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Le Dossier

Cultures végétales

Christophe Didier

Texte intégral

1À l’heure où les enjeux environnementaux ont pris une dimension mondialisée et où la traditionnelle attention à la protection de la nature, telle qu’on a pu la connaître, dans les pays développés, depuis les années soixante, a fait place à une « angoisse climatique » qui n’épargne aucune région du monde, le végétal semble avoir envahi le champ des préoccupations, quel que soit le domaine vers lequel on se tourne. Revenons sur quelques événements récents, ou à venir, dont le monde de la culture a pu être le témoin. Ainsi, le 17 septembre 2023, à Paris, la Bibliothèque Sainte-Geneviève inaugurait une exposition intitulée « Le rivage des silves : la nature dans les collections de la BSG » ; le 8 décembre, toujours à Paris, c’était au tour de la Bibliothèque Mazarine d’inaugurer « Un herbier-monde : la bibliothèque botanique de Benjamin Delessert », où l’on voulait « interroger les fonctions de l’herbier […] à la lumière des enjeux actuels de préservation de la biodiversité » ; pendant le même temps, à Luxembourg, la Bibliothèque nationale de ce pays présentait l’exposition « Vu Gäert a bicher », autrement dit (avec un titre volontairement ambigu) « Des jardins et des livres » ou « Des jardins dans les livres », offrant « un nouvel aperçu de la nature et des idées liées aux jardins ».

2Le monde académique n’est pas en reste, avec une rencontre organisée par l’Université de Strasbourg en juin 2023 à Avranches, sur « les religions asiatiques et leurs supports d’écriture », où le végétal (planches de bois, feuilles de palme ou de latanier) était aussi à l’honneur, ou encore cette annonce récemment parue pour un colloque qui aura lieu en août 2024 à Cork en Irlande et traitera de « the use and reuse of paper in the pre-industrial world ». Quant au monde économique, n’a-t-il pas convaincu l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies de décréter le 30 mai 2024 Journée internationale de la pomme de terre, invitant les États membres et les diverses organisations internationales, mais aussi « les autres parties prenantes, notamment la société civile, les peuples autochtones, le secteur privé et les milieux universitaires, ainsi que les écoles, à célébrer la Journée internationale comme il se doit, au moyen d’activités destinées à faire prendre conscience de l’importance de la pomme de terre et de ses retombées économiques, sociales et environnementales […] »1? Nous passerons sur la gastronomie et cette recommandation, lue l’année dernière dans un grand quotidien, d’« une cuisine d’auteur construite autour du végétal », pour « un retour à l’état sauvage qui nous fait dévorer le jardin dans une démarche écoresponsable »2, pour enfin évoquer le monde de l’art avec, par exemple, cette exposition strasbourgeoise présentée en 2023 par l’artiste Sophie Zénon et intitulée « L’herbe aux yeux bleus » – le parcours botanique, dans ses multiples facettes, témoignant de la démarche de celle pour qui « le végétal est présent, tour à tour supplicié, marqueur de l’histoire et de ses traces, fragile mais nourricier et renaissant » et qui voulait, pour cette exposition, « faire des plantes le sujet et non plus l’objet de son étude, leur déléguer leur pouvoir d’expression propre »3. Enfin, pour terminer ce tour d’horizon en musique, évoquons ce concert au répertoire médiéval, à Obersteigen au cœur des Vosges, tout entier consacré aux mondes végétaux sous le titre générique d’« Hortus deliciarum : jardins, fleurs et arbres bibliques ».

3On le voit à travers ces exemples : la focalisation sur le végétal révèle une préoccupation qui dépasse largement l’écologie au sens strict et entend, sans doute, réinterroger rien moins que notre rapport à la plante, considérée comme l’archétype de la nature. Or l’inquiétude quant à l’avenir de la planète, où l’artificiel semble en passe de venir à bout du naturel, apparaît corrélée au relâchement (sinon à la perte) des liens qui jusqu’à une cinquantaine d’années unissaient étroitement l’homme à son environnement naturel – pour le dire autrement, à une perte de ses racines. Il n’est pas sûr du tout que les actions décrites ci-dessus contribuent réellement à l’y rattacher à nouveau, et un pessimiste pourrait aussi bien voir là une forme de chant du cygne… Elles sont, quoi qu’il en soit, intéressantes en tant que phénomène de prise de conscience, et c’est une des raisons qui nous ont poussé à faire, dans ce numéro, une tentative de voir ce que peut signifier, pour le monde du livre et de l’écrit, la « culture végétale ». Nous souhaitions en tout cas dépasser le traditionnel exposé sur les supports de l’écrit (qui gardent bien entendu toute leur actualité) et interroger le végétal dans des acceptions, et des situations, plus larges et parfois plus inattendues. Nous n’oublions pas qu’il est aussi un objet et peut par là-même constituer une collection, rejoignant ici le monde du livre sous une autre forme. Quant à la façon dont sa représentation métaphorique peut marquer l’imaginaire collectif, il n’est que de penser aux actuels « moissonnages de données » ou autres « arborescences numériques » – mais le bouquet, l’arbre, la fleur ou le jardin n’ont pas attendu notre époque pour se métamorphoser en anthologies ou en florilèges, et les racines, souches, branches et autres greffes envahir des domaines aussi variés que la médecine, l’anthropologie ou même les sciences du langage.

4Un sujet tellement vaste ne saurait se laisser cerner par un numéro de revue, si important soit-il. Nous avons souhaité ici montrer qu’au-delà de l’effet de tendance et du sujet à la mode, interroger les « cultures végétales » est, aujourd’hui comme hier, interroger aussi nos représentations mentales et la façon dont nous les transmettons aux générations futures. C’est se pencher sur nos racines en tentant de les préserver, afin qu’elles donnent naissance à de nouveaux bouquets ; c’est, en un sens, aussi se pencher sur l’avenir de la planète.

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Notes

1 Voir le texte complet de la résolution sur : https://undocs.org/fr/A/78/L.16

2 Le Figaro, vendredi 28 avril 2023, p. 37

3 Programme de l’exposition tenue dans la galerie La Chambre (https://www.la-chambre.org/expo/lherbe-aux-yeux-bleus/)

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christophe Didier, « Cultures végétales », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 04 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/6910 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v7r

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Auteur

Christophe Didier

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