- 1 On peut par exemple se demander comment l’auteur a choisi/sélectionné parmi les nombreuses référenc (...)
- 2 Le terme d’« enquête » est d’ailleurs employé par l’auteur lui-même (p. 28).
- 3 Au sens de la « prise de décisions ».
- 4 Nous entendons ces termes de manière synonymique, même si les spécialistes de la discipline (les gé (...)
- 5 On apprend par exemple que le processus de définition d’une date d’entrée dans l’Anthropocène est e (...)
- 6 L’auteur retrace la spécificité de l’origine historique du concept d’Anthropocène en mobilisant plu (...)
- 7 C’est la référence à « douze indicateurs sociaux et douze indicateurs naturels qui ont évolué le lo (...)
- 8 Ces cycles sont appelés « cycles biogéochimiques ».
- 9 Le néologisme « solastalgie » traduit bien ce sentiment de nostalgie et d’anxiété face au changemen (...)
1Nathanaël Wallenhorst, maître de conférences habilité à diriger des recherches en sciences de l’éducation propose dans son ouvrage « une méthode […] pour démêler le vrai du fake » (p. 8) sur la question de l’Anthropocène, cette nouvelle période géologique (contemporaine) que les scientifiques désignent comme marquée par l’empreinte de l’Homme sur le système Terre. Cette méthode consiste en une recension et synthèse de plusieurs articles scientifiques publiés en anglais dans des revues de renommée internationale, qui retracent la science en train de se faire, et qui, selon l’auteur, permettent de se distancier « de l’agitation sociale et des offensives climatosceptiques » (p. 8, p. 11) : c’est là le moteur axial de son écriture. Au total, 18 articles scientifiques ainsi qu’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sont référencés, présentés, examinés dans leur contenu et catégorisés selon la question centrale de laquelle ils relèvent (en lien avec les cinq sections qui composent le corps de l’ouvrage et alimentent de façon consistante la problématisation).
Ainsi, un intérêt central de ce petit livre réside me semble-t-il dans la formation (ou l’autoformation) du citoyen, à ce qu’il peut apprendre en matière d’Anthropocène en se mettant en quête de vérités scientifiques dans le domaine : quels sont les savoirs à découvrir ? Qu’est-il utile et nécessaire voire indispensable d’apprendre (et d’apprendre à faire) si l’on veut discerner le vrai du faux en Anthopocène ? Chercher sur Internet une référence électronique, accéder à la version gratuite d’une publication scientifique en ligne (p. 29), apprendre l’anglais, tenir une veille informationnelle, scientifique et bibliographique (p. 42, p. 98), trouver la version traduite et résumée d’un texte (p. 92), etc. Notons par exemple que le choix des mots-clés (saisis dans la barre de recherche d’un navigateur) associé à l’usage des opérateurs booléens permet d’améliorer l’efficacité d’une recherche (p. 29), même si l’exercice aurait pu être davantage précisé1. Ce petit « travail de lecture [d’analyse] et d’annotation [des articles] » auquel Wallenhorst nous invite à consacrer quelques minutes par jour (p. 14) permettrait, selon lui, de former un citoyen éclairé, mieux que n’importe quel cours portant sur les modifications/répercussions/incidences engendrées par l’activité humaine sur le fonctionnement du système Terre (p. 14). C’est à ce niveau-là que réside la portée éducative et formative de l’ouvrage – assumée par l’auteur – qui avoue lui-même « croire en l’éducabilité » (p. 23).
La stratégie d’exploration et de synthèse de la littérature scientifique de Wallenhorst pour laquelle nous identifions des similitudes avec la « démarche d’enquête2 » (Ladage, 2017 ; Simonneaux, 2018) a pour point de départ une « question socialement vive » (Legardez, 2006) – l’Anthropocène – et se déroule principalement sur Internet qui s’avère être, pour l’auteur, une source incommensurable et foisonnante d’informations actualisées, régulées, vérifiées et contrôlées par les comités d’experts qui examinent les publications scientifiques. La proximité avec la dimension « codisciplinaire » de l’enquête (Chevallard & Ladage, 2010) s’incarne également dans le dépassement des frontières disciplinaires qui est à envisager, pour par exemple, devenir aussi compétent en géologie qu’en mathématiques ou en français (p. 14), ou bien pour intégrer les « savoirs sociopolitiques, anthropologiques et philosophiques de l’Anthropocène » (p. 18) au bagage des connaissances essentielles pour comprendre l’Anthropocène. C’est selon moi le deuxième intérêt de l’ouvrage, celui de situer de manière explicite et ouverte la complémentarité, le dialogue qui peut exister entre les éclairages des sciences de la nature et des sciences de l’homme. À la lecture de ce petit livre, on perçoit bien que la solution – s’il devait en exister une – ne se trouve pas dans le recours unique, univoque et unidirectionnel vers ce que les sciences expérimentales proposent, mais est à concevoir dans une « reconfiguration » (p. 33) ou « réorganisation » (p. 34) de nos sociétés faisant pleinement intervenir toutes les sciences, y compris la dimension politique3 des choses (p. 34, p. 57, p. 65, p. 114). Si l’ambition d’une réflexion interdisciplinaire, que Wallenhorst veut largement appropriable, est présente par les contributions de revues appartenant au champ des sciences humaines et sociales, l’ouvrage collectif qu’il a coordonné en 2019 avec Pierron en est la plus complète illustration (Redondo, 2020).
Alors, quel type de savoirs (géoscientifiques) cette revue synthétisée de la littérature scientifique sur l’Anthropocène donne-t-elle à voir ?
La première section – centrale – de l’ouvrage (pp. 27-42) propose de formaliser le concept en tant que temporalité géologique : elle est consacrée aux différentes hypothèses de datation de l’entrée dans Anthropocène (p. 19) et permet de comprendre comment les géologues datent les âges/époques/ères/périodes4 géologiques à partir de l’officialisation d’un point de départ5 (dont il faut trouver la trace au niveau stratigraphique) suscitant souvent de vifs débats et un consensus lent à apparaître (p. 8, pp. 36-37, pp. 41-42). Si les différentes mentions relatives aux fondamentaux de l’Anthropocène, comme son historicité6 (p. 30), son caractère problématique ainsi que les « courbes de la grande accélération7 » (pp. 38-39) ont un intérêt scientifique important, on sera en outre surpris de découvrir des « pépites » comme le fait que la destruction des populations indigènes du continent américain au xviie siècle a provoqué une chute du taux de CO2 dans l’atmosphère qui est inscrite dans les carottes de glace prélevées en Antarctique (pp. 40-41) ! En outre, l’évocation des différents scenarii étudiés pour sortir de la période contemporaine (pp. 32-33) est également très intéressante en lien avec les solutions technocratiques parfois surprenantes qui sont proposées par les géoscientifiques (chercheurs du système Terre).
Le deuxième chapitre central du livre a pour objet de caractériser l’Anthropocène par la transgression des « limites planétaires » qu’il est, selon le titre éponyme, vital (pour l’Homme) de ne pas franchir, afin d’éviter le risque d’un basculement du système Terre vers un autre état faiblement favorable à l’aventure humaine (pp. 43-57). On découvrira avec intérêt que ces « seuils critiques » ou « points de basculement » (pp. 49-50, pp. 61-63, etc.) relèvent de neuf processus dont au moins trois sont dérégulés/dégradés depuis 2009, entraînant changement climatique, perte de biodiversité ainsi que le bouleversement des « cycles8 » de circulation des éléments entre le monde vivant, le sol, l’air et l’eau (comme l’azote et le phosphore). Enfin, les sections iii, iv et v sont riches d’informations concernant la possibilité d’une réorganisation brusque et irréversible de la biosphère (pp. 61-75), la définition d’une sixième crise d’extinction massive de la biodiversité (pp. 79-92) à la suite des cinq précédentes (dont les causes possibles sont rappelées (p. 82)) et les incidences du réchauffement climatique (pp. 93-111).
Pour conclure, l’appui explicite du discours que Wallenhorst organise autour du déploiement des sources scientifiques explorées (et résumées) répond d’une part, pertinemment, à l’enjeu affiché en début d’ouvrage – celui de « toucher du doigt la réalité de l’Anthropocène » (p. 10) et de « rendre publics [et accessibles] les savoirs de l’Anthropocène » (p. 12) – et participe d’autre part, assurément, de la richesse scientifique de ce petit livre. Accéder à une « connaissance approfondie », établie scientifiquement et suffisamment précise, participe ainsi de manière primordiale à l’éducation/formation du citoyen habitant d’un monde en mutation, qui a besoin d’apprendre (des savoirs et nous ajouterons, des pratiques) pour mieux comprendre et pour penser l’avenir (pp. 113-114). Si la valeur didactique du texte n’est donc plus à démontrer, les voies – pédagogiques – à emprunter restent pour l’instant à la charge de l’enseignant, de l’éducateur, du formateur qui réfléchira à comment aborder ces savoirs avec des apprenants, sans dramatiser (impliquant anxiété9 et risque d’immobilisme dus au sentiment d’impuissance) et en suscitant l’engagement et l’action collective (pp. 113-114). N’étant pas clairement affichée dans le titre, la valeur éducative/formative de l’ouvrage transpire pourtant tout au long des propos de Wallenhorst dont l’ambition est clairement, de promouvoir une éducation à et en Anthropocène : à deux reprises au moins, l’auteur signale d’ailleurs l’usage qu’il fait lui-même, avec ses étudiants, des textes qu’il présente dans le livre (p. 40, p. 105).
Le mérite de cet ouvrage qui se distingue par son objet, sa démarche et son contenu, est de parvenir à convaincre du pluriel scientifique, puisque les vérités sur l’Anthropocène sont nombreuses, différentes, plurielles (le singulier du titre aurait pu nous en laisser douter) et qu’elles ont des fondements scientifiques qui valent la peine d’être découverts, appris, enseignés, afin de comprendre la complexité du concept qui n’a rien d’évident. Sur la question à laquelle Wallenhorst enjoint ses lecteurs, celle de faire toute la vérité sur l’Anthropocène, on reconnaîtra que le problème étant d’une grande ampleur (liée en partie aux estimations, modélisations, projections évoquées plusieurs fois dans la monographie), le travail conduit par l’auteur a au moins le mérite de le poser et d’en tracer une première ébauche de réponse (que le lecteur se chargera d’actualiser et de renouveler). Le petit ouvrage de Wallenhorst peut être perçu, de ce point de vue, comme un utile manuel offrant un riche tour d’horizon (non exhaustif et non définitif), délimitant le terrain et posant les principales balises de réflexion scientifique autour du concept, dont un public varié d’opérateurs, enseignants ou apprenants, pourra s’emparer.
Cet ouvrage est également un manuel du chercheur en herbe où l’on apprend, au détour de la lecture, comment s’organise le processus de publication dans les revues scientifiques (lecture en double-aveugle par des experts, renvoi des remarques aux auteurs, etc., pp. 16-17), on apprend également que ResearchGate est le « Facebook des chercheurs » (p. 29), que Nature et Science sont « les deux plus grandes revues scientifiques mondiales » (p. 53) et que la méthodologie scientifique « encadre les chercheurs et leur permet de produire des résultats » (pp. 80-81), etc.