Introduction
Texte intégral
1« Révolution » numérique et mutation des usages ; patrimonialisation, muséification des collections et irruption du grand public ; permanence du prestige du livre et remise en question de l’usage du support imprimé : si les bibliothèques ont longtemps pu être vues comme un endroit où oublier le « bruit du monde », il semblerait que cette (heureuse ?) situation soit aujourd’hui fortement questionnée. Au-delà d’un usage interne et intellectuel (ou non) du lieu, le bâtiment bibliothèque lui-même se voit parfois investi d’une fonction qui dépasse largement ses missions traditionnelles. Des programmes ambitieux, non plus simplement architecturaux, mais aux visées urbanistiques, font de la bibliothèque un véritable repère visuel dans la cité, alors que les bâtiments du 19e siècle (et même du 20e) cherchaient plutôt à se fondre dans un programme général dont ils n’étaient qu’un des éléments – ainsi sur la plupart des campus universitaires ou dans des quartiers urbains pensés comme des ensembles homogènes (« Neustadt » de Strasbourg, « Ludwigstrasse » de Munich, ou encore les quartiers abritant la Bibliothèque nationale de Finlande à Helsinki, la Bibliothèque Stanislas à Nancy ou la médiathèque du Pontiffroy à Metz, pour ne prendre que ces quelques exemples). Aujourd’hui, il n’est pas rare que le bâti- ment bibliothèque apparaisse au contraire comme un « unicum », le fanal et le symbole du nouvel usage d’un quartier (voire d’un quartier à créer), et parfois même l’affichage de la nouvelle image d’une ville : ainsi, dans les années 90, la Bibliothèque nationale de France à Tolbiac ; plus près de nous, les exemples de la reconstruction de la bibliothèque de l’Université de Fribourg-en-Brisgau, celle de la bibliothèque muni- cipale de Stuttgart, premier emblème du nouveau (et très controversé) quartier lié à l’opération urbanistique « Stuttgart 21 », ou encore celui, déjà évoqué dans cette revue, de la nouvelle Bibliothèque nationale de Lettonie à Riga, emblème d’un pays jeune et tenant à s’affirmer, culturellement aussi, face à de puissants voisins.
2On comprend sans peine que cette mise sous les feux de la rampe d’établissements habituellement associés au travail patient, obscur et retiré de l’érudition induise des usages profondément renouvelés, faisant aussi de lieux devenus des signaux dans le paysage urbain des objets à visiter autant que des lieux d’étude. Que la bibliothèque n’ait jamais obéi à un modèle figé, mais ait au contraire toujours reflété les modes de vie (et les modèles de pensée) d’une époque et d’une civilisation données, c’est une évidence que se chargent de nous rappeler les premiers textes du présent numéro, insistant sur les fluctuations des usages antiques et surtout médiévaux, où l’intérêt particulier ou communautaire est régulièrement traversé par la nécessité d’établir un véritable outil au service de l’intérêt général. Aujourd’hui, la notion de service public en bibliothèque semble questionnée comme jamais, à une époque où l’on essaie de faire endosser aux établissements des habits peut-être trop grands pour eux, dans les grandes missions de remédiation aux différentes « fractures sociales » que les politiques de tous ordres aimeraient les voir assumer. Certaines frictions qui apparaissent ainsi entre usages traditionnels et nouvelles appropriations, publics ayant intégré les codes culturels et nouveaux arrivés dans les « lieux de savoir » pour- raient le laisser penser.
3Nous avons voulu, dans ce numéro, aborder volontairement les différentes facettes de ce qu’on peut considérer comme une « problématique d’usage » de ces lieux singuliers, hybrides et multiformes à la fois que constituent les bibliothèques aujourd’hui. Loin d’un impossible panorama dans l’espace contraint d’un numéro de revue, nous avons préféré montrer à quel point la thématique pouvait nous renvoyer (après tout, ne commémore-t-on pas cette année un certain « esprit de 68 » ?) à ce que Joseph Beuys et les actionnistes du mouvement Fluxus avaient défini comme la « plastique sociale » : usage comme appropriation d’une connaissance, d’une pensée, mais aussi d’un espace, d’un lieu, d’un bâtiment ; rôle premier de l’usager pour définir un usage qui parfois (souvent ? toujours ?) contourne ce pour quoi le lieu a été défini au départ ; « usage du savoir » qui propulse, en quelque sorte, la bibliothèque au-delà de ses murs, comme le montrent les expériences vécues (présentées dans la partie « Varia ») par nos prédécesseurs bibliothécaires-archéologues, qui inter- rogeaient la notion de collection sur les lieux mêmes où était né le savoir dont ils étaient les dépositaires. Et si la fiction de Christian Jacob montre à quel point la bibliothèque peut être productrice d’imaginaire, les témoignages des étudiants (les usagers prescripteurs de demain) nous ramènent sur terre, nous ramènent à la dimension sociale que revêt la construction de soi : le lieu bibliothèque rassure, il est vécu comme fondateur, comme la permanence qui aide à se construire dans un monde du « nouveau nomadisme » où le nomadisme des pratiques et des usages n’est pas le moins déstabilisant.
Pour citer cet article
Référence papier
Christophe Didier, « Introduction », La Revue de la BNU, 17 | 2018, 6-7.
Référence électronique
Christophe Didier, « Introduction », La Revue de la BNU [En ligne], 17 | 2018, mis en ligne le 05 septembre 2018, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/282 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rbnu.282
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