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L’inédit

Deux ébauches d’Alfred Döblin

Daniel Bornemann
Traduction de Françoise Bornemann
p. 86-91

Texte intégral

  • 1 Cote : HS.1997.0007.00553, classement : A : Döblin Prosa Fragmente, T. Aufzeichn… - Zum Thema, fich (...)
  • 2 Sur Novembre 1918 et la genèse de l’œuvre, voir, outre les romans eux-mêmes (parus en traduction fr (...)
  • 3 Lieu principal de l’action du premier volet de Novembre 1918 : Bourgeois et soldats.

1Sous le titre partiellement impropre « Über Nachkriegsverhältnisse », donné par un bibliothécaire du Deutsches Literaturarchiv de Marbach où les documents sont conservés, titre que l’on peut traduire par « Sur les conditions de vie après la guerre » 1, se trouvent deux courts textes inédits du romancier Alfred Döblin, dont voici la reproduction complète et la première traduction française. De ces deux « membra disjecta », l’un appartient clairement et sans conteste au cycle romanesque intitulé Novembre 1918 ; le second se rattache indirectement à l’expérience alsacienne de l’auteur, qui forme le point de départ de cette œuvre2. Nous avons dans le premier texte une description du devenir de l’hôpital militaire3 de Haguenau après le départ des Allemands, plus exactement après le retour dans l’hôpital des soldats allemands blessés, mais sous la garde de médecins désormais français. Le récit dévie ensuite vers les pillages commis par la population locale, puis se focalise sur un vieux couple de résidents (on ne sait si ce sont des Alsaciens ou des « vieux Allemands »). Celui-ci a la charge de la maison d’un aumônier allemand, qui a franchi le Rhin dans les premiers jours de l’arrivée des Français. Rattaché à ce morceau romanesque non retenu par l’auteur dans son cycle, suit un récit écrit au style direct, imitant peut-être l’élocution populaire d’un personnage quelconque, à propos des prix atteints par les aliments au marché noir durant la guerre en Alsace.

  • 4 Cf. par exemple dans Peuple trahi, p. 330 et 331 de l’édition Agone, 2009.

2Dans le premier volet, qui aurait dû faire partie de Novembre 1918, il est question du lieutenant Becker, qui est le personnage le plus développé du cycle. L’auteur a visiblement songé à faire revenir dans la « petite ville » (que l’on sait être Haguenau) un personnage du roman ; le début de l’extrait semble en tout cas bien le dire. Les liens avec les volumes publiés sont très explicites : Döblin prend soin de rattacher le lieutenant Becker et le médecin-major (effectivement décédé lors de son voyage de retour vers l’Allemagne, à Würzburg) à ce retour sur les lieux. Le devenir du ménage que l’aumônier de la garnison a laissé dans la « petite ville », confié à la garde d’un couple d’anciens, est un thème récurrent des volumes édités de l’œuvre. La récupération de ses biens est même devenue une « idée fixe » du pasteur4.

3Le deuxième volet semble également s’apparenter à la tétralogie de Novembre 1918, car il consiste en un discours direct émanant d’un locuteur populaire, mimé par l’écrivain. L’ancrage dans la vie en Alsace est exprimé, le souhait de paix également, ainsi que le bonheur de se retrouver tous sains et saufs en famille. Mais on ne reconnaît pas un locuteur dialectal alsacien dans cette langue. S’agit-il d’un personnage à classer parmi les « vieux Allemands » qui ont quitté l’Alsace après la guerre ?

4Ces textes se rattachent à l’expérience alsacienne de l’auteur et trouvent par là un intérêt certain. Mais le fait qu’ils n’aient pas été intégrés dans le cycle de Novembre 1918 pose plusieurs questions. L’auteur a-t-il envisagé un développement d’une certaine importance sur « la petite ville » revenue à l’heure française, avant d’abandonner cette idée ? A-t-il jugé de trop peu d’intérêt ce passage concernant les petits larcins pratiqués par ce couple alsacien, ou l’a-t-il jugé mesquin, déplacé ? De même, a-t-il jugé d’un intérêt trop faible l’énumération des prix du marché noir et le discours d’un locuteur populaire sur son souhait de paix ? Ou n’a-t-il simplement pas réussi à le mettre en rapport avec un personnage ? Quoi qu’il en soit, rapprocher ces deux textes paraît avoir un sens : le premier n’explique- t-il pas le second ? Les pillages du matériel de guerre, les vols commis par tous, la disparition de l’honnêteté chez les gens simples ne sont-ils pas expliqués par cet immense vol commis par les états belligérants : vol de la vie, de la santé et de l’intégrité physique et morale, vol de l’appartenance, de l’identité, de la nationalité, vol de l’argent et de sa valeur intrinsèque, vol par le rationnement et par les prix du marché noir ? En les juxtaposant ainsi, à l’insu de l’auteur, c’est une nouvelle occasion de rendre hommage à Alfred Döblin et à son observation sagace et critique des réalités sociales, psychiques, économiques et politiques du début du 20e siècle, et au cœur de tout cela, à sa description de ce qui s’est passé en Alsace à la fin de 1918.

 

« Il semblerait que la petite ville où nous sommes retournés pour y accompagner notre fils retrouvé s’est bien remise du départ des régiments et de notre hôpital militaire. Vraiment ! Comme l’histoire écrase de ses grosses semelles les plus tendres petites fleurs ! Souvenons-nous de ce qu’a dit le poète : « L’endroit où passa un homme bon sera béni à tout jamais » ! Et oui, il y en avait, des hommes bons, dans notre hôpital militaire, là-bas, au bord de l’interminable chaussée ; il suffit de penser au pauvre lieutenant Becker, si souffrant, à ce doux et si bon médecin-major ; maintenant c’est au cimetière de Würzburg qu’il repose, loin de tous les hôpitaux militaires. D’eux, il ne reste plus rien, disparus à jamais. Les derniers grands malades qu’on avait transportés à l’hôpital public avaient été ramenés à l’hôpital militaire en tant que prisonniers. Ils retrouvèrent les anciennes salles ; les médecins étaient maintenant des Français, mais des médecins quand même, les infirmières toujours des infirmières. Mais la maladie, elle, ne s’enfuit pas devant les Français. Toujours est-il que la nourriture est meilleure et plus abondante à présent. On vous sert une ration de vin ; ça c’est un argument efficace, aucune raison de regretter le passé.

Dans cet hôpital, juste derrière la grille, dans le jardin à gauche, il y avait souvent un petit vieux, qui s’affairait dans les plates-bandes. Il avait là un petit potager et vivait à côté d’un appentis que l’on voyait à peine. C’était le fossoyeur. Maintenant aussi, il est là, dans le jardin, à répandre du fumier tout chaud. Mais il n’est sûr de rien : son avenir reste incertain. Sera-t-il encore là pour la récolte ? Car il est certes alsacien, mais il a dépassé depuis longtemps l’âge de la retraite. L’État français va-t-il lui verser une retraite pour des services rendus à des cadavres allemands ?

Devant le terrain d’aviation, un double poste de garde a été installé ; il surveille un matériel qui a déjà disparu. Même les planches dont on faisait les baraques ont été subtilisées pendant ce peu de temps écoulé entre le départ des Allemands et l’arrivée des régiments français. Les gens avaient été pris d’un incontrôlable besoin de piller, et ils y avaient abondamment succombé. Maintenant cet instinct s’était calmé, suite aux terrifiantes menaces répandues par les ordonnances militaires qui allaient même jusqu’à demander que les choses volées soient rendues. Mais ça, personne même n’y songeait. Des lits, du bois d’hélices, du fil de fer, des éléments de mitrailleuses, des moteurs avaient à jamais disparu. Et rien, ni défilé triomphal d’armées victorieuses, ni gratitude envers les libérateurs n’aurait pu les arracher des mains de leurs propriétaires.

Il y avait là quelqu’un qui, dans ces circonstances, avait nettement amélioré sa situation matérielle : c’était le concierge hémiplégique de l’ex-aumônier de la garnison, originaire d’Allemagne. Sa femme était une personne travailleuse et qui parlait peu. Lui, une sorte de rêveur philosophe, se contentait de fumer et d’étudier toutes les choses susceptibles d’être confisquées dans ce vaste monde. C’était un couple modèle qui semblait né pour garder l’habitation d’un pasteur. Mais dans les branchages de ce vieux chêne s’était engouffrée la tempête de novembre. Et aujourd’hui, à quel genre de plante nous font-ils penser ? Ils n’ont pas quitté leur logement de gardien, ceci parce que le bonhomme possède un document scellé et signé par lequel le pasteur momentanément absent l’autorise à rester le gardien de son logement et lui demande de le maintenir dans l’état où il se trouvait au moment de son départ. Avec ce papier dans sa poche, le gardien se sent propriétaire du logement et de tout ce qu’il contient. Jusque-là, les nouvelles autorités civiles, qui arrivent au compte-goutte, n’ont pas encore repéré ce logement. Le gardien sait bien que cela va arriver tôt ou tard, et « mieux vaut prévenir... » Le pasteur en quittant les lieux ne lui a laissé aucun inventaire de ses biens mobiliers ; le gardien, d’ailleurs de moins en moins paralysé au fur et à mesure que les jours passent, s’occupe à faire la liste du gros mobilier tandis que sa femme, qui avait été la très sérieuse employée d’un capitaine aveugle, et femme de ménage à l’hôpital militaire, inscrit le reste des objets. La chère femme a sa méthode : elle emmène tous les objets facilement transportables, les verres, l’argenterie, les couverts, dans leur appartement, et en fait l’estimation avec son mari... Puis tantôt lui, tantôt elle, amène dans une petite carriole les biens estimés chez des intermédiaires, et ils se font remettre les sommes correspondantes. Chez eux ils se disputent au sujet de la somme reçue. Mais ces disputes ne durent pas bien longtemps car très vite ils se mettent à la recherche d’un nouvel objet à voler dans l’appartement du pasteur, et à en fixer le prix. Nous les voyons tout affairés en train d’effectuer cette besogne. Le visage de l’homme est en général un peu rougi par l’alcool, la bonne vieille quant à elle, avare comme elle est, continue de travailler à l’hôpital. L’envie de piquer ne la quitte plus maintenant. Elle vole des savons, des torchons. Elle a perdu l’habitude de respecter des règles. Elle n’arrive plus à se fixer de limites. Les militaires de l’hôpital s’amusent à regarder la vieille en noir et le vieux fossoyeur se tenir tous deux assis dans le jardin de l’hôpital ; les Prussiens nous les ont laissés, tous les deux, curieux personnages ! Mais ces curieux personnages ne parlent pas, contrairement à ce que croient nos romantiques militaires, du persil qui devrait repousser au printemps ou des larves d’insectes dans le sol. Non, madame Hegen essaie de convaincre le fossoyeur botaniste de délester les éventuels nouveaux cadavres de leurs éventuels [plombages ? mot illisible] en or. »

« Au marché noir, du moment qu’on avait de quoi, on trouvait encore de tout, du café à 40 marks la livre et même davantage, du chocolat la livre à 4 marks et plus, mais moi je n’ai payé qu’un mark, de la farine je n’en ai obtenu qu’à la fin de la guerre, quand je [...] à Strasbourg ; toute la durée de la guerre je n’ai mangé que du pain de guerre [...] entrée des Français le 11 novembre 1918. Du gâteau on n’en a guère vu pendant [...] Mais louange à Dieu et remercions-le [...] pour ce qu’il nous a donné à moi et à mes chers enfants pendant cette guerre horrible entre toutes et qu’il me les ait conservés, je serai toujours reconnaissant à Dieu car enfin nous l’avons cette paix si longtemps désirée, et une paix qui j’espère durera le peu de temps qu’il me reste à vivre. Encore quelques exemples de prix exagérés : quelques milliers de marks pour un cheval, une vache mille marks et plus, une chèvre jusqu’à 500 marks, une quelconque poule jusqu’à 20 ou 30 marks, une oie jusqu’à 120 marks, une livre de pommes à peu près 2 marks. Du raisin, 2,5 à 3 marks la livre, le litre d’huile de colza 20 à 30 marks, le litre d’huile de noix jusqu’à 40 marks, la livre de miel jusqu’à 10 marks et plus, tout ça bien sûr au marché noir. Car autrement on n’avait rien sans tickets et c’était très peu ; la livre de haricots secs coûtait jusqu’à 3 marks la livre [sic]. Une laitue 1,20 mark, les endives jusqu’à 50 pfennigs la pousse, un petit chou 1,20 mark, le chou rouge jusqu’à 3 marks, le chou-fleur jusqu’à 5 ou 6 marks, la livre d’oignons 80 pfennigs à 1 mark, un chou blanc 1 mark, les choux de Bruxelles 1,50 mark la livre, les carottes 60 pfennigs la botte, la rave 10 pfennigs pièce, la livre de choucroute 50 pfennigs la livre [sic]. Le hareng 40 pfennigs pièce mais uniquement sur ticket, quant au poisson frais, pratiquement impossible à trouver. Un lapin, 15 à 16 marks. »

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Notes

1 Cote : HS.1997.0007.00553, classement : A : Döblin Prosa Fragmente, T. Aufzeichn… - Zum Thema, fiche n° 011189. On remarque le chiffre 64 qui figure en haut de la dernière feuille. On n’a pas effectué de recherches à son sujet.

2 Sur Novembre 1918 et la genèse de l’œuvre, voir, outre les romans eux-mêmes (parus en traduction française chez Quai Voltaire, puis Agone de 1990 à 2008), « Jours de révolution en Alsace », in Orages de papier 1914-1918 : les collections de guerre des bibliothèques, catalogue établi sous la dir. de Christophe Didier, Paris, Somogy, Strasbourg, BNU, 2008.

3 Lieu principal de l’action du premier volet de Novembre 1918 : Bourgeois et soldats.

4 Cf. par exemple dans Peuple trahi, p. 330 et 331 de l’édition Agone, 2009.

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Pour citer cet article

Référence papier

Daniel Bornemann, « Deux ébauches d’Alfred Döblin »La Revue de la BNU, 17 | 2018, 86-91.

Référence électronique

Daniel Bornemann, « Deux ébauches d’Alfred Döblin »La Revue de la BNU [En ligne], 17 | 2018, mis en ligne le 05 septembre 2018, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/309 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rbnu.309

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Auteur

Daniel Bornemann

Conservateur, BNU-Direction, de la conservation et du patrimoine

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