Leena Krohn
Texte intégral
1Leena Krohn a le goût de l’entre-deux : elle publie depuis 1970 des livres qui se situent souvent à mi-chemin entre romans et recueils de nouvelles et qui, tout en relevant pleinement des littératures de l’imaginaire, sont édités en Finlande par des éditeurs de littérature générale. Ce caractère volontiers hybride semble n’avoir rien de fortuit, tant il reflète certains de ses thèmes de prédilection : Tainaron (1985) évoque des êtres qui relèvent à la fois de l’insecte et de l’humain, Créatures mathématiques ou rêves partagés (Matemaattisia olioita tai jaettuja unia, 1992) porte sur la possibilité d’une forme de conscience chez des êtres artificiels, et nombreux sont ses autres textes qui – comme la nouvelle que nous présentons ici, « Avant la singularité » (extraite de Pereat Mundus, 1998) – réfléchissent aux conséquences de l’existence d’hybrides homme/machine.
2En dehors de la Finlande, Leena Krohn demeure une autrice mal connue : c’est seulement depuis 2015 que le public non finnophone peut avoir accès à un échantillon représentatif de ses œuvres, grâce à la publication, chez Cheeky Frawg Books, d’un fort volume en anglais intitulé Collected Fiction. En français, nous disposons principalement de deux de ses recueils de nouvelles (ou romans en nouvelles, si l’on veut les considérer comme tels), Tainaron (José Corti, 2019, trad. Pierre-Alain Gendre) et Datura (Zulma, 2025, trad. Claire Saint-Germain).
3Leena Krohn, qui est née et a grandi à Helsinki, a commencé sa carrière dans le domaine de la littérature jeunesse, avec des récits tels que La Révolution verte (Vihreä vallankumous, 1970, avec sa sœur Inari Krohn), où apparaissent déjà sa sensibilité écologique et son goût pour l’imaginaire : la « révolution verte » du titre est un soulèvement mené par les enfants, les chats et les chiens pour avoir accès au parc interdit de la ville. Dans une autre de ses œuvres de jeunesse, la nouvelle « Le professeur aquatique » (« Vesiprofessori », in Kertomuksia, 1976), un garçon passionné par la mer, habitant dans la ville fictive de Tixtlania où il passe sa vie à plonger et à étudier des livres sur cet élément, disparaît, un jour, après avoir découvert sous la mer une route attestant de l’existence passée d’une civilisation inconnue.
4Notons que ce tropisme imaginaire n’allait pas de soi dans une littérature finlandaise encore largement dominée par un strict réalisme et où les œuvres relevant des genres de l’imaginaire (science-fiction, merveilleux et fantastique) étaient très rares : une poignée de nouvelles fantastiques d’Aino Kallas (citons « La fiancée du loup » et « La vengeance de la rivière sacrée ») et de Mika Waltari (auteur du classique Sinouhé l’Égyptien), un recueil de Samuli Paulaharju (ethnographe spécialiste des Sames)… Dans le domaine de la science-fiction, il y avait bien quelques romans populaires signés « Outsider » (Aarne Haapakoski) et Erkki Ahonen, mais ils ont suscité chez les critiques littéraires un intérêt limité. Leena Krohn est la première, en Finlande, à avoir donné à la science-fiction ses lettres de noblesse, avant l’explosion qui eut lieu dans les années 1990 et 2000 avec (entre autres) Johanna Sinisalo et Pasi Ilmari Jääskeläinen.
5Parmi les sujets classiques de la science-fiction, celui de l’intelligence artificielle émerge dans les textes de Leena Krohn à partir des années 1990, principalement avec le recueil de nouvelles Créatures mathématiques ou rêves partagés et le recueil d’essais Tribar (1993) : dans ces deux œuvres, elle évoque notamment les progrès récemment accomplis par les programmes informatiques générant des créatures dont le comportement semble autonome, comme SimAnt (1991) – une simulation de colonie de fourmis qui fait partie de la célèbre gamme de jeux vidéo SimCity et des Sims. En partant de l’état de la technologie au moment où elle écrit, elle passe en revue l’éventail des possibles en matière d’interactions futures entre hommes et cyborgs, reprenant et prolongeant les visions d’auteurs de science-fiction qui l’ont précédée, tels Arthur C. Clarke et Philip K. Dick.
6Quelques années plus tard, en 1998, paraît Pereat Mundus, recueil dont toutes les nouvelles évoquent certaines modalités possibles de la fin du monde : plusieurs tournent autour de diverses catastrophes (canicules, océans en ébullition, arrivée d’êtres hostiles à l’humanité…), d’autres portent sur une transformation possible de la race humaine (victime par exemple d’une augmentation inéluctable de son temps de sommeil, ou de la disparition progressive de la perception visuelle) ou encore sur une perte de substance de la réalité. L’unité du recueil est assurée par ce thème de la fin du monde et par un personnage présent dans toutes les nouvelles, Håkan, éternel témoin de l’effondrement de la civilisation : en réalité, Håkan est plutôt un symbole qu’un personnage, car d’une nouvelle à l’autre il n’est pas exactement le même. Il peut changer de profession comme d’environnement, mais sa caractéristique principale demeure : il a conscience de l’approche de la fin et s’en inquiète, tandis que d’autres humains ne s’en émeuvent pas particulièrement.
7C’est le cas dans la nouvelle dont nous proposons ici une traduction inédite, « Avant la singularité », qui illustre sur un mode tragi-comique les réflexions de Leena Krohn sur l’intelligence artificielle. L’être dont elle nous parle, « l’artilecte », s’écarte ostensiblement des principaux tropes science-fictionnels associés à l’intelligence artificielle (les robots d’Isaac Asimov, HAL dans le film de Kubrick, sur un scénario d’Arthur C. Clarke, 2001, l’Odyssée de l’espace, Skynet dans le Terminator de James Cameron…), par son discours assumé – mais se voulant paradoxalement rassurant – sur la supériorité de sa propre espèce par rapport à l’espèce humaine et sur le fait que cette dernière est appelée à lui céder sa place à brève échéance. Sous sa forme d’artilecte, l’intelligence artificielle se rend séduisante par ses dons rhétoriques et une certaine bonhomie lénifiante, qui lui attire la sympathie du grand public et face à laquelle Håkan est démuni et fait figure de réactionnaire un peu ridicule.
8Ce thème de l’intelligence artificielle, chez Leena Krohn, est constamment associé à ceux, plus généraux, de la conscience et de la perception. Tribar, en particulier, s’intéresse aux différentes conceptions de la conscience et à certains états-limites : sommeil, folie, hallucinations, etc. Par la suite, ces thèmes sont revenus régulièrement dans sa production. Dernièrement, dans son recueil d’essais réflexifs et autobiographiques Ce que je n’ai jamais appris (Mitä en koskaan oppinut, 2021), elle a résumé sa conception selon laquelle Homo sapiens vit dans une métaréalité bien plus que dans une réalité objective, celle-ci étant constamment vue par le prisme de la conscience humaine, labile et imparfaite. Cela ne peut que bloquer, selon elle, l’évolution éthique de l’humanité, tandis que « l’évolution synthétique » semble promise à un avenir radieux.
9Dans l’ensemble de son œuvre, Leena Krohn s’attache à brosser le portrait d’une humanité qui entre sans cesse en communication avec d’autres formes de vie – végétaux, animaux et êtres synthétiques – pour examiner et négocier ses propres limites. « Le regard d’une espèce différente définit l’être humain, lui assigne ses véritables coordonnées », note la narratrice dans une nouvelle de Datura (p. 79 de l’édition citée plus haut). Par ses interrogations sur la conscience des autres habitants, réels ou potentiels, de la planète, Leena Krohn propose depuis 1970 une œuvre qui ne fait que gagner en pertinence.
Table des illustrations
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| Titre | Leena Krohn |
| Crédits | Cliché Katri Lassila |
| URL | http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/8349/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,0M |
Pour citer cet article
Référence papier
Martin Carayol, « Leena Krohn », La Revue de la BNU, 33 | 2026, 86-89.
Référence électronique
Martin Carayol, « Leena Krohn », La Revue de la BNU [En ligne], 33 | 2026, mis en ligne le 06 juillet 2026, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/8349 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16iom
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