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Le Dossier
Représentations

Cueillir, récolter, butiner : l’imaginaire anthologique de l’Antiquité

Laetitia Démarais

Dédicace

À la mémoire de Bernard, qui aimait la poésie, le chant et la douceur du miel, et de ma mère, qui m’a transmis le goût des bouquets champêtres.

Texte intégral

  • 1 Voir la liste des titres de recueils et « mélanges », qui fleurissent à partir de l’époque hellénis (...)
  • 2 C’est par exemple au 2e siècle que le recueil d’épigrammes de Diogénianos est intitulé Anthologion. (...)

1Anthologie, florilège : des multiples images que l’Antiquité a mobilisées pour désigner la mise en recueil, ou encore la pratique de l’extrait et de la compilation1, c’est celle de la récolte florale – sens littéral du mot grec anthologia comme du latin florilegium – qui s’est définitivement imposée dans le langage courant. S’il faut attendre l’époque impériale pour que soit attesté l’usage d’un tel terme comme titre2 ou comme façon de désigner la réunion, dans un livre, de poèmes ou d’extraits d’auteurs, la période hellénistique, elle-même héritière d’un usage très ancien de la métaphore végétale, constitue une étape majeure de l’histoire de l’anthologie.

2Le verbe anthologeô, en grec, désigne aussi bien la récolte de fleurs que la récolte faite sur des fleurs par le butinage ; on peut ainsi qualifier d’« anthologique » un imaginaire qui s’est très tôt constitué autour de la production poétique, installant une série de « topoi » dont l’utilisation s’élargira ensuite, dans la culture grecque, puis gréco-romaine, au domaine de la production écrite en général. Malgré la permanence du motif, son sens et son champ d’application connaissent des évolutions qui reflètent celles de la production et de la réception des œuvres dans l’Antiquité.

Végétaux, miel et couronnes : l’imaginaire « anthologique » dans la poésie archaïque et classique

Cueillir et moissonner

  • 3 Pour les principales occurrences de ce motif, voir René Nünlist, Poetologische Bildersprache in der (...)
  • 4 Nikolina Kei, « La fleur, signe de grâce dans la céramique attique », in Images Re-vues, 4/2007, do (...)

3Pour saisir l’origine de cet imaginaire anthologique grec, il faut remonter au moins à la poétesse Sappho et aux « roses de Piérie » évoquées dans l’un de ses poèmes. Liée comme d’autres fleurs à la beauté et au plaisir des sens, la rose, quand elle est associée à la région de naissance des Muses, semble bien désigner métaphoriquement la poésie en tant qu’elle relève du plaisir esthétique et de la célébration amoureuse. Le végétal poétique, parfois prélevé dans un jardin divin, devient vite un topos de la poésie grecque3, où la place importante prise par la célébration de la jeunesse a pu favoriser la présence du motif floral : la fleur, anthos, ou la jeune pousse végétale, moyen privilégié pour évoquer l’éclat séduisant de la jeunesse4, fait écho à la grâce, la croissance et parfois la nouveauté qui animent la création poétique. Ainsi, chez Pindare – dans le corpus duquel nous suivrons le déploiement de cet imaginaire anthologique –, l’image de la fleur conclut la sixième Olympique, avec l’adresse à Poséidon : « de mes hymnes, fais croître la fleur charmante ». Le renouveau que suppose la floraison valorise, dans la neuvième Olympique, la capacité du poète à innover dans les sujets choisis ou la façon de les présenter, lorsque celui-ci invite à louer « le vin vieux et la fleur des hymnes nouveaux » (v. 48).

  • 5 Sur le thème poétique du jardin divin, voir André Motte, Prairies et jardins de la Grèce antique. D (...)

4Or dans cette même ode, Pindare évoque le don qui lui permet d’exploiter « de [s]a main… le jardin (kâpon) privilégié des Charites » (v. 26-27). Le jardin divin5 ne constitue pas, dans ce cas, un simple « locus amoenus » occupé par un poète dont il symbolise le statut d’élu : il s’agit d’un lieu destiné à nourrir les chants du poète, dans une démarche active que suggère la mention de la « main ». C’est encore plus net quand l’image ouvre sur l’horizon d’une moisson : dans la sixième Néméenne, les poètes sont « laboureurs des Piérides », et « c’est assurément le champ d’Aphrodite ou celui des Charites que nous retournons » (sixième Pythique). On voit donc bien se dessiner ici une représentation de la création poétique comme geste « anthologique ».

Butiner

  • 6 Sur la postérité de l’image du poète-abeille, à la Renaissance et au-delà, voir Teresa Chevrolet, « (...)
  • 7 Voir R. Nünlist, op. cit., chap. 18 (« Honig »), p. 300-306.
  • 8 Nünlist rappelle par exemple qu’on la trouve dans les poésies védique et hébraïque (Nünlist, op. ci (...)
  • 9 Comme le rappelle Jack Goody, La culture des fleurs, Paris, Seuil, 1994 (pour la trad. française), (...)

5Mais l’imaginaire anthologique, c’est aussi celui du butinage6. Si les paroles des personnages de l’épopée peuvent déjà être dites, chez Homère, « de miel », c’est chez les poètes ultérieurs que le miel – qui est majoritairement conçu, dans l’Antiquité, comme une substance récoltée, et non fabriquée – est explicitement associé à la production poétique7. Dans la troisième Néméenne, par exemple, Pindare envoie enfin son poème au commanditaire : « Salut, ami ! Je t’envoie le miel que voici… » et, dans la dixième Olympique, il est venu « arroser de miel la cité aux hommes vaillants ». L’image a des parallèles en dehors du monde grec8, mais elle a été favorisée en grec par l’écho entre les deux noms neutres méli, le miel, et mélos, le chant. Il s’agit de mettre l’accent sur le plaisir que procure le chant poétique, souvent qualifié de « doux », « suave ». La poésie a une saveur qui se dit avec les termes du goût sucré et, dans les sociétés antiques comme dans la plupart des sociétés pré-industrielles, le miel est une source essentielle de ce goût9.

Convives portant des couronnes végétales dans un symposion.

Convives portant des couronnes végétales dans un symposion.

Les couronnes sont mises en valeur par des rehauts blancs qui répondent à la tunique et à la carnation de la joueuse de flûte. Cratère en cloche à figures rouges, 4e siècle av. J.-C.

Coll. Musée du Louvre. Cliché Laetitia Démarais

Le geste anthologique : le poète en activité

  • 10 Jesper Svenbro, La Parole et le marbre. Aux origines de la poétique grecque, Paris, Belles Lettres, (...)
  • 11 Voir André Sauge, « Introduction à une analyse sémantique de la famille λέγειν / λόγος », in Syntak (...)

6Qu’il s’agisse de cultiver, cueillir ou butiner, le poète est engagé dans une démarche active. Sans doute faut-il, en ce sens, inscrire cet imaginaire de la récolte végétale dans la même logique que celle qui préside à l’assimilation entre activité poétique et activité artisanale chez Pindare : pour J. Svenbro10, celle-ci reflèterait l’évolution du statut social et symbolique du poète à la fin de l’époque archaïque. Rémunéré par ses commanditaires, le poète choral est devenu un « artisan de la parole » dont le travail mérite salaire. Il ne saurait plus se présenter, à l’image d’Homère ou d’Hésiode, comme le simple porte-voix de la Muse : les lieux de collecte végétale, jardin, prairie ou champ, conservent bien sûr un lien avec les figures divines de l’inspiration, mais s’y ajoute désormais une part d’initiative revendiquée par le poète. Ainsi, lorsque Pindare dit : « le précieux fil de mes hymnes d’éloge s’élance telle une abeille pour prélever cà et là matière à ses récits (logon) » (Pythiques, X, 82), ces hymnes butineurs représentent bien sûr, par métonymie, le poète dans sa quête de sujets variés. Notons que le terme logos ici ne désigne pas tant la parole que ce qui a été rassemblé et pris en compte par l’abeille, conformément au sens ancien des mots formés sur la racine leg11, celle-là même que l’on retrouve dans les noms anthologie et florilegium.

7Ce réseau d’images est ainsi porteur d’une double dimension : celle du plaisir offert par la célébration poétique aux destinataires – commanditaires ou public assistant à la performance poétique –, et celle de l’effort fourni par le poète.

Le poète-abeille de Platon

  • 12 Marcel Detienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Maspéro, 1969
  • 13 Cette lecture est confirmée par la présence du poète parmi les figures de savoir que Socrate dit, d (...)
  • 14 Alors qu’au livre VIII de la République, l’abeille, opposée à l’oisiveté du faux-bourdon, est bien (...)

8Or cette conception de l’art poétique comme effort de sélection et de production mérite d’être mise en contraste avec la comparaison aussi célèbre qu’ambiguë proposée par Platon, dans l’Ion, entre le poète et l’abeille. Pour Socrate, l’activité poétique ne relève pas de la technè, d’un savoir théoriquement fondé : les poètes ne créent pas « en vertu d’un art (technè), mais parce qu’ils sont divinement inspirés (enthéoi) et possédés ». L’inspiration poétique est comparée à la transe rituelle des Corybantes, semblables aux bacchantes qui « puisent du miel et du lait depuis les fleuves lorsqu’elles sont possédées, mais pas quand elles sont en possession de leur raison ». Or, dit Socrate, « l’âme des poètes lyriques aussi fait cela, comme eux-mêmes le disent. Les poètes nous disent en effet, n’est-ce pas ? que c’est à des sources de miel, dans certains jardins et vallons des Muses qu’ils recueillent leurs chants pour nous les apporter, comme le font les abeilles […] Et ils disent vrai : c’est une chose légère, ailée et sacrée qu’un poète, et il n’est pas capable de créer avant d’être inspiré par un dieu » (534 a-b). Le modèle de l’inspiration, où l’abeille se contente de puiser à des flots de miel, en apparence valorisant puisqu’il fait du poète un « interprète des dieux », est de fait une façon de récuser celui-ci comme figure experte et savante. Implicitement, il s’agit bien sûr de promouvoir une figure du savoir concurrente à celle du vieux « maître de vérité »12 qu’est le poète, celle du philosophe13. Platon, qui a puisé cette image anthologique notamment dans le corpus pindarique, ignore ainsi volontairement les connotations laborieuses que peut lui donner ce corpus14.

Tresser des couronnes ?

9Il reste, pour clore ce parcours dans l’imaginaire anthologique de l’époque archaïque et classique, à mentionner la couronne (stephanos et mots apparentés) végétale, parfois fleurie, dont l’usage dans des contextes de production poétique, notamment le banquet et la victoire (voir ill. ci-dessus), a de toute évidence favorisé l’exploitation métapoétique. Ainsi, dans le corpus pindarique, l’épinicie qui célèbre le vainqueur est, en un sens, l’équivalent verbal d’une couronne. L’image est récurrente : « Il me faut couronner (stéphanôsai) cet homme sur le mode équestre, sur le ton éolien » (Olympiques I, 100-101), par exemple. C’est aussi une assimilation entre le chant et la couronne qu’évoquent, dans Isthmiques III/ IV, 45, les « feuilles des chants (phyll’ aoidân) » que la renommée accorda aux ancêtres du vainqueur.

  • 15 Voici comment s’exprime une veuve dans les Thesmophories d’Aristophane : « Mon mari est mort à Chyp (...)
  • 16 Dans une autre perspective, la tradition faisait remonter au poète Simonide l’opposition entre un H (...)

10Cela n’empêche pas Pindare de récuser le tressage de couronne comme modèle pertinent pour représenter son art, sans doute parce que cette activité, essentiellement féminine et médiocrement rémunératrice15, n’est pas digne de représenter le métier prestigieux qu’il prétend exercer : « Tresser des couronnes est une tâche facile : rejette-la ! La Muse, elle, assemble l’or avec l’ivoire blanc et la fleur de lis qu’elle a soustraite à la rosée marine » (Néméennes, VII, 77-79). L’« artisan de la parole » préfère donc au tressage de couronnes le modèle plus valorisant de la statuaire chryséléphantine, dans une image où la fleur n’apparaît que dans une périphrase métaphorique désignant un matériau décoratif précieux, le corail16.

11Le poète archaïque et classique peut donc se représenter en jardinier, moissonneur ou butineur, et évoquer ses poèmes comme les produits végétaux d’une cueillette ou d’une récolte. C’est en ce sens et en ce sens seulement que cette poésie de la performance orale peut être dite « anthologique ». Car si le poète emploie ces images, ce n’est jamais que pour parler de sa propre production et de la réception de son œuvre. L’anthologie n’est pas encore une pratique de l’extrait choisi, de la compilation ou du recueil, ni une image associée à la lecture, au livre, en tout cas pas avant la fin de l’époque classique, où un discours faussement attribué à Isocrate, À Démonicos, se termine par une invitation à « apprendre les plus beaux vers des poètes et ce que d’autres savants personnages ont pu dire d’utile », à l’image de « l’abeille » que l’on voit « se poser sur tous les bourgeons, et en prendre le meilleur ». On voit là se dessiner un motif abondamment exploité dans la culture pédagogique de l’époque impériale, avec cet éclectisme sélectif qui caractérisera de plus en plus nettement la culture lettrée issue de l’époque hellénistique.

12Mais avant d’en venir à cet aspect de l’imaginaire anthologique, il faut s’arrêter sur l’œuvre qui a marqué l’histoire de l’anthologie poétique au sens moderne du terme, à savoir un recueil organisé de poèmes sélectionnés chez plusieurs auteurs : la Couronne de Méléagre de Gadara.

L’invention de l’anthologie poétique à l’époque hellénistique : Méléagre et sa postérité

Fleurs des chants : le proème de la Couronne de Méléagre

  • 17 Sur les précédents qui ont inspiré Méléagre, voir Kathryn J. Gutzwiller, Poetic Garlands. Hellenist (...)

13Ouvrage monumental du début du 1er siècle av. J.-C., la Couronne réunissait des centaines d’épigrammes de plus de quarante-huit poètes et poétesses, à savoir les auteurs cités dans le poème liminaire (ou proème), incluant Méléagre lui-même, auxquels s’ajoutent « maintes jeunes pousses récemment écrites (néographa) d’autres auteurs » (v. 55 ; voir la traduction de ce poème p. 60). Signalons d’emblée l’importance de l’adjectif neographa, qui marque bien le lien entre épigramme et écriture : l’imaginaire anthologique a désormais intégré la culture de l’écrit, du livre. Méléagre n’est pas le premier à composer un recueil poétique17, mais l’ambition de son projet esthétique apparaît dans le proème de l’œuvre, qui déploie l’image suggérée par le titre de l’ouvrage : faisant de ce dernier un « chant mêlant fruits et fleurs (pankarpon aoidan) », une « couronne de créateurs d’hymnes (hymnothétân stéphanon) » (v. 1 et 2) tressée par Méléagre, il présente la conception même du livre comme un geste littéralement anthologique.

Guirlande de feuilles, fruits et fleurs sur un sarcophage romain, vers 125-130

Guirlande de feuilles, fruits et fleurs sur un sarcophage romain, vers 125-130

Coll. Musée du Louvre. Cliché Laetitia Démarais

  • 18 Sur les subtilités de l’énonciation poétique dans le proème de Méléagre, voir Christophe Cusset, «  (...)

14Ce geste, comme le montrent les verbes utilisés dans les cinquante-huit vers du proème, suppose un effort (verbe exeponèsen au v. 4), qui porte moins sur le prélèvement des végétaux (seuls trois verbes suggèrent l’action de couper une tige ou une branche) que sur leur accumulation et leur assemblage. La démarche anthologique du recueil est poétique au sens étymologique du terme : il s’agit de fabriquer un objet. Mais elle l’est aussi au sens où la réunion en un livre de ces poèmes ne vise pas simplement la conservation et la diffusion (cette dimension mémorielle est suggérée par l’adjectif mnamosynon au v. 4) : elle relève également d’un projet esthétique. La symbolique religieuse de la couronne (la Muse apporte la couronne comme une offrande, et cette couronne s’adresse, au-delà du destinataire nommé par Méléagre, Dioclès, aux « initiés » à la poésie)18 va de pair avec l’ambition esthétique du recueil en tant que composition conçue par l’auteur, dont le nom est proclamé dès le deuxième vers.

  • 19 Voir Robert Turcan, « Les guirlandes dans l’Antiquité classique », in Jahrbuch für Antike und Chris (...)
  • 20 Histoire naturelle, XXI, 3

15Voilà donc que le tressage de couronnes, si explicitement rejeté par Pindare, est spectaculairement promu par un poète pour représenter son activité de compilateur-éditeur. Il est impossible de ne pas faire le lien avec la multiplication des ornements de guirlandes de fleurs et de feuillage dans l’art hellénistique19, goût qui se prolonge bien sûr dans l’art romain (voir ill. ci-dessus). Il est tentant aussi de rappeler la dignité artistique donnée au tressage de couronnes par le peintre Pausias à la fin de l’époque classique, avec l’anecdote célèbre, rapportée par Pline, de son amour pour la tresseuse de couronnes Glycéra : « comme il imitait ses ouvrages par la peinture, elle y variait les nuances pour le défier, et c’était un combat de l’art et de la nature. De tels tableaux, réalisés par ce grand artiste, subsistent encore maintenant, et en premier lieu celui qu’on appelle la Stéphanèplokos [Tresseuse de couronnes], sur lequel il a peint Glycéra elle-même »20.

  • 21 Une partie de ces végétaux, comme la rose, la violette, le lis, le serpolet, sont depuis longtemps (...)
  • 22 Cf. R. Turcan, op. cit. La définition de la pancarpia corona provient du lexique de Festus (p. 246 (...)
  • 23 Sur ce point, voir Alberta Lai, « στεφανωτικὰ ἄνθη in Meleagro e Nicandre », in LEXIS. Poetica, ret (...)

16Représenter le livre anthologique comme une couronne, c’est affirmer son unité tout en valorisant l’esthétique de la variété. Si les fleurs dominent dans la couronne imaginée par Méléagre, il y a aussi des rameaux, des fruits, des herbes aromatiques21. L’adjectif pankarpon qui qualifie le chant au premier vers, littéralement « de toutes sortes de fruits », utilisé dans la poésie classique pour évoquer une offrande végétale variée, nous oriente sans doute déjà ici vers ces éléments décoratifs prisés que les Romains nommeront encarpa, couronnes ou guirlandes de fleurs et de fruits variés, et pancarpia corona, couronne constituée de toute sorte de fleurs (voir ill. ci-dessus)22. Mais s’il s’inspire d’une réalité décorative, l’objet évoqué par Méléagre n’a évidemment rien de réaliste du fait de la quantité de végétaux accumulés et des périodes de floraison différentes des variétés sélectionnées. D’ailleurs, la dimension esthétique de l’image florale se double d’un jeu intellectuel sollicitant la capacité du lecteur à saisir la motivation, plus ou moins limpide, de l’association des différents végétaux aux auteurs. Il nous est encore possible de comprendre une partie de ce jeu d’associations : les roses pour Sappho (voir supra), l’acanthe et ses piquants pour Archiloque, poète iambique (poésie de blâme), le palmier « qui s’élève jusqu’au ciel » pour Aratos, auteur des Phénomènes (poème sur les constellations), le cyprus « phénicien » pour Antipater, originaire de Sidon23…

  • 24 Sur la structure probablement thématique du recueil de Méléagre, voir Gutzwiller, op. cit., p. 276 (...)

17À la variété des auteurs qu’illustre la multiplication des végétaux de la couronne, il faut ajouter la variété des types d’épigrammes contenues dans l’anthologie24. Or l’usage de couronnes et de guirlandes dans une multitude de contextes sociaux et rituels fait que l’objet peut être symboliquement associé à tous ces types d’épigrammes : érotiques et symposiaques, dédicatoires, funéraires (l’offrande au tombeau d’une couronne est une scène souvent représentée dans l’iconographie grecque) et épidictiques.

18L’image de la couronne est reprise dans un court poème conclusif (du recueil ou de l’une de ses sections), où est répété le nom de Méléagre, « qui a tressé une couronne poétique (mousopolon stéphanon) constituée d’un mélange de fleurs ». Dans ce poème final, la parole est donnée à la coronis, ce symbole éditorial marquant la fin d’une œuvre ou d’une section sur le papyrus. Les courbes de la coronis (voir ill. ci-dessous) sont associées par le poète à l’enroulement d’un serpent, mais il va de soi qu’on ne peut s’empêcher de les rapprocher aussi bien de l’entrelacement végétal de la couronne que du rouleau qui, matériellement, constitue le livre. L’anthologie est bien indissociable de la culture du livre.

La mise en recueil de poèmes : postérité du geste anthologique

19À partir de la Couronne de Méléagre, l’image anthologique est définitivement associée au recueil poétique. Il suffit pour s’en convaincre de lire les préambules d’anthologies poétiques qui accompagnent, au livre IV de l’Anthologie grecque, celui de Méléagre. Environ un siècle et demi après ce dernier, probablement sous Néron, Philippe ouvre ainsi son recueil de poèmes par un proème de quatorze vers qui se réfère explicitement à Méléagre : « Ayant cueilli pour toi les fleurs de l’Hélicon, et coupé les premiers bourgeons de la Piérie illustre pour ses arbres, ayant moissonné l’épi du livre (sélidos) nouveau, j’ai tressé à mon tour une couronne qui se veut semblable à celle de Méléagre ». On notera de nouveau l’évocation du support écrit (désigné ici par le terme sélis, « ligne », et par extension « page » ou « livre »).

Deux coronis de forme asymétrique sur un papyrus

Deux coronis de forme asymétrique sur un papyrus

P. Strasbourg 2343, Euripide, Alexandros, 1er siècle av. J.-C.

Coll. Bnu. Cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkranz. Réf. : Trismegistos : TM 115700 / LDAB 7117 (https://www.trismegistos.org/​tm/​detail.php?tm=115700)

20Quant à Agathias, au 6e siècle, il a de toute évidence voulu varier les images de ses préambules. Cela n’empêche pas l’un d’eux (Ant. gr. IV, 4) de reprendre sur quelques vers le topos anthologique : « Pour toi j’ai exercé le métier des moissonneurs, et assemblé, réunie en un seul livre (biblôi), la marchandise d’une abeille (mélissès) accueillante ; j’ai rassemblé dans toute son ampleur la fleur (anthos) dispersée de l’élégie et arrangé pour toi une couronne… » (v. 57-61). Outre la moisson, la cueillette et la couronne, échos aux préambules de Méléagre et de Philippe, on notera la présence de l’abeille. Ici toutefois, la mobilité et la récolte de l’abeille ne concernent plus, comme chez les poètes anciens, la quête, par le poète, de la matière de ses chants, mais l’activité de l’auteur du recueil, dont la collecte est celle d’un lecteur.

21L’assimilation entre l’abeille et le poète n’a cependant pas disparu à partir de l’époque hellénistique ; on la trouve par exemple encore chez Horace (Odes, IV, 2, v. 27-32). Mais chez Lucrèce déjà, le butinage de l’abeille dans la prairie représente un parcours de lecture dans les ouvrages d’Épicure : « c’est dans tes livres, ô maître glorieux, que semblable aux abeilles qui dans les prés fleuris vont partout butinant, nous allons nous aussi nous repaissant de ces paroles d’or » (De natura rerum, III, v. 10-13). De fait, dès la fin de l’époque hellénistique, le butinage de l’abeille est volontiers associé à l’acte de lecture, et c’est encore plus net à l’époque impériale.

Lectures « anthologiques » : du bon usage de l’éclectisme à l’époque impériale

Titres fleuris : le savoir anthologique

  • 25 Le jardin ou la prairie, qui ont depuis longtemps un lien privilégié avec le poète aussi bien qu’av (...)

22En effet, dans la culture lettrée qui s’élabore à l’époque hellénistique, le phénomène de la mise en recueil à des fins diverses (conservation, diffusion, enseignement…) ne se limite pas à la poésie, et l’esthétique de l’extrait et de la compilation caractérise des ouvrages fondés sur la variété des connaissances puisées dans le patrimoine écrit, qui traduisent le développement d’un savoir encyclopédique. Pour ces ouvrages, les Grecs avaient lancé la mode des titres imagés, dont les Romains finiront par s’inspirer, malgré le regard amusé que porte Pline sur ce phénomène dans la préface de son Histoire naturelle. Près de la moitié des titres grecs cités avec ironie par Pline relèvent de l’imaginaire anthologique : Rayon de miel (Kêrion, terme dérivé de Kêros, « cire », cet autre produit de la récolte de l’abeille), Violettes, Corne d’abondance, Prairie (Leimôn)25. On connaît l’existence d’autres titres qui vont dans ce sens : Verger, Anthèra, Pankarpon (on retrouve l’adjectif employé par Méléagre pour qualifier sa couronne). Pensons aussi aux Silves, dans lesquelles Stace rassemble des poèmes plus modestes que sa grande épopée, aux Florides qui réunissent des extraits d’Apulée… D’autres images alimentent bien sûr les titres de ce genre d’ouvrages, mais il est frappant de retrouver avec une telle constance l’imaginaire végétal.

Faire son miel : lire et écrire comme une abeille

23Dans ce contexte, l’image du butinage pour évoquer la lecture connaît une grande fortune. Dans la lettre 84 des Lettres à Lucilius de Sénèque, l’activité de l’abeille sert à illustrer le rôle de la lecture dans l’élaboration de ses propres écrits : « Imitons, comme on dit, les abeilles qui volettent de-ci de-là, butinant les fleurs propres à faire le miel, puis disposent, arrangent en rayons tout leur butin ». Le geste anthologique est suivi d’une opération d’organisation, comme dans la production d’une anthologie ou d’un recueil, mais il s’agit ici, en fin de compte, de penser le statut de l’emprunt. Sénèque ayant rappelé l’hypothèse que le miel ne soit pas une substance simplement recueillie, comme le « soutiennent certains », mais le résultat d’une élaboration par l’abeille, il peut prolonger l’image pour passer du classement et de la conservation à la transformation du produit de la récolte : « Imitons, disais-je, les abeilles : ce que nous avons récolté de nos diverses lectures, classons-le […] Puis, déployant […] toute la force inventive de notre esprit, confondons en une seule saveur ces sucs variés, de façon que, même si la source de tel emprunt apparaît nettement, il apparaisse tout aussi nettement que l’emprunt n’est pas une reproduction du modèle ».

Le végétal et la célébration du vainqueur

Le végétal et la célébration du vainqueur

Un hellanodice remet à l’athlète la palme, les rameaux d’olivier destinés à le couronner et la bandelette. Coupe signée du peintre Épictétos, vers 520-510 av. J.-C.

Coll. Musée du Louvre. Cliché Laetitia Démarais

24L’époque impériale associe aussi la lecture au butinage en tant que celui-ci suppose un rapport non pas esthétique, mais utilitaire à la fleur. Le butinage sert alors de paradigme à la lecture et à l’écoute des textes et des discours pour mettre en garde contre la séduction du style, qui s’exercerait au détriment de l’utilité morale. C’est le cas dans deux passages de Plutarque qui citent le poète Simonide : le moraliste s’empare d’une image, l’abeille parcourant les fleurs « en ayant en tête le miel blond », que le poète de l’époque archaïque utilisait probablement, comme Pindare, dans une perspective métapoétique, et l’applique au domaine de la réception des textes et des discours. Dans Des progrès de la vertu, Plutarque incite son destinataire, lorsqu’il se plonge « dans les poèmes et les livres d’histoire », à y repérer ce qui peut avoir une utilité morale. « En effet, l’abeille, comme dit Simonide, n’a de relation avec les fleurs qu’en ayant en tête le miel blond, alors que les hommes n’aiment en elles […] que leur couleur et leur odeur » (79 C-D). La même citation est convoquée dans Comment écouter (8), où les jeunes gens sont invités à savoir extraire des discours ce qui est réellement bénéfique ; cette capacité est là aussi rendue par l’image du butinage, cette fois opposé au tressage de couronne : « Aussi faut-il faire abstraction de la superfluité et du vide du style pour rechercher le fruit seul, et imiter non les femmes qui tressent des couronnes, mais les abeilles. Les premières, en effet, se soucient de trouver des branches de feuillage fleuries et odorantes pour les unir et les tresser, ouvrage agréable, mais éphémère et stérile ; les secondes, qui volent souvent au-dessus des prairies à violettes, roses et jacinthes sans s’y arrêter, descendent sur le thym le plus rude et le plus âcre et s’y posent, ayant en tête le miel blond, et quand elles y ont pris ce qui leur est utile, elles s’envolent pour la tâche qui leur est propre ».

Le butinage contre le tressage de couronne ?

  • 26 Histoire naturelle, XXI, 9
  • 27 Sur les images végétales mobilisées pour parler de stylistique et d’esthétique, voir les pistes sug (...)

25Ce passage de Plutarque a pu donner l’impression qu’à l’époque impériale, le butinage et le tressage de couronnes ne coexistent harmonieusement que dans le domaine de l’anthologie poétique, et que lorsqu’il s’agit du savoir et de l’instruction, l’imaginaire anthologique pertinent est celui du butinage. Il est vrai que Pline, par exemple, au début du passage de son Histoire naturelle consacré aux fleurs qui servent aux couronnes, précise : « pour notre part, bien entendu, nous n’allons pas non plus tresser ici des couronnes – ce serait en effet frivole –, mais nous allons rapporter sur les fleurs ce qui nous paraîtra digne de l’être »26. Il faut lier cette distance prise avec l’image de la couronne florale aussi bien au luxe que connote, à l’époque impériale, l’usage excessif des fleurs qu’à l’utilisation de la terminologie végétale dans la théorie rhétorique et stylistique. Si celle-ci peut évoquer l’univers floral sans connotation négative, la fleur y désigne parfois l’excès de figures, comme lorsque Quintilien désigne comme flosculi (Institution oratoire, II, 5) les excès ornementaux du style moderne27.

  • 28 Voir A. Motte, op. cit., p. 290-291.
  • 29 Idée suggérée dans John Barns, « A New Gnomologium : With Some Remarks on Gnomic Anthologies », in (...)

26Cependant, Thémistios, intellectuel païen du 4e siècle, dit avoir « recueilli des fleurs pures des prairies (leimonôn) de Platon et d’Aristote » pour offrir à ses auditeurs une « couronne » (Or. 4, 54b). Et dans la Prairie (Leimôn) du chrétien Jean Moschos (6e siècle), recueil d’anecdotes édifiantes forgé sur le modèle de mainte compilation du même genre dans la tradition païenne, la démarche du recueil est aussi assimilée au prélèvement de fleurs pour tresser une couronne28. Le spectacle des vertus que propose l’œuvre est associé au plaisir : spirituel et moral, ce plaisir ne s’en exprime pas moins par l’image du parfum et de la beauté chatoyante du pré en fleurs. L’idée que l’image de la couronne tendrait à être réservée aux recueils où prime la visée esthétique, tandis que l’abeille est plus appropriée aux anthologies à visée didactique et morale29, est donc à nuancer. Il est clair que la condamnation de l’usage excessif des couronnes chez les moralistes païens, et de leur usage tout court chez certains auteurs chrétiens, plaide plutôt pour l’abeille, mais on ne se débarrasse pas si facilement d’un topos !

Butiner dans les classiques : le lecteur chrétien et la tradition païenne

  • 30 Ce topos est notamment repris chez Clément d’Alexandrie, Stromates, II, I, 3. Voilà d’ailleurs un o (...)
  • 31 Aussi est-il excessif de voir dans cette pratique et la sélection qu’elle suppose l’une des formes (...)

27Il y a cependant une lecture pour laquelle l’abeille semble avoir été particulièrement pertinente : celle des textes de la tradition païenne par le lecteur chrétien. Dès lors que cette tradition continue à alimenter l’éducation, dans une perspective désormais propédeutique, la lecture doit se faire encore plus sélective, voire précautionneuse. C’est dans cette perspective que Basile de Césarée, dans son discours Aux jeunes gens, évoque l’abeille, avec la même logique d’opposition entre esthétique et utilité que chez Plutarque : « de même que le commun des êtres ne profite des fleurs que dans les limites du parfum et de la couleur et que c’est aux abeilles qu’il est réservé d’en cueillir le miel, de même ici, il est possible à ceux qui ne cherchent pas seulement ce qu’il y a d’agréable et de charmant dans de tels livres de tirer d’eux un certain profit pour l’âme. Ainsi donc, c’est à l’image des abeilles que nous devons prendre notre part des livres. Celles-ci, en effet, ne vont pas de la même manière sur toutes les fleurs et elles n’entreprennent pas non plus d’emporter tout entières celles sur lesquelles elles se sont posées… » (IV, 8-10). L’image anthologique est, dans ce passage, prolongée par une comparaison devenue elle aussi un lieu commun30, celle de la rose à cueillir en évitant les épines. Grands praticiens de l’anthologie et du florilège, les auteurs chrétiens ont en somme abondamment joué sur les images fournies par l’imaginaire anthologique de l’époque impériale31.

L’abeille-recueil de l’époque byzantine

28Terminons par l’étonnant déplacement qui, à l’époque byzantine, verra l’abeille désigner, par métonymie, non plus seulement le lecteur-compilateur, mais le livre lui-même, qu’il s’agisse d’un recueil poétique, comme dans la préface d’Agathias citée plus haut, où est évoqué le contenu de « la septième abeille » (v. 85), c’est-à-dire le septième livre ou la septième section de l’ouvrage, ou du recueil de sentences morales publié par Antoine Mélisse (11e siècle), sans doute surnommé ainsi parce que Mélissa, l’abeille, était le titre de sa gnomologie.

Conclusion

  • 32 Jack Goody, op. cit., qui rappelle qu’une telle culture n’est pas universelle.

29L’imaginaire de la récolte végétale a donc accompagné, depuis l’univers de la performance poétique orale jusqu’au développement d’une culture lettrée et la constitution d’une tradition encyclopédique, l’histoire de la production poétique et textuelle de l’Antiquité. Et si cet imaginaire anthologique sert parfois à penser la lecture en moraliste, il ne perdra jamais totalement son lien avec le plaisir : le savoir, comme la poésie, a une saveur que fleurs et miel sont aptes à célébrer. C’est un aspect de la « culture des fleurs » en Occident qui s’ajoute à ceux qu’a si joliment explorés l’anthropologue Jack Goody32.

Poème liminaire de la Couronne de Méléagre (Anthologie palatine, IV, 1)

Muse bien-aimée, à qui apportes-tu ce chant mêlant fruits et fleurs (pankarpon aoidan) ? ou bien encore, qui est celui qui a fabriqué cette couronne de créateurs d’hymnes (hymnothétân stéphanon) ? Méléagre l’a réalisée, et c’est pour l’illustre Dioclès qu’il a façonné cette gracieuse œuvre de mémoire (mnamosynon kharin).

Il y a tressé maints lis d’Anyté, maints lis blancs de Moirô, et de Sappho peu de choses, mais des roses ; le narcisse, fécond en hymnes pénétrants, de Mélanippide, et un jeune sarment de la vigne de Simonide. Il y a entrelacé, pêle-même, l’odorant iris, joliment fleuri, de Nossis, dont Éros amollit les tablettes de cire, mêlé à la marjolaine du suave Rhianos, et au doux safran, à la teinte virginale, d’Érinna ; d’Alcée, l’hyacinthe, dotée de parole selon les compositeurs d’hymnes, et de Samios, un rameau de laurier au feuillage noir. Il y a mis, de Léonidas, des grappes florissantes de lierre ; de Mnasalcas, la chevelure du pin aux aiguilles piquantes ; il a coupé une jeune branche du platane tordu de Pamphilos, tressée avec celles du noyer de Pancratès ; de Tymnès, du peuplier blanc au beau feuillage ; la menthe vert tendre de Nicias, et d’Euphémos, l’euphorbe marine qui pousse dans le sable. Puis il y a mis la violette noire de Damagétos, le doux myrte de Callimaque, toujours plein de miel âcre, le lychnis d’Euphorion et le cinname, cher aux Muses, de celui qui tient son nom des Dioscures [Dioscoride]. Et à cette tresse il a ajouté la grappe bacchique d’Hégésippos ; de Persès, le jonc parfumé qu’il a moissonné ; il y a joint aussi une douce pomme venant des branches de Diotimos, les premières fleurs du grenadier de Ménécratès, des branches du myrte de Nicainétos ; et de Phaennos, le térébinthe, ainsi que le haut poirier sauvage de Simias. Il y a mis aussi l’ache de l’irréprochable prairie de Parthénis, en arrachant quelques fleurs, et – restes aux fruits abondants provenant des Muses distillant le miel – de blonds épis issus du chaume de Bacchylide. Il y a mis Anacréon : ce chant qui a la douceur du nectar, ainsi qu’une petite fleur sauvage pour ses vers élégiaques. Il y a a mis aussi la fleur d’acanthe d’Archiloque, issue de la broussaille du pâturage, petites gouttes provenant d’un océan ; et avec cela, de jeunes pousses de l’olivier d’Alexandre et la fève pourprée de Polycleitos. Puis il y a déposé l’amaracus, fleur des chanteurs, de Polystratos, et le jeune cyprus phénicien d’Antipater ; il a ajouté aussi le nard syrien, coiffé d’épis : le créateur d’hymnes qu’on désigne en poésie sous le nom de « présent d’Hermès » [Hermodore]. Il y a mis Posidippe et Hédylos, fleurs des champs, et, du Sicilien, les fleurs que font croître les vents [les anémones], ainsi que, bien sûr, le rameau toujours doré du divin Platon, que la vertu fait partout resplendir. Il a jeté au même endroit Aratos, savant connaisseur des astres, après avoir coupé les premières tiges du palmier qui s’élève jusqu’au ciel, et le lotus chevelu de Chérémon, l’ayant mêlé au phlox de Phaidimos ; d’Antagoras, le souple œil-de-bœuf ; le serpolet nouvellement poussé, ami du vin pur, de Théodoridas, les fleurs du bleuet de Phanias, et maintes jeunes pousses nouvellement écrites (néographa) d’autres auteurs ; il leur a joint en outre quelques précoces giroflées de sa propre Muse.

C’est à mes amis que j’apporte cette gracieuse offrande, mais elle est à partager avec les initiés (mystais), la couronne des Muses, avec son doux langage.a

a. Traduction L. Démarais, d’après le texte établi par P. Waltz dans Anthologie grecque, tome 1 : Anthologie palatine, livres I-IV, Belles lettres, CUF, 1929

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Notes

1 Voir la liste des titres de recueils et « mélanges », qui fleurissent à partir de l’époque hellénistique, donnée par Sébastien Morlet, « “Extraire” dans la littérature antique », in S. Morlet (dir.), Lire en extraits. Lecture et production des textes de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2015, p. 29-52. L’univers végétal est très présent, mais il n’a pas l’exclusivité.

2 C’est par exemple au 2e siècle que le recueil d’épigrammes de Diogénianos est intitulé Anthologion. Voir Alan Cameron, The Greek Anthology, from Meleager to Planude, Oxford, Clarendon press, 1993, chap. IV.

3 Pour les principales occurrences de ce motif, voir René Nünlist, Poetologische Bildersprache in der frühgriechischen Dichtung, Stuttgart-Leipzig, Teubner, 1998, chap. 9 (« Blumen, Blüten und Kränze »), p. 206-223.

4 Nikolina Kei, « La fleur, signe de grâce dans la céramique attique », in Images Re-vues, 4/2007, document 8, mis en ligne le 1er janvier 2007. URL : http://journals.openedition.org/imagesrevues/142

5 Sur le thème poétique du jardin divin, voir André Motte, Prairies et jardins de la Grèce antique. De la religion à la philosophie, Bruxelles, Palais des académies, 1973 et Claude Calame, L’Éros dans la Grèce antique, Paris, Belin, 1996, chap. VIII et IX.

6 Sur la postérité de l’image du poète-abeille, à la Renaissance et au-delà, voir Teresa Chevrolet, « Du “poète-abeille”. Tours et détours d’une métaphore entre Antiquité et modernité », in X. Bonnier et A. Ferry, Le Retour du comparant. La métaphore à l’épreuve du temps littéraire, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 181-205.

7 Voir R. Nünlist, op. cit., chap. 18 (« Honig »), p. 300-306.

8 Nünlist rappelle par exemple qu’on la trouve dans les poésies védique et hébraïque (Nünlist, op. cit., p. 300).

9 Comme le rappelle Jack Goody, La culture des fleurs, Paris, Seuil, 1994 (pour la trad. française), p. 34, qui souligne que le sucre « est au goût ce que le parfum est à l’odorat. L’un comme l’autre ont un lien intime avec les fleurs ».

10 Jesper Svenbro, La Parole et le marbre. Aux origines de la poétique grecque, Paris, Belles Lettres, 2020 (réédition), p. 164-183

11 Voir André Sauge, « Introduction à une analyse sémantique de la famille λέγειν / λόγος », in Syntaktik, 49/2015, mis en ligne le 15 décembre 2015. URL : http://journals.openedition.org/syntaktika/225, où ce passage, mobilisé pour la démonstration, est commenté de façon éclairante.

12 Marcel Detienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Maspéro, 1969

13 Cette lecture est confirmée par la présence du poète parmi les figures de savoir que Socrate dit, dans l’Apologie de Socrate de Platon, avoir mises à l’épreuve.

14 Alors qu’au livre VIII de la République, l’abeille, opposée à l’oisiveté du faux-bourdon, est bien du côté de l’effort. C’est qu’on parle là de société et de politique, et non de poétique.

15 Voici comment s’exprime une veuve dans les Thesmophories d’Aristophane : « Mon mari est mort à Chypre en me laissant cinq petits enfants, que je nourrissais à grand peine en tressant des couronnes (stéphanèplokousa) sur le marché aux myrtes » (v. 446-448).

16 Dans une autre perspective, la tradition faisait remonter au poète Simonide l’opposition entre un Homère tresseur de couronnes et un Hésiode jardinier, le premier du côté du plaisir éphémère, le second du côté des fruits à tirer de la poésie didactique.

17 Sur les précédents qui ont inspiré Méléagre, voir Kathryn J. Gutzwiller, Poetic Garlands. Hellenistic Epigrams in Context, Berkeley, University of California Press, 1998, chap. III et VI.

18 Sur les subtilités de l’énonciation poétique dans le proème de Méléagre, voir Christophe Cusset, « Introduire au recueil : l’apport des pièces liminaires », in LALIES, 38, 2018, p. 279-290.

19 Voir Robert Turcan, « Les guirlandes dans l’Antiquité classique », in Jahrbuch für Antike und Christentum, 14, 1971, p. 92-139.

20 Histoire naturelle, XXI, 3

21 Une partie de ces végétaux, comme la rose, la violette, le lis, le serpolet, sont depuis longtemps associés à la confection de couronnes, puisqu’ils sont répertoriés dans l’Histoire des plantes de Théophraste (livre VI), dans la catégorie des plantes à couronnes.

22 Cf. R. Turcan, op. cit. La définition de la pancarpia corona provient du lexique de Festus (p. 246 de l’édition de Wallace M. Lindsay, Teubner, 1997).

23 Sur ce point, voir Alberta Lai, « στεφανωτικὰ ἄνθη in Meleagro e Nicandre », in LEXIS. Poetica, retorica e communicazione nella tradizione classica, 12, 1994, p. 107-116.

24 Sur la structure probablement thématique du recueil de Méléagre, voir Gutzwiller, op. cit., p. 276 et suiv.

25 Le jardin ou la prairie, qui ont depuis longtemps un lien privilégié avec le poète aussi bien qu’avec le philosophe (cf. A. Motte, op. cit.), sont devenus l’image de l’œuvre de ces derniers, dans laquelle le lecteur est invité à prélever les fleurs.

26 Histoire naturelle, XXI, 9

27 Sur les images végétales mobilisées pour parler de stylistique et d’esthétique, voir les pistes suggérées par Évelyne Prioux dans « Columelle et le genus floridum : images programmatiques et parodie dans le livre X du De Re rustica », in Dictynna, 10/2013, mis en ligne le 18 décembre 2013, URL : https://journals.openedition.org/dictynna/959, ainsi que dans « Parler de jardins pour parler de créations littéraires », in Kathleen Coleman (dir.), Le Jardin dans l’Antiquité, 60e Entretiens sur l’Antiquité classique, Genève-Vandœuvres, Fondation Hardt, 2014, p. 87-143.

28 Voir A. Motte, op. cit., p. 290-291.

29 Idée suggérée dans John Barns, « A New Gnomologium : With Some Remarks on Gnomic Anthologies », in The Classical Quarterly, 44, 1950, p. 126-137.

30 Ce topos est notamment repris chez Clément d’Alexandrie, Stromates, II, I, 3. Voilà d’ailleurs un ouvrage qui, tout en ayant un titre évoquant l’image du tissu bariolé, dit s’inspirer du principe des livres portant des titres comme Prairie ou Rayon de miel (I, 1). Voir A. Motte, op. cit., p. 289-290.

31 Aussi est-il excessif de voir dans cette pratique et la sélection qu’elle suppose l’une des formes que prendrait la promotion d’une pensée de plus en plus contrôlée, comme le fait l’ouvrage polémique de Polymnia Anasthassiadi, Vers la pensée unique. La montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive, Paris, Les Belles lettres, 2010. Voir les objections de S. Morlet, op. cit.

32 Jack Goody, op. cit., qui rappelle qu’une telle culture n’est pas universelle.

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Table des illustrations

Titre Convives portant des couronnes végétales dans un symposion.
Légende Les couronnes sont mises en valeur par des rehauts blancs qui répondent à la tunique et à la carnation de la joueuse de flûte. Cratère en cloche à figures rouges, 4e siècle av. J.-C.
Crédits Coll. Musée du Louvre. Cliché Laetitia Démarais
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6985/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Titre Guirlande de feuilles, fruits et fleurs sur un sarcophage romain, vers 125-130
Crédits Coll. Musée du Louvre. Cliché Laetitia Démarais
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6985/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Titre Deux coronis de forme asymétrique sur un papyrus
Légende P. Strasbourg 2343, Euripide, Alexandros, 1er siècle av. J.-C.
Crédits Coll. Bnu. Cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkranz. Réf. : Trismegistos : TM 115700 / LDAB 7117 (https://www.trismegistos.org/​tm/​detail.php?tm=115700)
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6985/img-3.jpg
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Titre Le végétal et la célébration du vainqueur
Légende Un hellanodice remet à l’athlète la palme, les rameaux d’olivier destinés à le couronner et la bandelette. Coupe signée du peintre Épictétos, vers 520-510 av. J.-C.
Crédits Coll. Musée du Louvre. Cliché Laetitia Démarais
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/6985/img-4.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Laetitia Démarais, « Cueillir, récolter, butiner : l’imaginaire anthologique de l’Antiquité », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/6985 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v7x

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Auteur

Laetitia Démarais

Professeur en classes préparatoires, Lycée Fustel de Coulanges, Strasbourg

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Droits d’auteur

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