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Le Dossier
Supports et matières

Ce que le livre doit au végétal. Aperçu historique et technologique sur les papiers en Asie orientale

Claude Laroque

Texte intégral

« L’étude est comme la plantation des arbres. Au printemps on jouit des fleurs, à l’automne on récolte les fruits. Les discours et les essais, ce sont les fleurs du printemps, la culture personnelle et les actes profitables, ce sont les fruits de l’automne ». Yan Zhitui 顏之推 (531-591), Family instructions for the Yen clan (texte rédigé en 589, traduction de Teng Ssu-Yu, Leiden, Brill, 1968, p. 72)

1La modeste ambition de cet article est de sensibiliser le lecteur aux « dessous des livres » en présentant le développement du papier, support des textes depuis plus de vingt siècles, sous un angle socio-économique et technologique.

La papeterie en Chine, une industrie comme les autres

2Pourquoi s’intéresser au papier, banal élément de notre quotidien ? L’une des réponses peut être son immense essor, car d’une fabrication à une échelle micro-économique, la croissance de sa production a abouti aux immenses groupes papetiers qui dominent aujourd’hui le marché planétaire.

3Parti de Chine, le papier va rencontrer dans toute l’Asie orientale un immense succès et va contribuer au développement des sociétés, car le papier est un véhicule de la pensée au service de l’État (documents liés à l’exercice du pouvoir), de l’économie et du commerce (papier monnaie, actes de transactions commerciales), au service de la religion (textes religieux, papiers de cérémonies et de fêtes), et enfin des arts (peinture, calligraphie, poésie, philosophie, etc.). Ainsi les sociétés vont produire des textes de natures très variées, qui accompagnent leurs activités. Les écrits circulent en empruntant diverses routes, parfois jusqu’à de lointaines destinations. Le papier se répand à la fois vers l’ouest jusqu’en Europe, en suivant les voies commerciales, et vers l’est, accompagnant la propagation du bouddhisme depuis l’Inde, via la Chine, vers la Corée et le Japon. Principal vecteur de l’essor de l’imprimerie, en Asie comme en Europe, le papier est représentatif des industries humaines et a eu des conséquences durables sur l’évolution des sociétés.

  • 1 Angus Maddison, L’économie chinoise. Une perspective historique. Deuxième édition, révisée et mise (...)
  • 2 Jacques Gernet, Le monde chinois. Tome 1. De l’âge de bronze au Moyen Âge. Quatrième édition. Paris (...)

4La papeterie, à ses débuts, est intimement liée aux autres domaines économiques de la vie rurale. À l’origine, le papetier chinois est un paysan qui ajoute à ses activités agricoles une production complémentaire à ses revenus, une tâche qu’il peut mener lorsque la saison l’empêche de travailler aux champs. Angus Maddison1 et Jacques Gernet2 nous rappellent qu’en Chine, l’agriculture est aux mains de paysans libres dans leur grande majorité, une situation qui favorise les initiatives. L’activité secondaire qu’est la papeterie en est un bon exemple. Selon les sociétés et les époques, cette combinaison d’activités agricoles et artisanales perdurera ou bien disparaîtra, la production du papier se détachant de l’agriculture pour devenir un métier à part entière. Mais quelle que soit la zone géographique, les papetiers se sont adaptés aux contraintes locales imposées par la présence ou l’absence de plantes fournissant des fibres végétales bon marché et en quantités nécessaires à leur activité. Il leur a fallu également trouver des solutions satisfaisantes aux ressources en eau.

  • 3 André Leroi-Gourhan, L’homme et la matière. Évolution et techniques. 2e éd. Paris, Albin Michel, 19 (...)

5Parallèlement à ces contraintes imposées par la nature et qu’ils ont dû maîtriser, ils ont su repérer les technologies locales et se les approprier pour leur propre exercice professionnel. Ces technologies sont, elles aussi, liées au monde agricole. Le papetier va utiliser les meules ou les battoirs couramment employés pour la mouture des grains, afin d’écraser les matières premières nécessaires à la fabrication du papier. Il va utiliser les outils courants d’une ferme, fourches, faucilles, couteaux pour soulever, couper, hacher, gratter les matières brutes ou déjà transformées. Car comme le décrit André Leroi-Gourhan, les techniques forment des ensembles indissociables et s’influencent mutuellement. Il nous souffle ainsi une idée majeure, la notion de filiation entre savoir-faire anciens et modernes, les témoins modernes pouvant servir de modèles de référence pour identifier les techniques anciennes3.

6Les conditions climatiques ont également une influence sur les procédés de production. Dans le nord de la Chine, par exemple, les cuves peuvent être enterrées dans le sol pour éviter le gel de la pâte dans la cuve. Le séchage des papiers, selon les régions et les saisons, s’effectue à l’intérieur de la maison, sur des murs chauffés dans les zones humides ou froides, ou sur des murs extérieurs dans les zones chaudes (voir les trois illustrations ci-dessous).

  • 4 En particulier pour la culture du riz.

7La papeterie en Asie de l’Est est une affaire familiale et villageoise, reflet de l’organisation sociale. L’exemple de la Chine est à ce titre représentatif car si les papetiers se trouvent en concurrence, ils doivent également coopérer entre eux. Ils sont pris dans des réseaux d’entraide mutuelle, comme pour les autres activités agricoles qui exigent solidarité et partage de l’eau4. Ils se trouvent dans un nœud de relations commerciales à l’échelle du village et de la région. La papeterie appartient à un réseau commercial, comme les autres marchandises exportées.

Séchage des feuilles de papier sur l’herbe. Dapintang, Guangxi, Chine, 2007

Séchage des feuilles de papier sur l’herbe. Dapintang, Guangxi, Chine, 2007

Cliché Claude Laroque

8L’histoire du papier est donc à l’unisson des autres industries, une affaire de besoins et de demande, d’accès aux matières premières, de transport de marchandises, de prix de revient, de concurrence entre individus ou régions. Elle est intimement liée à l’histoire économique, sociale et intellectuelle d’une région, d’un pays. Comme toutes les autres industries, elle évoluera en améliorant ses outils et ses modes de production, en accélérant ses rendements, grâce à l’esprit d’entreprise et à l’astuce des papetiers et en profitant des ressources locales propres aux diverses régions.

9Le papier vierge est une marchandise convoitée par les pays qui ne savent pas le produire. Les papiers chinois sont utilisés par les érudits, les religieux, les commerçants et dans les structures de l’administration locale des pays voisins ou sous domination de l’empire chinois, jusqu’à ce qu’une production régionale en réduise l’importation. Au Japon comme en Corée, les documents d’archives les plus anciens sont rédigés sur des papiers chinois, bien avant que les deux pays ne développent leur propre industrie.

Naissance obscure et premiers développements du papier en Chine

  • 5 Jean-Pierre Drège, Le papier dans la Chine impériale. Origine, fabrication, usages, Paris, Les bell (...)
  • 6 Pan Jixing, « On the Origin of Papermaking in the Light of Newest Archaeological Discoveries », in (...)

10Jean-Pierre Drège, dans son ouvrage Le papier dans la Chine impériale. Origine, fabrication, usages, prévient d’emblée le lecteur sur les origines toujours obscures du papier5 : « Les origines du papier ne sont pas plus claires en Chine qu’en Europe, ou disons plutôt qu’à la clarté de la tradition qui rapportait une naissance bien datée et une invention parfaite, a succédé un trouble apporté par les découvertes archéologiques faites essentiellement dans la deuxième moitié du 20e siècle, un trouble ponctué de désaccords animant une vive controverse qui n’est pas encore terminée ». Les historiens du papier situent l’apparition de ce dernier en Chine, au 2e siècle avant notre ère ou quelques siècles plus tard, selon l’historiographie officielle chinoise. Les fragments archéologiques les plus anciens, non inscrits et datés du 2e siècle avant notre ère, font encore l’objet de vives polémiques autour de la question du « vrai papier »6. Car en effet, comment définir le papier ? Par son emploi le plus répandu, celui de support de l’écrit, ou bien par sa nature tangible et les matériaux qui le composent, ou encore son mode de fabrication ? Les emplois du papier, dès son apparition, seront plus variés en Extrême-Orient qu’en Occident où l’usage le plus général est celui de support des textes, alors qu’en Extrême-Orient, ils varient de l’emballage à l’écriture, en passant par la confection de vêtements ou de vaisselle.

  • 7 Cai Lun, 50-121, haut fonctionnaire de la cour impériale, qui apparaît dans le Hou Hanshu ou Annale (...)

11Quoi qu’il en soit, Cai Lun7, dont le nom apparaît dans tous les ouvrages de vulgarisation de l’histoire papetière et auquel on attribue la paternité de l’invention au 2e siècle de notre ère, reste une figure emblématique de la Chine.

  • 8 Jean-Baptiste Du Halde, « Description géographique, historique, chronologique, politique, et physiq (...)

12Quelques siècles plus tard, le papier chinois retient l’attention des lecteurs occidentaux dès les premières descriptions de sa fabrication par le père Jean-Baptiste du Halde en 17358. Les récits de voyageurs et d’hommes de science vont faire connaître l’existence de papiers très différents de ceux produits en Europe. Ces papiers intriguent par leur finesse, mais leur texture est inadaptée à l’écriture à la plume pratiquée en Europe. Les papiers japonais importés par les Hollandais dès 1645 reçoivent, quant à eux, les faveurs des artistes pour l’impression des estampes. Ainsi Rembrandt, toujours à la recherche de nouveaux effets, va adopter ces papiers venus de loin pour ses gravures, en parallèle avec les papiers européens.

Séchage des feuilles de papier sur les murs en plein air. Xingzhuang, Yunnan, Chine, 2010

Séchage des feuilles de papier sur les murs en plein air. Xingzhuang, Yunnan, Chine, 2010

Cliché Claude Laroque

  • 9 On estime que les plaquettes de bois et de bambou disparaissent à la fin du 3e siècle dans les arch (...)

13Il faudra plusieurs siècles à la Chine pour perfectionner sa technologie et produire du papier en qualité et quantités suffisantes pour qu’il remplace définitivement plaquettes de bois et de bambou, ainsi que toiles de soie ou de chanvre9. Dans cet État centralisé, les fonctionnaires produisent quantité de documents et progressivement, le papier devient une marchandise économiquement rentable. Sa fabrication augmente en volume en même temps qu’il s’exporte chez ses voisins, en Corée et au Japon.

14Une feuille de papier est formée d’un entrelacs de fibres végétales. Les fibres les plus anciennement utilisées proviennent de tissus, filets, sacs ou encore cordages qui, usagés, sont recyclés. Car les plantes destinées à la fabrication de tissus ont une valeur économique bien supérieure à celle du papier et l’intérêt du cultivateur est de privilégier la vente de sa production aux fabricants d’étoffes. Le papetier doit se contenter des restes usés. À quelques siècles de distance, Japonais et Coréens emprunteront le même chemin et recycleront leurs vieilles étoffes comme le feront beaucoup plus tard les Italiens, puis toute l’Europe. Le Moyen-Orient, « passeur » du savoir-faire papetier, aura emprunté les mêmes pas et transmis à l’Europe une technologie vieille de plus de dix siècles.

  • 10 Famille des moraceae.
  • 11 Tsuen-Hsuin Tsien, « Raw Materials for Old Papermaking in China », in Journal of the American Orien (...)

15Les mentions textuelles faisant défaut, les analyses fibreuses des documents ainsi que les enquêtes ethno-botaniques et ethno-archéologiques vont mettre au jour l’emploi de ces fibres de récupération, ainsi que quelques fibres non textiles comme celles extraites des écorces de divers types de mûriers10. Tsien Tsuen-Hsui explique l’abandon des matériaux recyclés par les limites des quantités disponibles11. Toutefois, cette explication n’est que partiellement satisfaisante si l’on se réfère aux volumes de papier produits en Europe pendant six siècles, avant que n’apparaisse la pénurie de chiffons.

16Une autre étape est franchie lorsque la forme à papier, c’est-à-dire le tamis qui permet de recueillir les fibres pour former une feuille, subit un changement majeur. De simple écran de filtrage sur lequel doit sécher la feuille fraîchement formée, la forme devient un outil de fabrication rapide. Le tamis sur lequel s’égoutte la pâte pour former la feuille devient mobile, détachable de la structure, ce qui permet de fabriquer les feuilles en continu. La productivité augmente en même temps que la consommation. Les deux systèmes semblent coexister, mais dès le 3e siècle les papiers vélins issus de la forme fixe se raréfient, sans pour autant disparaître.

Développements de la papeterie en Chine

  • 12 Sous les Jin orientaux (317-420), il existe une multitude de papiers colorés. Ils étaient souvent t (...)
  • 13 Tsuen-Hsuin Tsien, « Paper and printing », in Science and civilization in China, ed. Joseph Needham (...)

17Au cours des 3e et 4e siècles de notre ère, les utilisations du papier s’élargissent et celui-ci est employé, outre pour l’écriture, dans la fabrication de divers objets utilitaires tels que parapluies, éventails et jouets. Du 5e au 6e siècle, il sert dans la confection de vêtements, meubles, lanternes et articles d’hygiène. Les papiers pouvaient être teints et décorés12. L’application d’un encollage et le polissage de la feuille vont faciliter l’écriture. Sous les Tang (618-907), l’expansion territoriale de l’empire permet la diffusion du papier dans tout le monde chinois. Les quantités produites augmentent et le papier devient une marchandise économiquement importante. Le bouddhisme joue également un rôle primordial dans sa diffusion. Dès le 7e siècle, le papier est employé lors des cérémonies religieuses et dans la fabrication d’objets d’offrandes, en parallèle à son utilisation dans la copie des canons. Au 9e siècle, le papier-monnaie sert de substitut aux pièces métalliques trop lourdes13.

Séchage des feuilles de papier sur un mur chauffé. Fuyang, Zhejiang, Chine, 2011

Séchage des feuilles de papier sur un mur chauffé. Fuyang, Zhejiang, Chine, 2011

Cliché Claude Laroque

  • 14 Voir les textes reproduits dans Jean-Pierre Drège, Le papier dans la Chine impériale. Origine, fabr (...)

18La production du papier durant la dynastie Song (960-1279) est liée aux progrès techniques des industries, et en particulier à ceux de l’impression xylographique. Dans le sud de la Chine, où il pousse rapidement et en abondance, le bambou occupe la première place. Les fibres de mûrier sont utilisées au nord du fleuve Jaune, mais aussi dans le Sichuan. La paille de diverses céréales est employée pour la production de papier de basse qualité. Les mentions de noms de papiers se multiplient dans les textes érudits, mais les auteurs se limitent à vanter leurs qualités, sans fournir de détails techniques précis14.

  • 15 Devin Fitzgerald, « Spreading Without Being Seen. Towards a Global History of Early Modern Chinese (...)

19Sous les Ming et les Qing (1368-1911), l’évolution technique des matériaux et des procédés se poursuit sans relâche. La production est intense, car la demande populaire et celle du gouvernement s’accroissent. Cette expansion coïncide avec les publications encyclopédiques documentant les différentes formes de production artisanale15. Le déclin du papier artisanal accompagne l’arrivée de la technologie occidentale, la fabrication industrielle du papier et les procédés mécanisés d’impression. Les usines à papier apparaissent en Chine et au Japon dans les dernières années du 19e siècle.

Aperçu de la fabrication du papier en Asie : matières premières

20Les matières premières utilisées dans la fabrication d’une feuille de papier se répartissent en trois groupes principaux : les fibres qui représentent la plus grande partie de la feuille, les matières mucilagineuses qui vont aider à la formation de la feuille, et les colorants auxquels peuvent s’ajouter divers additifs dans de faibles proportions. Les fibres et les mucilages sont exclusivement de nature végétale. Les colorants sont également majoritairement extraits de végétaux, mais certains sont minéraux. La feuille peut recevoir un encollage ou un apprêt de matières d’origine végétale (amidon), animale (cire, colle animale) ou minérale (alun).

  • 16 En Corée, lors des rites funéraires, les défunts sont encore habillés de vêtements en papier.

21La provenance des fibres est variable, car elles peuvent être extraites directement des plantes ou obtenues à partir de matériaux recyclés, comme nous l’avons déjà mentionné. Rappelons la relation étroite entre papiers et tissus, les tissus ayant longtemps servi à écrire et les papiers à confectionner des vêtements16. Les fibres appartiennent à différentes familles botaniques. Elles sont extraites de diverses parties des plantes : tiges (fraîches ou paille), troncs (écorce), racines (écorce), fruits (poils), feuilles.

  • 17 Papier très célèbre dans toute l’Asie, abondamment copié, composé de fibres de pteroceltis tatarino (...)

22Les papiers peuvent être fabriqués à partir de fibres d’une seule sorte ou d’un mélange de plusieurs fibres. Les choix sont dictés par des impératifs économiques, notamment la disponibilité locale, mais aussi par la recherche de caractéristiques particulières apportées par une plante, comme dans le cas du papier Xuan17. Pour le papetier, le critère dominant est d’ordre économique : quelles sont les fibres économiquement les plus rentables ? Ce concept englobe à la fois la disponibilité immédiate de la matière première dans une zone géographique donnée, mais aussi le travail et le temps consacrés à l’extraction des fibres des plantes ou des matières premières, ainsi que la facilité à les transformer en pâte.

  • 18 Francesca Bray, « Biology and Biological Technology - Agriculture », in Science and civilization in (...)

23Les plantes doivent fournir des fibres riches en cellulose, et pauvres en agglutinants qui allongent les temps de macération. Le lin, par exemple, nécessiterait un temps de travail deux fois plus long que l’écorce de mûrier à papier. Les plantes fournissant des matières riches en cellulose, comme le coton, sont monopolisées par l’industrie textile, plus rentable. Les espèces de bambous, très nombreuses dans toute l’Asie, poussent, sauvages ou cultivées, de préférence dans les régions chaudes et humides, mais peuvent s’acclimater à toutes sortes de conditions18.

  • 19 Pour ces informations locales, nous renvoyons le lecteur à la base de données Khartasia qui présent (...)

24Les conditions géographiques et climatiques locales, tant en termes de croissance naturelle que de culture, ont eu un impact direct sur le choix des matières premières. Par exemple, les quelques papiers à base d’algues étaient fabriqués dans des régions maritimes, et les papiers à base de rotin dans des régions chaudes et humides, où les palmiers pouvaient pousser19. Les sources documentaires chinoises témoignent de la sagesse des papetiers qui ont su sélectionner, parmi une large gamme de plantes, celles qui se prêtaient le mieux à l’obtention de la pâte à papier.

Marteau-pilon à pied. Zhaoxing, Guangxi, Chine, 2007

Marteau-pilon à pied. Zhaoxing, Guangxi, Chine, 2007

Cliché Claude Laroque

25Les agents de formation sont des matières mucilagineuses exclusivement de nature végétale. Introduits dans la cuve sous forme de gel, ils permettent aux fibres de rester plus longtemps en suspension dans l’eau et de se déplacer plus facilement, améliorant ainsi leur enchevêtrement avant l’élimination de l’eau. Le papetier dispose ainsi de plus de temps pour répartir uniformément les fibres sur le tamis de la forme. De nombreuses plantes fournissent ces mucilages qui peuvent être contenus dans l’écorce, les racines, les feuilles, les fruits.

26Les colorants sont, eux, principalement d’origine végétale. Ils sont extraits de différentes parties des plantes : tiges, écorces, racines, fruits, feuilles. L’extraction peut se faire par décoction à froid ou à chaud, par broyage, par pression, pour recueillir le principe colorant actif. Des terres naturelles sont également utilisées dans certaines régions. Ce sont des argiles, généralement versées dans la cuve à pâte avant la fabrication de la feuille. Mais la teinture est le plus souvent réalisée après la formation de la feuille, soit par le papetier, soit par l’utilisateur du papier.

Aperçu de la fabrication du papier en Asie : étapes de la production

  • 20 潘吉星,中國的造紙技术史稿, 北京 文物出版社 (Essai d’histoire des techniques de fabrication du papier en Chine, Beijing (...)

27L’historien chinois Pan Jixing a été l’un des premiers à reconstituer les techniques de fabrication du papier en observant les papetiers locaux20. Nous pouvons suivre sa description des principales étapes de la fabrication : collecte et traitement des matières premières, préparation de la pâte à papier, fabrication des feuilles, pressage et séchage de celles-ci, traitement de surface, finition. On retrouve ces étapes dans la production de tous les types de papiers, mais il existe de nombreuses variantes.

28Les méthodes utilisées pour collecter les fibres dépendent de la nature de la plante et des moyens techniques disponibles dans la région concernée. La collecte se divise en deux étapes : la récolte de la plante, suivie de la séparation entre la partie noble qui sera utilisée et des déchets qui doivent être éliminés. Le ramassage s’effectue à l’aide d’outils agricoles tranchants (faux, serpettes) pour couper les parties souhaitées (branches, racines, etc.), sur lesquelles sera appliqué ultérieurement un traitement visant à éliminer les matières indésirables (couche externe dure et colorée, nodules ligneux). Les techniques d’extraction de la matière fibreuse, riche en cellulose, s’effectuent par action calorifique (chauffage, étuvage), mécanique (arrachage, grattage) et biologique (rouissage).

29L’étape suivante consiste à appliquer divers traitements aux matières premières, afin de libérer les fibres des matières qui les maintiennent ensemble et d’obtenir finalement une pâte de fibres libres de s’entremêler dans l’eau de la cuve pour former une feuille de papier. Cette phase fait intervenir deux types d’énergie : chimique (cuisson alcaline) et mécanique (battage). Les réactifs chimiques utilisés lors de la cuisson vont dissoudre les matériaux incrustants et libérer les fibres. La phase suivante consiste à appliquer un traitement mécanique intense pour achever la séparation des fibres. Les outils (pilons, meules, marteaux-pilons…) varient selon les régions et les époques. Là encore, ils sont issus du monde rural (voir ill. ci-dessus).

Fabrication de la feuille sur la forme à papier. Dapintang, Guangxi, Chine, 2007

Fabrication de la feuille sur la forme à papier. Dapintang, Guangxi, Chine, 2007

Cliché Claude Laroque

30La fabrication de la feuille se décline, elle, en trois phases : la confection de la feuille, son pressage et son séchage. Comme on l’a précisé dans l’aperçu historique, la forme papetière se présente principalement sous deux formes : fixe ou mobile. Dans le premier cas, la pâte est simplement versée sur le tamis qui flotte à la surface de l’eau. Les fibres sont réparties, généralement à la main. Puis la feuille sera détachée après avoir séché au soleil, à l’intérieur de la forme (voir ill. ci-dessus). Dans le cas de la forme mobile, la pâte est prélevée dans la cuve et se dépose sur le tamis. Plusieurs prélèvements successifs permettent d’obtenir l’épaisseur souhaitée, les couches de fibres s’accumulant les unes sur les autres. La répartition des fibres se fait en secouant le moule. La feuille est immédiatement séparée de la forme lorsque la pâte est fraîche. Les feuilles sont empilées les unes sur les autres avec un fil séparateur. En fin de journée, la pile de feuilles est placée en presse jusqu’au lendemain ; les feuilles sont alors détachées les unes des autres pour être séchées. Les types de presse varient d’une région à l’autre, mais elles viennent toutes du monde agricole. La dernière étape, le séchage, est réalisée en profitant des conditions climatiques régionales : séchage à l’air (au sol sur l’herbe, en placage sur les murs extérieurs de la maison, ou encore sur des planches) ou séchage en milieu clos (sur les parois d’un four, en suspension sur un fil… ; voir les trois premières illustrations de l’article).

Conclusion

31Si l’industrie du papier, dans le monde oriental comme dans le monde occidental, a traversé vingt-trois siècles avec un succès grandissant, le 20e siècle a transformé rapidement et inexorablement la fabrication du papier en une production industrielle massive. L’Europe n’a pas su anticiper la disparition de la fabrication artisanale de ce produit. Historiens, ethnologues et sociologues ont réagi tardivement à cette disparition, et les enregistrements de cette activité pré-industrielle n’ont été réalisés que post mortem, trop tard pour en donner une image précise.

32La situation de la production artisanale en Extrême-Orient, bien que toujours très active, est fortement similaire à celle de l’Europe au siècle dernier. Cette activité a pu être maintenue jusqu’à nos jours en Asie extrême-orientale, en particulier au Japon, grâce à divers facteurs économiques et culturels, mais la situation est en train de changer et il faut craindre que l’art du papier fait à la main ne disparaisse complètement d’ici quelques décennies.

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Notes

1 Angus Maddison, L’économie chinoise. Une perspective historique. Deuxième édition, révisée et mise à jour, Paris, OCDE, 2007

2 Jacques Gernet, Le monde chinois. Tome 1. De l’âge de bronze au Moyen Âge. Quatrième édition. Paris, Armand Colin (Pocket), 2005

3 André Leroi-Gourhan, L’homme et la matière. Évolution et techniques. 2e éd. Paris, Albin Michel, 1971, p. 238. Voir également Milieu et techniques. 2e éd. Paris, Albin Michel, 1973.

4 En particulier pour la culture du riz.

5 Jean-Pierre Drège, Le papier dans la Chine impériale. Origine, fabrication, usages, Paris, Les belles lettres, 2017

6 Pan Jixing, « On the Origin of Papermaking in the Light of Newest Archaeological Discoveries », in IPH-Information, 1981/2, p. 38-48

7 Cai Lun, 50-121, haut fonctionnaire de la cour impériale, qui apparaît dans le Hou Hanshu ou Annales des Han postérieurs par Fan Ye.

8 Jean-Baptiste Du Halde, « Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, enrichie des cartes générales et particulières de ces pays… », Paris, chez J.-B. Mercier, 1735, en quatre volumes. Texte intégral en ligne sur : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54962623. D’autres voyageurs avaient signalé l’existence du papier en Chine, dès le Moyen-Âge, sans en décrire la fabrication.

9 On estime que les plaquettes de bois et de bambou disparaissent à la fin du 3e siècle dans les archives impériales, alors que les étoffes sont encore en usage.

10 Famille des moraceae.

11 Tsuen-Hsuin Tsien, « Raw Materials for Old Papermaking in China », in Journal of the American Oriental Society (1973), vol. 93/4, p. 510-19

12 Sous les Jin orientaux (317-420), il existe une multitude de papiers colorés. Ils étaient souvent teints en jaune grâce à une extraction de l’écorce du phellodendron amurense, qui possède des vertus insecticides. Puis, après la dynastie Tang (618-907), les papiers à lettres deviennent de plus en plus raffinés : ils sont cirés, calandrés, pailletés d’or… Voir : Fan Jialu, Han Qi, Wang Zhaochun, Dai Nianzu, « The four great inventions », in A history of Chinese Science and Technology, Shanghai Jiao Tong University Press, 2014, p. 177 ; Tsuen-Hsuin Tsien, Written on bamboo and silk. The beginnings of Chinese Books and Inscriptions, The University of Chicago Press, 1963, p. 152.

13 Tsuen-Hsuin Tsien, « Paper and printing », in Science and civilization in China, ed. Joseph Needham, Cambridge University Press, 1985 ; Shun-Sheng Ling, « Bark cloth culture and the invention of papermaking in ancient China », in Bulletin of the Institute of ethnology-Academia sinica, 11, 1961, p. 29-49.

14 Voir les textes reproduits dans Jean-Pierre Drège, Le papier dans la Chine impériale. Origine, fabrication, usages, op. cit.

15 Devin Fitzgerald, « Spreading Without Being Seen. Towards a Global History of Early Modern Chinese Papers », in Ars orientalis, volume 51, 2020, en ligne [https://doi.org/10.3998/ars.13441566.0051.004]

16 En Corée, lors des rites funéraires, les défunts sont encore habillés de vêtements en papier.

17 Papier très célèbre dans toute l’Asie, abondamment copié, composé de fibres de pteroceltis tatarinowii (santal bleu).

18 Francesca Bray, « Biology and Biological Technology - Agriculture », in Science and civilization in China, op. cit. ; Christian Daniels et Nicholas K. Menzies, « Agro-industries and Forestry », in Science and civilization in China, ed. Joseph Needham, Cambridge University Press, 1996.

19 Pour ces informations locales, nous renvoyons le lecteur à la base de données Khartasia qui présente les zones de croissance et de culture des plantes [https://khartasia-crcc.mnhn.fr/].

20 潘吉星,中國的造紙技术史稿, 北京 文物出版社 (Essai d’histoire des techniques de fabrication du papier en Chine, Beijing, Wenwu chubanshe, 1979). Pan Jixing s’est particulièrement intéressé aux papiers de fibre de mûrier.

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Table des illustrations

Titre Séchage des feuilles de papier sur l’herbe. Dapintang, Guangxi, Chine, 2007
Crédits Cliché Claude Laroque
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6920/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,5M
Titre Séchage des feuilles de papier sur les murs en plein air. Xingzhuang, Yunnan, Chine, 2010
Crédits Cliché Claude Laroque
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6920/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 2,5M
Titre Séchage des feuilles de papier sur un mur chauffé. Fuyang, Zhejiang, Chine, 2011
Crédits Cliché Claude Laroque
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6920/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,7M
Titre Marteau-pilon à pied. Zhaoxing, Guangxi, Chine, 2007
Crédits Cliché Claude Laroque
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6920/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,4M
Titre Fabrication de la feuille sur la forme à papier. Dapintang, Guangxi, Chine, 2007
Crédits Cliché Claude Laroque
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6920/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 2,8M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Claude Laroque, « Ce que le livre doit au végétal. Aperçu historique et technologique sur les papiers en Asie orientale », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/6920 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v7s

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Auteur

Claude Laroque

Maîtresse de conférences émérite, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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