1Discrètes mais bien réelles, les découvertes monétaires effectuées lors des fouilles du village de Courtisigny (les Fosses Saint-Ursin, Courseulles-sur-Mer, Calvados) ne se caractérisent pas par leur abondance : quarante exemplaires ont été à ce jour enregistrés (tableau 1). Elles ne sont pas non plus à la source de trouvailles importantes sur le plan numismatique : il s’agit là d’un numéraire de faible valeur fiduciaire proche de la vie quotidienne, qui ne fait que rejoindre les observations réalisées sur le matériel issu d’autres fouilles de la même époque. Sans doute l’intérêt des découvertes monétaires de Courtisigny est-il ailleurs et particulièrement dans la présence de ces humbles vestiges épars sur le sol des habitations ou piégés dans les multiples éboulis identifiés en quelques points du site. Intérêt intrinsèque donc, lié à la contextualisation du numéraire et sa spatialisation. Intérêt plus général aussi, prompt à donner un autre relief à la vie économique des populations paysannes. En effet, peut-être est-il possible de voir en ce lot réduit le reflet d’une circulation plus ample en milieu rural. Aperçu fragile certes : du moins permet-il de constater l’importance relative de certaines émissions et leur évolution, bien loin du clivage académique opposant ville et campagne.
Tableau 1 : Composition de l’ensemble monétaire de Courtisigny (Courseulles-sur-Mer).
Table 1: Composition of the coin assemblage of Courtisigny (Courseulles-sur-Mer).
2Attesté par 10 exemplaires centrés sur le Haut-Empire (3) et le ive siècle (7), le numéraire antique présente d’emblée un intérêt d’ordre chronologique (tableau 1). En effet, les monnaies romaines ont été mises au jour dans des ensembles archéologiques bien caractérisés du bas Moyen Âge et de l’époque moderne. Aucun exemplaire n’a été signalé dans les couches d’occupation les plus anciennes du gisement : l’ensemble est contemporain des périodes 2 et 3 (tableau 2). Il est encore malaisé d’interpréter avec le recul nécessaire la présence de ces monnaies. La documentation présentée au tableau 3 rassemble des découvertes issues de fouilles archéologiques. Au regard de ce recensement non exhaustif et limité au seul département du Calvados, il semble qu’un noyau de monnaies romaines soit fréquemment attesté sur des sites occupés au cours de la période médiévale. Pour certains auteurs, il y aurait là le signe d’une réutilisation de pièces beaucoup plus anciennes à des époques relativement proches de nous, comme cela a pu être notamment envisagé à propos des monnaies romaines déposées dans les ponts médiévaux de Cahors (Lot ; Depeyrot, 1976) et comme le démontrent aussi nombre de découvertes signalées en Italie. En outre, le fait que certaines des monnaies romaines mises au jour à Courtisigny soient clairement associées à des niveaux d’occupation (cf. catalogue) confirmerait qu’elles étaient disponibles et utilisées.
Tableau 2 : Périodisation de l’ensemble monétaire de Courtisigny (Courseulles-sur-Mer).
Table 2: Periodisation of the coin assemblage of Courtisigny (Courseulles-sur-Mer).
Tableau 3 : Composition des monnaies isolées sur trois occupations médiévales du Calvados.
Table 3: Composition of the isolated coins found on the three Medieval sites in Calvados.
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Courtisigny
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Rubercy
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Grentheville (Trainecourt)
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Monnaies romaines
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9
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4
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17
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Monnaies médiévales et modernes
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31
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17
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151
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- 1 C’est aussi en ce sens que sont interprétées les découvertes de monnaies romaines réalisées (...)
3Toutefois, l’hypothèse d’une réutilisation dans la circulation monétaire n'emporte pas la conviction. Nous savons qu’à Courtisigny et dans l’environnement immédiat du site, plusieurs occupations romaines ont été identifiées. C’est ainsi que l’on note la mise au jour en 1832 d’un dépôt renfermant plus de quatre mille monnaies du Bas-Empire au lieu-dit « Corfolands » situé à quelques centaines de mètres au nord de Courtisigny (Caumont, 1846, p. 437-439). Ailleurs, ce sont des sépultures gallo-romaines et des monnaies qui sont signalées à l’emplacement même du village médiéval (Doranlo, 1914, p. 411-412 ; en dernier lieu CAG 14, p. 66, notice 208). Dans ce contexte, les dix monnaies romaines pourraient tout simplement provenir de prélèvements de terre (pour l’enrichissement de jardins par exemple) réalisés sur des terrains occupés pendant l’Antiquité. Peut-être furent-elles alors pieusement conservées pour leur caractère exotique, voire folklorique plutôt qu’économique, par les inventeurs occasionnels1 ?
4La série des pièces médiévales et modernes est plus significative. Avec trente et un exemplaires (tableau 1), elle représente certes un lot modeste, dont la continuité et la diversité, comme la répartition suivant les diverses époques d’occupation, n’en demeurent pas moins riches d’enseignements pour une meilleure connaissance du site et de la circulation monétaire en milieu rural.
5Si les monnaies antérieures au xiie siècle demeurent anecdotiques sur le site de Courtisigny, il faut toutefois souligner la découverte – rare en contexte archéologique – d’un denier carolingien attribué à Louis le Pieux (814-840). Le contraste est flagrant avec la période immédiatement postérieure : remarquable par le nombre, le numéraire du bas Moyen Âge l’est aussi par son homogénéité dans le temps (tableau 1). Plus des trois quarts des monnaies se rattachent en effet à des émissions frappées entre le début du xiie siècle et le milieu du xive siècle. Il faut aussi souligner le lot formé par les monnaies de la Renaissance et de l’époque moderne. Bien caractérisées, celles-ci sont curieusement associées à des contextes spatialement très localisés (figure 1). Elles pourraient être mises en relation avec une fréquentation prolongée du site, dont l’abandon se situerait, d’après la documentation écrite et les découvertes archéologiques, entre le début du premier quart du xive siècle et la fin du xve siècle. Pour expliquer cet « abandon paisible » des lieux, l’hypothèse d’une récupération systématique des matériaux de construction a été avancée (Hanusse, 2006, p. 83). Parmi les dénominations représentées, les espèces se rattachent soit au système du denier tournois, soit à celui du denier parisis. Traditionnellement, le premier l’emporterait sur le second dans l’Ouest de la Normandie (voir les commentaires de Moesgaard, 2009, p. 256-259). Toutefois, cela n’apparaît pas clairement dans la circulation monétaire de Courtisigny. Au cours du xive siècle, les deux dénominations cohabitent dans des proportions presque identiques, sans que l’une ne prenne le pas sur l'autre.
Figure 1 : Répartition spatiale des découvertes monétaires à Courtisigny.
Figure 1: Distribution of the discoveries at Courtisigny.
- 2 Alliage d’argent à fort pourcentage de cuivre, ce qui donnait à la monnaie un aspect « noir (...)
- 3 La monnaie noire s’oppose à la monnaie blanche (gros et blancs), qui était d’une teneur en (...)
6Mais surtout, le lot monétaire de Courtisigny se caractérise par la prédominance quasi totale du monnayage royal et en particulier de Philippe IV (1285-1314) et de Philippe VI (1328-1350) dont l’activité monétaire se reflète dans la diversité des types mis au jour. Diversité inégale cependant comme le prouve la proportion des petites dénominations. Il apparaît en particulier que les petites espèces en billon noir ou « monnaies noires2 », qui étaient destinées aux menues transactions de la vie quotidienne (Bompaire, 1999), sont ici très nombreuses. Si l’on confronte la part des monnaies blanches à celle des monnaies noires3, le résultat est patent : la domination des secondes sur les premières est tout à fait écrasante et démontre qu’elles étaient en circulation active sur le site. Ce phénomène est confirmé par d’autres découvertes isolées(tableau 4). Parmi les trouvailles enregistrées en Haute et Basse-Normandie, il est intéressant en effet de souligner que, à partir du second tiers du xive siècle, les monnaies noires atteignent toujours des taux importants par rapport aux monnaies en or et aux monnaies blanches. On remarquera toutefois que les monnaies de forte valeur sortaient certainement moins des bourses et si elles étaient perdues, il est probable que l’usager s’efforçait de les retrouver.
Tableau 4 : Découvertes de monnaies isolées en or, argent et en billon noir (début xive-milieu xvie siècle).
Table 4: Discoveries of isolated gold, silver and billon coins (beginning 14th-middle 16th century).
* Base de données Nummus, service de numismatique, Centre Michel-de-Boüard (université de Caen)
** Monnaie de la période 1337-1577 publiées dans Moesgaard, 2009, p.234, tab.6.
- 4 Pour la Seine-Maritime voir la synthèse de Moesgaard 2009, p. 265-266 (T2, T4, T5), 270-273 (...)
- 5 Idée résumée dans Moesgaard 2009, p. 249-250. Voir également Salaün 2000, p. 18.
7À l’analyse, les découvertes isolées de Courtisigny méritent une attention supplémentaire. Dans l’ensemble, la part formée par les monnaies royales est majoritaire. Au fil des grandes périodes d’occupation du site, la tendance n’en est que plus remarquable (tableau 2). La monnaie du roi domine dès la phase 2C, pour être exclusive au cours de la période suivante. Si le fait est à souligner, il ne doit pas surprendre. En effet, il n’est pas inutile de rapprocher cet ensemble de la composition de quelques trouvailles contemporaines, tels que les trésors de Louviers (Eure), Saint-Aubin-Épinay (Seine-Maritime), Pont-de-l’Arche (Eure) ou les découvertes isolées de Caen (Calvados), Saint-Vaast-sur-Seulles (Calvados), Rouen (Seine-Maritime), Vatteville-la-Rue (Seine-Maritime)4. La comparaison permet ainsi de constater que la prédominance des monnaies royales à Courtisigny se conforme à ce qui est généralement observé à l’échelle régionale au cours du xive siècle. Toutefois, dans le détail, une variation est notable au cours de la période d’inflation des années 1350. Les imitations bretonnes (au nom de Charles de Blois) de monnaies royales comptent pour la moitié des découvertes. Il s’agit là d’une tendance qui se manifeste aussi sur d’autres sites bas-normands (tableau 5), ainsi que dans quelques trésors, comme ceux de Saint-Martin-de-Boscherville (Seine-Maritime ; Salaün et Moesgaard, 1997) et de Louviers (Eure ; Moesgaard, 2009, p. 267, T4). Pour J. Moesgaard, la situation s’expliquerait par un ralentissement, dans les ateliers royaux, de la frappe de la monnaie noire au profit de la monnaie blanche. Le duc de Bretagne aurait ainsi profité d’un espace laissé vacant par les ateliers royaux en introduisant dans la circulation des imitations destinées à lui procurer de l’argent pour la guerre qui l’opposait alors à Jean de Montfort5.
Tableau 5 : Répartition par pays d’origines des monnaies frappées au cours des années 1350.
Table 5: Distribution by origin of the minted coins during the years 1350.
- 6 Sur le sujet cf. Contamine (dir.), 1993, p. 266-267.
8Les vues globales auxquelles peut légitimement conduire la structure du lot monétaire laissent place à quelques constatations. Il y a lieu notamment de se demander quelles étaient les conditions concrètes dans lesquelles se trouvait placé à cet égard l’ensemble. La première idée qui vient naturellement à l’esprit est de centrer l’attention sur le faciès global. L’importance quantitative du numéraire royal a été soulignée. Or, nous savons que l’une des conséquences de la conquête de la Normandie par Philippe II Auguste (1204) fut d’ouvrir progressivement la circulation régionale aux monnaies royales. Aussi paraît-il indispensable de lier la structure globale du lot de Courtisigny aux effets de cet épisode. Dans un contexte de réglementation accrue, où la monnaie tend à devenir un privilège royal en France à l’image des modèles anglais et napolitain6, la part réduite prise par le monnayage baronnial n’est pas moins significative. Elle souligne en effet les efforts constants des princes à imposer dans la circulation leurs propres monnaies, ce qui entrainera la disparition presque totale des espèces seigneuriales (frappe et circulation) au début du xive siècle (Duplessy, 1995, p. 12-13). Toute généralisation serait cependant excessive, comme le démontrent les découvertes de Courtisigny, et plus largement les découvertes normandes. Au cours des années 1350, il apparaît en effet que la Bretagne, pour tirer profit de l’insuffisance de l’approvisionnement monétaire royal, alimentait en monnaies la circulation régionale – bien que le duc de Bretagne fut déjà rappelé à l’ordre en 1339 (Bigot, 1857, p. 363-365).
9La rareté relative et le caractère accidentel des vestiges perdus sur place rendent nécessairement lacunaire l’interprétation du matériel monétaire de Courtisigny. Toutefois, celui-ci présente un intérêt intrinsèque réel sur lequel il faut encore insister : la topographie globale des vestiges dans l’espace, qui permet concrètement d’examiner la place réservée à la monnaie.
10L’analyse de la carte de répartition souligne en premier lieu la large représentation du signe monétaire (figure 1). Bien qu’en faible nombre, la monnaie est attestée en plusieurs endroits du site. Il est ainsi frappant de voir que des découvertes ont été signalées éparses dans des couches d’occupation et en lien avec des niveaux de circulation ou de comblement. Ces caractéristiques générales sont peut-être tributaires des seules explorations archéologiques, mais plus vraisemblablement de la densité de l’occupation humaine. Tout de suite apparaissent deux traits dominants qui caractérisent fortement l’usage dont il était fait de la monnaie à Courtisigny au bas Moyen Âge.
11Le premier, c’est son harmonieuse répartition, qui témoigne d’un certain dynamisme de la circulation monétaire. D’autre part, cette circulation était faite, comme nous l’avons vu, d’espèces de qualité médiocre, parfois détestable, et surtout de faible valeur. De caractère trop bon marché pour avoir une grande valeur unitaire, les monnaies noires de Courtisigny ne s’utilisaient que dans le cadre de petits achats. À l’évidence, leur utilisation n’était rendue possible que par le fait qu’elles étaient régulièrement manipulées à la campagne. Tout semble du moins l’indiquer. Pourtant, l’image d’une campagne rompue aux transactions monétaires quotidiennes a suscité quelques réserves. Pour P. Spufford (Spufford, 1988) notamment, les transactions impliquant des monnaies noires s’effectuaient surtout dans les villes, qui constitueraient le secteur le plus monétarisé de la société médiévale. À la campagne, la vie quotidienne des paysans aurait été alimentée par les denrées recueillies sur le sol dont on était propriétaire ou exploitant. Par conséquent, pour le petit nombre des échanges ordinaires, la manipulation d’espèces n’aurait été nullement nécessaire. Lorsque la monnaie avait lieu d’être utilisée, son usage devait se limiter à celui d’espèces en argent destinaient à des transactions exceptionnelles (vente de récoltes, paiement de l’impôt, etc.). Force est donc de constater que les découvertes de Courtisigny ne s’accordent pas avec cette image, ce que confirment d’ailleurs de récentes recherches (Bompaire, 2005 ; Moesgaard, 2005 ; Moesgaard, 2009, p. 259-260). Elles tendent au contraire à prouver que la monnaie était présente au quotidien parmi les paysans à la campagne pour le paiement comptant d’objets de consommation ou de certains services. Toutefois, le montant de chaque opération devait être extrêmement faible. Si faible que la monnaie d’argent et a fortiori la monnaie d’or représentait une unité trop forte. Son absence du village de Courtisigny s’expliquerait dès lors par le fait qu’elle ne trouvait pas sa place dans le cadre provincial. La monnaie saine et forte était une monnaie d’exportation, de la province vers la grande ville ou vers l’étranger pour paraphraser J. Meuvret (Meuvret, 1971, p. 134).
12Si les découvertes de Courtisigny constituent donc une preuve forte d’une monétarisation en profondeur de la société paysanne, elles ne sont pas le seul exemple. Peu à peu, la vie économique des campagnes normandes se précise. Ainsi, les nombreuses monnaies noires mises au jour régulièrement par l’archéologie sur des villages du bas Moyen Âge (Grosley-sur-Risle, Trainecourt à Grentheville) ou sur quelques manoirs (Le Mesnil-sous-Jumièges, etc.), châteaux (Vatteville-la-Rue, Gavray, Saint-Vaast-sur-Seulles, etc.), abbayes (Saint-Martin-de-Boscherville, etc.) et autres léproseries (Bernay, etc.) de Basse et Haute-Normandie confirment de manière de plus en plus formelle l’utilisation courante de la menue monnaie parmi la population paysanne.