temple à plan centré de la forêt d’Halatte (Oise), M.-L. Berdeaux-Le Brazidec signale que 2 monnaies de Néron provenant du centre de la cella pourraient porter des traces de feu (Berdeaux-Le Brazidec, 2000, p. 219, p. 234, nos 390 et 392). Dans le sanctuaire des Mureaux à Authevernes (Eure), 6 pièces gauloise et romaines brûlées – 1 bronze des Suessions, 4 as du ier s. de n. è. et 1 dupondius de Marc Aurèle – sont considérées comme sacrifiées (Doyen et al., 2011, p. 121-122). Jean-Marc Doyen a également identifié 4 monnaies antiques passées au feu – dont un bronze des Rèmes – dans le sanctuaire celtique de Villes-sur-Lumes (Ardennes), 2 autres romaines au lieu-dit Tadamchamp (Doyen, 2010, p. 201, no 511 ; p. 227 nos 908, 911, 912 ; p. 278, 301) et enfin 5 monnaies romaines du ive s. brûlées sur un lieu de culte présumé à Moyencourt (Somme) [Doyen, 2013, p. 163]8.
Figure 12 : Sélection de clichés de monnaies gauloises (nos 1, 6, 7 et 15-17) et de la République romaine (nos 22, 23) découvertes en 2016 (a) ; répartition chronologique de l’ensemble des monnaies gauloises et romaines provenant de la Fermerie en fonction de leur période d’émission et de leur traitement (b).
Figure 12: Selected images of Gallic coins (nos. 1, 6, 7 and 15-17) and coins from the Roman Republic (nos. 22, 23) discovered in 2016 (a); chronological distribution of all the Gallic and Roman coins from the Fermerie according to their period of issue and processing (b).
Cliché S. Bossard et J. Meissonnier ; DAO S. Bossard.
52Les monnaies romaines sont au nombre de 10 ; 7 d’entre elles ont été identifiées – 4 correspondent à des émissions républicaines, tandis que les 3 autres sont de l’époque impériale. Aucune entaille n’a été observée sur ces monnaies romaines. Mais la contremarque dite de Juvigné (« MV » ligaturés, cf. G. Aubin et J. Meissonnier, in Bossard et al., 2016, tabl. p. 31) a été imprimée au droit d’un denier de Marc Antoine (fig. 12, no 23) et probablement sur deux monnaies indéterminées en cuivre ou alliage à base de cuivre (nos 31 et 33).
- 9 La typologie du monnayage en argent allié des Riédons en huit classes, proposée par J.-B. Colbert d (...)
53Au total, les 38 monnaies antiques recueillies à Juvigné en 2016 viennent compléter les 385 monnaies publiées en 2016 (G. Aubin et J. Meissonnier, in Bossard et al., 2016, p. 29-34 et 45-50), en ajoutant un statère d’argent allié inédit des Riédons9 (fig. 12, no 7) et en confirmant la dégradation systématique des monnaies gauloises en or (fig. 12, statère no 1) et la dégradation partielle des monnaies gauloises en argent (nos 10, 13, 14 et 19). La littérature récente n’a pas sérieusement remis en cause les hypothèses avancées en 1994 (Aubin, Meissonnier, 1994) et encore moins les démonstrations développées en 2016 (G. Aubin et J. Meissonnier, in Bossard et al., 2016) quant à l’interprétation des dégradations et de la contremarque spécifique au site de Juvigné comme signes de la consécration des monnaies à la divinité du sanctuaire.
54Divers éléments relevant de la panoplie ternaire du guerrier gaulois ont été identifiés, qu’il s’agisse de l’ensemble épée/fourreau/système de suspension, de l’arme d’hast ou du bouclier.
55Trois à cinq objets pourraient être désignés comme des épées ou des fragments d’épées du second âge du Fer, sans pouvoir fournir davantage de précision (faute d’éléments précisément datables). Une partie médio-distale d’une épée en fer à deux tranchants parallèles, munie d’une lame de section lenticulaire et d’une pointe mousse en demi-cercle de type 1 (Bataille, 2008, p. 26, fig. 10) a été retrouvée dans l’us 1110 (fig. 13, no 1). La partie proximale, manquante, semble avoir été arrachée – en témoignent les replis caractéristiques au niveau du bris (ploiement doux d’un angle de 10 à 15°). Dans la même couche, une « épée » (fig. 13, no 2) particulièrement courte interroge. Sa lame lenticulaire à deux tranchants parallèles est prolongée par une soie partiellement conservée de section quadrangulaire, avec un épaulement de type 1 en partie proximale. En partie distale, elle se termine par une pointe mousse quasiment rectangulaire. Nous n’avons identifié aucune occurrence dans la littérature archéologique. S’agit-il d’une épée très courte, dont l’emploi reste difficile à justifier sur le plan martial ? C’est peu vraisemblable, en raison de la conjonction entre la taille réduite et l’absence de pointe, peu présente dans la tradition européenne (soit l’arme est courte et acérée, soit elle est longue et elle peut, à ce moment, être dotée d’une extrémité distale douce). Il ne s’agit pas de la partie manquante de la première épée. Pourrait-elle correspondre à une épée réemployée en outil ? L’hypothèse de la batte de tisserand, qui pourrait venir à l’esprit, ne résiste pas à l’examen des tranchants, vifs, qui sectionneraient l’ouvrage textile. Difficile d’en dire davantage en l’état. Il faut toutefois préciser que la mise en forme d’une épée selon des processus métallurgiques protohistoriques reste chronophage et complexe ; ainsi, l’objet demeure précieux et peut être récupéré pour être réutilisé : les occasions quotidiennes ne manquent pas d’employer des lames, pour couper, fendre ou racler. Les objets peuvent avoir plusieurs vies, à l’instar des casques transformés en seau, comme à Giubiasco (Pernet, 2002), ou en creusets de fondeurs, comme à Bibracte (Pernet et al., 2008, p. 110 et 113). L’us 1005 livre un fragment d’extrémité distale de lame d’épée droite, à double tranchant, de section lenticulaire, dont la pointe est manquante (fig. 13, no 4). L’us 1008 fournit une pointe de lame acérée en V évoquant le type 2 b (Bataille, 2008, p. 26, fig. 10) qui pourrait éventuellement avoir appartenu à une épée (fig. 13, no 5). D’après l’analyse tracéologique sommaire effectuée au niveau de leurs cassures respectives, les bris de ces deux fragments semblent d’origine naturelle. L’us 1009 contenait un fragment de barre qui pourrait s’apparenter à une soie d’épée quadrangulaire en fer (fig. 13, no 3). Aucun de ces exemplaires n’est réellement comparable à l’épée déjà identifiée à la Fermerie (Bossard, 2014, p. 112-114 ; Bossard et al., 2015, p. 40, fig. 11, no 1). Elles ne sont pas non plus comparables à d’autres découvertes régionales identifiées à Jublains (Lejars, 1997), à Moulay (Le Goff, 2016), à Allonnes (Brouquier-Reddé, Gruel dir., 2004) ou encore dans le sanctuaire de Tronoën, en Saint-Jean-Trolimon (Duval, 1990).
Figure 13 : Éléments liés à l’équipement militaire laténien, en alliage cuivreux (no 7) et en fer (pour les autres objets).
Figure 13: Items of latenian military equipment, made of copper alloy (no. 7) and iron (for the other objects).
Dessin et DAO S. Bossard et G. Reich.
56Une extrémité de bouterolle de fourreau d’épée laténien a été retrouvée dans l’us 1110 (fig. 13, no 6). Il s’agit d’une bouterolle longue à bords parallèles, en fer, du type 7 de Gournay-sur-Aronde, peut-être la variante B (Lejars, 1994, p. 24-25), datée de La Tène D1. À noter qu’un fragment de tôle de fourreau avait déjà été repéré à Juvigné (Bossard et al., 2016, p. 40, fig. 11, no 2).
57Dans l’us 1035 a été retrouvée une agrafe de ceinturon en alliage cuivreux (fig. 13, no 7) qui se rattache au type 4B, à languette en V, défini par G. Bataille ; dans l’est de la France, ce type d’objet provient de contextes datés de La Tène D1 ou D2 (Bataille, 2001). En sus, au moins trois anneaux de l’us 1009 pourraient appartenir à un (ou plusieurs) système(s) de suspension de fourreau(x) d’épée laténien(s). Le premier (fig. 13, no 8) a un diamètre extérieur de 4 cm pour une épaisseur de jonc de 6 mm, le second (fig. 13, no 9) est d’un diamètre extérieur de 4,1 cm pour un diamètre de jonc de 6 mm et le troisième (fig. 13, no 10) a un diamètre extérieur de 4,3 cm pour un jonc de 8 mm. Les trois exemplaires sont très réguliers. On ne peut évidemment exclure, en l’état, qu’il s’agisse d’anneaux relevant d’autres dispositifs. Il faut toutefois noter que ces anneaux de sections circulaires sont pleins, d’une excellente facture (très réguliers), sans raccord visible, correspondant au soin que l’on accorde fréquemment à la réalisation de pièces d’armement. Ils s’accorderaient sans mal à une panoplie guerrière.
58Aucun fer de lance n’a été repéré dans le corpus étudié, mais l’us 1110 a livré un talon de lance en fer à soie quadrangulaire (fig. 13, no 11). Sa base est conique, pleine, courte et convexe. Cet élément vient équiper certaines extrémités proximales de hampes d’armes d’hast, à l’opposé du fer. Sa fonction d’équilibrage général de la lance doit être minimisée : ici, son poids pourrait être compensé par une préhension de la hampe décalée de 2 ou 3 cm (Reich, 2018, p. 394-395). Loin d’être accessoire, le talon offre d’intéressantes perspectives martiales en renforçant un point de fragilité de la hampe, notamment grâce à un jeu de bascule permettant de disposer de deux extrémités vulnérantes. Il permet en outre de prémunir la hampe organique contre la détérioration lors de la marche. À signaler : plusieurs probables talons de lance ont été reconnus dans le mobilier anciennement dégagé à la Fermerie (Bossard et al., 2016, p. 40, fig. 11).
59Nombre de fragments indéterminés de tôle de fer pourraient avoir appartenu à des umbos de boucliers, sans qu’il soit possible d’en dire davantage. En l’état, aucune coque n’a été repérée. Cependant, au moins quatre clous-rivets pourraient avoir appartenu à des boucliers (fig. 13, nos 12-15). Leurs tiges sont d’une section quadrangulaire à circulaire. Une tige de section circulaire est rare. Le procédé de forge habituel, jusqu’à l’ère moderne, consiste à frapper la tige sur quatre pans. Seul un soin accru à la réalisation des clous, comme c’est parfois le cas sur certains clous-rivets, permet d’obtenir des tiges de section circulaire. Les têtes sont hémisphériques (bombées) ou discoïdales et plates et ont des diamètres de 18 à 35 mm. Le double repli de la tige vers la tête est caractéristique des clous-rivets servant à fixer des umbos de boucliers : la tige perfore la planche dans l’axe de la tête, puis est coudée à angle droit, et enfin repliée une seconde fois vers l’intérieur de la planche, de façon à éviter de blesser le porteur de l’arme. En corollaire, une fois la matière organique qui compose le plateau du bouclier disparue, le clou-rivet peut permettre d’estimer approximativement l’épaisseur des ais du bouclier. Ainsi, pour les trois clous-rivets qui autorisent la mesure de cet espace entre la base de la tête du clou et le repli, la planche est épaisse de 17 à 22 mm. Ces dimensions correspondent à ce qui est régulièrement observé sur les clous-rivets figés sur les umbos ou aux épaisseurs de planches de boucliers, comme c’est le cas à La Tène (Reich, 2014 ; 2018, p. 334 sq.).
60Cinq fragments de fibules en fer laténiennes ont été identifiés, dont quatre avec certitude (ressorts), pour un NMI de trois individus. Les ressorts conservés sont tous à corde externe. L’us 1005 a livré un bouton globulaire de fibule (fig. 14, no 4), caractéristique des petites excroissances que l’on retrouve sur les exemplaires de type à pied raccordé à l’arc. L’us 1009 renfermait deux fragments de ressort de fibule en fer, à six spires (deux fois trois spires) et corde externe (fig. 14, nos 3 et 5). L’us 1009 témoigne encore de cette formule, avec cette fois un ressort complet à huit spires (deux fois quatre spires) et corde externe (fig. 13, no 2). À noter que nombre de tiges fines en alliage ferreux recueillies à Juvigné pourraient être des fragments d’arc ou d’ardillon. La fibule de l’us 1024 est la seule qui soit complète (fig. 13, no 1). En fer, dotée de six spires (deux fois trois spires) et à corde externe, elle est d’un type à pied raccordé à l’arc. La jonction entre le pied et l’arc se fait par un petit globule. La large courbe décrite par le pied permettrait de la dater lato sensu de La Tène C1 (« schéma La Tène moyenne »), mais le caractère angulaire du pied préfigurant les fibules de schéma La Tène finale plaiderait en faveur d’une datation à la transition entre La Tène C2 et D1. Si des fibules conçues selon ce procédé sont identifiées dans l’ensemble du monde celtique (l’exemplaire évoque le type 20 de Gebhard), les petites singularités de cet artéfact font penser à quelques objets de type 1.1 identifiés à Berne « Reichenbachstrasse » (Jud, 2014, p. 23-28).
Figure 14 : Parures et accessoires vestimentaires des époques gauloise et romaine, en fer (nos 1 à 4 et 9), en alliage cuivreux (nos 6 à 8) et en verre (nos 10 à 12).
Figure 14: Gallic and Roman ornaments and clothing accessories, in iron (nos. 1 to 4 and 9), copper alloy (nos. 6 to 8) and glass (nos. 10 to 12).
Dessin et DAO S. Bossard et G. Reich.
61Ce lot peut être complété, pour l’époque romaine, par trois fibules incomplètes en alliage cuivreux découvertes en 2016, sur un total de six objets de cette famille recensés depuis les années 1980 à la Fermerie. Il s’agit d’une fibule très lacunaire de type Langton-Down ou Feugère 14b1b (fig. 14, no 6), modèle très répandu dans les Gaules de l’époque augustéenne jusqu’aux environs de 70 de n. è. et déjà attesté, avec un autre exemplaire, à Juvigné (Feugère, 1985, p. 262-267 et pl. 93-96). Un autre objet, pourvu d’un ressort protégé et d’un arc arrondi et hérissé de trois rangées de protubérances formant des ailettes (no 7), semble se rattacher à un type moins courant, mais attesté à plusieurs reprises à l’échelle régionale, notamment à Jublains (Dreyfus, 1979, p. 77-78, no 136 et pl. LIV) et à Rezé, sur un site fréquenté au cours du ier s. de n. è. (coll. de Grand Patrimoine de Loire-Atlantique, inv. 159 ; Pascal, 1992). De la troisième (no 8), ne subsiste que l’arc, incisé de cannelures.
62Les parures en verre, de facture laténienne, se composent de deux fragments de bracelets et d’une perle. Cette dernière (fig. 14, no 9), dont la teinte légèrement verdâtre est naturelle et ne résulte pas de l’ajout d’un colorant, se caractérise par une section en D (type Haevernick 21/Gebhard IIIc), typique des productions de La Tène C et D. Quant aux bracelets en verre bleu, l’un à décor bourgeonnant (no 10, de type Haevernick groupe 14, Gebhard série 1) et l’autre orné de quatre côtes parallèles, agrémentées de filets jaunes en zigzag (no 11, de type Haevernick 7c/2, série Gebhard 18), ils correspondent à des types largement diffusés à l’échelle du monde celtique et, notamment, dans l’ouest de la Gaule, tel qu’à Brec’h dans le Morbihan (Dinard et al., 2011, p. 153). Leur production est respectivement attribuée à La Tène C1 et à La Tène C1b/C2 (Haevernick, 1960 ; Gebhard, 1989).
63Parmi les accessoires vestimentaires, il faut enfin évoquer un clou de chaussure en fer à tête pyramidale, découvert en surface d’un niveau de circulation aménagé au sud du temple B (fig. 14, no 12).
64Les autres objets découverts lors de la campagne de 2016 renvoient à des domaines variés. Deux petits fragments en alliage cuivreux, mis au jour dans le niveau de décapage et en surface de la couche de démolition 1010, appartiennent vraisemblablement à une même statuette, sans doute introduite au sein du sanctuaire, durant l’époque romaine, en tant qu’offrande (fig. 15, nos 1 et 2). Ils représentent un bois de cerf et la partie inférieure d’une patte probablement postérieure, dont la morphologie évoque également un cervidé. Ces deux éléments – en particulier le dernier – peuvent être mis en relation avec un troisième fragment, découvert en surface du site dans les années 1980 : il est alors possible de restituer une figurine mesurant environ 20 cm de haut, réalisée à la fonte à la cire perdue et manifestement dépourvue de socle – aucune trace de soudure ou d’un quelconque système de fixation n’a été observée sous le sabot conservé. Il s’agit du deuxième objet en ronde-bosse représentant ce type d’animal que l’on recense sur le site, avec cette fois-ci, une image empreinte d’un réalisme plus marqué – du moins si l’on se fie au traitement du membre subsistant et de la ramure – que l’autre exemplaire connu, quant à lui complet (Bossard et al., 2016, p. 34-35).
Figure 15 : Objets divers en alliage cuivreux (nos 1 et 2), en fer (nos 3 à 5 et 9 à 14), en terre cuite (no 6) et en pierre (nos 7 et 8).
Figure 15: Various objects made of copper alloy (nos. 1 and 2), iron (nos. 3 to 5 and 9 to 14), terracotta (no. 6) and stone (nos. 7 and 8).
Dessin et DAO S. Bossard et G. Reich.
65Plusieurs outils ont été identifiés. L’un d’eux (fig. 15, no 5), identifié dans l’us 1110, est très rare : il s’agit d’une « râpe » à deux soies de sections circulaires, avec un corps plat muni de huit dents parallèles distantes entre elles de 3 à 5 mm. Long de 8,1 cm, pour un corps limité à 3,8 cm de longueur, cet exemplaire figure dans la moyenne basse des occurrences relevées sur le site de Lacoste, seul site signalant a priori ces objets singuliers dont la fonction/utilisation réelle demeure inconnue (Béhague, 2000, p. 48-49 ; Derion, 2007, p. 58-59). L’us 1009 a livré un ciseau muni d’une douille peu profonde et d’un tranchant (fig. 15, no 3). La douille ne semble pas avoir été soudée et est restée partiellement ouverte. D’un type assez fréquent, ce ciseau trouve des parallèles à Manching (Jacobi, 1974, pl. 9-148) et au Dünsberg (Jacobi, 1977, pl. 20-17). L’emmanchement à douille est généralement associé au travail du bois (Jacobi, 1974, p. 19 ; Gaitzsch, 1980, p. 152 ; Mölders, 2010, p. 50 ; Hanemann, 2014, p. 435-436 ; Linder, 2018, p. 30-31). Cependant, il n’est pas possible de confirmer cette attribution sans connaître le type de biseau du tranchant. Un biseau simple indique le travail du bois ou d’un autre matériau tendre, tandis qu’un biseau double implique le travail d’une matière dure, comme la pierre par exemple (Tisserand, 2001, p. 25 ; Duvauchelle, 2005, p. 26). Un outil à fonction agricole a aussi été retrouvé dans cette couche (fig. 14, no 4). Long de 9,5 cm et large de 2,5 cm, l’objet est trop lourd (74,9 g) pour correspondre à une partie distale d’épée. Il pourrait s’agir d’une pointe d’araire incomplète (Marbach, 2004 ; David, 2010), comme le suggère la forme légèrement concave. Des occurrences similaires ont été identifiées à Lacoste (Derion, 2007, p. 45, pl. 27, no 284) ou à Kolbing bei Schierling (Von Nicolai, 2009, p. 528).
66Cette liste peut être complétée par d’autres objets non métalliques, tels qu’une fusaïole en terre cuite (fig. 15, no 6), de section biconique et d’un diamètre de 3,4 cm, provenant du comblement d’une fosse (fs 1098) qui a livré aussi des tessons de céramique laténienne et l’agrafe de ceinturon susmentionnée. Dans le niveau limoneux (us 1009/1110), parmi d’autres objets du second âge du Fer et du début du Haut-Empire, ont été découverts un probable poids tronconique en grès micacé (fig. 15, no 8 ; 383 g), doté d’un percement central cylindrique, et un fragment de plaquette parallélépipédique, également en grès, qui a pu servir de lissoir ou d’aiguisoir (no 7).
67En sus des anneaux appartenant à de présumés systèmes de suspension de fourreaux d’épée, on repère deux autres anneaux en fer au sein de l’us 1009. Le premier (fig. 15, no 13), de bonne facture, très régulier, diffère des précédents anneaux relevés par ses dimensions (diamètre extérieur : 5,7 cm). Plus singulier, le second (fig. 15, no 14) est muni d’une tige. S’agit-il d’un anneau de suspension avec tige, riveté, ou d’un anneau dit d’écurie ou d’amarrage, à l’instar de ceux qui ont été identifiés à Lacoste (Derion, 2007, p. 73, pl. 52-53 ; Guillaumet, 2003, p. 129), servant à attacher les animaux ou les bateaux ? Ces anneaux d’écurie ou d’amarrage sont connus dès la fin de l’époque gauloise et ont été retrouvés à La Tène (Vouga, 1923, p. 104-108, pl. XL, no 8) comme à Manching (Jacobi, 1974, p. 228, pl. 61).
68Deux crampons en fer ont été identifiés. Le plus petit a été recueilli dans l’us 1009 (fig. 15, no 10). Il pourrait s’agir d’un crampon de fixation (Guillaumet, 2003, p. 133-134). Une des pointes est fixée, puis l’objet est enroulé, et l’autre extrémité est enfoncée dans du bois. Ce type de crampon se retrouve par exemple sur les systèmes de translation fonctionnant avec les serrures. On le retrouve à Corent, totalement replié (Poux, Demierre, 2015, pl. 35-12). L’us 1110 en a livré un exemplaire beaucoup plus grand, de section quadrangulaire également (fig. 15, no 9). Les deux replis sont orientés dans la même direction. La partie centrale est repliée à angle droit à ses deux extrémités. Chacun des replis est tourné de manière identique, puis replié en direction de la partie centrale. Il s’agit vraisemblablement d’un crampon à fonction architecturale, avec matage des pointes dans le bois d’un élément de charpente (?). L’objet pourrait être moderne, si l’on en juge par la qualité du fer (il « résonne » encore et conserve une forme d’élasticité apparente) en comparaison d’autres éléments métalliques provenant du site.
69L’us 1009 contenait deux gonds en fer. Le premier se présente sous la forme d’une barre avec la partie mâle (l’axe de section circulaire) enchâssée dans la partie femelle (logement de l’axe) [fig. 15, no 12]. Le second est un gond composé d’une barre, arrondie à son extrémité (fig. 15, no 11). Près de son extrémité se trouve une perforation, sans doute pour y loger un clou. Le logement de l’axe (partie femelle), circulaire, est enroulé à partir de la barre. L’axe, circulaire, est ployé sur l’un des côtés, comme sous l’effet d’un arrachement. Ces gonds pourraient avoir appartenu à des charnières équipant un coffre ou un système de volet ou de petite porte. Il peut aussi s’agir de pattes de suspension d’un seau, à l’instar de ce qui a été proposé à Lacoste (Derion, 2007, p. 73-74, pl. 53), ou d’un reste de charnière en applique (Guillaumet, 2003, p. 131).
70En outre, on note la présence de 117 fragments ou exemplaires complets de clous, pour un NMI de 73 individus (près de 1 kg de matière), prélevés dans cette couche de destruction de bâtiment. Leurs têtes sont discoïdales et plates (clous à tête plate de forme ronde, Guillaumet, 2003, p. 50-51), leurs tiges quadrangulaires. Tous ces clous de longueurs comprises entre 2 et 8 cm, munis de tiges entre 4 et 8 mm d’épaisseur, relèvent du groupe 2, celui des « clous de menuiserie » (Guillaumet, 2003, p. 49-53).
71Enfin, quelques déchets de production métallurgique ont été recueillis dans les niveaux gaulois 1009 et 1110, parmi lesquels on note un probable rognon de minerai de fer et un culot de forge associé à un fragment de paroi de foyer. Le travail des alliages cuivreux est également attesté par la présence, dans l’us 1011, d’un creuset bitronconique, dont le diamètre à l’ouverture peut être estimé à 4,5 cm.
72L’étude des données recueillies en 2015 et 2016, en complément des informations acquises lors des travaux précédents (Bossard et al., 2016), ouvre des perspectives intéressantes pour retracer plus précisément l’histoire de ce lieu de culte de l’époque gauloise à la période romaine et, aussi, appréhender son organisation spatiale et une partie des activités réalisées en son sein (fig. 16).
Figure 16 : Phasage des vestiges du sanctuaire de Juvigné (Mayenne) : structures rattachées au second âge du Fer et aux premières décennies du ier s. de n. è. (a) et au courant du Haut-Empire (b).
Figure 16: Phasing of the remains of the sanctuary at Juvigné (Mayenne): Late Iron Age features and features dating to the first decades of the 1st century AD (a) and to the Early Imperial period (b).
Réal. S. Bossard.
73En l’état des connaissances, il faut tout d’abord admettre que la fondation du sanctuaire de Juvigné et les prémices des activités religieuses sont encore peu documentées. Quelques vases en terre cuite correspondent manifestement à des productions du début du iiie s., voire du siècle précédent, mais les tessons qui en proviennent ont généralement été mis au jour dans des contextes assurément plus récents (cf. supra : « La céramique » ; Bossard, 2014, vol. I, p. 59-71). Aussi, parmi les plus anciens objets identifiés, peut-être introduits dans le sanctuaire dès le courant ou la fin du iiie s. av. n. è. – s’ils n’ont pas été conservés durant une ou plusieurs générations avant d’y être déposés (Nouvel, Thivet, 2019) –, figurent deux bracelets en verre, attribués à La Tène C1 et C1b/C2 (cf. supra), ainsi qu’une fibule décorée suivant la technique du pseudo-filigrane, caractéristique du iiie s. av. n. è. (Bossard et al., 2016, p. 38-39 et fig. 8). Si ce dernier objet a été mis au jour lors de prospections, la découverte des deux fragments de bracelets à la base du niveau limoneux que l’on suppose s’être formé tout au long de l’occupation du sanctuaire (cf. supra : « Un niveau riche en mobilier, témoin d’une accumulation d’objets mis au rebut ? ») plaide d’ailleurs en faveur d’un enfouissement assez précoce. Au regard de l’attribution chronologique de ces quelques artéfacts, il semble donc probable que le sanctuaire ait été fréquenté dès le iiie s. av. n. è., voire à partir de la fin du ive s., mais aucun aménagement ne peut encore être associé avec certitude à cette première phase.
74Le dossier est plus étoffé pour la période couvrant les iie s. et ier s. av. n. è. (La Tène C2/D), même si des zones d’ombre persistent. Il est tout à fait probable que la clôture monumentale, associant un fossé de grandes dimensions et un talus sans doute tout aussi imposant, ait délimité l’emprise du sanctuaire au cours de cette phase, si ce n’est dès la précédente, mais les quelques tessons de céramique laténienne et d’amphores italiques recueillis au contact de son fond sont insuffisants pour dater avec finesse la première étape de son remplissage. L’espace qu’elle enserre, tel qu’on le restitue – probablement plus de 2 500 m², si l’on retranche l’emprise du fossé et du talus – est remarquablement vaste en regard des autres sanctuaires gaulois connus, mesurant plus souvent une vingtaine ou une trentaine de mètres de côté (cf. notamment les comparaisons récemment proposées par E. Hiriart et al., 2022, p. 44 et 46-47, fig. 22-23). La surface et la monumentalité observées à Juvigné évoquent cependant celles de l’enceinte de La Tène moyenne et finale du Fâ à Barzan (Charente-Maritime), circonscrite par un fossé qui atteint même 11 m de large et 5 m de profondeur (Aupert, Robin, 2015, p. 352-353) ; l’identification de ce site à un sanctuaire est toutefois incertaine (Robin, Trézéguet, 2018), même si un lieu de culte monumental lui succède, en conservant la même emprise, durant le Haut-Empire.
75Pour le moment, les aménagements internes de l’enclos de la Fermerie sont très mal connus : plusieurs trous de poteau marquent l’emplacement de probables constructions en terre et bois, dont le plan ne peut toutefois pas être restitué, tandis que plusieurs fosses ont manifestement été creusées, à différents moments, dans la partie centrale du site.
76Quant au mobilier daté la fin de l’âge du Fer, il est particulièrement abondant et a souvent été fragmenté avant d’avoir été mis au rebut dans les structures excavées ou au sol. Par ailleurs, il est tout à fait caractéristique des assemblages que l’on retrouve habituellement dans les sanctuaires de la fin de l’âge du Fer et qui correspondent, pour partie au moins, à des offrandes (Demierre et al., 2019). Il se compose ainsi de pièces d’armement et de fourniment (au moins trois épées, un fourreau, une agrafe de ceinturon et de possibles anneaux de probables talons de lances, voire des boucliers ?), d’au moins quatre fibules en fer et en alliage cuivreux et peut-être deux perles en verre et une paire de bracelets métalliques, de divers outils, renvoyant à différents domaines – probable travail du bois, des textiles et de la terre, entre autres. Enfin, on y retrouve des monnaies gauloises, dont rares sont celles qui proviennent, néanmoins, de contextes préromains avérés. L’absence de restes humains doit être notée, de même que la rareté des ossements de faune (seulement deux dans le niveau limoneux) –, mais des processus taphonomiques ont pu conduire à la disparition d’une partie de ces écofacts. En revanche, la quantité remarquable de tessons de céramique, appartenant à plus de 200 individus, ainsi que de plaques foyères, également datées en tout ou partie de la fin de l’âge du Fer, signale la place importante qu’occupaient les préparations culinaires et, probablement, la consommation de nourriture ou les offrandes alimentaires, ces deux hypothèses n’étant d’ailleurs pas exclusives. Le contenu de la fosse 1121, composé de trois pots quasi complets, bien que réduits à l’état de fragments, et de débris de plaques foyères, montre d’ailleurs que l’on a enfoui délibérément, en plein cœur du site, un ensemble d’objets utilisés pour la cuisson d’aliments de diverses natures. Cela évoque d’autres dépôts de céramique en fosse identifiés, par exemple, à Mirebeau-sur-Bèze en Côte-d’Or (Barral, 2015).
77Cependant, tous les objets manipulés dans l’enceinte du sanctuaire gaulois n’ont manifestement pas été inhumés, volontairement ou non, dans des fosses : la majorité des objets complets ou brisés semble effectivement avoir été rejetée au sol, sous la forme d’épandages qui auraient conduit, au plus tard à partir du iie s. av. n. è., à la formation du niveau limoneux riche en matériel, localisé à quelques mètres du centre de l’enclos (us 1005/1009/1011/1110). Cette couche résulterait alors du nettoyage plus ou moins fréquent de l’espace consacré aux rituels, progressivement débarrassé des objets qui y étaient utilisés ou déposés à titre d’offrande, probablement après leur bris – en particulier pour la céramique, les plaques foyères, les bracelets et au moins une épée, volontairement ployée. Là aussi, de tels épandages ne sont pas spécifiques au site de Juvigné puisqu’ils sont attestés dans d’autres sanctuaires laténiens, par exemple à Jublains (Mayenne) ou à Aubigné-Racan (Sarthe), où des objets notamment métalliques, issus entre autres d’équipements de guerriers, ont été mis au jour sur des niveaux de sol (Naveau et al., 1997, p. 149-152 ; Bouvet dir., 2001, p. 146-147). Sur le site de la Forêterie à Allonnes (Sarthe), le mobilier de l’âge du Fer et du tout début de l’époque romaine, composé surtout d’armes et de monnaies, provient également de « remblais sableux », dont les modalités de formation ne sont pas décrites, scellés par le sol du portique du sanctuaire monumental du Haut-Empire (Brouquier-Reddé, Gruel dir., 2004, p. 296).
78Les décennies qui ont suivi la guerre des Gaules et la réorganisation des provinces conquises, durant le principat d’Auguste, correspondent à une période assez mal documentée à Juvigné. C’est manifestement au cours de celle-ci que s’est achevée la formation du niveau limoneux au cœur du sanctuaire : les objets les plus récents qui en proviennent peuvent être datés du début du ier s. de n. è. Par ailleurs, l’abondance du numéraire gaulois et du début du Haut-Empire collecté au cours des diverses opérations archéologiques témoigne d’une fréquentation relativement importante du lieu de culte entre la conquête césarienne et le milieu du ier s. de n. è., intervalle au cours duquel certaines monnaies sont d’ailleurs mutilées (G. Aubin et J. Meissonnier, in Bossard et al., 2016, p. 30-34). Si le fossé et l’imposant talus qui lui est associé continuent manifestement de marquer l’emprise de l’espace réservé aux pratiques religieuses, comme on l’observe dans d’autres sanctuaires contemporains des Gaules (Bossard, 2021, vol. I, p. 645-646), on ne sait rien de la structuration de ce dernier ni des équipements utiles au bon déroulement des cultes. Il est probable, comme ailleurs, qu’au moins un temple construit en terre et en bois, peut-être complété par un foyer utilisé dans le cadre des sacrifices, prenait place au cœur de l’aire sacrée (Van Andringa, 2017, p. 105-106). Une partie des constructions sur poteaux doit-elle alors être rattachée à cette phase ? Ou bien faut-il restituer des édifices bâtis sur des solins, dont les vestiges, ténus, n’aurait pas été conservés, sauf peut-être sous la forme d’un empierrement (us 1009) mis au jour sous la galerie du temple quadrangulaire ? Il est impossible de trancher entre une hypothèse ou l’autre, d’autant plus que seule une partie de la cour sacrée a été fouillée.
79De profondes transformations interviennent probablement après le milieu du ier s. de n. è., bien que peu de jalons chronologiques permettent d’appréhender avec précision l’évolution du site à partir de cette période. C’est manifestement après cette date que le fossé est définitivement remblayé pour laisser place à un péribole maçonné, dont la limite orientale, bordée d’un double portique – contemporain ou plus tardif ? – est rigoureusement conservée, au prix d’un effort considérable visant à fonder le mur d’enceinte à plus de 2 m de profondeur, à la base de l’ancien fossé. En revanche, aucun terminus post quem précis ne peut être proposé pour dater la construction des deux temples qui se sont succédé au centre de la cour sacrée au cours du Haut-Empire. L’édification du second bâtiment de culte, à cella centrale et galerie périphérique de plan quadrangulaire, a sans doute suivi de peu la destruction du premier temple, pourvu d’une cella de plan circulaire, sans que l’on puisse déterminer si ces travaux ont relevé d’un chantier plus vaste, au cours duquel le péribole aurait par exemple été reconstruit, ou complété par le double portique à l’est.
80D’une manière générale, le mobilier semble se raréfier à partir du courant du ier s. de n. è. – phénomène non exclusif au site de Juvigné, mais qui concerne d’ailleurs la plupart des sanctuaires des Gaules et s’explique probablement par une évolution des pratiques rituelles, par un nettoyage plus systématique des aires sacrées et par le recyclage d’une partie des offrandes (Rey-Vodoz, 2006, p. 236-237 ; Van Andringa, 2017, p. 137 ; Bossard, 2021, vol. I, p. 397-401). La céramique du Haut-Empire se résume ainsi à quelques dizaines de tessons (cf. supra : « La céramique »), tandis que les monnaies postérieures au règne de Claude Ier (41-54) sont peu nombreuses ; de rares offrandes peuvent être datées du ier s. ou du iie s., telles quatre figurines métalliques et une cinquième en terre cuite (cf. supra : « Varia » et Bossard et al., 2016, p. 34-36), ainsi que sept fibules en alliage cuivreux – si ces accessoires vestimentaires n’ont pas été accidentellement perdus sur le site.
81Il est alors difficile de dater l’abandon du lieu de culte et le début de son démantèlement : le numéraire identifié couvre l’ensemble du iie s. (21 pièces), tandis que seule une monnaie du iiie s. et deux autres du ive s. ont été recensées – la plus récente ayant été frappée au nom de Gratien (367-383). Une demi-douzaine de tessons de céramique, tout au plus, peut se rapporter à la fin du iie s. ou au courant du iiie s. et un seul fragment de sigillée d’Argonne, caractéristique du ive s., est à signaler (cf. supra : « La céramique », « Les monnaies » et Bossard et al., 2016, p. 28 et 30). Ces quelques éléments sont insuffisants pour affirmer que le sanctuaire reste en activité au-delà de la fin du iie s. ou de la première moitié du iiie s. ; les rares objets postérieurs à cette époque ont pu avoir été égarés ou abandonnés sur le site lors de sa démolition.
82Quoi qu’il en soit, les sources restent toujours muettes quant à l’identité de la ou des divinités honorées dans les temples bâtis durant l’époque romaine. Au regard de l’emprise supposée du sanctuaire du Haut-Empire et de son organisation générale, les deux édifices de culte A et B semblent avoir occupé successivement une position centrale dans la cour sacrée et il est peu probable que d’autres temples aient été bâtis à leurs abords, sauf peut-être sous la forme d’édicules de moindre envergure, à ce jour inconnus. La découverte d’une figurine représentant Mars (Bossard et al., 2016, p. 35-36) ne suffit pas pour considérer ce dieu comme le titulaire du temple central et, si l’hypothèse de Mars Mullo a aussi été évoquée en raison d’une contremarque appliquée sur plusieurs monnaies romaines (« MV » ligaturés, pouvant évoquer les deux premières lettres du théonyme), aucun indice supplémentaire ne permet de la confirmer ou de l’infirmer à l’issue de la dernière campagne de fouille.
83Il faut enfin évoquer la question de l’environnement proche du sanctuaire, étudié exclusivement au cours de prospections, si l’on exclut le chemin creux puis empierré, desservant vraisemblablement l’entrée du sanctuaire, fouillé très partiellement près de son angle nord-est (cf. supra : « Le péribole maçonné et les chemins d’accès »). Outre d’anciennes limites parcellaires et un chemin également visible sur le cadastre de 1813, plusieurs anomalies ont pu être identifiées à ses abords, en particulier au sud, lors des prospections magnétiques conduites en 2016, mais leur interprétation est difficile et aucun plan de bâtiment ne se dessine clairement (A. Camus et V. Mathé, in Bossard, Dufay-Garel dir., 2016, p. 203-232). On ne peut dire, ainsi, si le lieu de culte de la Fermerie était isolé, ou bien s’il intégrait ou avoisinait un ensemble plus vaste, telle qu’une agglomération ou un habitat rural, que ce soit durant l’époque gauloise ou au cours du Haut-Empire. Au demeurant, les prospections pédestres réalisées en 1989-1990 puis en 2015 dans les parcelles situées au nord et au sud de la route départementale ont révélé la présence de débris de terres cuites architecturales et de quelques moellons et tessons de céramique laténienne dispersés dans un rayon d’une cinquantaine de mètres autour du sanctuaire, sans qu’aucune concentration particulière ne soit observée, si ce n’est en bordure sud-est du péribole, où aucune anomalie n’a toutefois pu être mise en évidence grâce aux investigations géophysiques.
84Quel était le statut de ce lieu de culte et quelles sont les communautés qui ont pu le gérer et le fréquenter ? Pour répondre à ces questions, il est utile de changer d’échelle et d’insérer ce site dans un contexte plus large, celui de la cité dont il relevait, afin de le comparer aux autres sanctuaires qui y ont été édifiés et de réfléchir à sa place au sein du paysage religieux régional.
85Selon toute vraisemblance, le sanctuaire de Juvigné a été bâti sur le territoire des Aulerques Diablintes, intégré durant le Haut-Empire romain à la province de Gaule Lyonnaise, à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest de Jublains/Nouiodunum, son chef-lieu, et à environ 8 km de la limite occidentale de la cité, voisine de celle des Riédons, telle qu’on la restitue aujourd’hui (Naveau, 1997, p. 41-42). De récents travaux ont permis de recenser, pour l’époque romaine, 15 sanctuaires avérés, de plus ou moins grande ampleur, au sein de la ciuitas des Diablintes (Bossard, 2014, 2015 et 2021, vol. II, p. 344-405 ; Raux et al., 2015). Ils sont répartis dans le tissu urbain et en périphérie de Jublains (pour quatre d’entre eux), autour de l’unique agglomération secondaire identifiée pour cette cité, à Entrammes (2), et, pour la majorité (9), dans les campagnes diablintes (fig. 17). Cependant, leur environnement proche n’a été que rarement étudié et on ne peut donc pas écarter définitivement l’hypothèse que certains d’entre eux aient été en réalité associés à un habitat groupé, pour l’instant non reconnu.
Figure 17 : La cité des Aulerques Diablintes durant le Haut-Empire et ses sanctuaires (a) ; chronologie des sanctuaires diablintes prospectés (en italiques) ou fouillés (en gras) (b).
Figure 17: The city of the Aulerques Diablintes during the Early Roman period and its sanctuaries (a); chronology of the Diablintes sanctuaries identified (in italics) or excavated (in bold) (b).
Réal. S. Bossard, d’après Naveau, 1997, p. 50, fig. 18.
86En effet, la qualité de la documentation varie d’un site à l’autre : outre celui de Juvigné, seuls le sanctuaire établi en bordure nord de Jublains et celui du Port à Entrammes ont fait l’objet de fouilles programmées, dirigées par J. Naveau (1982 ; et al., 1997 ; 2015a et b), tandis qu’un quatrième a pu être étudié intégralement, à Saint-Denis-du-Maine, au cours d’une opération archéologique préventive (Séris dir., 2015). Les autres lieux de culte sont essentiellement connus grâce à des clichés aériens (Leroux, 2015 ; Gautier et al., 2019, p. 269-271), des prospections géoradar – à Jublains (Caraire, 2020) – ou des observations réalisées au milieu du xixe s., à Bouère et Courcité (Bossard, 2021, vol. II, p. 347-348 et 351-352).
87À l’échelle de la cité des Diablintes, il est intéressant de noter que le site de Juvigné constitue le seul sanctuaire, avec celui implanté en périphérie de Jublains, dont il est prouvé que les racines remontent à l’époque gauloise. Il s’agissait alors d’un enclos particulièrement monumental et vaste, dont l’aménagement a probablement résulté d’une décision prise par un ou plusieurs aristocrates locaux, afin de rassembler autour du culte d’une ou de plusieurs puissances divines une communauté relativement importante. Alors qu’à Juvigné, l’environnement proche du lieu de rituels de l’âge du Fer demeure très mal connu, les données recueillies à Jublains indiquent que son sanctuaire, dont on ne sait que peu de chose, est établi au contact d’une vraisemblable agglomération ouverte qui s’est développée au cours de La Tène moyenne et, surtout, finale (Bocquet, Le Goff, 2016). La présence d’un espace sacré préexistant, car probablement fondé – comme à Juvigné ? – dans le courant du iiie s. ou du ive s. av. n. è., d’après l’étude d’une trentaine d’armes fragmentaires et de la céramique laténienne (Lejars, 1997), pourrait d’ailleurs avoir présidé à la création de l’habitat groupé à Jublains. Une telle configuration a peut-être existé, aussi, à Moulay (Mayenne), probable ville principale des Diablintes avant la conquête romaine : l’agglomération fortifiée a été aménagée autour d’un enclos plus ancien, mais son identification à un sanctuaire demeure toutefois incertaine (Remy, 2021, p. 204-206). En tout état de cause, le sanctuaire de Juvigné, qu’il soit resté ou non isolé au cours de l’âge du Fer, a manifestement été fréquenté de manière continue jusqu’à l’époque romaine et se caractérise ainsi par une longévité remarquable, égale ou supérieure à cinq siècles.
88Les informations manquent pour décrire ensuite de façon détaillée le paysage religieux de la cité diablinte entre la conquête césarienne et la première moitié du ier s. de n. è. On ignore si le lieu de culte de Jublains, ville alors désignée comme chef-lieu de la cité, reste ou non en activité (Naveau et al., 1997, p. 196), à l’instar de celui de Juvigné. À Entrammes, le site du Port, localisé au cœur d’un oppidum déserté après la conquête de Jules César, est déjà visité autour du changement d’ère, alors qu’une nouvelle agglomération est créée à quelques centaines de mètres plus à l’est (Naveau, 1982).
89Par la suite, à Jublains, le chantier de construction du sanctuaire monumental situé en périphérie du chef-lieu est vraisemblablement entamé durant le dernier tiers du ier s. de n. è. (Naveau et al., 1997, p. 196-199), date à partir de laquelle a pu être reconstruit sous une forme maçonnée le péribole – et le temple ? – du lieu de culte de Juvigné. De même, celui de Saint-Denis-du-Maine, probable lieu de culte privé intégré à un établissement rural fondé durant le premier quart du ier s. de n. è., semble avoir été bâti lors d’une phase de réaménagement du site, au cours du troisième quart du ier s. (Séris dir., 2015 ; Bossard, 2021, vol. I, p. 529). Enfin, le mobilier prélevé lors de prospections pédestres réalisées à Loupfougères, Bourgon et Bouère (Bossard, 2015) révèle également que ces sanctuaires sont fréquentés à partir de la période augustéenne ou, au plus tard, du courant du ier s. de n. è. (fig. 17).
90À l’issue de cette phase de développement et de (re) construction en pierre, en mortier et en terre cuite des lieux de culte, probablement achevée dans le courant du iie s. – et après plusieurs décennies de travaux à Jublains (Naveau et al., 1997, p. 198 ; Maligorne, 2006, p. 48-52) –, les sanctuaires du territoire diablinte semblent avoir acquis une morphologie qu’ils conserveront peu ou prou jusqu’à la fin de l’Antiquité, suivant un rythme que l’on observe dans la plupart des cités de Lyonnaise (Bossard, 2021, vol. I, p. 652-657). L’examen comparé de leur plan, à la même échelle (fig. 18), révèle des dimensions et des organisations très variables. Au sein de cet ensemble – qui ne comprend bien sûr qu’une partie des lieux de culte diablintes, la plupart n’ayant sans doute pas encore été identifiée –, l’espace cultuel de Juvigné se démarque par son ampleur. En effet, les dimensions de sa cour sacrée (probablement plus de 4 000 m²) ne sont égalées qu’en périphérie de Jublains (5 960 m²) – lieu de culte particulièrement monumental, abritant vraisemblablement le culte de la divinité tutélaire de la cité diablinte durant le Haut-Empire (Péchoux, 2010, p. 285-291 ; Van Andringa, 2017, p. 75-77) – ainsi que, peut-être, à Saint-Germain-d’Anxure (environ 4 700 m²). Il se distingue aussi de la majorité des lieux de culte par une relative monumentalité, que l’on perçoit notamment à travers la présence de la double galerie marquant sa façade principale ou la surface de son temple. Ce dernier est d’ailleurs tout à fait similaire, en plan et en taille, à celui du lieu de culte central de Jublains, quadriportique bordant probablement le forum de la ville et constituant sans doute un autre équipement public de la cité (Caraire, 2020 ; Bossard, 2021, vol. I, p. 418-419).
Figure 18 : Plans des sanctuaires identifiés en territoire diablinte, restitués leur entrée vers le bas.
Figure 18: Plans of the sanctuaries identified in Diablinte territory, with their entrances.
Réal S. Bossard, d’après Naveau, 1982 ; Naveau et al., 1997 ; Séris dir., 2015, Caraire, 2020 et les clichés de G. Leroux (archives scientifiques du Service régional de l’archéologie des Pays de la Loire, Nantes).
91Ainsi, à l’aune des données réunies, on est en droit d’estimer que le sanctuaire de Juvigné a pu constituer l’un des principaux édifices religieux de la cité, consacré à l’une des divinités de son panthéon, honorée à titre public. Fréquenté durant plusieurs siècles et conservé dans le paysage religieux de la ciuitas après la conquête romaine, il a effectivement bénéficié durant le Haut-Empire de financements relativement importants – octroyés par la cité elle-même ou bien par un ou plusieurs évergètes diablintes ? –, permettant à plusieurs reprises de le reconstruire et de l’embellir, tout en le dotant d’équipements imposants. L’abondance remarquable de mobilier gaulois et du début du Haut-Empire, ainsi que l’étendue et la monumentalité de l’enceinte fossoyée qui le délimite dans un premier temps, laissent d’ailleurs penser qu’il s’agissait, dès ses origines, d’un lieu de culte important, accueillant peut-être un grand nombre de visiteurs – les habitants d’une ville voisine, une partie ou l’ensemble du peuple gaulois diablinte, voire des individus issus des territoires voisins ? Au contraire, d’autres espaces cultuels diablintes bien plus modestes, tel celui de l’établissement rural de Saint-Denis-du-Maine et, probablement, les petits temples de Bourgon (inscrit dans un péribole fossoyé), Loupfougères ou Peuton, ont probablement été fondés dans le cadre d’initiatives et de cultes privés.
92Si l’on se fie aux quelques informations dont on dispose, l’abandon du sanctuaire de Juvigné semble relativement précoce en regard de la plupart des autres lieux de culte de l’ouest des Gaules (Aubin et al., 2014 ; Bossard, 2021, vol. I, p. 698-737). S’il s’agit bien d’un sanctuaire public, il est probable que l’arrêt du culte ait relevé d’une décision du sénat local. On en ignore toutefois les raisons et, dans tous les cas, peu de comparaisons peuvent être établies avec les autres temples accueillant le culte des divinités honorées par la cité des Diablintes, dont les dernières phases sont, comme à Juvigné, peu documentées. Le lieu de culte d’Entrammes, dont on ignore le statut, paraît également avoir été abandonné assez tôt, mais le mobilier qui en provient, qui n’est pas postérieur au début du iie s. de n. è., est peu abondant (Naveau, 1982, p. 35). Cependant, à Jublains, le très grand sanctuaire établi aux portes de la ville semble être resté fréquenté de manière régulière durant l’Antiquité tardive, comme en témoignent plusieurs dizaines de monnaies de la fin du iiie s. et de la première moitié du ive s. Néanmoins, on ne sait si des cérémonies religieuses y sont encore maintenues, d’autant plus que sa porte principale est partiellement obturée dès la seconde moitié du iiie s. (Aubin et al., 2014, p. 234). Au demeurant, à Juvigné, les visites semblent avoir été bien plus rares durant cette période, comme le suggère la quasi-absence des monnaies et de la céramique tardo-antiques : est-ce dû au fait que le site, localisé en limite du territoire diablinte, était alors en ruine et à l’écart de toute agglomération ? De nouvelles investigations seraient nécessaires pour mieux renseigner son environnement proche et comprendre ainsi le cadre dans lequel il a évolué, depuis sa fondation jusqu’à son abandon.