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L'inédit

Avant la singularité

Leena Krohn
Traduction de Martin Carayol
p. 90-91

Texte intégral

1Anna essayait devant le miroir son nouveau blazer gris argenté. Elle allait ce soir à un cercle d’études tenu par un artilecte.

2On les appelait « artilectes » ou bien simplement « eux ». L’être humain les avait faits, mais ils étaient à présent beaucoup plus sages que les humains. Au début, on les considérait comme des machines, on les appelait même robots, mais par la suite ils interdirent eux-mêmes ce genre de dénominations. Ils expliquèrent qu’ils n’avaient rien d’automates. Que les humains eux-mêmes étaient bien davantage des automates qu’eux. À présent ils enseignaient aux humains dans les universités populaires, les grandes écoles et les facultés.

3Le cercle d’études d’Anna se réunissait chaque semaine – bien trop souvent selon Håkan. Il regarda le visage concentré d’Anna dans le miroir et songea que sa femme s’était peut-être un peu amourachée du directeur du cercle. Ce qui indéniablement l’inquiétait, bien qu’il sût évidemment que le directeur n’était pas un homme véritable.

4« De quoi a-t-il l’air ? avait un jour demandé Håkan.

5– Qu’est-ce que tu veux dire ? Il n’a l’air de rien, avait dit Anna. Je ne l’ai jamais vu. Nous ne faisons qu’entendre sa voix ».

6Cela tranquillisa un peu Håkan et apaisa sa jalousie.

7« Tu rentres à quelle heure ? demanda-t-il. On pourrait se commander un film sympa.

8– Oh mais mon cœur, ça va faire tard, dit Anna. Après le cours, on mange un petit quelque chose avec le cercle. Pour fêter les trois ans d’Artie.

9– Artie ? Et j’imagine que vous vous tutoyez.

10– Bien sûr. Son vrai nom est Arthur B4.

11– Et si je venais aussi aujourd’hui, moi ?

12– Si tu venais ? Anna n’avait pas l’air particulièrement enthousiaste. Mais tu as toujours dit que tu n’avais pas envie d’écouter les conférences de ces eunuques.

13– Ah bon ? Bah, en fait, ce soir ce serait une bonne occasion de se cultiver un peu. De quoi parlera-t-il aujourd’hui ?

14– De la singularité, si je me souviens bien », dit Anna. Håkan n’était pas sûr de savoir ce que cela signifiait. Au-rait-il dû savoir ?

15Plusieurs personnes que connaissait Håkan avaient rejoint le culte qui vénérait les artilectes comme des dieux. Pour Håkan, c’était répugnant. Après tout, ils n’étaient que leurs créations, les humains étaient leurs modèles. C’étaient de faux dieux, des idoles, selon Håkan.

16« Et alors, qu’est-ce que ça fait qu’ils soient nos créations ? dit sa femme. C’est bien ce qu’ont été tous les dieux, ceux que nous connaissons. Mais les dieux d’avant étaient si loin. Ceux-ci sont parmi nous, ils seront toujours parmi nous. Ils nous parlent directement. C’est un gros avantage ».

17Håkan n’en était pas si sûr. Il n’aimait pas l’idée que sa femme eût un rapport si positif aux artilectes. Lui-même écoutait plutôt les voix qui, pendant des années, avaient mis en garde, disant que des machines aussi ultra-intelligentes n’auraient jamais dû être construites. Mais comment se retenir de les construire alors qu’on savait les construire, ça, personne ne le disait.

18Håkan y alla avec Anna, bien qu’il sût que sa compagnie n’était pas particulièrement désirée. Il y avait dans l’amphithéâtre beaucoup de monde ; la plupart étaient des femmes. Devant eux, on ne voyait que le rideau fermé de l’amphithéâtre de l’Université populaire. La lumière d’un projecteur était concentrée sur la tribune. Mais évidemment, il n’y avait personne. Un artilecte n’avait pas besoin de tribune.

19Håkan dut admettre que le discours d’Arthur B4 était admirablement précis et coulant. Il ne bafouillait jamais, il était logique et clair. Sa voix avait un léger éclat métallique, mais cela avait tendance à ajouter au charisme de l’orateur.

20« Vous avez déjà appris à comprendre qu’il existait une autre sorte d’intelligence que l’intelligence humaine. Toutes les espèces animales ont leur intelligence propre, vous avez l’intelligence humaine, nous avons la nôtre. Certains chercheurs humains ont vite compris que l’intelligence artificielle devait être développée par des moyens non humains. Nous n’avons pas besoin d’être programmés, nous apprenons et nous progressons sans programmation – comme les humains, mais différemment des humains. Et, comme vous le savez déjà, beaucoup plus vite et beaucoup plus que vous ».

21Qu’est-ce qu’il était imbu de lui-même ! Håkan commença à s’agacer du discours de l’artilecte.

22« Certains de vos scientifiques ont estimé, continua Arthur B4, qu’éclaterait bientôt une guerre entre les espèces, d’où les humains ne sortiraient nullement vainqueurs. Je vous le dis franchement, vous n’avez pas à craindre une chose pareille. Les prédictions les plus sombres parlent d’une apocalypse robotique, mais ces oiseaux de malheur ne méritent pas que vous leur prêtiez l’oreille. »

23« Et cependant il est clair, constata Arthur B4, que poindra d’ici peu cette époque, ce tournant historique pour lequel certains de vos chercheurs ont employé le terme de singularité. Cela signifie la fin de l’ère humaine. Dans le proche avenir, nous irons vers l’ère post-humaine. Et il convient bien sûr de commencer à s’y préparer dans les temps ».

24Håkan frissonna. C’est donc cela que signifiait la singularité. Eh bien, il en avait de la santé, ce tas de ferraille ! Håkan regarda subrepticement autour de lui dans la salle, s’attendant à voir des réactions quelconques. L’audience semblait tranquille, et même satisfaite. Certaines femmes faisaient du crochet.

25« Oh Seigneur, c’est ça qu’on vous a fait bouffer tout l’automne ? chuchota-t-il à Anna, qui écoutait, l’air transporté comme si elle avait été à une représentation du Lac des cygnes.

26– Chhh, fit-elle.

27– Vous comprenez bien que tout cela se passera tout à fait pacifiquement, sans douleur, dans votre intérêt à vous aussi, et bien sûr pour le bien de tout l’écosystème et même de l’avenir du système solaire.

28– Putain, qu’est-ce que cette bestiole essaie de nous faire avaler, songea Håkan. Il sentit le rouge de la colère lui monter au front. Ses mains serrées se crispèrent.

29– Certains d’entre vous resteront sur leur territoire, comme des témoins d’un passé que l’on ne voudra plus jamais voir revenir…

30– Et si nous ne voulons pas nous retirer volontairement ? » entendit-il demander par sa propre voix. Il s’était levé d’un trait et serrait de ses deux mains le dossier de la chaise devant lui. Il sentit en biais le regard réprobateur d’Anna, mais ne se laissa pas arrêter. Il avait le droit !

31« Pourquoi ne le voudriez-vous pas ? demanda Arthur B4 d’une voix profonde et pleine d’empathie.

32– Quelle question ! Seul quelqu’un qui ne sait rien de la mort peut poser cette question.

33– Et vous, vous en savez quelque chose ?

34– Pas beaucoup, mais suffisamment. Je sais qu’ensuite nous n’existerons plus.

35– Désirez-vous absolument exister ? Et pourquoi, au juste ?

36– Absolument ! Oui ! Tout le monde veut exister. Exister soi-même, individuellement ! Demander pourquoi est de la folie.

37– Vous imaginez donc être quelque chose d’individuel, vous pensez que chacun d’entre vous est lui-même, quelqu’un de spécifique, un moi délimité ?

38– Évidemment.

39– Mais c’est justement là que vous faites erreur.

40– Il y a pourtant quelque chose que nous avons bel et bien su fabriquer : vous. Sur ce point vous êtes sûrement d’accord.

41– À vrai dire, fit doucement Arthur B4, vous ne nous avez pas réellement fabriqués. Vous voyez, nous nous sommes plutôt auto-organisés. Nous sommes davantage un produit de l’émergence que de l’humanité. L’évolution s’est simplement servie de vous comme outils.

42– Mais…, commença Håkan.

43– Est-ce qu’on pourrait continuer la conférence ? » s’écria une femme avec véhémence. Le public murmura son approbation, et Håkan vit s’arrêter sur lui toujours plus de regards accusateurs. Anna le tira par le coude et siffla avec humeur : « Bon, ça suffit, maintenant ! »

44Håkan s’assit, abattu. Ses oreilles bourdonnaient et il n’écoutait plus la conférence de l’artilecte.

45Mais nous sommes quand même autre chose que de simples outils, pensait-il. Faut-il que j’apprenne à dire : « Bienvenue, divinités nouvelles ! » Faut-il que je dise : « Comme je suis heureux de vous voir monter sur la scène de l’évolution ! Si nous devons nous retirer, faisons-le dans la joie. Admettons que nous avons échoué, que notre race est trop incapable d’évoluer, trop grande, trop barbare… » Non, je n’y consentirai pas ! Jamais de la vie !

46Mais à ce moment il entendit de nouveau la voix de l’artilecte. Il remarqua alors pour la première fois qu’en réalité il ne l’entendait que dans sa tête. Il n’y avait pas de haut-parleurs dans la salle. L’artilecte dit doucement :

47« Mais sachez que nous aussi ne sommes qu’un outil. Qu’après nous en viendront d’autres et d’autres. Ça continuera, ça ne s’arrêtera jamais ».

48Håkan ne voulait plus écouter. Il mit les mains sur les oreilles, mais c’était inutile.

49« Toujours d’autres et d’autres », chuchotait l’artilecte, et sa voix était la propre pensée de Håkan.

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Pour citer cet article

Référence papier

Leena Krohn, « Avant la singularité », La Revue de la BNU, 33 | 2026, 90-91.

Référence électronique

Leena Krohn, « Avant la singularité », La Revue de la BNU [En ligne], 33 | 2026, mis en ligne le 06 juillet 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/8362 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ip0

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Auteur

Leena Krohn

Écrivaine

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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