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L'inédit

Discours d’Anise Koltz, prononcé le 14 mars 2009 à l’hôtel de ville de Strasbourg

Anise Koltz

Texte intégral

1Je suis chaque fois désorientée et embarrassée lorsqu’on me demande de prendre la parole. Dès que je prononce une phrase, j’ai déjà envie de la rejeter pour dire, dans la suivante, le contraire. C’est que j’ai toujours l’impression que l’essentiel m’échappe. La double face – le côté nocturne du réel. N’ayant ni une formation de philosophe, ni de philologue, je ne vous apporterai donc, avant tout, que mes questions, mon inquiétude et mes angoisses.

2On devrait écrire, dit Hemingway, comme s’il s’agissait de persuader une compagnie d’assurance qui serait d’une méfiance extrême. Chaque récit, voire chaque poème, ne sont-ils pas, par ailleurs, la description d’un accident ? Mais comment décrire cet accident ? Rien ne peut être dit, écrit, ni fait qui ne puisse être défini par le langage. Nous l’avons hérité de ceux qui nous ont précédés.

3Est-ce nous qui le parlons ? Ou bien est-ce le langage qui nous parle ? Nous sommes étroitement liés à cette machinerie du langage dont nous ne savons pas grand-chose. Nous nous débrouillons avec des clichés, des collages… Impossible de saisir la réalité entière à travers ces clichés. L’auteur est devenu, à juste titre, méfiant face aux limites de ses paroles et de leur expression.

4La poésie fait partie primordialement du monde nocturne du prétendu réel. La preuve en est que personne jusqu’ici n’a réussi à trouver une définition qui la contienne dans toute sa dimension et sa complexité. Toutes les définitions sont restées fragmentaires.

5Gérard Pfister vient d’éditer une anthologie ayant comme titre : « La poésie, c’est autre chose, mille et une définitions de la poésie ». Je me permettrai d’en citer une signée Guillevic : « La poésie est une aventure colossale. Je connais l’impression d’être dans le vide, un espace qui n’est pas l’espace – un espace qui n’est pas régi par la raison, qui est régi par je ne sais quoi. Ce sacré justement, cette folie du vide qui est plein et du plein qui est vide… La poésie n’est-ce pas une sensation de l’esprit ? De l’esprit-corps-matière ? »

6En effet, des impulsions ou percées du subconscient venant du fond des âges fusionnent avec le conscient. Elles confèrent au poème des perspectives inattendues, ouvrant des possibilités de transgressions aux sens et à l’esprit. Le poète s’abandonnant à ces forces créatrices peut redécouvrir ses racines, profondément enfouies, qui le relient au grand « Tout ». Le poème pourra donc contenir une projection d’une réalité qui n’existe pas encore et qui n’existera peut-être jamais.

7Dans notre monde intérieur nous sommes libres. Il n’a ni contraintes ni obstacles. Notre poème peut donc se situer avant notre naissance, comme après notre mort. Ceci pourrait expliquer l’incompréhension du lecteur face à la poésie d’aujourd’hui, étant donné que le lecteur cherche dans chaque mot le sens littéral sans tenir compte de sa dimension symbolique ni de l’aura qui l’entourent… J’ai été frappée jadis par une phrase du peintre russe

8Léon Zack qui disait, je cite : « Je ne pense pas que les choses vont du passé au présent. Je pense que les choses vont de l’avenir au présent ». La mort ne serait-elle donc pas seulement un fil conducteur de l’amour, mais aussi de la poésie ? Chaque page blanche n’est-elle pas souillée d’avance par l’ombre de la mort ?

Dixième page du manuscrit du discours

Dixième page du manuscrit du discours

Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz

9Quelle est d’ailleurs la situation du poète et de l’écrivain à l’époque et dans nos pays où, du moins, les gens de ma génération et des générations précédentes étaient instruits et informés ? Nombreux sont ceux qui étaient même plus cultivés et instruits que l’écrivain et le poète. Avaient-ils encore besoin d’un interprète et moraliste ? Jusqu’où faudrait-il « désacraliser » la littérature et la poésie, en donnant simplement la parole aux faits, qui n’ont pas besoin d’être expliqués pour crier au scandale ? Qu’en est-il des jeunes d’aujourd’hui ? Trouvent-ils encore un intérêt pour la littérature et la poésie dans un monde conditionné par l’information quotidienne et l’actualité immédiate ? Les expériences personnelles, transposées ou non, de leurs aînés apportent-elles encore quelque chose à la jeunesse ? Car la démographie l’atteste, le monde leur appartiendra à brève échéance.

10Toutes ces réactions ne sont-elles pas de nature à inciter l’auteur à la modestie ? L’abîme entre l’homme et le progrès s’accroît de plus en plus. Nous sommes placés devant une machinerie infernale, désemparés et perdus dans un monde où nos connaissances, nos idées et même nos sentiments sont largement dépassés.

11Dieu est mort. L’homme est seul face à lui-même. Il a enfoncé les portes de l’espace. Et là aussi beaucoup de problèmes se posent, d’ordre philosophique et politique. Nous avons pris de plus en plus conscience que notre solitude et notre insignifiance se sont encore accrues devant cette ouverture de l’infini.

12S’il est vrai que bon nombre de personnes ont, ou avaient, les mêmes qualités d’esprit que l’auteur, il reste un fait hautement inquiétant : que nous sommes tous de plus en plus dépassés par les promesses de la science et de la technique. Ne sommes-nous pas redevenus, d’une certaine manière, les analphabètes d’un monde en mutation perpétuelle ?

13Où allons-nous ? Ne faudrait-il pas que nous puissions concevoir une image nouvelle du monde dans lequel nous aimerions vivre ? Où la trouver ? Car jamais dans l’histoire de l’humanité il n’y a eu siècle plus barbare que le siècle dernier. Et les horreurs continuent et se multiplient dans tous les coins du monde. Nous voilà impuissants face à tant de misère, de corruption et de manipulation. Faut-il se résigner au désespoir, au découragement ? Faut-il passer devant les drames qui ont lieu partout les yeux fermés, de peur d’être soi-même broyé par la violence ?

14La science n’est-elle pas en train de fabriquer le surhomme et des morceaux d’éternité ? Autrefois l’homme avait peur de l’avenir, aujourd’hui l’avenir a peur de l’homme. Conscients des barbaries de ce monde ainsi que des limites et des possibilités du langage, une tâche importante s’impose néanmoins à nous poètes, « laveurs de mots », ainsi que Francis Ponge nous qualifiait. Et je me réfère à Christiane Singer pour dire, je cite : « Il faut se garder de prendre en otages les mots et d’en mésuser. Ils sont notre seul accès au champ de la conscience. Ils sont les clefs qui ouvrent les espaces ».

15Elle explique par exemple le mot « pédophilie » (amour de l’enfant) : « C’est un sarcasme insoutenable, dit-elle. Si le champ sémantique d’un mot comme “aimer” est piégé et empoisonné, notre cœur ne tardera pas à l’être ».

16Notre langue reste sacrée. Notre devoir est de la protéger, de la veiller, comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre. Car c’est lui qui précisément doit éclairer la nuit du monde.

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Table des illustrations

Titre Dixième page du manuscrit du discours
Crédits Coll. Bnu, cliché Bnu-Jean-Pierre Rosenkrantz
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/7075/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 845k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Anise Koltz, « Discours d’Anise Koltz, prononcé le 14 mars 2009 à l’hôtel de ville de Strasbourg », La Revue de la BNU [En ligne], 29 | 2024, mis en ligne le , consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/7075 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v85

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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