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Dossier | Heurts et malheurs de l’identité religieuse

Introduction

Gérard Gonzalez
p. 9-13

Texte intégral

  • 1  A. Finkielkraut, L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013.
  • 2  « Identité nationale : comment le débat a fait pschittt... », Libération, 8 févr. 2010.
  • 3  G. Dhellemmes, « Le flop du “débat sur l’identité nationale” vu par la presse régionale », Médiapa (...)
  • 4  Selon certains militants venus perturber un « échange » sur la question à Paris.
  • 5  Y. Thréard, « Racisme : “Le piège identitaire” », Le Figaro, 3 juin 2020.
  • 6  G. Gonzalez, La Convention européenne des droits de l’homme et la liberté des religions, Paris, Ec (...)
  • 7  J. Rivero, « La notion juridique de laïcité », D. 1949, chron. p. 137.

1Heurts et malheurs de l’identité religieuse ou Heurs et malheurs de l’identité religieuse comme cela a été suggéré ? Si la première formulation, entièrement négative à la différence de la seconde, a été retenue, c’est bien pour rendre compte de ce que ce concept d’identité est porteur de frustrations, déceptions, colère, haine parfois. Un essai célèbre lui a été consacré sous le titre L’identité malheureuse1, en 2009 le « Grand débat sur l’identité nationale » fait pschittt2, flop3 quand il ne fait pas vomir4, plus récemment, sur fond de dérapages policiers, des manifestants sombrent (ou s’engouffrent) dans le « piège identitaire5 ». Le droit exerce-t-il ses vertus apaisantes dès lors qu’il s’empare de cette thématique passionnante et passionnée ? Le texte de Danièle Lochak, introductif de ce dossier, postule que la thématique des identités, car le terme renvoie à des revendications individualistes multiples (la quête de ses origines, ses marqueurs biologiques…) en même temps qu’il vise l’appartenance à des groupes aussi nombreux que différents (les transsexuels, les musulmans, les « Peaux Rouges »…), ne se laisse pas facilement « saisir » par les juges qui ne disposent pas toujours des instruments normatifs adéquats. Au-delà de cette première approche généraliste, le dossier se focalise, ce qui est bien compréhensible compte tenu de son accueil dans la Revue du droit des religions, sur la question de l’identité spécifiquement religieuse. Et comme la « liberté de religion dérange6 », la laïcité « sent la poudre7 », le mélange avec le concept d’identité aurait bien pu germer dans le cerveau dérangé d’un des « méchants » généralement opposés à James Bond et animés de passions destructrices. Ce dossier, n’étaient la sagesse et le professionnalisme de ses contributeurs, pourrait bien nous « éparpiller façon puzzle », pour reprendre une célèbre répartie des Tontons flingueurs. Certes, à la lecture de chacun de ces textes, on peut discerner la tendance plutôt favorable à la mise en lumière des identités religieuses ou à leur mise sous le boisseau de la laïcité notamment. Mais le propre de ce dossier est d’alimenter le débat, éventuellement en formulant ses préférences, mais toujours en appuyant cette démonstration par une démarche scientifique aussi objective que possible. La pluridisciplinarité des intervenants contribue par ailleurs à décloisonner le débat, l’entre soi trop souvent privilégié notamment chez les juristes, à l’élargir, voire à l’élever.

  • 8  Paris, Cerf, 2016.
  • 9  CEDH, Gde ch., 1er juin 2014 ; avec Guy Haarscher nous nous étions essayés à un commentaire commun (...)

2Danièle Lochak dresse un aperçu de « la résonnance croissante des revendications identitaires » et nous emmène sur le chemin tortueux qui conduit de la reconnaissance, difficile, du droit des minorités à la problématique des droits culturels, puis souligne le rôle majeur de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme dans la promotion du « droit à l’identité ». Concluant brièvement son propos sur une « France rétive », elle évoque l’un des enjeux essentiels de la tolérance d’une identité religieuse assumée par le port du foulard des femmes musulmanes et discerne notamment la crainte perceptible d’une « ethnicisation de la société française » jusque sous la plume des juges. Les soubassements du débat sont ainsi bien posés. Et le philosophe Guy Haarscher peut d’emblée faire parler la poudre. L’auteur de Comme un loup dans la bergerie. Les libertés d’expression et de pensée au péril du politiquement correct8 brandit l’étendard de la liberté d’expression contre le « vilain mot “blasphème” », moins utilisé mais auquel les censeurs auraient substitué des concepts plus politiquement corrects au service notamment de « crispations identitaires à coloration religieuse », là où « la protection des “identités” ne peut réussir qu’en défendant de façon rigoureuse et cohérente les valeurs du vivre ensemble et la liberté de la pensée ». On rappellera cependant, comme l’a souligné la Cour européenne dans l’arrêt S.A.S. c. France, la « flexibilité de la notion de vivre ensemble et le risque d’excès qui en découle9 », comme en témoigne le basculement qui veut qu’aujourd’hui le « vivre ensemble » s’incarne dans les gestes barrières et le port d’un masque censés limiter la propagation du Covid-19.

3Vincente Fortier nous emmène sur des eaux a priori moins turbulentes, les codes Dalloz et le juge judiciaire en constituant les digues. Faux semblant !! Vincente Fortier, comme à son habitude, jongle avec les référents juridiques, décortique les énoncés subjectivés des juges mais, là où l’on attend un long fleuve tranquille, tout n’est qu’agitation, remous, bousculement. L’identité bouscule l’altérité et, dans un mouvement de balancier qu’affectionnent les juristes, l’altérité bouscule l’identité. Le travers de ces bousculades binaires, c’est qu’on risque de ne pas avancer beaucoup à l’image de ces mêlées de rugby où chacun s’efforce de renverser l’autre ou, a minima, de camper sur ses positions. Vincente Fortier montre que l’altérité, c’est-à-dire le rapport à l’autre, l’emporte en droit sur l’identité et même les coups de boutoir de la Cour européenne des droits de l’homme s’amollissent au bénéfice de la pression sociétale, comme l’illustre la jurisprudence sur les signes religieux. Comment ne pas entendre son invitation à revoir notre conception du communautarisme, à le « penser autrement ». Cette autre vision, plus apaisante, nous est donnée par la sociologue Anne-Sophie Lamine qui met en perspective les identités religieuses, l’appartenance communautaire (expression moins stigmatisante que celle de communautarisme) et la participation sociale. Comme elle nous l’explique, la sociologie dispose « d’outils qui permettent de porter une grande attention à ce que font les acteurs sociaux au-delà des normes qu’ils défendent ou des discours qu’ils émettent ». C’est l’approche qualifiée de pragmatiste qui est privilégiée, par laquelle il est possible de dévoiler la réalité objective de l’identification religieuse et de l’appartenance communautaire. Retour à l’analyse juridique avec la confrontation de la réaction de l’État areligieux aux identités religieuses s’exprimant sous sa juridiction et à la posture de l’État revendiquant lui-même une identité religieuse. Un mot pour dire combien ces deux aspects ont fait l’objet de démissions en cascade des contributeurs pressentis, démissions plus ou moins justifiées et parfois tardives, qui n’ont pas facilité la tâche du coordinateur de ce dossier qui a dû lui-même mettre la main à la pâte. Clément Bénalbaz focalise son attention sur l’identité areligieuse de la France et l’on conçoit bien que cette identité-là s’incarne toute entière dans le principe de laïcité que défend pied à pied l’auteur. Gérard Gonzalez dresse quant à lui un panorama des États essentiellement membres du Conseil de l’Europe affirmant ouvertement la fondamentalité de leurs liens avec une religion historiquement dominante sur leur territoire et avec laquelle ils entretiennent des liens particuliers, parfois des liaisons dangereuses.

  • 10  Dans la ligne jurisprudentielle de la CEDH, 25 mai 1993, Kokkinakis c. Grèce (obs. G. Gonzalez, in(...)
  • 11  Dans la logique de la jurisprudence sur les signes religieux (CEDH, Gde ch., 10 nov. 2005, Leyla Ş(...)
  • 12  Selon la Cour européenne, la liberté de pensée, de conscience et de religion « figure, dans sa dim (...)
  • 13  G. Gonzalez, « La liberté de religion à l’épreuve de la jurisprudence de la Cour de justice de l’U (...)
  • 14 Paris, PUF, 2e éd. 1981, p. 123.
  • 15  Paris, PUF, 8e éd. 2003, p. 123.
  • 16  Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard, 2004.

4Ce dossier n’avait pas vocation à panser les blessures provoquées par les heurts et malheurs de l’identité religieuse. Si tel était le cas, ce serait un échec tant il fait ressortir les diverses interprétations, voire les désaccords qui surgissent à la lecture de ces diverses contributions. Heureusement d’ailleurs, sans quoi la liberté d’expression, réduite à un seul discours, s’en trouverait bien affaiblie. Un constat toutefois s’impose à la lecture de ce dossier : le caractère récurrent des références à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Cela ne peut que réjouir le coordinateur de ce dossier qui soutient depuis longtemps l’idée d’une construction d’une liberté européenne des religions plus10 ou moins11 protectrice de l’identité des croyants12. Mais le débat ne saurait s’épuiser dans cette seule jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Si elle cadre encore aujourd’hui avec le développement de la jurisprudence de la Cour de Luxembourg sur la question de la garantie de la liberté de religion13, elle se démarque de plus en plus de la posture du Comité des droits de l’homme des Nations unies, peu évoqué dans ce dossier, qui s’érige en défenseur de l’identité des croyants, plus précisément de leur droit à manifester leur religion par des signes distinctifs qu’il s’agisse du turban sikh, du hijab ou du niqab. L’identité religieuse apparaît donc bien comme un redoutable instrument de fragmentation de l’universalité des droits humains, ou plutôt de la déconstruction de ce mythe de l’universalité des droits humains né, pour faire court, au lendemain de la seconde guerre mondiale dans l’enthousiasme de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Dans la conclusion de la deuxième édition de son Que sais-je ? intitulé Les droits de l’homme, Jacques Mourgeon soulignait que « même dans les sociétés d’inspiration personnaliste, l’affirmation des droits reste un leurre à combattre, et leur aménagement une mystification à dénoncer14 ». Plus acerbe encore, plus de vingt ans après, il note que c’est « le même homme ayant aspiré hier par conviction à la liberté contre la contrainte, aux droits contre le Pouvoir dans l’espoir d’un salut terrestre, qui aspire aujourd’hui par abdication à magnifier le Pouvoir, à conforter la contrainte dans le même espoir d’un même salut, condamnant ainsi ses droits à n’être plus que rhétorique stérile15 ». Que penserait-il aujourd’hui alors que nous sommes résolument entrés dans une société biopolitique prophétisée par Michel Foucault16, qui, alliée au triomphe du modèle sécuritaire de Hobbes, nous promet des jours sombres ? Ce dossier lève un coin de voile sur le rôle de certaines revendications extrémistes, notamment au nom de l’identité religieuse, mettant l’accent plus ouvertement sur le salut céleste que terrestre. La gestion de ces situations par les sociétés libérales et démocratiques pose le dilemme de la sauvegarde de leur modèle tout en ne prêtant pas, par faiblesse, le flanc aux attaques de ceux qui souhaitent leur dissolution. Ce dossier dresse le bilan de cet exercice d’équilibriste et est une invite à la poursuite de la réflexion sur cette question. Il n’est pas l’heure de célébrer l’heur des identités religieuses mais la situation n’est pas si mauvaise. Ailleurs que dans nos sociétés libérales et démocratiques, elle est bien pire…

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Notes

1  A. Finkielkraut, L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013.

2  « Identité nationale : comment le débat a fait pschittt... », Libération, 8 févr. 2010.

3  G. Dhellemmes, « Le flop du “débat sur l’identité nationale” vu par la presse régionale », Médiapart, 18 déc. 2009.

4  Selon certains militants venus perturber un « échange » sur la question à Paris.

5  Y. Thréard, « Racisme : “Le piège identitaire” », Le Figaro, 3 juin 2020.

6  G. Gonzalez, La Convention européenne des droits de l’homme et la liberté des religions, Paris, Economica, 1997, p. 5.

7  J. Rivero, « La notion juridique de laïcité », D. 1949, chron. p. 137.

8  Paris, Cerf, 2016.

9  CEDH, Gde ch., 1er juin 2014 ; avec Guy Haarscher nous nous étions essayés à un commentaire commun – qui fut finalement une analyse parallèle – de cet arrêt pour la Revue trimestrielle des droits de l’homme, expérience riche d’où naquit une amitié respectueuse de nos idées respectives, pas si éloignées au fond (RTDH 2015, p. 219-233).

10  Dans la ligne jurisprudentielle de la CEDH, 25 mai 1993, Kokkinakis c. Grèce (obs. G. Gonzalez, in Les grands arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme, Paris, PUF, 9e éd. 2019, p. 675).

11  Dans la logique de la jurisprudence sur les signes religieux (CEDH, Gde ch., 10 nov. 2005, Leyla Şahin c. Turquie : AJDA 2006, p. 315-320, obs. G. Gonzalez.

12  Selon la Cour européenne, la liberté de pensée, de conscience et de religion « figure, dans sa dimension religieuse, parmi les éléments les plus essentiels de l’identité des croyants et de leur conception de la vie, mais elle est aussi un bien précieux pour les athées, les agnostiques, les sceptiques ou les indifférents » (Kokkinakis, précit. § 31).

13  G. Gonzalez, « La liberté de religion à l’épreuve de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne », RTDH 2020, p. 103-120.

14 Paris, PUF, 2e éd. 1981, p. 123.

15  Paris, PUF, 8e éd. 2003, p. 123.

16  Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard, 2004.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gérard Gonzalez, « Introduction », Revue du droit des religions, 10 | 2020, 9-13.

Référence électronique

Gérard Gonzalez, « Introduction », Revue du droit des religions [En ligne], 10 | 2020, mis en ligne le 16 novembre 2020, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rdr/1201 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rdr.1201

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Auteur

Gérard Gonzalez

Université de Montpellier, Institut de droit européen des droits de l’homme (IDEDH) ; Université de Strasbourg / CNRS, Droit, Religion, Entreprise et Société (DRES)

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