Un lécythe aryballisque miniature du 5e-4e siècle avant J.-C.
Texte intégral
1Julius Euting (1839-1913) fut premier bibliothécaire, à partir de 1872, puis directeur, entre 1900 et 1909, de la Kaiserliche Universitäts- und Landes-bibliothek zu Strassburg, l’ancêtre de la BNU. Spécialiste des langues sémitiques pré-islamiques et professeur honoraire à la faculté de philosophie de l’Université de Strasbourg, alors Kaiser-Wilhelms-Universität, il fut l’un des principaux initiateurs et acteurs de la constitution des fonds orientalistes et d’antiquités de la BNU. Cette collecte de documents s’effectua en partie lors des nombreux voyages qu’il fit au Proche-Orient, et plus largement dans tout le bassin de la Méditerranée orientale.
- 1 Son expédition la plus longue, d’une durée de quinze mois dans la péninsule arabique, entre mai 188 (...)
- 2 Bornemann, Daniel, « Les legs de Julius Euting ou l’organisation posthume d’un savoir », in La Revu (...)
2Son premier voyage « initiatique », entrepris en 1867, le conduisit en Asie Mineure, à Constantinople et à Smyrne. Il fut suivi de plusieurs autres qui le menèrent en Palestine, en Syrie, en Transjordanie, en Asie Mineure à nouveau, puis en Égypte, en Arabie et en Afrique du Nord enfin, en passant par l’Italie et la Grèce1. À sa mort en 1913, J. Euting légua à la BNU de nombreux estampages d’inscriptions en langues sémitiques, des moulages de monnaies et de gemmes, une partie de sa correspondance privée ainsi que des antiquités rapportées de ses différents voyages2.
- 3 Julius Euting, Tagebücher und Skizzenbücher über die Reisen in den Orient, nach Nordafrika und zu d (...)
3Seuls quelques objets relèvent de la sphère culturelle grecque, dont le vase présenté ici. La plupart d’entre eux étaient accompagnés de petites notices écrites de la main même du savant bibliothécaire. Sous la base de ce vase, la date de 1867 est inscrite à l’encre de Chine, alors que la notice qui l’accompagne mentionne « Aus der Moschee Aja Schulluk (ʿΆγιος θεολόγος). Ephesus 1870 ». Nous pouvons ainsi situer son lieu d’acquisition à Selçuk, ancien nom d’Aïasoluk (corruption du grec « Aghios Theologos » désignant l’église de Saint-Jean-l’Évangéliste), ville de la province d’Izmir dans l’actuelle Turquie, située à environ deux kilomètres au nord-est de l’ancienne cité d’Éphèse. Malgré la date inscrite sous le pied du vase, il semble avoir été rapporté par J. Euting de son voyage de 1870, date à laquelle il visita la Grande Mosquée, anciennement la cathédrale Saint-Jean, comme l’attestent ses carnets3.
- 4 John Beazley, Attic Red Figurines. Vase painters, Oxford, 1963
4Du fait de sa forme particulière, on le nomme « lécythe aryballisque ». À l’origine, le lécythe est un vase oblong, au col et à l’embouchure étroits, destiné à contenir de l’huile. Il est dit aryballisque lorsque son corps est bombé et que sa panse repose directement sur une base4. Cet exemplaire est miniature puisqu’il ne mesure que 5,7 centimètres de hauteur, alors que les autres exemplaires atteignent généralement une vingtaine de centimètres. De facture irrégulière, ce lécythe présente une embouchure ovoïde en forme de tulipe, une anse plate de section elliptique et une panse légèrement bombée posée directement sur une base annulaire. Exécuté dans une argile de couleur rouge clair, le vase est dit à figures rouges, du nom donné à une technique développée à Athènes à partir de 530 avant notre ère. Il est recouvert d’un engobe (enduit servant à recouvrir une pièce céramique à des fins décoratives) qui, après cuisson, devient noir. Cetengobe n’a pas été appliqué avec la même précaution sur l’ensemble de la surface. Certaines zones, que l’on dit « réservées », conservent la couleur initiale de l’argile. Un buste féminin est représenté sur la panse ; quelques détails tels que la bouche et les sourcils sont toujours visibles, mais les autres ont disparu. Cette femme a des cheveux bouclés qui encadrent son visage et descendent dans son cou, en partie recouverts d’une coiffe en tissu. Son buste, ainsi que le motif végétal composé de deux palmettes simplifiées qui lui fait face, sont délimités par une ligne horizontale.
- 5 John Beazley, op. cit., p. 1364-1368
- 6 Léonard Wooley, « Excavations at Al Mina, Sueidia », in Journal of Hellenic Studies, 58, 1938, p. 2 (...)
5Ce lécythe est daté de la fin du 5e siècle ou du début du 4e siècle avant J.-C5. Sa provenance indique que cette production, à l’origine athénienne, s’est diffusée dans l’ensemble du monde grec, jusque sur les côtes d’Asie Mineure. Une production similaire a été identifiée sur le site portuaire d’Al Mina, en Syrie septentrionale, où plusieurs lécythes aryballisques portant un motif semblable ont été mis au jour et attribués au « Peintre d’Al Mina » par J. Beazley. D’autres spécialistes estiment que ces lécythes faisaient partie d’un lot provenant d’un atelier athénien6. Le peu d’attention portée aux détails, souvent mal exécutés, indique qu’il s’agit d’une production en série. Les lécythes miniatures étaient destinés soit à un usage domestique, soit à des offrandes rituelles ou funéraires.
6L’étude de ce vase a réservé une surprise : à l’intérieur se trouvent encore des résidus d’une substance friable de couleur jaune/ocre, qui pourrait être de la résine. Il est impossible, en l’absence d’analyses plus poussées, d’en définir la nature exacte, mais il convient de noter que les lécythes aryballisques miniatures étaient, sans aucun doute, destinés à conserver des huiles ou des onguents parfumés. Si leur principale fonction était de contenir ces éléments précieux, cela expliquerait « l’industrialisation » de la production : ce n’était pas tant la qualité d’exécution du vase qui importait, mais ce qu’il renfermait.
- 7 Frédéric Colin, « Comment la création d’une ‘bibliothèque de papyrus’ à Strasbourg compensa la pert (...)
7La petite collection d’antiquités grecques de la BNU, dont est issu ce lécythe aryballisque entre autres objets d’origines diverses (Égypte, Syrie, Carthage…), constitue un précieux témoignage des voyages effectués par Euting au Proche-Orient dans les années 1870-1880. Elle relève cependant davantage d’un cabinet de curiosités que de la volonté de constitution d’une collection scientifique, vaste et cohérente, comme le fut, à l’inverse, la collection papyrologique acquise systématiquement par la bibliothèque sous l’égide du même Euting durant les premières années du 20e siècle, et qui la hissa au premier rang des institutions culturelles et scientifiques allemandes7. En cela, elle témoigne également d’une vision de l’étude des civilisations antiques vers 1870, alors principalement fondée sur celle des textes et de la production artistique, avant que les grandes fouilles et découvertes du derniers tiers du 19e siècle ne fassent basculer la science archéologique du côté de l’étude des productions matérielles, s’affranchissant peu à peu de la philologie et de l’histoire de l’art.
Notes
1 Son expédition la plus longue, d’une durée de quinze mois dans la péninsule arabique, entre mai 1883 et août 1884, est relatée dans Tagebuch einer Reise in Inner-Arabien, publié en deux temps : le premier volume est paru en 1896, le second en 1914, à titre posthume. Il rédigea également des carnets manuscrits de ses voyages, consultables sur le site de la Bibliothèque universitaire de Tübingen : Julius Euting, Tagebücher und Skizzenbücher über die Reisen in den Orient, nach Nordafrika und zu den Orientalistenkongressen, 1869-1905 : http://idb.ub.uni-tuebingen.de/diglit/Md676. Pour une approche synthétique du personnage de J. Euting et de ses voyages, voir : Christophe Didier, « Portrait d’un fondateur : Julius Euting », in La Revue de la BNU, n° 2, automne 2010, p. 105-115 ; idem, « Euting, Julius », in Dictionnaire culturel de Strasbourg : 1880-1930, sous la direction de Roland Recht et Jean-Claude Richez, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2017, p. 184-185.
2 Bornemann, Daniel, « Les legs de Julius Euting ou l’organisation posthume d’un savoir », in La Revue de la BNU, n° 12, automne 2015, p. 30-41
3 Julius Euting, Tagebücher und Skizzenbücher über die Reisen in den Orient, nach Nordafrika und zu den Orientalistenkongressen, 1869-1905, vol. 2, p. 72-77 : http://idb.ub.uni-tuebingen.de/diglit/Md676-2
4 John Beazley, Attic Red Figurines. Vase painters, Oxford, 1963
5 John Beazley, op. cit., p. 1364-1368
6 Léonard Wooley, « Excavations at Al Mina, Sueidia », in Journal of Hellenic Studies, 58, 1938, p. 23, fig. 8 ; idem, A Forgotten Kingdom, Melbourne/Londres/Baltimore, 1953, fig. 22a.
7 Frédéric Colin, « Comment la création d’une ‘bibliothèque de papyrus’ à Strasbourg compensa la perte des manuscrits précieux brûlés dans le siège de 1870 », in La Revue de la BNU, n° 2, automne 2010, p. 25-48
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| Titre | Un lécythe aryballisque miniature du 5e- 4e siècle avant J.-C. (1) |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/305/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 116k |
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| Titre | Un lécythe aryballisque miniature du 5e- 4e siècle avant J.-C. (2) |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/305/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 62k |
Pour citer cet article
Référence papier
Claire Camberlein, « Un lécythe aryballisque miniature du 5e-4e siècle avant J.-C. », La Revue de la BNU, 17 | 2018, 82-85.
Référence électronique
Claire Camberlein, « Un lécythe aryballisque miniature du 5e-4e siècle avant J.-C. », La Revue de la BNU [En ligne], 17 | 2018, mis en ligne le 05 septembre 2018, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/305 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rbnu.305
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