Une statue de Francis Drake à la Bnu
Texte intégral
- 1 Voir à ce sujet l’article d’Éric Quéméneur, p. 76.
1Sir Francis Drake fut un sacré loup de mer : corsaire anglais et amiral de la flotte élisabéthaine, il serait le deuxième capitaine, après Magellan, à avoir fait le tour du monde en vieux gréement, et de plus, compte aussi comme héros de la pomme de terre1. Né en Angleterre vers 1540 et mort au Panama en 1596, il se fit remarquer par des exploits nombreux et spectaculaires, pour le plus grand profit de la couronne britannique. Sa célébrité fut telle que la Bnu en possède un portrait dans ses fonds, le modèle en plâtre d’une statue plus imposante aujourd’hui disparue.
Statue de Francis Drake, modèle à taille réduite, en plâtre : H.54, L.21, P.19 cm
Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz
- 2 Voir sa notice dans NDBA, p. 1046 et Bénézit IV, 1976, p. 527
- 3 Le dossier d’archives sur ce legs porte la cote AL 51, 112
2La raison de cette présence, qui peut paraître inattendue, demande quelques explications. Son auteur est le sculpteur strasbourgeois André Friedrich2, originaire de Ribeauvillé (où il naquit en 1798). Après une formation européenne (Suisse, Allemagne, France et Italie), il s’installa à Strasbourg et produisit des œuvres en Alsace et dans le Grand-duché de Bade. À la fin de sa vie (il mourut en 1877), il légua un certain nombre d’œuvres à la KULB3, ancêtre de la Bnu. Parmi ces œuvres, on trouve plusieurs modèles réduits en plâtre de statues, dont certaines sont encore visibles dans l’espace public, alors que d’autres ont depuis été détruites ou ont disparu. Celle dont il est question ici était à l’honneur à Offenbourg, face à la mairie, mais n’est plus visible de nos jours.
La statue de Francis Drake, telle qu’elle se dressait à Offenbourg jusqu’en 1939
Coll. Museum im Ritterhaus, Offenburg
- 4 Voir Ursula Hass, « Sir Francis Drake : Weltumsegler, Entdecker und Kartoffelmann », in Offenburg u (...)
- 5 Voir Suzanne Roth, Les recettes alsaciennes de pommes de terre = S’Grumbeerebüech : S’Hàrdäpfelbüec (...)
3La présence de cette statue de Francis Drake au cœur de la petite capitale de l’Ortenau peut surprendre ; que fait donc là ce corsaire anglais du 16e siècle ? Il y a évidemment une explication4. Dans cette ville aussi, on célébrait la pomme de terre qui, depuis que Frédéric II de Prusse l’avait imposée à ses agriculteurs dans les années 1740-1760, avait permis d’éviter des famines. On chantait l’éloge du tubercule sur un texte du Badois Friedrich Sauter, mis en musique par Claudius Zumsteeg, ceci dès le début du 19e siècle. Le culte de la pomme de terre est donc bien attesté dans la région, elle qui, d’abord perçue comme un aliment exotique et sans grand intérêt, avait mis deux siècles à s’imposer dans les assiettes. Parmentier en France et le roi de Prusse en avaient fait la promotion, mais en Alsace, elle était cultivée et cuisinée depuis le 17e siècle5. La vallée du Rhin avait un peu d’avance sur ce sujet par rapport aux contrées avoisinantes.
- 6 Voir Elisabeth Erdmann : « Der Offenburger “ Kartoffelmann ”… », op. cit., p. 106
4Le sculpteur André Friedrich décida de rendre hommage lui aussi à la pomme de terre, et à celui qui l’aurait rapportée du Pérou en Europe. On sait aujourd’hui (et l’article déjà cité d’Éric Quéméneur le rappelle) que l’introduction de la pomme de terre sur notre continent ne peut être attribuée à une personne en particulier, mais il y eut manifestement pendant longtemps une légende diffuse qui l’attribuait au circumnavigateur Francis Drake. Friedrich, qui travaillait pour l’un et l’autre côté du Rhin, proposait d’offrir cette statue à qui voudrait bien l’accepter. La ville d’Offenbourg – en partie, semble-t-il, parce qu’elle manquait de grands hommes à valoriser6 –, accepta ce don, prenant à sa charge le socle imposant et l’érection elle-même du monument, et offrit en échange la citoyenneté d’honneur au sculpteur. Celui-ci en était très friand, et il reste de son appétence pour les citoyennetés d’honneur plusieurs témoignages dans le fonds de la Bnu : des coupes en vermeil, chartes sur soie ou parchemin et autres objets honorifiques, portant des mentions explicites. Ainsi, grâce à sa générosité et à son désir de reconnaissance, une grande statue de grès fut érigée sur un socle de 3,5 mètres de haut, et dévoilée au public le 17 juillet 1853. Elle fut vite surnommée le « Kartoffelmann » (l’homme pomme de terre). André Friedrich alla jusqu’à suggérer, afin d’appuyer son hommage symbolique au tubercule par une action plus philanthropique encore, qu’un congrès international sur les maladies des pommes de terre puisse se tenir à Offenbourg et alternativement dans d’autres villes européennes, mais sa proposition n’eut pas de suites.
- 7 Inventaire : 2014.1.394. Elle mesure 54 x 21 x 19 cm. Sa tête est détachée et son socle détérioré.
- 8 Elisabeth Erdmann, « Der Offenburger “ Kartoffelmann ”… », op. cit., détaille précisément tous ces (...)
5Son modèle en plâtre7, malheureusement assez détérioré, est toujours conservé à la Bnu, et c’est une bonne chose car la statue de grès a été détruite volontairement en 1939. L’Anglais était alors l’ennemi et on ne pouvait laisser un militaire ennemi se pavaner librement au sein du Troisième Reich, surtout sur l’Adolf-Hitler-Strasse ! Un groupe d’hommes la détruisit nuitamment entre le 8 et le 9 novembre 1939. Les questionnements politiques des responsables nazis relatifs à cet acte de destruction, mais déjà auparavant, ceux sur la question plus générale du devenir de la statue d’un corsaire anglais dans une ville du Reich, montrent à quel point la question était politiquement complexe : devait-on la détruire publiquement et solennellement, ou clandestinement et anonymement ? Fallait-il attendre une occasion favorable ou devait-on agir rapidement ? Comment réagirait l’opinion, la presse locale, Berlin, les autres capitales ?8 Ces questions ont agité le petit monde politique de l’Ortenau et de la mairie d’Offenbourg, avant qu’un groupuscule anonyme et une action nocturne ne mettent tout le monde d’accord, bien dans la tradition des actions nazies.
Main gauche de Francis Drake, celle qui tenait initialement un bouquet de pommes de terre
Fragment de la statue originale, conservé au Museum im Ritterhaus d’Offenbourg
Coll. Museum im Ritterhaus, Offenburg ; cliché Karl Schlessmann
- 9 Karl Otto Schimpf, l’ancien hôtelier du « Sonne » (une maison qui existe toujours aujourd’hui) a sa (...)
6Le socle désormais dépourvu de statue subsista quelques années, jusqu’à un bombardement en 1944 qui l’effaça complètement. Des cartes postales et des photographies témoignent cependant de l’énergique figure qui, paraît-il, attirait même des touristes anglais jusque dans l’Ortenau. Ce fut longtemps la seule statue de Drake au monde, jusqu’à ce que la reine Victoria en fasse ériger une autre en 1893 dans sa ville de naissance. Il semblerait même que le fait que ce héros n’avait pas de monument ait fait partie des motivations du sculpteur pour en faire ériger un. Les deux mains de la statue, dont l’une offrait un généreux bouquet du précieux tubercule, ont été sauvées en 1939 par le patron d’un restaurant de la place, et sont conservées aujourd’hui au Musée de la maison des chevaliers (Museum im Ritterhaus) d’Offenbourg (voir ill. ci-dessus)9. Mais le bouquet de pommes de terre n’est plus visible sur ces fragments.
Coupe en vermeil avec couvercle surmonté d’un modèle réduit de la statue de Francis Drake
Offerte par la ville d’Offenburg à André Friedrich en 1853. H.38, Ø11,5 cm
Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz
- 10 Inventaire : 2014.1.292 ; hauteur 38 cm, diamètre 11,5 cm. Elle a été restaurée en 2017 par Marie-A (...)
7La récompense que la ville accorda au sculpteur est elle aussi conservée à la Bnu : il s’agit d’une grande coupe de vermeil10, argentée à l’extérieur et dorée à l’intérieur, portant un couvercle sur lequel figure un modèle réduit de la statue de Drake, et sur laquelle est gravée l’inscription : « Herrn Andreas Friedrich Stadt Offenburg 1853 » (voir ill. ci-dessus et ci-dessous). Ce bel objet fait partie d’une série de coupes honorifiques que le sculpteur possédait. L’ornementation de cette pièce de prestige comporte des éléments végétaux. Ne reconnaît-on pas, autour de sa base, une guirlande de pommes de terre dans ces végétaux globuleux, pourvus de nombreux « yeux » disposés en farandole décorative ?
Notes
1 Voir à ce sujet l’article d’Éric Quéméneur, p. 76.
2 Voir sa notice dans NDBA, p. 1046 et Bénézit IV, 1976, p. 527
3 Le dossier d’archives sur ce legs porte la cote AL 51, 112
4 Voir Ursula Hass, « Sir Francis Drake : Weltumsegler, Entdecker und Kartoffelmann », in Offenburg und die Ortenau : Geschichte in Geschichten, [Offenburg], Huber, 2019, p. 43-45. Et tout récemment, l’article d’Elisabeth Erdmann : « Der Offenburger “ Kartoffelmann ” : von der Aufstellung bis zur Zerstörung eines Denkmals », in Positionen, Projekte, Perspektiven : zwischen Geschichtsdidaktik und fränkischer Kulturgeschichte / hrsg. von Nadja Bennewitz (et al.), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2023, p. 99-112.
5 Voir Suzanne Roth, Les recettes alsaciennes de pommes de terre = S’Grumbeerebüech : S’Hàrdäpfelbüech, [s. l.], Éditions du Rhin, 2005, en particulier « La pomme de terre en Alsace », p. 11 et suiv. ; ou encore Jean-Louis Schlienger et André Braun, Le mangeur alsacien : une histoire de l’alimentation en Alsace, Strasbourg, La Nuée bleue, 2000, p. 71 et suiv.
6 Voir Elisabeth Erdmann : « Der Offenburger “ Kartoffelmann ”… », op. cit., p. 106
7 Inventaire : 2014.1.394. Elle mesure 54 x 21 x 19 cm. Sa tête est détachée et son socle détérioré.
8 Elisabeth Erdmann, « Der Offenburger “ Kartoffelmann ”… », op. cit., détaille précisément tous ces atermoiements.
9 Karl Otto Schimpf, l’ancien hôtelier du « Sonne » (une maison qui existe toujours aujourd’hui) a sauvé les deux mains de la statue après sa destruction par les nazis, et les a plus tard données au musée.
10 Inventaire : 2014.1.292 ; hauteur 38 cm, diamètre 11,5 cm. Elle a été restaurée en 2017 par Marie-Anne Loepper Attia.
Haut de pageTable des illustrations
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| Titre | Statue de Francis Drake, modèle à taille réduite, en plâtre : H.54, L.21, P.19 cm |
| Crédits | Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7035/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,2M |
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| Titre | La statue de Francis Drake, telle qu’elle se dressait à Offenbourg jusqu’en 1939 |
| Crédits | Coll. Museum im Ritterhaus, Offenburg |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7035/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,2M |
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| Titre | Détail de la statue de la Bnu |
| Crédits | Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7035/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,1M |
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| Titre | Main gauche de Francis Drake, celle qui tenait initialement un bouquet de pommes de terre |
| Légende | Fragment de la statue originale, conservé au Museum im Ritterhaus d’Offenbourg |
| Crédits | Coll. Museum im Ritterhaus, Offenburg ; cliché Karl Schlessmann |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7035/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 612k |
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| Titre | Coupe en vermeil avec couvercle surmonté d’un modèle réduit de la statue de Francis Drake |
| Légende | Offerte par la ville d’Offenburg à André Friedrich en 1853. H.38, Ø11,5 cm |
| Crédits | Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7035/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 738k |
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| Titre | Détail du pied de la coupe. |
| Crédits | Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7035/img-6.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,6M |
Pour citer cet article
Référence électronique
Daniel Bornemann, « Une statue de Francis Drake à la Bnu », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/7035 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v81
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