Prévention et protection contre les discriminations au travail en République de Serbie
- Traduction(s) :
- Prevention and protection against workplace discrimination in the Republic of Serbia [en]
Texte intégral
- 1 V. V. Vodinelić, « Građanskopravna zaštita od diskriminacije », in N. Petrušić (dir.), Sudska građa (...)
1La ratification d’un certain nombre de conventions internationales par la République de Serbie a permis au pays de s’engager à ce que sa population bénéficie de toute la protection nécessaire en cas de discrimination, et d’un droit à l’égalité réellement effectif1. Par ailleurs, conformément à la volonté de la République de Serbie de devenir membre de l’Union européenne, le processus d’harmonisation de la législation nationale avec les directives n° 2000/43/CE, 2000/78/CE et 2006/54/CE est en cours.
2Néanmoins, certains points relatifs à la discrimination ne sont toujours pas réglementés de manière satisfaisante. Tel est le cas notamment de la Loi sur le travail, qui ne fait par exemple aucune mention du principe de l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes.
3D’autres questions, tout aussi importantes, restent en suspens. C’est le cas de la protection de l’emploi des salariés bénéficiant d’un congé parental et d’un congé pour enfant malade, pour retrouver son poste de travail ou un équivalent au terme du congé ou pour consacrer l’interdiction de licenciement pour avoir bénéficié de l’un de ces congés.
4De plus, s’il existe bien une exception à l’interdiction de discrimination parmi les demandeurs d’emploi et salariés, fondée sur des caractéristiques personnelles, la définition de cette exception ne précise pas que ces conditions doivent être proportionnées à l’objectif légitime et au but poursuivi.
- 2 L. Kovačević, Zasnivanje radnog odnosa, Belgrade, Pravni fakultet Univerziteta u Beogradu, p. 1026.
5Enfin, il est nécessaire de compléter la Loi sur le travail et la Loi sur l’interdiction des discriminations, en introduisant la règle selon laquelle il peut être dérogé à l’interdiction de discrimination directe fondée sur la religion dans les cas où les activités de l’employeur seraient guidées ou inspirées par des motifs religieux et/ou moraux, supposant que les salariés partagent la même croyance religieuse et le même système de valeurs que ceux de l’employeur2.
6Ainsi il existe encore aujourd’hui en République de Serbie bien des défis et difficultés liés à la prévention et à la protection du salarié contre les discriminations au travail.
- 3 Journal officiel RS, n°12/2022.
7Certains ont été mises en exergue dans la Stratégie de prévention et de protection contre les discriminations pour la période 2022-20303. Ce document relaye notamment la détermination de la République de Serbie à améliorer les mécanismes de lutte contre les discriminations, y compris au travail.
8Bien que la Stratégie représente un document cadre dans ce domaine, elle s’appuie sur de nombreuses autres études dédiées aux groupes de personnes particulièrement exposés au risque de discrimination, à l’instar de la Stratégie d’amélioration de la situation des personnes handicapées (2020-2024), la Stratégie pour l’inclusion sociale des Roms (2016-2025), la Stratégie nationale pour la jeunesse (2015-2025), la Stratégie de prévention et de lutte contre la violence sexuelle envers les femmes et contre la violence domestique (2021-2025) et la Stratégie pour l’emploi (2021-2026).
9Dans la Stratégie de prévention et de protection contre les discriminations, les discriminations ne sont pas envisagées à travers l’analyse de la situation des groupes de personnes les plus exposés au risque de discrimination, mais elle s’appuie sur une analyse des secteurs prioritaires, dont le travail et de l’emploi.
- 4 Rapport spécial de la Commissaire pour la protection de l’égalité dans le travail et l’emploi, 2019 (...)
10S’agissant de la protection juridique contre les discriminations au travail, les procédures visant à assurer une protection immédiate des personnes ont en principe été établies. Le nombre de plaintes portées devant la Commissaire pour la protection de l’égalité est extrêmement élevé et les plaintes pour discrimination au travail représentent un tiers des plaintes reçues de 2009 à aujourd’hui4.
11Pourtant, il semblerait que les plaintes portées devant la Commissaire ne reflètent pas, ou du moins pas entièrement, l’ampleur réelle des défis auxquels les demandeurs d’emploi et les salariés sont confrontés dans l’exercice de leurs droits. Plusieurs études démontrent l’existence d’un décalage entre la façon dont les citoyens perçoivent les discriminations au travail d’une part, et le nombre de cas signalés de discrimination alléguée, d’autre part.
- 5 L’étude « Discriminations sur le marché du travail » de 2019 révèle que 92% des employeurs, 84% des (...)
12De même, on constate une inéquation entre le nombre de cas signalés de discrimination alléguée et ceux de discrimination confirmée, via soit une procédure administrative spéciale devant la Commissaire soit une procédure judiciaire5.
- 6 I. Krstic, « Serbia - Country report “Non-discrimination”: Transposition and implementation at nati (...)
13En pratique, les affaires liées aux discriminations au travail ne sont pas toujours traitées selon un caractère d’urgence. Il faut en moyenne plus de trois ans pour obtenir une protection juridique contre la discrimination, ce qui a également un impact négatif sur l’efficacité des sanctions prononcées6.
- 7 Les décisions de justice relatives aux discriminations au travail ne sont pas enregistrées comme te (...)
14Cette difficulté s’avère encore plus importante si l’on tient compte du nombre plutôt modeste de procédures judiciaires engagées. Bien qu’il n’existe pas de système centralisé de collecte de données sur les procédures judiciaires relatives à la protection contre les discriminations en République de Serbie, on estime qu’environ 150 procédures de ce type ont été engagées au cours des huit premières années ayant suivi la mise en œuvre de la Loi sur l’interdiction des discriminations7. Ceci s’explique notamment par le manque de clarté du cadre juridique.
15Différentes lois anti-discrimination visent des agissements discriminatoires qui parfois se chevauchent. La protection contre la discrimination fondée sur le handicap, le sexe et le genre, peut être assurée en vertu de la Loi sur l’interdiction des discriminations, et en vertu de lois spéciales, alors qu’en pratique la Loi sur l’interdiction de la discrimination est régulièrement utilisée comme la base juridique pour la protection des discriminations fondées sur le sexe et le genre ; cette question devrait pourtant être régie par la Loi sur l’égalité des genres (anciennement la Loi sur l’égalité des sexes).
16D’autre part, la protection contre la discrimination fondée sur le handicap est le plus souvent assurée par la Loi sur la prévention des discriminations fondées sur le handicap qui par certains aspects est moins favorable que la Loi générale sur l’interdiction des discriminations (renversement de la charge de la preuve, possibilité des syndicats et ONG d’engager des procédures judiciaires au nom d’un salarié s’estimant victime de discrimination).
- 8 Loi sur le travail (J. O. de la RS, n°24/05, 61/05, 54/09, 32/13, 75/14, 13/17, 113/17 et 95/18), a (...)
17Les lois anti-discrimination susmentionnées peuvent également servir de base à la protection contre les discriminations au travail dans la mesure où la Loi sur le travail prévoit qu’en cas de discrimination au travail, « une personne à la recherche d’un emploi, ainsi qu’un salarié, peut entamer une procédure d’indemnisation devant le tribunal compétent, conformément à la loi »8. Le salarié qui s’estime avoir été victime de discriminations au travail a donc le choix d’engager une procédure relative au conflit du travail ou au conflit de discrimination.
18Toutefois, le travailleur qui décide de demander une protection contre la discrimination dans un conflit du travail peut le faire dans le délai de forclusion, alors que s’il bénéficie de la protection dans le cadre d’un procès pour discrimination, il ne dispose pas de la possibilité de demander d’être réintégré dans son emploi en cas de licenciement discriminatoire. L’unité de l’ordre juridique est ainsi violée et les victimes de licenciement discriminatoire se trouvent dans une position peu enviable.
19Jusqu’à récemment, les juges n’étaient pas suffisamment sensibilisés et formés pour traiter ce type de conflits, ce qui représente une difficulté particulière.
20En outre, les concepts de discrimination indirecte, harcèlement moral et sexuel, ainsi que la règle de l’accommodement raisonnable, doivent être affinés dans la pratique judiciaire. Il en va de même des défis relatifs à la preuve de la discrimination indirecte, et de la distinction de la discrimination des autres formes de harcèlement moral au travail.
21Ainsi, dans le cas de discriminations multiples et inter-sectionnelles, la gravité des conséquences n’est pas régulièrement constatée car c’est le motif dominant de discrimination qui est recherché.
22Concernant les procès liés à la protection contre la discrimination au travail, les juges sont également confrontés à la nécessité de résoudre d’autres doutes juridiques qui surgissent en raison de dispositions légales peu claires.
- 9 A. Tasić, « Naknada nematerijalne štete u antidiskriminacionim parnicama - komentar sudske odluke » (...)
23De ce fait, chaque décision de justice rendue à la demande de salariés ou demandeurs d’emploi s’estimant victimes de discrimination représente une contribution significative à la protection contre les discriminations, d’autant que ces décisions servent de référence ou de modèles pour les autres juges.9
- 10 Ibid., p. 298 ; I. Krstić, « Serbia - Country report “Non-discrimination”: Transposition and implem (...)
24Le montant maximum de l’indemnisation pouvant être accordé à la victime de discrimination n’est pas légalement déterminé. Les tribunaux accordent le plus souvent des indemnisations très modestes comparé aux montants alloués dans d’autres situations. Ceci est particulièrement vrai s’agissant de l’indemnisation au titre des dommages immatériels et moraux dont le montant excessivement faible révèle que les juges « ne comprennent pas les conséquences néfastes d’un traitement discriminatoire »10.
25La loi est pourtant assez claire sur la fonction des indemnités versées pour dommages immatériels et moraux. Sa fonction première est d’assurer la satisfaction des parties, tandis la fonction de prévention et de dissuasion des employeurs n’est pas mentionnée dans le texte légal, ni donc reprise dans la pratique judiciaire.
26On peut toutefois considérer que le droit serbe devrait en principe être harmonisé avec le droit de l’UE : l’exigence d’une indemnisation effective, proportionnée et dissuasive des dommages impliquerait de facto une indemnisation intégrale des dommages matériels et immatériels, et être accordée conformément aux lois nationales en vigueur.
27La législation serbe retient systématiquement une conception subjective du dommage immatériel en ce qu’il doit porter seulement sur la souffrance psychique et physique d’une durée et d’une intensité significative. Ainsi, ce dommage ne consiste pas en la conséquence d’une violation du droit à la protection contre les discriminations, ni dans l’atteinte à un bien/droit personnel, mais en la douleur ou la peur, c’est-à-dire une atteinte à la sphère intime qui perturbe l’équilibre psychologique et émotionnel du travailleur.
28Cette situation est particulièrement défavorable aux travailleurs qui s’estiment discriminés, car l’évocation de la douleur et de la peur devant le tribunal, peut en soi porter atteinte à la dignité déjà bafouée du salarié. Les quelques salariés prêts à demander une protection judiciaire contre les discriminations seraient susceptibles de renoncer à une action en justice non seulement en raison de la difficulté d’apporter la preuve du motif de la discrimination mais aussi eu égard au souhait d’éviter une présentation publique de la douleur mentale causée par le traitement discriminatoire.
- 11 I. Krstić, Zabrana diskriminacije u međunarodnom i domaćem pravu, Pravni fakultet Univerziteta u Be (...)
29Concernant la protection contre les discriminations au travail dans les procédures correctionnelles, l’inertie des juges est un problème qui conduit souvent à la cessation des procédures en raison du délai de prescription11.
- 12 Ibid., p. 63.
30Par ailleurs, lorsqu’il s’agit de procédures qui se soldent par une décision à exécuter, force est de constater que les juges imposent souvent des condamnations pécuniaires peu élevées, inférieure aux amendes infligées pour d’autres délits, ce qui montre que des juges ne comprennent toujours pas correctement et complètement les conséquences néfastes d’un traitement discriminatoire12.
31Enfin, il convient de mentionner le règlement amiable des conflits en matière de discrimination au travail, auquel il est rarement fait recours en dépit de ses avantages. Les restrictions légales à l’utilisation de tous les avantages de la médiation, en tant que méthode de résolution de ce type de conflit, représentent une réelle difficulté.
32En effet, seules les personnes titulaires d’une licence de médiation et inscrites au registre des médiateurs peuvent agir en tant que médiateurs dans les cas de discrimination au travail.
- 13 Dans le cas des personnes handicapées, ce problème est particulièrement grave du fait qu’elles sont (...)
- 14 Avis de la Commissaire sur des dispositions de la Loi sur la médiation des conflits, n°011-00-49/20 (...)
33Notons également qu’un médiateur doit être titulaire d’un diplôme universitaire, ce qui restreint encore la possibilité pour les parties de choisir un médiateur adapté à leurs besoins et/ou cultures, en particulier lorsqu’il s’agit de personnes issues de groupes sociaux minoritaires et marginalisés (par exemple les personnes handicapées ou les Roms)13. Ceci est d’autant plus problématique qu’en République de Serbie, seulement un peu plus de 10 % de la population est titulaire d’un diplôme universitaire, alors que pour le succès de la médiation, la connaissance concrète du contexte et du milieu social de certains événements est beaucoup plus importante que la formation secondaire des médiateurs14.
34Il reste à espérer que la mise en œuvre de la Stratégie de prévention et de protection contre les discriminations contribuera à surmonter certains des problèmes ici évoqués.
Notes
1 V. V. Vodinelić, « Građanskopravna zaštita od diskriminacije », in N. Petrušić (dir.), Sudska građanskopravna zaštita od diskriminacije, Belgrade, Poverenik za zaštitu ravnopravnosti / Pravosudna akademija, 2012, p. 220.
2 L. Kovačević, Zasnivanje radnog odnosa, Belgrade, Pravni fakultet Univerziteta u Beogradu, p. 1026.
3 Journal officiel RS, n°12/2022.
4 Rapport spécial de la Commissaire pour la protection de l’égalité dans le travail et l’emploi, 2019, p. 284.
5 L’étude « Discriminations sur le marché du travail » de 2019 révèle que 92% des employeurs, 84% des salariés et 86% des chômeurs pensent qu’en République de Serbie, la discrimination au travail est répandue, alors même qu’un tiers des répondants a déclaré avoir été personnellement victime de discrimination au travail. Voir Rapport spécial de la Commissaire pour la protection de l’égalité dans le travail et l’emploi, ibid.
6 I. Krstic, « Serbia - Country report “Non-discrimination”: Transposition and implementation at national level of Council Directives 2000/43 and 2000/78 », Publications Office of the European Union, 2021, p. 70.
7 Les décisions de justice relatives aux discriminations au travail ne sont pas enregistrées comme telles. Il est donc important que l’amendement à la loi sur l’interdiction des discriminations prescrive l’obligation pour la Commissaire de conserver les archives des jugements et décisions rendus dans les procès, et pour les tribunaux l’obligation de conserver les archives des décisions et de les remettre à la Commissaire. Les décisions de justice en Serbie ne sont accessibles au public que si les tribunaux les publient sur leur site Internet ou dans des bases de données de jurisprudence qui ne pouvant être consultées que par les utilisateurs commerciaux de ces bases de données et si la demande est conforme à la Loi sur l’accès aux informations publiques. Voir I. Krstić, « Serbia - Country report “Non-discrimination”: Transposition and implementation at national level of Council Directives 2000/43 and 2000/78 », op. cit., p. 65.
8 Loi sur le travail (J. O. de la RS, n°24/05, 61/05, 54/09, 32/13, 75/14, 13/17, 113/17 et 95/18), art. 23, § 1.
9 A. Tasić, « Naknada nematerijalne štete u antidiskriminacionim parnicama - komentar sudske odluke », Zbornik radova Pravnog fakulteta u Nišu, n°66/2014, p. 296.
10 Ibid., p. 298 ; I. Krstić, « Serbia - Country report “Non-discrimination”: Transposition and implementation at national level of Council Directives 2000/43 and 2000/78 », op. cit., p. 63.
11 I. Krstić, Zabrana diskriminacije u međunarodnom i domaćem pravu, Pravni fakultet Univerziteta u Beogradu, 2018, p. 304.
12 Ibid., p. 63.
13 Dans le cas des personnes handicapées, ce problème est particulièrement grave du fait qu’elles sont souvent privées d’une aide adéquate des syndicats. Voir L. Kovačević, « Intersectional discrimination of women with disabilities in the world of work: Advantages and challenges of applying an intersectional approach », in L. Kovačević, D. Vujadinović, M. Evola (dir.), Intersectional discrimination of women and girls with disabilities and means of their empowerment, University of Belgrade Faculty of Law, 2022, p. 362.
14 Avis de la Commissaire sur des dispositions de la Loi sur la médiation des conflits, n°011-00-49/2013-02 du 15 septembre 2013.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Ljubinka Kovačević, « Prévention et protection contre les discriminations au travail en République de Serbie », Revue de droit comparé du travail et de la sécurité sociale, 1 | 2023, 286-291.
Référence électronique
Ljubinka Kovačević, « Prévention et protection contre les discriminations au travail en République de Serbie », Revue de droit comparé du travail et de la sécurité sociale [En ligne], 1 | 2023, mis en ligne le 01 avril 2023, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rdctss/5646 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rdctss.5646
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