Les mains d’un poète
Texte intégral
- 1 Cote INV. 2014.1.387, argile cuite, 14x44x35 cm, don (en 1957) de Mme Jacqueline-Mars, pseudonyme d (...)
1Comment comprendre cette œuvre de Jacqueline-Mars, que la Bnu conserve parmi ses richesses1 ? Comme tous les objets insolites ou inattendus, sa présence peut surprendre et ne relève pas de l’évidence. Elle témoigne pourtant de tout un fonds relatif au poète Wilfrid Lucas, qui se trouve conservé à la bibliothèque. Essayons d’en retracer quelques éléments d’histoire.
- 2 La Bnu possède une belle collection de littérature secondaire sur notre auteur. Parmi les critiques (...)
- 3 On peut aussi signaler ici un article très élogieux, « Du symbole à la certitude », paru dans les D (...)
2Poète de langue française, chrétien et spiritualiste, Wilfrid Lucas est né à Caen en 1882 et mort à Ballainvilliers, en région parisienne, en 1976. S’inscrivant dans la tradition des épopées en vers réguliers qui réempruntent les grands chemins de la Bible et des Évangiles, cet auteur surprend en ce 20e siècle où les adeptes du genre sont rares. Reconnu en son temps par des prix et par son inscription dans le monde des académies (l’Académie française lui a ainsi remis un prix pour l’ensemble de son œuvre en 1950, et il fut un des membres fondateurs de l’Académie d’Alsace, en 1951), il mène une vie simple mais jouit de protections fidèles. Au siècle des guerres mondiales et de la laïcisation des sociétés européennes, cette voix qui cherche ses échos chez Milton ou chez Dante ne peut laisser totalement indifférent. Les mots que la critique emploie pour aborder son œuvre sont la mystique, l’ésotérisme, la métaphysique, l’orphisme, l’allégorie mariale, le sublime, l’absolu. Et le poète est appelé pèlerin ou mystique de l’amour, un voyant qui peut aller jusqu’à faire sonner « les grandes orgues de Dieu »2. Son épouse fut sa muse et lui a insufflé le rêve chaud et maternel d’une voie de salvation. Du point de vue technique, il a choisi l’orthodoxie du mètre et de la rime, ainsi que la grande forme cyclique qui permet d’embrasser des totalités signifiantes. S’il est aujourd’hui totalement retombé dans l’oubli, signalons tout de même qu’il avait droit à une notice (de dix lignes, ainsi qu’il le souligne plusieurs fois dans sa correspondance) dans le Grand Larousse encyclopédique en dix volumes de 1962 (la notice y figurait toujours dans l’édition de 1973)3.
- 4 Les liens précis entretenus par W. Lucas avec l’Alsace, dont il n’était pas originaire et où il n’a (...)
- 5 Inv. et cote R.236, 65x55 cm, huile sur toile (don du peintre)
3C’est à partir de 1956 que Wilfrid Lucas entre en contact avec la Bnu, en marge d’un voyage en Alsace où il donne des conférences sur son art poétique, à Sélestat et à Colmar. Le dossier de ces échanges avec les instances (et les agents concernés) de la bibliothèque est versé dans les manuscrits accessibles au public. Les lettres de l’auteur sont fournies en renseignements concrets sur son existence et son travail. Elles constituent pour la bibliothèque un riche ensemble, certes plus centré sur la vie de l’auteur que sur son œuvre elle-même4. Néanmoins, le fonds Wilfrid Lucas de la Bnu contient d’une part le manuscrit original de ses Mémoires, et d’autre part plusieurs plans généraux, ou « plans constructifs », de ses cycles poétiques et épiques. Des bribes de ses relations avec ses éditeurs, de l’iconographie sur lui et sur son épouse et muse, des souvenirs concrets de guerre et des éléments sur sa réception complètent l’ensemble. On y apprend ainsi que la sculpture des mains est officiellement acceptée par la bibliothèque en 1957, et que c’est à partir de 1966 que Lucas propose en outre de verser des documents d’archives (ce qu’il appelle « de la documentation »). Enfin, un portrait peint de l’auteur par Émile Despinasse5, réceptionné en décembre 1970 (voir ill. ci-contre), et cette sculpture ou modelage représentant ses mains en train d’écrire, œuvre de Jacqueline-Mars, donnent à ce fonds une présence à la fois concrète et un peu mystérieuse.
- 6 Il n’existe pas de monographie consacrée à cette praticienne du modelage et les informations réunie (...)
4Qui donc est cette artiste, dont le pseudonyme est Jacqueline-Mars ? Jacqueline de Constantin est née le 19 avril 1917 à Paris, et morte le 17 juillet 2001 à Coullons, en Sologne. Épouse du docteur Paul Collet, elle s’est installée près de Gien en janvier 1957. Sa vocation de modeleuse dans l’argile était née un peu plus tôt, vers 1954, alors qu’elle entrait dans la quarantaine. C’est par les manuels scolaires de ses enfants qu’elle a découvert le charme des bas-reliefs de l’Antiquité, en particulier de l’Égypte pharaonique. Mue par une passion soudaine, elle a sculpté ou modelé dans la terre locale des figures diverses, animaux ou divinités, mais surtout des mains de personnes qu’elle connaissait ou qu’elle imaginait. Ainsi George Sand dont elle façonne les formes tenant une plume, ou Jean Cocteau (qu’elle n’a pas fréquenté personnellement) tenant son épée d’académicien, ou encore des mains plus anonymes, celles de membres de son entourage ou d’hommes politiques de la vie locale (ainsi celles de Wilfrid Lucas, un ami de la famille). Il lui est également arrivé de produire des œuvres plus importantes, comme un monument pour le régiment des parachutistes de Pau, aujourd’hui disparu, ou le monument aux morts de son village de Coullons, encore visible. C’est une artiste par plaisir, autodidacte et sans prétentions particulières, mais qui a participé à des expositions de groupe, dans des cercles féminins, parisiens ou provinciaux6. Au sujet de ces mains, elle affirmait volontiers que « le courant pass[ait] » par elles. On peut portraiturer un individu par ses mains, si l’on y est attentif. Elle a aussi parfois ajouté de la peinture sur ses modelages, mais sans cuisson supplémentaire.
Portrait de Wilfrid Lucas par Émile Despinasse (s. d. ; coll. Bnu)Coll. Bnu, cliché Bnu-JPR, CC BY-NC-SA
5Comme nous l’avons dit, l’amitié liait Wilfrid Lucas à la famille de Jacqueline-Mars, à une époque où la surdité (un héritage de la Grande Guerre) l’avait gravement affecté, en même temps que le grand âge. Il lui a laissé quelques manuscrits et de la correspondance. Le poète est en effet mort dans la solitude, dans le regret éternel de son épouse disparue, sans famille, à part les quelques amis qui lui étaient restés fidèles.
6On parle souvent, dans d’autres contextes, de « rapports d’étonnement ». Toute chose égale par ailleurs, on pourrait s’essayer à appliquer cette formule du monde de l’entreprise au cas qui nous occupe : les mains d’un poète épique normand, aujourd’hui très peu connu, modelées par une artiste en terre de Sologne, sans grande renommée, se retrouvent à la Bnu de Strasbourg, ainsi qu’un portrait à l’huile du poète par un peintre lyonnais, qui fait la paire avec un autre portrait du même, conservé dans les musées de la ville. L’Alsace : terre d’accueil, on n’en saurait douter. Quant aux mains, elles viennent s’ajouter à deux moulages présents dans notre collection, formant l’amorce d’un petit corpus : celles de Léon Tolstoï, appartenant au fonds Weisbein, et celle (la gauche) d’Arthur de Gobineau.
Notes
1 Cote INV. 2014.1.387, argile cuite, 14x44x35 cm, don (en 1957) de Mme Jacqueline-Mars, pseudonyme de Jacqueline Collet, née de Constantin. Elle est pourvue d’un support métallique qui en permet la présentation en position inclinée.
2 La Bnu possède une belle collection de littérature secondaire sur notre auteur. Parmi les critiques qui se sont penchés sur son œuvre, on peut citer (liste non exhaustive) : Banville d’Hostel en 1941, l’abbé Charles Juste en 1947, Henri Thomas en 1948, Eugène-Corentin Pacos en 1965, Henri Douenel en 1970, Louis Canivet en 1973 ou encore Solange Gilodi en 1983. Le fonds Wilfrid Lucas est décrit sur Calames : https://calames.abes.fr/pub/ms/Calames-201061111626871.
3 On peut aussi signaler ici un article très élogieux, « Du symbole à la certitude », paru dans les Dernières nouvelles de Strasbourg le 21 février 1932, signé Émile Guillaumin et consacré à son texte La route de lumière.
4 Les liens précis entretenus par W. Lucas avec l’Alsace, dont il n’était pas originaire et où il n’a pas vécu, nécessiteraient pour être mieux connus un dépouillement des archives conservées qui n’entre pas dans le cadre de cet article. Signalons simplement que sa correspondance avec la bibliothèque souligne à mainte reprise sa participation à la Première Guerre mondiale où il est allé « ramener l’Alsace » à sa patrie et où il fut gravement blessé. Sans doute également par patriotisme, il a donné des livres à la Bnu délocalisée à Clermont-Ferrand pendant le second conflit mondial, en 1942-1943, et est resté en contact avec la bibliothèque après-guerre (« Mes rapports ont commencé en 1947 ou 1948 », dit-il dans une lettre de 1970). Il insiste aussi dans sa correspondance sur sa présidence d’honneur, à vie, de l’Académie d’Alsace (« c’est un évêque de Strasbourg qui voulut ça »), montrant par là qu’il était bien intégré, quoique Normand vivant à Paris, dans le réseau des notabilités locales.
5 Inv. et cote R.236, 65x55 cm, huile sur toile (don du peintre)
6 Il n’existe pas de monographie consacrée à cette praticienne du modelage et les informations réunies ici viennent de sa fille Nadine de Pau, que nous tenons à remercier. L’Annuaire national des Beaux-Arts de 1969/1970 lui fait une place p. 158, avec une illustration montrant un buste féminin. Les mains de Wilfrid Lucas y sont mentionnées.
Haut de pageTable des illustrations
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| Titre | Les mains de Wilfrid Lucas par Jacqueline-MarsColl. Bnu, cliché Bnu-OFa, CC BY-NC-SA |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/8340/img-1.png |
| Fichier | image/png, 3,3M |
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| Titre | Portrait de Wilfrid Lucas par Émile Despinasse (s. d. ; coll. Bnu)Coll. Bnu, cliché Bnu-JPR, CC BY-NC-SA |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/8340/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,5M |
Pour citer cet article
Référence électronique
Daniel Bornemann, « Les mains d’un poète », La Revue de la BNU [En ligne], 33 | 2026, mis en ligne le 06 juillet 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/8340 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16iol
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