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Le « feu électrique » selon Diderot

Franck Salaün
p. 279-285

Texte intégral

  • 1 Lettre du 27 mars 1773, dans Fernandino Galiani, Louise d’Épinay, Correspondance, édition de Daniel (...)
  • 2 Lettre du 27 mars 1773, éd. cit., p. 219. Quelques semaines plus tard, Galiani décrit pour Mme de B (...)

1En avril 1773, quelques semaines avant son départ pour la Russie, Diderot participe à un dîner chez le baron d’Holbach, en compagnie des chimistes Jean Darcet et Augustin Roux. Il est ce jour-là question d’électricité. Galiani a, en effet, demandé à Louise d’Épinay1 de soumettre à Diderot et d’Holbach l’idée qui lui est venue après avoir assisté à des « expériences électriques » à Naples2. Il formule son hypothèse en ces termes :

  • 3 Lettre du 27 mars 1773, éd. cit., p. 219.

L’électricité est à mon avis l’inflammation que l’on cause par le frottement d’une matière qui est dans l’air, tout comme avec le frottement on allume du bois etc. Or cette matière électrique des physiciens ne serait-elle pas la même chose, que l’acide vitriolique répandu dans toute l’atmosphère, et même dans toute la nature selon les chimistes3 ?

2Mme d’Épinay, qui s’est acquittée de sa « mission », lui rapporte, dans sa lettre du 24 avril, les réactions suscitées par ses « doutes » :

  • 4 Lettre du 24 avril 1773, éd. cit., p. 233.

Il y a eu un dîner en forme chez le baron avec M. Darcet et M. Roux pour traiter à fond cette grande question. Voici le prononcé de l’aréopage. Les chimistes pensent que l’électricité est due à la matière ignée ou au feu élémentaire répandu dans l’atmosphère que le frottement combine avec les substances inflammables également répandues dans l’atmosphère. L’acide vitriolique est humide, et nuirait plutôt, qu’il ne favoriserait la production de l’électricité4.

  • 5 Lettre du 24 avril 1773, éd. cit., p. 233-234.
  • 6 Le texte qu’elle cite et l’autographe de Diderot sont identiques.

3Le ton de Mme d’Épinay vire, comme il se doit, à l’ironie mondaine, lorsqu’elle avoue son ignorance, parle de « dîner en forme », d’« aréopage »5 et affiche une distance amusée en demandant : « ne trouvez-vous pas que j’ai fort joliment retenu cela ? ». Mais cela ne l’empêche pas, après un premier résumé des conclusions de l’entretien, de citer, en deux temps mais in extenso, « l’avis de Diderot » que nous éditons6.

  • 7 Morellet, Mémoires, éd. de Jean-Pierre Guicciardi, Paris, Mercure de France (1988), 2000, p. 149.

4Le 15 mai, Galiani, familier de ce salon, et qui, d’après le témoignage de Morellet7, ne manquait pas une occasion de moquer l’athéisme de Diderot, de Roux et du maître de maison, écrit :

  • 8 Lettre du 15 mai 1773, éd. cit., p. 239.

Si la matière électrique n’est pas l’acide vitriolique elle sera autre chose. Cela me paraît clair. Reste à examiner si de savoir qu’une chose n’est pas une autre, est savoir quelque chose de la chose. Si vous décidez que non tout le savoir humain s’en va au diable ; si vous dites que oui alors les hommes sauront une infinité de choses, car ils sauront par exemple que moi je ne suis pas vous, et que la prose n’est pas des vers8.

  • 9 Augustin Roux et Jean Darcet sont des proches du baron d’Holbach. Cf. Alan Charles Kors, D’Holbach’ (...)

5Depuis le milieu du siècle, l’électricité est à la mode. Les scientifiques prennent conscience de l’enjeu que représente l’élucidation des phénomènes électriques pour la physique et la chimie, tandis que les amateurs courent les cabinets de physique et s’informent des dernières démonstrations spectaculaires, mais l’électricité en tant que telle n’est encore que partiellement expliquée. Pendant plusieurs décennies, les théories opposées de l’abbé Nollet et de Benjamin Franklin dominent les débats. C’est dans ce contexte que s’inscrivent l’hypothèse de Galiani, la discussion qui s’ensuit et la note de Diderot. Le dîner chez d’Holbach9 illustre une forme de sociabilité caractéristique milieux philosophiques et scientifiques dans la seconde partie du siècle. D’après le témoignage de Morellet, le baron d’Holbach et son épouse recevaient dans ces dîners, qui avaient en général lieu le dimanche et le jeudi, entre dix et quinze invités.

  • 10 Morellet, Mémoires, éd. cit., p. 148-149.

[C]’est là, raconte Morellet, qu’il fallait entendre la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais : quand je dis libre, j’entends en matière de philosophie, de religion, de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies. […] C’est là que j’ai entendu Roux et Darcet exposer leur théorie de la terre ; Marmontel, les excellents principes qu’il a rassemblés dans ses Éléments de littérature ; Raynal, nous dire à livres, sous et deniers les commerce des Espagnols aux Philippines et à la Vera-Cruz, et celui de l’Angleterre dans ses colonies ; l’ambassadeur de Naples et l’abbé Galiani, nous faire de ces longs contes à la manière italienne, espèces de drames qu’on écoutait jusqu’au bout ; Diderot, traiter une question de philosophie, d’arts ou de littérature, et, par son abondance, sa faconde, son air inspiré, captiver longtemps l’attention10.

  • 11 Augustin Roux (1726-1776), médecin et chimiste dirige alors le Journal de médecine. Cf. Jean Darcet (...)
  • 12 Jean Darcet (1725-1801), collaborateur puis gendre de Rouelle, est un chimiste de premier ordre. Cf (...)
  • 13 Mémoire sur l’action d’un feu égal, violent et continué pendant plusieurs jours, sur un grand nombr (...)
  • 14 Il est l’auteur de l’article FEU CENTRAL ET FEUX SOUTERAINS de l’Encyclopédie (Enc., VI).
  • 15 On lui doit aussi la publication des traductions françaises d’un grand nombre d’ouvrages de chimie (...)
  • 16 Il a, notamment, suivi pendant trois ans, de 1754 à 1757, les cours de Rouelle (voir Cours de chimi (...)
  • 17 Sur son intérêt pour la chimie, voir en particuler Jean Mayer, Diderot homme de science (Rennes, 19 (...)
  • 18 DPV IX, § XXXIII à XXXV, p. 52-56.

6Dans le cas présent, le caractère mondain d’une telle assemblée passe, pour un temps, au second plan. Diderot, d’Holbach, Darcet et Roux, qui connaissent bien la question, sont capables d’aborder le problème de la nature de l’électricité de façon rigoureuse. Augustin Roux11, ancien étudiant de Rouelle, enseigne la chimie à l’École de Médecine de Paris depuis 1771. Darcet12, vieil ami de Roux et ancien « élève chéri de Rouelle », avant de devenir son gendre, a notamment publié des travaux sur la porcelaine, avant d’être le premier professeur de chimie du Collège de France13. D’Holbach, qui s’est chargé d’un grand nombre d’articles scientifiques pour l’Encyclopédie, se passionne, comme Roux et Darcet, pour la minéralogie et la géologie, et connaît, par conséquent, les thèses en circulation sur les différentes sortes de feu14 et la force magnétique15. Quant à Diderot, sans être à proprement parler un savant, sa formation16 et son rôle dans la vie intellectuelle européenne lui permettent de suivre l’évolution des savoirs et de proposer, à partir des ouvrages les plus récents de physique, de chimie et de médecine, diverses hypothèses17. Depuis la parution des Pensées sur l’interprétation de la nature, où il proposait déjà trois « conjectures »18 sur l’électricité, il a certainement suivi les débats suscités par les découvertes de Benjamin Franklin.

7La réponse de Diderot à Galiani se présente comme une sorte de résumé de la discussion et a pour but immédiat d’aider Mme d’Épinay à rédiger sa lettre. Il est peu vraisemblable que Diderot ait apporté des notes en vue de cette discussion, il a probablement écrit ces quelques lignes au terme des échanges, ce qui en fait une sorte d’instantané, voire une réponse collective. Il est, par conséquent, difficile de différencier l’opinion de Diderot de celle des autres « chimistes » présents. Cela vaut surtout pour les premières lignes, très proches de ce que Louise d’Épinay rapporte, juste avant, comme le résultat (collectif) des discussions, dans lesquelles l’hypothèse de Galiani est rejetée. Dans un second temps, la prudence (« Il faut attendre, nous n’en savons pas encore assez. ») et l’esprit conjectural l’emportant, on croit reconnaître davantage la voix de Diderot. Son « avis » reflète donc un certain état du débat sur la nature de l’électricité, sa composition et ses propriétés. Car si les savants et certains amateurs savaient depuis le milieu du siècle produire l’électricité et la conserver un temps grâce au perfectionnement des bouteilles de Leyde, ils ne parvenaient pas à la « saisir ». Comment dès lors l’observer séparément, la combiner ?

  • 19 Cours de chimie de Rouelle, DPV, IX, p. 224-225.

8L’hypothèse de Galiani, bien que rejetée, est l’occasion d’une discussion sur la matière électrique qui illustre bien la tendance à adapter la théorie stahlienne. Galiani, désireux de ramener les phénomènes à un principe unique, substitue au phlogistique l’acide vitriolique. Cela n’est pas sans rappeler l’enseignement de Rouelle, selon lequel il n’y aurait « dans l’atmosphère que du feu, de l’eau, et de l’acide vitriolique19. »

  • 20 Jacques Roger, Buffon, Paris, Fayard, 1982, p. 280-282.
  • 21 Diderot cite, dans le Plan d’une université (LEW, XI, p. 781), le Cours de l’abbé Nollet parmi les (...)

9Le billet de Diderot révèle ainsi la double influence des théories de Stahl, dont Rouelle et ses disciples étaient restés proches, et que d’Holbach avait traduites, et de Franklin. Peut-être faut-il y voir, comme chez Buffon, une tendance à identifier l’électricité au phlogistique20. Une expérience qui permettrait, sur le modèle de l’expérience de Rouelle, de séparer l’électricité, établirait l’existence d’une matière électrique et légitimerait l’union de la physique et de la chimie face aux autres sciences. Lavoisier, autre élève de Nollet et de Rouelle, réfutera définitivement la théorie du phlogistique. Probablement conscient des limites des théories dont il a connaissance en 1773, Diderot, sans s’interdire de formuler des conjectures, invite les savants21 et les curieux à plus d’humilité : « Il faut attendre ; nous n’en savons pas encore assez. »

  • 22 Pour ce texte, nous disposons d’un manuscrit autographe du fonds Vandeul, reproduit ici, et d’une l (...)

[Feu électrique]22

  • 23 Les expressions « feu électrique » et « fluide électrique » sont synonymes. Dans les Pensées sur l’ (...)
  • 24 La phrase peut paraître ambiguë, dans la mesure où elle semble attribuer une odeur à l’électricité (...)

Le feu électrique23 est un feu très composé, car il a odeur24 et couleur.

  • 25 Dans l’Encyclopédie, comme dans une grande partie des écrits du temps, le « feu élémentaire » corre (...)
  • 26 Cette définition est communément admise à l’époque. C’est déjà celle que retient Le Monnier en 1756 (...)

Il paraît composé du feu élémentaire25 combiné avec les différentes matières inflammables répandues dans tous les corps26.

  • 27 Diderot, Roux et Darcet, qui ont suivi les cours de Rouelle, connaissent ses travaux sur l’acide vi (...)
  • 28 La réponse de Diderot et de ses amis pourrait s’arrêter là. La suite est conjecturale. Ce va-et-vie (...)
  • 29 Dans la lettre de Mme d’Épinay à Galiani, la citation s’interrompt ici pour reprendre un paragraphe (...)

Mais soyez très sûr que l’acide vitriolique27 n’y entre pour rien ; car l’acide vitriolique éteint le feu ; comme il le serait par l’eau. Il faut attendre ; nous n’en savons pas encore assez28. Lorsque nous aurons trouvé le moyen de saisir la matière électrique et de la combiner avec quelqu’autre autre substance, le résultat soit par lui-même, soit par sa décomposition, soit par sa combinaison avec quelqu’autre substance nous éclairera sur la nature de cette man[t]ière29.

  • 30 On peut penser avec Jean Meyer, qui rappelle que le tartre vitriolé correspond au sulfate de potass (...)

Les guenillons trempés dans une solution d’alcali et exposés à l’air, donnent par la lotion, du tartre vitriolé30.

  • 31 On peut voir dans cette remarque une allusion au fait que l’électricité, au croisement des savoirs, (...)

Trouvez quelque moyen aussi simple de saisir la matière électrique, et vous rendrez un grand service à la physique et à la chimie31.

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Notes

1 Lettre du 27 mars 1773, dans Fernandino Galiani, Louise d’Épinay, Correspondance, édition de Daniel Maggetti et Georges Dulac, t. III, mars 1772-mai 1773, Paris, Desjonquères, 1994, p. 219.

2 Lettre du 27 mars 1773, éd. cit., p. 219. Quelques semaines plus tard, Galiani décrit pour Mme de Belsunce, les effets de la machine électrique du chevalier Hamilton (15 mai 1773, éd. cit., p. 240).

3 Lettre du 27 mars 1773, éd. cit., p. 219.

4 Lettre du 24 avril 1773, éd. cit., p. 233.

5 Lettre du 24 avril 1773, éd. cit., p. 233-234.

6 Le texte qu’elle cite et l’autographe de Diderot sont identiques.

7 Morellet, Mémoires, éd. de Jean-Pierre Guicciardi, Paris, Mercure de France (1988), 2000, p. 149.

8 Lettre du 15 mai 1773, éd. cit., p. 239.

9 Augustin Roux et Jean Darcet sont des proches du baron d’Holbach. Cf. Alan Charles Kors, D’Holbach’s coterie, An Enlightenment in Paris, Princeton University Press, Princeton, 1976, notamment p. 22-23 et 34-37.

10 Morellet, Mémoires, éd. cit., p. 148-149.

11 Augustin Roux (1726-1776), médecin et chimiste dirige alors le Journal de médecine. Cf. Jean Darcet, Éloge de M. Roux, s. l., 1777 ; Deleyre, Éloge de M. Roux, docteur-régent et professeur de chymie à la Faculté de Paris, Amsterdam, 1777.

12 Jean Darcet (1725-1801), collaborateur puis gendre de Rouelle, est un chimiste de premier ordre. Cf. Cuvier, « Éloge de Jean Darcet », dans Éloges historiques des membres de l’Académie de sciences, Paris, 1861, p. 99-114.

13 Mémoire sur l’action d’un feu égal, violent et continué pendant plusieurs jours, sur un grand nombre de terres, de pierres et de chaux métalliques, Paris, 1766.

14 Il est l’auteur de l’article FEU CENTRAL ET FEUX SOUTERAINS de l’Encyclopédie (Enc., VI).

15 On lui doit aussi la publication des traductions françaises d’un grand nombre d’ouvrages de chimie et de minéralogie, notamment le Traité du soufre (trad. fr. 1766) de Stahl, l’Introduction à la minéralogie de Henckel (trad. fr. 1756) et le Traité de physique, d’histoire naturelle, de minéralogie et de métallurgie de J. G. Lehmann (trad. fr. 1759). Cf. Pierre Naville, D’Holbach et la philosophie scientifique au xviiie siècle, Paris, Gallimard, (1943) 1967 (p. 189-203), et Jeroom Vercruysse, Bibliographie descriptive des écrits du baron d’Holbach, Paris, Minard, 1971.

16 Il a, notamment, suivi pendant trois ans, de 1754 à 1757, les cours de Rouelle (voir Cours de chimie de Rouelle, DPV, IX).

17 Sur son intérêt pour la chimie, voir en particuler Jean Mayer, Diderot homme de science (Rennes, 1959), et François Pépin, La Philosophie expérimentale de Diderot et la chimie (Paris, Classiques Garnier, 2012).

18 DPV IX, § XXXIII à XXXV, p. 52-56.

19 Cours de chimie de Rouelle, DPV, IX, p. 224-225.

20 Jacques Roger, Buffon, Paris, Fayard, 1982, p. 280-282.

21 Diderot cite, dans le Plan d’une université (LEW, XI, p. 781), le Cours de l’abbé Nollet parmi les ouvrages recommandés, mais il a certainement compris, comme Buffon, que les expériences de Franklin ruinaient les théories du célèbre physicien français. Dans l’article FEU ÉLECTRIQUE (Enc., VI), Le Monnier résume déjà dans cette perspective les théories de Nollet et de Franklin.

22 Pour ce texte, nous disposons d’un manuscrit autographe du fonds Vandeul, reproduit ici, et d’une lettre de Mme d’Épinay à Galiani, dans laquelle le résumé rédigé par Diderot est repris intégralement, mais scindé en deux (lettre de Mme d’Épinay à Galiani du 24 avril 1773, dans Fernandino Galiani, Louise d’Épinay, Correspondance, t. III, Paris, Desjonquères, 1994, p. 233-234). Par ailleurs, Jean Mayer a édité l’autographe de Diderot dans son édition des Éléments de physiologie (Paris, Didier, 1964, Appendice II, p. 344). Texte de base : manuscrit autographe n.a.fr. 24932, fol. 141r°. Nous respectons l’orthographe et la mise en page de l’autographe.

23 Les expressions « feu électrique » et « fluide électrique » sont synonymes. Dans les Pensées sur l’interprétation de la nature, Diderot employait, avec la même signification, le syntagme « matière électrique » (DPV, IX, p. 52 et 54). La distinction entre « feu électrique » et « feu élémentaire ou commun », adoptée par Benjamin Franklin, est, par contre, controversée. Jean-Antoine Nollet s’y est opposé dans ses Lettres sur l’électricité (Nollet, Lettres sur l’électricité, 3e lettre « Sur la nature de la matière électrique », Paris, Guérin et Delatour, 1753, vol. I, p. 43).

24 La phrase peut paraître ambiguë, dans la mesure où elle semble attribuer une odeur à l’électricité de façon générale ; mais il s’agit, en mentionnant des qualités, de différencier l’électricité, fluide « composé », du « feu élémentaire ». Diderot pense probablement aux effets de certaines expériences, comme celle que résume Le Monnier dans l’article ÉLECTRICITÉ : « Lorsqu’on s’approche assez près d’une personne électrisée, on sent exhaler de son corps une odeur extraordinaire que quelques-uns rapportent à celle du phosphore d’urine : cette odeur est remarquable dans toutes les parties de la personne électrisée, et même dans tous les corps non électriques qu’elle tient dans sa main. Elle sort de même d’un tuyau de fer blanc électrisé immédiatement par le globe, et elle s’imprime pendant quelque temps dans les corps que l’on présente à ceux qui sont électrisés pour en faire sortir de la lumière. » (Enc., V, p. 473) Se fondant sur les travaux de ses contemporains, Diderot écrivait déjà, une vingtaine d’années auparavant, dans les Pensées sur l’interprétation de la nature : « La matière électrique répand dans les lieux où l’on électrise une odeur sulfureuse sensible » (DPV, IX, p. 54).

25 Dans l’Encyclopédie, comme dans une grande partie des écrits du temps, le « feu élémentaire » correspond à la nouvelle théorie du phlogistique (PHLOGISTIQUE, Enc., XII, p. 520, et FEU, Enc., VI).

26 Cette définition est communément admise à l’époque. C’est déjà celle que retient Le Monnier en 1756 : « Feu électrique, Fluide électrique, ou Matière électrique : on entend sous ces différentes dénominations, ce fluide très subtil, très mobile, qui se trouve répandu dans tous les corps, qui pénètre avec la plus grande facilité la plupart des milieux ; enfin qui cause immédiatement tous les phénomènes de l’électricité, comme l’attraction et la répulsion des corps légers, l’explosion de l’étincelle, les émanations lumineuses, etc. » (FEU ÉLECTRIQUE, FLUIDE ÉLECTRIQUE, Enc., VI)

27 Diderot, Roux et Darcet, qui ont suivi les cours de Rouelle, connaissent ses travaux sur l’acide vitriolique. Selon Rouelle, « l’acide vitriolique est appelé acide universel, parce qu’en effet il se trouve partout dans l’atmosphère, dans l’eau de la mer […], dans le règne minéral, où il est toujours dans un état de combinaison, soit avec le phlogistique dans le soufre, soit avec une terre absorbante végétale dans l’alun, soit avec les métaux comme le cuivre, le feu, le zinc. […] L’acide vitriolique est la plus simple des substances qui existe dans la nature. C’est un mixte formé par la combinaison de l’eau et d’une terre vitrescible et d’un autre principe inconnu fortement unis ensemble. » (Cours de chymie, Manuscrit, Bibliothèque de Médecine de Paris, III, p. 61)

28 La réponse de Diderot et de ses amis pourrait s’arrêter là. La suite est conjecturale. Ce va-et-vient entre bilan modéré des connaissances actuelles et conjectures rappelle la construction des Pensées sur l’interprétation de la nature. Cette perspective détermine son rapport aux sciences, comme le montrent encore Le Rêve de D’Alembert, les Principes philosophiques sur la matière et le mouvement, et les Éléments de physiologie, où Diderot écrit : « Qu’aperçois-je ? Des formes, et quoi encore ? des formes, j’ignore la chose. » (Physiologie, éd. J. Meyer, p. 307, et DPV XVII, p. 516)

29 Dans la lettre de Mme d’Épinay à Galiani, la citation s’interrompt ici pour reprendre un paragraphe plus loin (« Le Philosophe continue et dit : “Les guenillons trempés […]” », éd. cit., p. 234).

30 On peut penser avec Jean Meyer, qui rappelle que le tartre vitriolé correspond au sulfate de potassium, qu’il s’agit d’une allusion à « l’expérience de Rouelle sur l’acide vitriolique de l’atmosphère (Physiologie, éd. J. Meyer, Appendice II, n. 2, p. 344). On lit, en effet, dans son Cours, à propos de l’acide vitriolique, l’explication suivante : « On se convainc fort aisément de son existence dans l’atmosphère, par ce qui arrive à l’alcali fixe du tartre lorsqu’on le laisse tomber en deliquium dans un air pur et libre : si on le fait évaporer et qu’on le laisse retomber en deliquium a plusieurs reprises ; on y trouve un véritable tartre vitriolé. (Cours de chymie, III, p. 62)

31 On peut voir dans cette remarque une allusion au fait que l’électricité, au croisement des savoirs, constitue un enjeu majeur pour la physique et la chimie dans la seconde partie du siècle. Diderot, qui oppose fréquemment les connaissances expérimentales aux spéculations de la géométrie et de la métaphysique, semble appeler de ses vœux l’unification de la chimie et de la physique, comme dans ce passage des Principes philosophiques sur la matière et le mouvement où, s’opposant aux notions abstraites, il écrit « Vous ferez de la géométrie et de la métaphysique tant qu’il vous plaira ; mais moi, qui suis physicien et chimiste ; qui prends les corps dans la nature, et non dans ma tête ; je les vois existants, divers, revêtus de propriétés et d’actions, et s’agitant dans l’univers comme dans le laboratoire, où une étincelle ne se trouve point à côté de trois molécules combinées de salpêtre, de charbon et de soufre, sans qu’il s’ensuive une explosion nécessaire. » (DPV, XVII, p. 34). L’expérience que Diderot appelle de ses vœux s’inspire de la chimie de Rouelle. Le fait même que, par analogie, Diderot envisage la possibilité d’isoler l’électricité, confirme que le cadre théorique dans lequel il la conçoit suppose une sorte de phlogistique. Dès la fin des années 70, les recherches de Lavoisier ruineront ces conjectures, sans pour autant permettre d’élucider la nature de l’électricité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Franck Salaün, « Le « feu électrique » selon Diderot », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 53 | 2018, 279-285.

Référence électronique

Franck Salaün, « Le « feu électrique » selon Diderot », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie [En ligne], 53 | 2018, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rde/5738 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rde.5738

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Franck Salaün

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