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Le Dossier
Varia

Entre roseaux et aromates : quelques pas dans l’univers végétal de René Char

Danièle Leclair

Texte intégral

« La mauvaise santé des roseaux a toujours attristé mon cœur »1

  • 1 René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit, in Œuvres complètes, « La Pléiade », Paris, Gal (...)
  • 2 Abréviations des recueils de Char cités : Fureur et mystère (FM), Les Matinaux (M), La Parole en ar (...)

1René Char qui, au sortir de la guerre, faisait le vœu d’ouvrir pour la poésie « d’insatiables randonnées » (M, 3312), était depuis l’enfance familier avec un univers végétal foisonnant de vie, fleurs, insectes, papillons et oiseaux. Au bord de la rivière où se blottissait l’enfant mal aimé, les roseaux lui accordaient leur protection : en fuyant la maison, il trouvait refuge derrière leurs hautes tiges et c’est quand il « atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase […] » qu’il se sentait enfin « adopté » (M, 314).

René Char, « Je ne suis pas seul… », peinture sur papier (s. d. ; 9,3x12,5 cm)

René Char, « Je ne suis pas seul… », peinture sur papier (s. d. ; 9,3x12,5 cm)

Reproduite dans La Nuit talismanique, Genève, Skira, 1972, p. 41

© Droits réservés

  • 3 Cf. Danièle Leclair, notices « Flore », « Aromates » et « Aromates chasseurs », in Dictionnaire Ren (...)

2Conscient et ému de la vie secrète des plantes3, le poète observe leur floraison et leur sommeil, leur solidité ou leur fragilité, sensible aux violences que leur fait subir le climat : « Le mistral d’avril provoque des souffrances comme nul autre aiguillon […] Par larges couches, à la pousse des feuilles, la tendre apparition de la vie est froissée » (NT, 77). Son affection s’exprime aussi par le dessin et dans le désir de garder trace de certains événements tragiques, en datant la disparition d’arbres aimés : le peuplier du jardin foudroyé (« Effacement du peuplier ») ou le figuier tué par le gel (« Lied du figuier »).

  • 4 Char, Œuvres complètes, op. cit., p. 195
  • 5 La Parole en archipel, in Œuvres complètes, op. cit., p. 379 ; repris avec un dessin dans La Nuit t (...)

3« […] conservateur des infinis visages du vivant »4, le poète replace ainsi l’homme à l’échelle de la planète, dialoguant avec l’autre, qu’il soit humain ou non, ne séparant pas son destin de celui de l’oiseau ou de la plante auxquels il s’adresse souvent directement : « Oiseaux qui confiez votre gracilité, votre sommeil périlleux à un ramas de roseaux, le froid venu, comme nous vous ressemblons !5 »

« Aromates, est-ce pour vous ? Ou toutes plantes qui luttez sous un mur de sécheresse, est-ce pour vous ?6 »

  • 6 Les Matinaux, in Œuvres complètes, op. cit., p. 321
  • 7 Marcel Detienne, Les Jardins d’Adonis, Paris, Gallimard, 1972 7— Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomo (...)

4L’écho, voire l’équivalence, entre les qualités de certains végétaux et la démarche poétique, traversent l’œuvre de Char. Les fleurs sauvages à l’éphémère floraison, ciste, aphyllante, ipomée ou églantier sont celles dont il se sent le plus proche. Les plantes aromatiques de la garrigue, thym, sarriette ou menthe, sont saluées pour leur résistance et perçues comme des végétaux éminemment bienfaisants. Ainsi, ayant découvert grâce à Marcel Detienne que les Grecs de l’Antiquité7 utilisaient les aromates pour favoriser le dialogue entre les hommes et les dieux, et le thym dans leurs sacrifices aux nymphes et à Aphrodite, le poète offre à son tour à la femme aimée un « bouquet de thym en décembre, une griffe de sauge après neige » (AC, 521).

René Char, « La sauge des villages », peinture sur papier (1958 ; 7,5x9,3 cm)

René Char, « La sauge des villages », peinture sur papier (1958 ; 7,5x9,3 cm)

Reproduite dans La Nuit talismanique, Genève, Skira, 1972, p. 66

© Droits réservés

  • 8 Jean-Henri Fabre, Respiration des plantes, Paris, Payot et Rivages, 2022 [La Plante. Leçons à mon f (...)
  • 9 Ibid., p. 94
  • 10 La Nuit talismanique comprend « Faute de sommeil, l’écorce… » (1955-1958) et « La nuit talismanique (...)

5Ses poèmes révèlent une connaissance fine de la botanique, due à une observation personnelle renforcée par sa lecture, dès l’adolescence, de l’œuvre de Jean-Henri Fabre8, ce naturaliste que Char admirera toute sa vie, touché par son regard humaniste sur la vie des insectes et des plantes, capable de saisir leurs propriétés et leur individualité, leur sensibilité et leurs façons de réagir à l’environnement ; à la fin du 19e siècle, Fabre montrait déjà comment les plantes s’endorment et respirent9, concluant que grâce à leur respiration diurne qui purifie l’atmosphère, « la salubrité aérienne, toujours troublée par la vie de l’animal, est toujours rétablie par la vie de la plante »10. La poésie de Char partage souvent avec Fabre la justesse de l’observation et un même élan lyrique pour chanter l’innocence du monde naturel.

Les végétaux, des alliés du poète : « Faute de sommeil, l’écorce… »11

  • 11 La salvia vient de salvare : sauver.
  • 12 Char, NT, op. cit., p. 66 : légende d’une peinture de « La sauge des villages » (1958).
  • 13 Char, Œuvres complètes, op. cit., p. 1384

6Quand les deuils provoquent l’insomnie et que l’inspiration poétique le fuit, Char en appelle aux forces nourricières de la nature. La Nuit talismanique et Aromates chasseurs portent traces de ce dialogue fertile entre le poète et les plantes aimées. Contre l’arrogance des hommes acharnés à détruire leur terre, les aromates deviennent les nouveaux intercesseurs du poème : dans les archives d’Aromates chasseurs figurent des notations sur les plantes aromatiques et leurs vertus médicinales ; la sauge est la plante sacrée12 par excellence… Char la peint dans La Nuit talismanique et légende : « Entre l’exprimé et le décrit, j’offre la fleur de sauge »13.

René Char, calligraphie sur écorce de bouleau (s. d. [1953 ?] ; 14,5x6,3 cm)

René Char, calligraphie sur écorce de bouleau (s. d. [1953 ?] ; 14,5x6,3 cm)

Clichés Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Fonds René Char IS 5860 (dépôt Anne Favre-Reinbold). Publié avec l’aimable autorisation de Marie-Claude Char

  • 14 Ces deux écorces renvoient à La Nuit talismanique et datent des années 1955-1957. Elles sont conser (...)
  • 15 Idem
  • 16 Irène Vallejo, L’Infini dans un roseau. L’invention des livres dans l’Antiquité, traduit par A. Pla (...)

7Dans les années 1950, après la perte douloureuse de sa maison natale, il avait recherché le secours de la matière végétale pour que jaillisse à nouveau l’élan de l’écriture : « […] pour m’assurer contre ce passage difficile, je rassemblai mes précaires outils : encre de Chine de couleur, bâtons de cire, pointes rougies au feu, écorces de bouleau, plumes, couteaux, crayons, clous, poinçons, pinceaux […] » (NT, 11). Dans le silence nocturne qui laisse filtrer les sons de la nature, sous la flamme d’une bougie, le poète retrouvait des techniques millénaires pour graver, écrire et colorer les mots surgissant de la nuit. Le geste artisanal se révèle propice à la création : « Des débuts de poèmes sont nés ainsi, tous étaient nocturnes. Je traçais des fulgurances que j’entourais de cire de couleur. Puis ils filaient vers leur destin d’oiseau »14. À l’aphorisme calligraphié sur une écorce rose : « Commence à croire que la nuit t’attend toujours »15 (voir ill. ci-dessus) semble répondre celui-ci, calligraphié sur une écorce sertie de touches colorées : « Merci, vivifique écorce tournée vers ma nuit »16 (voir ill. ci-dessous).

  • 17 Char, Œuvres complètes, op. cit., p. 1383-84

8Ainsi, à tâtons, le poète marcheur, qui fait souvent l’expérience de l’immémorial en arpentant les sentiers du Vaucluse, a pu renouer par un autre chemin avec « le temps d’avant » car, comme le rappelle Irène Vallejo, « liber, qui signifiait « livre », était au départ le nom de l’écorce de l’arbre [… et] Pline l’Ancien affirm[ait] que les Romains écrivaient sur des écorces avant de connaître les rouleaux égyptiens »17.

René Char, calligraphie sur écorce de bouleau avec peinture à la cire (s. d. [1955-57] ; 10,5x7 cm)

René Char, calligraphie sur écorce de bouleau avec peinture à la cire (s. d. [1955-57] ; 10,5x7 cm)

Clichés Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Fonds René Char IS 5860 (dépôt Anne Favre-Reinbold). Publié avec l’aimable autorisation de Marie-Claude Char

9L’expérience poétique que révèle La Nuit talismanique est celle du geste modeste de l’artisan, de la fragilité du poème et de son support : ces « écorces de bouleau que je […] faisais sécher entre les pages d’un gros dictionnaire, durant des semaines. Ensuite je les affinais pour les préparer à l’écriture. Cet apprentissage m’a pris un an. J’étais comme un analphabète au milieu d’un livre qu’il n’arrive pas à lire »17. Mais cette fragilité, qui lie intimement le poète à l’éphémère vie d’une fleur, est aussi ce qui donne à ses vers aphoristiques leur profondeur :

  • 18 NT, op. cit., p. 16. Mirabilis est le nom savant de la belle de nuit qui s’ouvre la nuit et se ferm (...)

Nuit brouillonne, aux pistes emmêlées, où la muette spirale essentielle subsiste sous un contour d’escargot, sommes-nous, au déclin du jour, plus végétal que la fleur du mirabilis ?18

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Notes

1 René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit, in Œuvres complètes, « La Pléiade », Paris, Gallimard, 2e éd. 1995, p. 610.

2 Abréviations des recueils de Char cités : Fureur et mystère (FM), Les Matinaux (M), La Parole en archipel (PA), Le Nu perdu (NP), La Nuit talismanique (NT), Aromates chasseurs (AC).

3 Cf. Danièle Leclair, notices « Flore », « Aromates » et « Aromates chasseurs », in Dictionnaire René Char (dir. Danièle Leclair et Patrick Née), Paris, Classiques Garnier, 2015

4 Char, Œuvres complètes, op. cit., p. 195

5 La Parole en archipel, in Œuvres complètes, op. cit., p. 379 ; repris avec un dessin dans La Nuit talismanique, Genève, Skira, 1972, n. p.

6 Les Matinaux, in Œuvres complètes, op. cit., p. 321

7 Marcel Detienne, Les Jardins d’Adonis, Paris, Gallimard, 1972 7— Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, Paris, Librairie Delagrave, 1879-1907

8 Jean-Henri Fabre, Respiration des plantes, Paris, Payot et Rivages, 2022 [La Plante. Leçons à mon fils sur la botanique, Librairie Delagrave, 1876]

9 Ibid., p. 94

10 La Nuit talismanique comprend « Faute de sommeil, l’écorce… » (1955-1958) et « La nuit talismanique qui brillait dans son cercle » (1970-1972). L’écriture d’Aromates chasseurs commence en 1972. Cf. la notice « La Nuit talismanique », in Dictionnaire René Char, op. cit.

11 La salvia vient de salvare : sauver.

12 Char, NT, op. cit., p. 66 : légende d’une peinture de « La sauge des villages » (1958).

13 Char, Œuvres complètes, op. cit., p. 1384

14 Ces deux écorces renvoient à La Nuit talismanique et datent des années 1955-1957. Elles sont conservées à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (fonds René Char-Anne Favre-Reinbold) et ont été exposées à la Fondation Jan Michalski (Suisse) en 2019.

15 Idem

16 Irène Vallejo, L’Infini dans un roseau. L’invention des livres dans l’Antiquité, traduit par A. Plantagenet, Paris, Les Belles lettres, 2021, p. 343

17 Char, Œuvres complètes, op. cit., p. 1383-84

18 NT, op. cit., p. 16. Mirabilis est le nom savant de la belle de nuit qui s’ouvre la nuit et se ferme au matin.

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Table des illustrations

Titre René Char, « Je ne suis pas seul… », peinture sur papier (s. d. ; 9,3x12,5 cm)
Légende Reproduite dans La Nuit talismanique, Genève, Skira, 1972, p. 41
Crédits © Droits réservés
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Titre René Char, « La sauge des villages », peinture sur papier (1958 ; 7,5x9,3 cm)
Légende Reproduite dans La Nuit talismanique, Genève, Skira, 1972, p. 66
Crédits © Droits réservés
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7055/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
Titre René Char, calligraphie sur écorce de bouleau (s. d. [1953 ?] ; 14,5x6,3 cm)
Crédits Clichés Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Fonds René Char IS 5860 (dépôt Anne Favre-Reinbold). Publié avec l’aimable autorisation de Marie-Claude Char
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7055/img-3.jpg
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Titre René Char, calligraphie sur écorce de bouleau avec peinture à la cire (s. d. [1955-57] ; 10,5x7 cm)
Crédits Clichés Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Fonds René Char IS 5860 (dépôt Anne Favre-Reinbold). Publié avec l’aimable autorisation de Marie-Claude Char
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7055/img-4.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Danièle Leclair, « Entre roseaux et aromates : quelques pas dans l’univers végétal de René Char », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 04 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/7055 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v83

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Auteur

Danièle Leclair

Maîtresse de conférences en littérature française, associée à l’UMR Thalim (CNRS/Université Sorbonne nouvelle)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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