La métaphore végétale dans les constructions intellectuelles de Frédéric-Guillaume Bergmann, philologue comparatiste
Texte intégral
- 1 Nous renvoyons à notre thèse d’École nationale des chartes intitulée Frédéric-Guillaume Bergmann (1 (...)
- 2 F.-G. Bergmann, Poëmes islandais (Voluspa, Vafthrudnismal, Lokasenna), tirés de l’Edda de Saemund, (...)
- 3 Michel Espagne, « L’invention de la philologie. Les échos français du modèle allemand », in Histoir (...)
1Dans le contexte de gestation de la philologie comparée en tant que discipline moderne, l’œuvre oubliée de Frédéric-Guillaume Bergmann (1812-1887) illustre singulièrement une science en quête d’outillage méthodologique1. Tributaire indirect de l’humanisme rhénan, Bergmann s’est instruit sur les bancs du Gymnase protestant de Strasbourg où officiaient plusieurs linguistes pionniers. Il a fréquenté en Allemagne les séminaires des maîtres de l’« Alterthumswissenschaft », étude critique des textes anciens. C’est par l’entremise des orientalistes de la Société asiatique de Paris qu’il a accédé aux fonctions de professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Strasbourg, conservées jusqu’à la guerre franco-prussienne. Remarqué par Sylvestre de Sacy et Burnouf pour une édition critique de poèmes eddiques en 18392, il propose des hypothèses de linguistique comparée dès le glossaire de cette publication. Ne retrouvant cependant plus l’éclat de son premier succès sur la scène parisienne de la philologie3, le Strasbourgeois développe dans un isolement relatif une armature rhétorique originale. C’est ainsi qu’au sein de commentaires ethnographiques s’invitent les mots de la botanique.
- 4 Michel Renouard, « William Jones et la Société asiatique du Bengale », in Les médiateurs intercultu (...)
2Pour expliquer la profusion des philologues du premier 19e siècle sur le plan théorique, il faut rappeler les fins ambitieuses qu’ils prêtent à leur science, visant à dépasser la seule mise au jour des textes anciens. Stimulée par l’expansion coloniale depuis la première formalisation à Calcutta du paradigme « indo-européen »4, la science européenne se livre à d’intenses spéculations sur la question des origines et sur le « primitif ». Bergmann prend part à cet effort d’écriture d’une histoire universelle de l’humanité en exploitant l’étude comparée des étymons. Afin d’étayer le caractère scientifique de son propos, le philologue cherche un outil narratif propre à décrire les évolutions linguistiques dans le temps et dans l’espace, puis à tisser la trame de leurs filiations. Au gré d’un travail de définition de notions-clés telles que « nation », « peuple » ou « migration », Bergmann convoque l’imagerie des « racines » et des « souches », et des « branches » ou des « greffes » qui peuvent s’y attacher.
- 5 Carlo Ginzburg, « Family Resemblances and Family Trees : Two Cognitive Metaphors », in Critical Inq (...)
- 6 Simone Roggenbuck, « Die genealogische Idee in der vergleichenden Sprachwissenschaft des 19. Jahrhu (...)
- 7 Ernst Haeckel, Ueber die Entstehung und den Stammbaum des Menschengeschlechts : zwei Vorträge, Berl (...)
- 8 August Schleicher, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, Weimar, H (...)
3La métaphore de l’arbre, communément exploitée dans l’art chrétien sous les traits de l’arbre de Jessé, reprise par une noblesse désireuse d’affirmer le cadre de la féodalité5, commence à peine, au milieu du 19e siècle, à répondre au besoin des éditeurs critiques d’établir la tradition des textes, sous la forme du « stemma codicum »6. Nulle trace de cet usage n’est cependant à signaler dans l’œuvre de Bergmann. Sa source d’inspiration se trouve du côté des naturalistes dont il se sent proche, tel le Strasbourgeois Guillaume Schimper, conservateur du Musée d’histoire naturelle. Le philologue se réfère en particulier à l’adaptation allemande des travaux zoologiques de Lamarck par Ernst Hæckel7. Ces deux derniers emploient ouvertement le motif de l’arbre phylogénétique pour représenter les processus d’évolution des êtres vivants, schématisation transposée après 1860 dans le domaine linguistique par August Schleicher8.
Portrait de Frédéric-Guillaume Bergmann, professeur de germanistique (1872).
Photographie au format carte de visite, 8,5 x 5,5 cm, publiée dans l’Album der Professoren der Kaiser-Wilhelms-Universität Strassburg, 1872-1918, vol. 1, Strasbourg, Kaiser-Wilhelms-Universität, 1872-1896
Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkranz, https://numistral.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10109142z
4La métaphore végétale, qui postule une notion de progrès continu — donc comparatiste par essence —, adopte dans les représentations de Bergmann (purement textuelles) des nuances particulières. Sa version minimale, attestée dans ses écrits d’ethnographie les plus précoces, est celle d’un arbre domestiqué. S’y déploient autour d’un tronc bien identifié un faisceau de branches, dont les plus vigoureuses — centrales — sont promises à de nombreuses ramifications, tandis que les autres — plus éloignées — causent l’épuisement de la souche. Appliquée à l’histoire humaine, cette métaphore établit une hiérarchie raciale entre différentes composantes d’un genre humain néanmoins décrit comme une seule et même communauté. Les extrémités des branches représentent les « nations » contemporaines, telles qu’incarnées par les puissances souveraines du 19e siècle occidental. C’est autour de ce plan que Bergmann fait l’histoire des Peuples primitifs de la race de Iafète, définissant des limites franches entre catégories ethniques cousines ou affiliées. Du reste, il ne manque pas de signaler que cette image sommaire ne résiste pas au constat que les sources historiques n’attestent pas immédiatement d’un langage originel unique. Le philologue, qui entend justement dépasser ce fait par le comparatisme, préserve la métaphore botanique et la complexifie en discernant la partie apparente de l’arbre de sa partie enfouie, accessible seulement par le biais d’une science inductive :
- 9 F.-G. Bergmann, Les peuples primitifs de la race de Iafète : esquisse ethno-généalogique et histori (...)
Au-delà des commencements positifs […] il y aura l’origine de l’espèce humaine ou la racine de la souche de l’humanité. Mais, on le conçoit, de même que dans un arbre, les racines enfouies dans le sol sont cachées à la vue […], de même aussi les racines de l’arbre ethno-généalogique […] sont inconnues à l’histoire positive […] Semblable aux arbres d’une certaine famille dont le tronc est tellement raccourci que les branches, commençant tout près du sol, semblent sortir de la racine elle-même, les peuples primitifs eux aussi […] forment déjà différents rameaux dont la souche, se confondant à la racine, échappe, comme celle-ci, à nos regards […]9.
5Il est également remarquable qu’en opposition à une tradition indoeuropéaniste postulant des origines différenciées pour les « primitifs », Bergmann appuie l’idée d’une « souche » humaine unique. La métaphore végétale lui permet d’argumenter contre la thèse de l’inégalité entre des « races » supposées irréductiblement « autochtones ».
6Prolongeant encore cette perspective, Bergmann invoque dans Les Gètes un modèle botanique exotique mettant en tension le tracé vertical et linéaire de l’arbre phylogénétique, qu’il puise peut-être dans ses sources sanscrites :
- 10 F.-G. Bergmann, Les Gètes, ou la Filiation généalogique des Scythes aux Gètes et des Gètes aux Germ (...)
La propagation des races dans le temps et leurs établissements dans l’espace peuvent être comparés à la croissance du figuier de l’Inde dont la souche produit des branches horizontales, desquelles descendent à terre des jets radicants qui s’enracinent dans le sol et finissent par former une infinité de troncs semblables à la tige originaire10.
- 11 Voir en particulier F.-G. Bergmann, Origine et signification du nom de Franc, Strasbourg et Colmar, (...)
- 12 F.-G. Bergmann, De l’influence exercée par les Slaves sur les Scandinaves dans l’Antiquité, Colmar, (...)
7En résultent des représentations par lesquelles les peuples se figurent eux-mêmes « autochtones » sur leur « sol », du fait d’une défaillance de leur mémoire historique. On décèle ici la trace discrète d’un discours critique que Bergmann tâche d’opposer à la montée de l’histoire « nationale » en France ou en Allemagne11. À mesure que ses essais d’ethnographie traitent de périodes plus contemporaines, Bergmann s’attache non seulement à définir l’identité des différents « rameaux », mais également à souligner leurs points de rencontres et d’hybridation. Dans De l’influence exercée par les Slaves sur les Scandinaves12, il déploie encore un attirail conceptuel novateur, mobilisant les phénomènes d’« acculturation » et de « transfert culturel ». La disposition botanique se brouille ; à l’arbre originel se substitue un taillis épais dans lequel la philologie peine de plus en plus à délimiter ses catégories. Sans remettre fondamentalement en cause son outil discursif et cognitif, Bergmann en ébrèche sciemment le « vernis » scientifique.
Figuier des Banians
Dessin fait d’après nature, sur les bords du Gange, par M. de Bérard, publié dans La Nature, n° 229, 20/10/1877
Coll. et cliché BnF, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t51150138k
8Après la guerre franco-prussienne et l’ouverture de la Kaiser-Wilhelms-Universität, le remplacement de Bergmann à la chaire de « germanistique » donne une bonne image d’un usage fondamentalement autre dont peut faire l’objet la métaphore végétale en linguistique.
- 13 Monique Mombert, « Wilhelm Scherer et les débuts de la germanistique à Strasbourg », actes de la jo (...)
9Dans ses lectures de sources médiévales scandinaves, Wilhelm Scherer, le nouveau titulaire de la chaire, préfère au souple figuier indien de Bergmann le hiératisme d’Yggdrasil, l’arbre-monde mythologique, dont les racines abriteraient la source d’une « sagesse immémoriale », à laquelle Scherer appelle ses étudiants à puiser directement pour y saisir l’essence de la germanité13. Les constructions intellectuelles de Bergmann, porteuses d’une conception universaliste et progressiste de l’histoire de l’humanité, elle-même fondée sur une « souche » partagée et construite par adaptations et échanges, sont déjà oubliées.
Notes
1 Nous renvoyons à notre thèse d’École nationale des chartes intitulée Frédéric-Guillaume Bergmann (1812-1887). Une pratique strasbourgeoise de la philologie comparée, dir. C. Bénévent et T. Mohnike, soutenue le 30 mai 2023.
2 F.-G. Bergmann, Poëmes islandais (Voluspa, Vafthrudnismal, Lokasenna), tirés de l’Edda de Saemund, Paris, Imprimerie royale, 1838
3 Michel Espagne, « L’invention de la philologie. Les échos français du modèle allemand », in Histoire Épistémologie Langage, vol. 19, n° 1, 1997, p. 121-134 ; voir aussi M. Espagne, Le paradigme de l’étranger : les chaires de littérature étrangère au XIXe siècle, Paris, Cerf, 1993.
4 Michel Renouard, « William Jones et la Société asiatique du Bengale », in Les médiateurs interculturels dans le monde anglophone, éd. Centre d’études des relations interculturelles, Paris, PUPS, 1994, p. 129-138
5 Carlo Ginzburg, « Family Resemblances and Family Trees : Two Cognitive Metaphors », in Critical Inquiry, vol. 30, n° 3, 2004, p. 537-556
6 Simone Roggenbuck, « Die genealogische Idee in der vergleichenden Sprachwissenschaft des 19. Jahrhunderts : Stufen, Stammbäume, Wellen », in S. Weigel, O. Parnes, U. Vedder et S. Willer (dir.), Generation : zur Genealogie des Konzepts, Konzepte von Genealogie, Munich, W. Fink, 2005, p. 289-314
7 Ernst Haeckel, Ueber die Entstehung und den Stammbaum des Menschengeschlechts : zwei Vorträge, Berlin, Lüderitz, 1868. Cité par F.-G. Bergmann dans Résumé d’études d’ontologie générale et de linguistique générale, ou Essais sur la nature et l’origine des êtres, la pluralité des langues primitives et la formation de la matière première des mots, 2e éd., Paris, Sandoz & G. Fischbacher, 1875, p. xi-xii.
8 August Schleicher, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, Weimar, H. Böhlau, 1861-1862
9 F.-G. Bergmann, Les peuples primitifs de la race de Iafète : esquisse ethno-généalogique et historique, Colmar, C. Decker, 1853, p. 6-11
10 F.-G. Bergmann, Les Gètes, ou la Filiation généalogique des Scythes aux Gètes et des Gètes aux Germains et aux Scandinaves, Strasbourg et Paris, Treuttel et Würtz, 1859, p. 10-11
11 Voir en particulier F.-G. Bergmann, Origine et signification du nom de Franc, Strasbourg et Colmar, C. Decker, 1866.
12 F.-G. Bergmann, De l’influence exercée par les Slaves sur les Scandinaves dans l’Antiquité, Colmar, C. Decker, 1867
13 Monique Mombert, « Wilhelm Scherer et les débuts de la germanistique à Strasbourg », actes de la journée d’étude du 14/12/2006, 2008 [en ligne : https://hal.science/hal-00134955]
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| Titre | Portrait de Frédéric-Guillaume Bergmann, professeur de germanistique (1872). |
| Légende | Photographie au format carte de visite, 8,5 x 5,5 cm, publiée dans l’Album der Professoren der Kaiser-Wilhelms-Universität Strassburg, 1872-1918, vol. 1, Strasbourg, Kaiser-Wilhelms-Universität, 1872-1896 |
| Crédits | Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkranz, https://numistral.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10109142z |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7005/img-1.jpeg |
| Fichier | image/jpeg, 244k |
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| Titre | Figuier des Banians |
| Légende | Dessin fait d’après nature, sur les bords du Gange, par M. de Bérard, publié dans La Nature, n° 229, 20/10/1877 |
| Crédits | Coll. et cliché BnF, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t51150138k |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7005/img-2.jpg |
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Pour citer cet article
Référence électronique
Hugo Forster, « La métaphore végétale dans les constructions intellectuelles de Frédéric-Guillaume Bergmann, philologue comparatiste », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/7005 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v7z
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