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Actualités juridiques internationales
Amériques
Brésil

La loi brésilienne sur la transparence salariale

Sidnei Machado
p. 258-261

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Mots-clés :

Amériques, Brésil
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Texte intégral

1Bien que la réglementation légale du travail au Brésil se trouve dans un contexte de grande instabilité et de dégradation institutionnelle depuis la réforme de 2017, l’année 2024 marque le début de l’application de la loi n°14611 du 3 juillet 2023 sur la transparence salariale1. L’inégalité salariale entre hommes et femmes demeure en effet un problème historique et structurel dans le pays. Les données de l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) révèlent ainsi qu’en 2022, la différence de salaire entre les hommes et les femmes était de 22%. Cette disparité, qui reflète à la fois la discrimination fondée sur le sexe et le manque de transparence et de mécanismes efficaces pour garantir l’équité salariale, a été la principale motivation pour l’approbation de cette loi sur l’égalité de rémunération.

2De manière générale, la législation brésilienne suit la tendance d’autres normes nationales qui ont cherché, ces dernières années, à respecter les engagements pris auprès de l’Organisation internationale du travail (OIT), notamment via la Déclaration du centenaire pour l’avenir du travail 2019. Au Brésil, la loi représente un cadre réglementaire pertinent pour promouvoir l’égalité salariale, imposant aux entreprises l’obligation d’être transparentes sur les critères de rémunération appliqués aux hommes et aux femmes. La loi a été mise en œuvre en novembre 2023 par le décret n°11795 et l’ordonnance n°3714/2023, qui détaillent les mesures nécessaires à son application.

  • 2 CLT, art. 461, § 1.

3La Constitution de 1988 établit déjà un système fondé sur le principe de non-discrimination salariale, basé sur l’égalité de rémunération pour un travail de valeur égale. L’article 5, point I, garantit l’égalité des droits et des obligations entre les hommes et les femmes, tandis que l’article 7, point XXX, interdit la discrimination salariale fondée sur le sexe, l’âge, la couleur ou l’état civil. La loi ne modifie pas non plus le système déjà établi légalement depuis les années 1940, basé sur un travail d’égale productivité et de même compétence technique2, conformément à la Convention n°100 de l’OIT, ratifiée par le Brésil.

4Cependant, la principale innovation de la loi brésilienne réside dans la création de mécanismes de transparence, comme la publication périodique par les entreprises des critères d’embauche et de rémunération, et la mise en place d’outils d’inspection et de sanction par l’État. L’obligation pour l’employeur de publier et de prouver, au moyen de rapports semestriels, la pratique de l’égalité salariale pour un travail identique, sans distinction de sexe, d’origine ethnique ou d’orientation sexuelle, en renversant la charge de la preuve, tend à renforcer les institutions de lutte contre les inégalités salariales au Brésil.

5Les premières données issues de cette nouvelle loi ont été publiées en mars 2024, par la production et la consolidation d’un rapport sur la transparence salariale des entreprises3. Ce rapport sur l’égalité salariale 2024, basé sur des informations émanant de 49 587 entreprises, révèle que les femmes perçoivent en moyenne un salaire inférieur de 19,4% par rapport aux hommes occupant le même poste. Par ailleurs, le rapport souligne que le salaire médian des femmes équivaut à 89,5% de celui perçu par les hommes, tandis que le salaire moyen des femmes correspond à 78,2% du salaire moyen des hommes. Les données du rapport mettent également en lumière le fait que 32,6% seulement des entreprises disposent de politiques visant à encourager l’embauche de femmes. Ce pourcentage est encore plus faible pour certains groupes spécifiques de femmes : noires (26,4%), handicapés (23,3%), LGBTQIAP+ (20,6%), chefs de famille (22,4%), et victimes de violences (5,4%). Par ailleurs, seulement 38,3% des entreprises adoptent des politiques visant à promouvoir les femmes à des postes de direction ou de direction4. Ces statistiques représentent une étape importante dans la documentation formelle des inégalités salariales au Brésil.

I - Le contenu de la loi sur la transparence salariale

6La loi n°14611 du 3 juillet 2023 établit une série de mesures pour garantir l’égalité salariale entre les hommes et les femmes, en mettant l’accent sur la transparence salariale. Les entreprises de 100 salariés ou plus, ayant leur siège social, leur succursale ou leur représentation au Brésil, sont tenues de publier tous les six mois un rapport relatif à la transparence des salaires et les critères de rémunération, sur leurs sites Internet et leurs réseaux sociaux. Ce rapport doit inclure des informations détaillées et complètes sur les salaires, les primes, les heures supplémentaires, les salaires complémentaires et les autres éléments de rémunération. Par ailleurs, les entreprises doivent publier un plan d’action pour réduire les inégalités salariales et les critères de rémunération entre les femmes et les hommes.

7La loi intensifie également la lutte contre la discrimination salariale. Les entreprises qui ne respectent pas les règles s’exposent à des amendes pouvant atteindre dix fois la valeur du nouveau salaire dû au salarié discriminé, le montant étant doublé en cas de récidive. Des canaux spécifiques ont en outre été créés afin de signaler les discriminations salariales.

8Un autre aspect pertinent de la loi réside dans l’incitation à promouvoir et à mettre en œuvre des programmes de diversité et d’inclusion sur le lieu de travail, notamment en formant les managers et les salariés à l’équité entre les sexes. L’accent est mis sur la formation professionnelle des femmes, dans le but d’assurer leur entrée, leur maintien et leur progression sur le marché du travail, sur un pied d’égalité avec les hommes. L’objectif n’est pas seulement de garantir l’égalité des salaires, mais aussi de créer les conditions permettant aux femmes de développer pleinement leur carrière.

II - Les formes de résistance à la loi

9En dépit des intentions progressistes de la loi n°14611/2023, le texte se heurte aux critiques et à la résistance de certains secteurs d’activités. Les principales critiques portent sur les coûts supplémentaires imposés par la loi et sur le fait que la divulgation des informations salariales viole la vie privée des salariés et affecte la compétitivité des entreprises. Certaines entités économiques, comme la Confédération nationale de l’industrie (CNI) et la Confédération nationale du commerce (CNC), ont contesté la loi devant le Tribunal fédéral (STF), en la qualifiant d’inconstitutionnelle.

10L’action directe pour inconstitutionnalité n°7612 (ADI 7612) fait ainsi valoir que la loi n°14611/2023 doit prendre en compte lors de la détermination des salaires des facteurs objectifs et légitimes d’inégalité, tels que le temps passé dans le poste, celui passé dans l’entreprise et la compétence technique. Ces facteurs justifient des différences salariales qui ne doivent pas être considérées comme une discrimination fondée sur le sexe, mais plutôt comme le reflet de critères relevant du mérite. Les entités qui ont proposé cette ADI soutiennent que la loi, en ignorant ces facteurs, pourrait nuire à la compétitivité des entreprises et créer une insécurité juridique, entraînant des litiges inutiles. L’ADI 7612 n’a pas encore été examinée par le STF.

III - Les défis à relever

11La loi n°14611/2023 représente une avancée significative pour les politiques d’égalité des sexes sur le lieu de travail, mais elle soulève également des défis qui doivent être surmontés pour que son impact soit efficace.

12L’efficacité de la loi dépend de la capacité de l’État à contrôler et à appliquer les sanctions prévues. Sans un contrôle rigoureux et une action proactive de l’État, la loi risque de ne pas atteindre ses objectifs de réduction des inégalités salariales. Le changement culturel dans les entreprises est également essentiel pour une mise en œuvre réussie du texte. En effet, les programmes de diversité et d’inclusion sont importants, mais ils doivent être accompagnés d’un véritable engagement des entreprises à promouvoir l’équité entre les sexes.

13L’inégalité salariale n’est qu’un aspect de l’inégalité entre les sexes sur le marché du travail. La loi doit être considérée comme faisant partie d’un effort plus large visant à résoudre d’autres problèmes structurels du marché du travail, tels que la répartition inégale du travail domestique, le manque d’accès aux opportunités de leadership et la violence sexiste. Pour que la loi atteigne tout son potentiel, il est essentiel que des politiques publiques plus globales soient mises en œuvre, abordant les multiples dimensions de l’inégalité entre les sexes.

14L’importance de l’éducation et de la formation continue des femmes est également cruciale dans la lutte pour l’équité salariale. Des études indiquent que, même si les femmes sont en moyenne plus qualifiées que les hommes sur le plan académique, elles ont toujours davantage de difficulté à accéder à des postes de direction et à être valorisées de manière égale sur le marché du travail. En encourageant la transparence salariale, la loi n°14611/2023 peut sensibiliser les entreprises à adopter des politiques de développement professionnel qui favorisent l’avancement des femmes à des postes plus élevés, réduisant ainsi la ségrégation verticale qui caractérise de nombreux environnements de travail.

15La pression sociale en faveur d’une plus grande transparence et d’une plus grande équité salariale peut agir comme un catalyseur pour l’adoption de bonnes pratiques et influencer l’efficacité de la loi. Les mouvements sociaux et les organisations de défense des droits des femmes jouent un rôle crucial, en promouvant l’importance de la loi et en exigeant sa mise en œuvre. La participation active de ces acteurs peut contribuer à contrebalancer la résistance et garantir que les entreprises respectent leurs obligations.

Conclusion

16La loi n°14611 du 3 juillet 2023 sur la transparence salariale est récente et tous les impacts qu’elle pourrait engendrer ne sont pas encore connus.

17D’une part, son impact peut être limité en raison de la non application de certaines de ses dispositions aux petites entreprises, dans lesquelles se trouve pourtant une part élevée de travailleurs, notamment s’agissant des entreprises de sous-traitance. Il est, d’autre part, également possible que les mesures n’aient pas d’impact efficace sur la réduction des inégalités salariales en raison d’un manque d’actions plus « robustes » imposant de réels changements de politique aux entreprises.

18En revanche, du point de vue de la réglementation du travail, la transparence sera un outil majeur pour la négociation collective et les actions visant à lutter contre la discrimination salariale. À long terme, l’efficacité de la loi brésilienne va ainsi dépendre d’une combinaison de facteurs, notamment de la capacité du gouvernement à contrôler son respect, de l’engagement des entreprises en faveur de l’égalité des sexes, et de la mobilisation de la société civile pour faire en sorte que la loi soit appliquée de manière cohérente, juste et efficace.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sidnei Machado, « La loi brésilienne sur la transparence salariale »Revue de droit comparé du travail et de la sécurité sociale, 3 | 2024, 258-261.

Référence électronique

Sidnei Machado, « La loi brésilienne sur la transparence salariale »Revue de droit comparé du travail et de la sécurité sociale [En ligne], 3 | 2024, mis en ligne le 01 octobre 2024, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/rdctss/8977 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12f16

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Auteur

Sidnei Machado

Professeur de droit du travail, Université fédérale du Paraná

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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