Introduction pour une résistance épistémique !
Texte intégral
1Les Epistémologies du Sud ont construit un univers théorique et méthodologique issu des luttes sociales et des expériences des peuples marginalisés, notamment en Amérique Latine, en Afrique, largement diffusé en Europe par le Centre d’ Etudes Sociales de l’Université de Coimbra au Portugal. Le numéro thématique présenté sur les Epistémologies du Sud et santé en langue française, s’inscrit dans une volonté de diffusion scientifique des expériences, savoirs et connaissances issus de l’inventivité des modes de résistance et de luttes contre les formes de domination et d’oppressions quelles que soient ses formes de discriminations, d’extractivisme, de fascisme, d’épistémicide et d’identitarisme.
2Le numéro thématique Epistémologies du Sud et santé est l’objet d’une co construction scientifique d’un ensemble de connaissances inscrites avec et par des modèles alternatifs de recherches alternatives issues de diverses communautés institutionnelles académiques ou non institutionnelles. Présentés dans l’édito par Joao Arriscado Nunes, les travaux des Epistémologies du Sud avec ses concepts fondateurs sont repris et commentés par Gissel Maidana dans le corpus. Les articles présentés sont issus d’expériences, de savoirs écologiques, de connaissances qui se sont élaborées en Europe et à l’international sur les cinq continents. Si en Europe, en lien avec la théorie critique (De l’école de Francfort à Bourdieu) et les théories critiques (notamment celles travaillées à Paris8-Vincennes), les Epistémologies du Sud constituent à l’international, un ensemble d’expériences, de savoirs et de connaissances qui ont résisté avec succès à différents dispositifs de dominations, qu’ils soient scientifiques, épistémiques, géopolitiques extractivistes, discriminants quelles que soient les aires géographiques. Les Epistémologies du Sud sont aussi un modèle généalogique de connaissances situées, de savoirs et d’expériences « endogènes, autochtones, originaires » qui participent activement à la validation scientifique des savoirs et pouvoirs émancipateurs (Tarragoni, 2021) produits par ceux et celles qui ont subi l'oppression et les dominations liées aux épistémologies de la recherche, au colonialisme, au capitalisme et aux hétéro-patriarcats, sans toutefois renier l’héritage culturel et scientifique d’un occident. Elles participent aussi à un nouvel agencement d’énonciations et le plus souvent invitent à dépasser les catégorisations de pensées et la colonisation permanente de l’anthropologie des connaissances du monde qui dévore « les autres » inscrits dans une pluralité des territoires ignorant la multiplicité des variations des contextes.
3Ce numéro thématique sur « Epistémologies du Sud et santé » a donc pour ambition de publier la constitution de résultats de recherche, en langue française, qui incluent à la fois les théorisations critiques et les Epistémologies du Sud dans le champ vaste « de la santé ». Ce numéro thématique reconnait les limites de la théorisation critique eurocentrée appliquée aux différents territoires des Suds géographiques instituant un ensemble d’injustices épistémiques et s’écarte de toutes postures identitaristes et indigénistes. Nous publions des articles qui présentent des recherches, des co recherches, d’expériences de résistance et des inter-luttes de différents collectifs, qui transforment, créent la recherche et modifient la manière de faire science avec un sud épistémique, quelles que soient les aires géographiques.
4Dans le champ de la santé, si les théories critiques euro-centrées ont souvent participé à qualifier les dispositifs de normation de la recherche et d’universalisme sur les discours et les pratiques de santé, et nommer ainsi les souverainetés et les gouvernementalités de la biopolitique et du biopouvoir par la mathématisation de la vie et du vivant ; il ressort de certains articles un ensemble de domination structurelle de l’épistémè de la recherche de la discipline santé publique et de l’épidémiologie, qui par leurs propres postures de recherche opèrent comme une « fixation de la croyance » (telle que Peirce l’a conçue) et structure une ligne abyssale (Santos, 2016) où se joue un « jeu de règles qui détermine l'apparition ou la disparition des énoncés, leur persistance et leur extinction » (Foucault, 1969). Les théories critiques à l’œuvre dans certains articles désignent différentes pratiques de prévention ou de soins et précisent comment s’opère une gestion biopolitique des savoirs (Foucault, 1979) du « Nord Global » épistémique (Santos, 2016) par le principe même de « concept voyageur » métro-politique comme le décrit Boaventura de Sousa Santos dans son article. Plusieurs articles (Elise Bourdin, Pierre Henri Dalcusi & Jaqueline Descarpentries, Salvador Cayuela Sánchez,) analysent dans différents dispositifs de prévention, comment s’opère le pouvoir de la biopolitique sur le corps qui rend les populations et leurs actes conformes au modèle hégémonique de la norme en santé publique néolibérale, associée aux enjeux économiques et politiques de l’industrie pharmaceutique (Latour, 2020) et des politiques de contrôle des populations (Zizek, 2020).Une essentialisation stratégique (Spivak, 2020) des populations à risque (comme les demandeurs d’asile , les malades mentaux, les addictes aux jeux, les handicapés ), est dénoncée par la mise en place d’une logique de tri (Lefèvre, 2020) quand les sujets « à risques », groupes construits par la destructivité du capital (Balibar, 2024), et de la rhétorique de la barbarie des injonctions comportementales à incorporer (José Manuel Mendes, 2024). Les enjeux de la transformation de la psyché en une force productive (Han, 2014) utile au capital, participent à la tyrannie de la soumission du soi (Butler,2018) et la construction d’un corps normal (Le Blanc, 2004). Dans ce dispositif de normativité des corps et de la psyché, qui crée ce processus d’incorporation et de subjectivation de la « normalité » à la soumission et d’obéissance (Genel, 2013), les dispositifs de fabriques instituantes du corps normal, sont régulièrement nommés dans ces articles. Les auteurs dénoncent les invectives à faire des choix pour son propre corps, à se soumettre à la technique de l’aveu par des dispositifs de soin performés par la normativité (Boëtsch & all, 2007) de la biopolitique instituée par différents protocoles de contrôle des populations. Chaque recherche présentée rappelle que, si tout dispositif de normation dispose des corps et de la psyché de sujets maillés à des univers encourageant (ou favorisant) une normalité comportementale ; la matérialité du corps est toujours l’objet de catégories de pensées aliénantes basées sur des alliances démoniques où sont niées les « contraintes productives » de certains sexes et genres qui peuvent défaire les normes qui les constituent et peuvent devenir le lieu d’une puissance d’agir transformatrice. Le queer critique libère au sein des Epistémologies du Sud les catégorisations mentales sur le corps dans et par les luttes contre les formes de dominations hétéro-normées et normatives (Marjolaine Védie) et amène aussi des figures à penser la cosmopolitique du corps perspectiviste, en introduisant une économie du désir qui traverse les barrières des frontières spécifiques du corps normal. La critique des dominations (Corcuff, 2012) et des émancipations des corps remet toujours en question les modes dominants normatifs des connaissances, les catégories de pensées sur les existences étudiées et les abjections créées sur les corps (Balibar, 2024). Ainsi, si tous les auteurs et toutes les autrices diffusent un ensemble de connaissances critiques sur les dispositifs normatifs des politiques de santé sur la santé humaine et non humaine, ils et elles et ielles veillent à rendre compte des formes de compréhension des expériences et des savoirs individuels et collectifs à même de favoriser les échanges et aussi de renforcer les alliances entre le monde académique et des collectifs qui luttent. En effet, au-delà de certains articles critiques instruits à partir d’expériences euro-centrées, Joao Arriscado Nunes au Brésil et Pape cHb Bassène au Sénégal précisent comment des contextes culturels différents et pluriels, contre le capitalisme et le colonialisme (Maria Paula Meneses au Mozambique) participent à la construction sociale et politique d’une justice sociale, la dignité et la décence humaine (Gissel Maidana, De Sousa Santos) dans et par des environnements soutenables et durables (Andréa Araujo de Vasconcellos, Guilherme Franco Netto, Maria Ines Correa Cárcamo et Vilma Bouratroff de Santana, et par des co présences interculturelles (Sofia Cevallos et Zenaida Yasacama Gayas).
5Ainsi, dans ce numéro thématique, émerge une construction de connaissances issues des expériences, des savoirs et connaissances critiques qui constituent des bases scientifiques des savoirs écologiques issus d’une sociologie des absences et précise la ligne abyssale qui œuvre à une nouvelle herméneutique post-abyssale, par l'interconnaissance et les co-présences entre de nombreux groupes dans le monde, par l’usage des traductions épaisses (Meneses, 2019) : des récits de pratiques, des expériences croisées, des traductions épaisses, des recueils des discours sur les pratiques, et des écrits et des récits de résistances et de luttes, des méthodologies alternatives produisent ou tentent de produire, ici des connaissances qui revisitent les schèmes de pensées des épistémé à l’œuvre (Inês Barbosa de Oliveira) pour désigner la santé « globale » (Elodia Hernández León) au-delà de la ligne abyssale pour la santé collective (Joao Arriscado Nunes). Chaque article inscrit dans cette épistémologie du Sud participe à la construction d’un Sud épistémique qui va au-delà des « métaphysiques cannibales", interrogent les méthodologies de recherche qui restent imposées par les logiques impérialistes qui les façonnent à l’international, (logique épistémique, culturelle, cultuelle, économique, politique et sociale, coloniale (Abdou Salam Fall, Moustapha Sèye, Codé Lô, Malick Dione, Agnès Le Port, Amber Peterman et Mélissa Hidrobo) ou par les logiques des financeurs et des logiques des modèles de recherches dominants de la santé publique (Catherine Tourette-Turgis, Cynthia Fleury).
6Dans ce numéro, chacun et chacune participent à la promotion autant de la culture de la recherche critique, postcritique qu’à une herméneutique post abyssale autant par la généalogie de l’histoire des idées à l’œuvre dans la construction sociale, politique, épistémique de la santé des populations qu’à la mise en lumière des catégories de pensées qui participent à la construction d’une ligne abyssale telle que définie par B Santos (2024) qui nomment les dispositifs de dominations vécues et perçues par les minorités, subalternes, dominés, invisibles, indigènes, incasables, indésirables, migrants, survivants de la psychiatrie, addictes, demandeurs d’asile, les femmes violées…Des articles précisent comment chaque personne, groupe ou collectif participent aussi à une fabrique instituante d’un pouvoir inventif des acteurs et ou des réalités institutionnelles ou collectives qui agissent comme une capacité politique d’agir sur ces réalités pour jouer sur les règles par de nouveaux imaginaires (Castoriadis, 1975, Vollaire, 2024).
7Dans ce numéro thématique sur les Epistémologies du Sud et santé, nous avons collectivement appliqué les principes CARE, qui sont de nouvelles configurations de construction des connaissances et de luttes collectives visant à l’institutionnalisation de données dites « autochtones ». C’est-à-dire que nous avons privilégié, une publication construite dans une alternative à la fois de l’universalisme abstrait qui fonde les théories générales occidentalo-centrées, et de la reconnaissance de l’existence d’une incommensurabilité des expériences, des savoirs et des connaissances issues des cultures et entre les cultures.
8Ce numéro thématique veut ainsi participer à la transmission, la co-construction et circulation des connaissances scientifiques et leurs publications en langue française, au-delà des seuls savoirs académiques situés, historiquement et géopolitiquement déterminés par le Nord Global dans le champ de la santé globale, tout en étant conscients de la construction de savoirs écologiques issus de l’impérialisme colonial de la langue française dans les discours sur les pratiques. Dans ce sens, certains articles, issus de territoires du sud géographique sont tous rédigés avec les principes CARE des publications avec les autorisations de publications des populations dites « autochtones ». Principes qui abordent des considérations importantes pour les écosystèmes de données modernes et les cycles de vie des données qui soutiennent à la fois l’innovation et l’autodétermination des autochtones (Castellano 2004 ; Anderson et al., 2003). Ces principes de protection des données ont pour but de bénéficier au collectif des populations autochtones, en respectant leur pouvoir de contrôle, la responsabilité et l’éthique des populations dans la construction des connaissances dans le but d’autonomiser les publications des peuples autochtones en mettant l’accent sur les relations fondées sur les valeurs plutôt que sur la consultation réglementée des données par les critères mainstream de la recherche souvent anglo-saxons. Ces principes favorisent une participation équitable aux processus de réutilisation des données et de leur publication à l’international. Pour surmonter ces défis, la plupart des articles a veillé à intégrer les diverses expériences, savoirs et connaissances des différents acteurs de la co recherche dans une posture de recherche qui s’opère AVEC les populations et non pas SUR les populations. Les processus de co-construction des connaissances issues des savoirs écologiques précisent non seulement le nom des communautés, leurs différentes autorisations à publier et la langue utilisée pour réaliser la recherche.
9Ce numéro thématique est donc pluriculturel, pluriprofessionnel, pluridisciplinaire, pluriversel, respectueux des récits des collectifs qui produisent des savoirs et des connaissances. Il respecte des identités sexuelles et de genre. Le guide de l’université Mc Gill à Montréal1 a notamment été utilisé pour une écriture « inclusive, neutre et épicène » dans certains articles. Pour d’autres, des fémines en Amérique Latine refusent les injonctions du Nord global féministe de ces formes d’écriture dite inclusives souvent issues des travaux américains. Ainsi, volontairement, chaque écriture d’article dans ce numéro, s’inscrit dans les expériences des différents acteurs et autrices et aussi dans les différentes « langues » scientifiques, professionnelles, sociales, artistiques, populaires et locales etc… mobilisées pour la santé pour tous et toutes.E, humaine et non humaine quels que soient les territoires. Ce numéro s’inscrit dans « une éthique minoritaire » en refusant d’étudier exclusivement les règles de domination qui imposent des règles normatives de la recherche qu’elles soient épistémiques, théoriques et méthodologiques ou de publication de la médecine coloniale sur les combats identitaires de la médecine « traditionnelle (Maël Voegel et al), autochtone ou originaire ou indigène » minorisée par les politiques de santé publique internationale (Andréa Quintana & Jacqueline Descarpentries).
10Certains des articles ont adopté une posture de recherche inductive ou abductive et veillent à échapper à toutes formes d’essentialisation stratégique (Spivak, 2020) dans la co-construction des savoirs entre les chercheur.es et les individus, les groupes ou les collectifs. La co-construction des connaissances avec des groupes, communautés, mouvements sociaux présente en effet des défis tant épistémologiques que politiques, principalement pour quatre raisons (Godrie, 2019). Tout d'abord, les savoirs ne sont pas simplement des données à assembler, mais plutôt des interprétations de perspectives sur le monde en concurrence pour définir la réalité, ce qui nécessite de comprendre les différents points de vue des groupes sociaux. Deuxièmement, il est crucial de reconnaître les structures hiérarchiques qui accordent plus de poids et de légitimité à certains savoirs et acteurs par rapport à d'autres, perpétuant ainsi les inégalités socioéconomiques. Troisièmement, les objectifs de la co-construction des connaissances peuvent varier selon les acteurs impliqués, allant de la légitimation sociale à la résolution de problèmes concrets, ce qui peut entraîner des tensions si ces finalités ne sont pas discutées et clarifiées. Enfin, il existe souvent une asymétrie dans les rôles attribués aux différents participants, avec les populations concernées étant souvent réduites au rôle de témoins, tandis que les chercheurs et praticiens occupent des positions d'experts. On remarquera toutefois dans certains articles comment les communautés autochtones modifient « le faire science ».Dès lors les connaissances qui émergent participent à la co-construction de connaissances scientifiques à partir des modes de vie, des cultures et des expériences des populations de protection de la santé individuelle et communautaire, de la santé humaine et non humaine. Ils rendent compte des fabriques instituantes du pouvoir inventif des acteurs et actrices qui agit comme une capacité politique d’agir sur ces réalités par des imaginaires, des stratégies, des luttes et des résistance pour faire face aux traversées hétérogènes des enjeux économiques, sociaux politiques, cultuels et culturels, des inégalités plurielles, des exclusions radicales et à la crise écologique et démocratique des pays. Ces connaissances scientifiques ne sont pas des connaissances sur les modes de vie, mais sont la connaissance épistémo-corporelle des expériences et des savoirs de la vie ordinaire et issues des luttes et des résistances. Elles ne peuvent émerger dans la recherche qu’en reconnaissant les cinq logiques de monocultures des sciences, telles que décrites par De Sousa Santos (2016) à savoir : la monoculture de la connaissance de la maladie basée sur un modèle unique épistémologique de la santé publique qui est la plus puissante des modes de (re) production de la non-existence du pluralisme de la santé des populations par la conception réaliste de l’épidémiologie appuyée sur la mathématisation de la santé des populations et par l’impérialisme du modèle positiviste des evidence bases practices. Il s’impose comme une ligne abyssale d’une grammatologie d’une science de la vie et du vivant utile à une biopolitique et au biopouvoir mondialisées affirmant l’autojustification d’un projet impérialiste de l’OMS colonial par l’endogénéité du pluralisme interne des débats de la médecine entre les naturalistes et les normativistes, légitimant la relégation des savoirs écologiques des populations subalternisées et déjà invisibilisées, en invisibilisant les savoirs écologiques de la santé des peuples, des savoirs locaux de prévention et les comportements de protection de santé individuelle et collective, des savoirs endogènes de prévention inscrits dans un autre cosmos. La monoculture de la logique du temps linéaire dans la compréhension des savoirs écologiques de protection de la santé humaine et non humaine qui justifierait l’histoire des pratiques de prévention en santé publique issu d’un temps uniquement linéaire, au nom du progrès, de la modernisation, de la mondialisation, du développement économique alors que le temps est aussi circulaire. Nous n’avons pas un « anthropos » indifférencié, mais plutôt des « systèmes mondes » instituant différentes manières de voir le temps, la santé, la maladie, le corps, sa protection et sa guérison qui est un pluralisme épistémologique et ontologique issu de différentes co-présences. Inter-connaissances qui organisent de manière très différentes la vie, les flux des savoirs, les rapports à la vie, au temps, aux espaces, aux environnements non-humains qui organisent les rapports à la protection individuelle et collective fondés sur des asymétries très profondes entre les savoirs biomédicaux et les savoirs écologiques de la santé collective, de la santé des peuples, des rapports au corps, à la santé humaine et non-humain. La monoculture de la naturalisation des différences est fondée sur des classifications sociales instituant des hiérarchies entre les populations par la naturalisation des catégories de pensées elles-mêmes utiles aux catégorisations de pensées. Certaines sont invisibilisées par la science et le politique par le fait d’une culture scientifique plongée dans la rationalité, des catégories de pensées utiles aux patriarcats et hétéro-normativités et une gouvernementalité biopolitique moderne qui soutiennent une généalogie du discours de la supériorité physique, ethnique et morale de certaines populations sur d’autres et se transforme en un dispositif biopolitique darwinien colonial. La monoculture de l’échelle dominante avec la double figure de l’universalisme ou de la mondialisation versus le local et le particulier. Dans la mesure où l’universalisme est l’échelle des entités, l’usage social et politique d’une vérité scientifique fait l’objet d’une universalisation dans le social (Balibar, 2016). Vérité scientifique des Evidences bases practices , modèle de référence en raison de leur universalité par l'évidence contraire selon laquelle elles sont décrits comme universels précisément parce qu’ils circulent comme norme de la toute-puissance de la mathématisation de la vie, renforcée par des protocoles et des enjeux économiques et politiques et de la biotechnologie et de l’industrie pharmaceutique. Elles participent à un usage social et politique de la mathématique au service de la rationalité économique géopolitique planétaire biopolitique qui recouvre la domination coloniale du marché de l’industrie pharmaceutique, source de l’extraction de valeurs, sur la liberté des échanges économiques et des politiques locales sanitaires des États, dans laquelle s’inscrit l’idée de colonisation.
11Ce numéro thématique s’inscrit donc dans des engagements critiques (Fischbach, 2024) par une diffusion des connaissances scientifiques contre-hégémoniques des savoirs de la santé publique mis en dialogue et en résonance avec la diversité des expériences , des savoirs et des pratiques du soin, de guérison, de prévention, de protection de la santé humaine et non humaine inscrite dans une écologie des savoirs. Il présente des résultats de recherche issus d’une coopérative de recherche internationale, LUCI, un dispositif européen et international de recherche, de formation et de publication dans le champ de la santé des peuples, qui assume des alternatives aux perspectives de recherche alternative (autant par des méthodologies, que par l’usage des « traductions épaisses telles que travaillées par Maria-Paula Meneses, 2019) au-delà des simples dénonciations des discriminations contre le capitalisme, l’anthropocène et les violences liées aux dominations plurielles et leurs injustices épistémiques, comme celles mises à l’œuvre à travers l’épistémé de « One health » dans les nouvelles orientations de l’OMS.
12Ainsi, plutôt que de s’épuiser à échafauder une analyse critique de la justice sociale, cognitive, médicale, sociétale dans le champ de la santé, par les seuls énoncés critiques des pratiques de soins coloniales et l’invisibilisation des pratiques de soins originaires, dans ce numéro, nous avons tenté de nommées des expériences, des savoirs ordinaires de résistance, des modèles épistémiques de la santé, des pratiques de protection de la santé individuelle ou collective, contre les injustices épistémiques qui dépassent la ligne abyssale en refusant d’étudier exclusivement les règles de domination épistémique majoritaire de la recherche dans le champ de la santé publique. En effet, si la santé publique internationale a suscité les architectures normatives les plus grandioses de l’épidémiologie avec ses définitions de la maladie, des priorités de santé publiques et de ses politiques publiques de santé publique, l’accès aux soins et à la prévention, avec l’appui de l’industrie pharmaceutique et de la biotechnologie contemporaine mine les droits à la santé collective des populations (João Arriscado Nunes) et ruine les intérêts fondamentaux de la santé des peuples pour les populations des forêts, des campagnes, des eaux et des villes.
13Force est en effet de constater que l’injustice épistémique (Sylvia Peireira, 2024 ; Angelo Vannini, 2024) ne figure jamais comme un mal à combattre dans les politiques de santé de l’ OMS, car d’un point de vue de l’action politique, les enjeux de la recherche de la médecine « des indigènes » notamment restent minoritaires à ce jour, sauf quand il s’agit de capturer les savoirs endogènes et participer à la marchandisation des plantes médicinales ou capter les savoirs botaniques, animal ou végétal pour enrichir des bibliothèques à l’internationale. Aussi, pour garder les protections précieuses du droit antidiscriminatoire, en critiquant ses détournements majoritaires et ses effets d’assujettissement épistémiques dans les politiques de santé publique, en observant moins les effets de la configuration majorité-minorité, engendrée par l’organisation des sociétés et de la science ; la plupart des articles sont inscrits dans les théories critiques et les Epistémologies du Sud et non pas dans les Epistémologies des Suds qui ne cherchent qu’à réduire chaque humain à une discrimination spécifique, une minoration, une racialisation, une subalternisation, une victimisation par la reconnaissance de l’intersectionnalité des discriminations et confère à leur existence une essentialisation stratégique et par l’usage social et politique des résultats de la recherche.
14Tous les articles visent et participent à l’excavation des structures discriminatoires qui lie les destins minorisés, dès lors qu’elle est mise en lumière par la sociologie des absences. Chaque article vise alors à dépasser la ligne abyssale et à tenter de s’appuyer sur la sociologie des émergences en s’appuyant sur des leviers d’émancipations plurielles. C’est donc à partir de la sociologie des émergences que les injustices épistémiques sont dépassées au fil des articles et précisent comment les savoirs écologiques dans le champ de la santé ont résisté à l’invisibilisation par l’expérience ordinaire et sociale de luttes contre toutes les formes de l’oppression, loin de disciplines aux frontières strictes. Si les injustices épistémiques nomment des pratiques d’invisibilisation non seulement de la généalogie des savoirs originaires, toutes ces injustices précisent comment elles portent aussi atteinte aux capacités des personnes à sauvegarder pleinement leurs savoirs écologiques de santé dans leurs réalités (Fricker, 2007 ; Medina, 2013). Les articles rendent compte des formes de violence qui s’opèrent par la subalternisation des personnes subalternisées dans la hiérarchie des connaissances scientifiques alors qu’elles possèdent toutes les capacité d’expériences, de savoirs, de connaissances de soin, de protection des savoirs et des connaissances originaires, et qu’elles possèdent toutes les connaissances nécessaires pour comprendre leurs réalités et les injustices qu’elles vivent (Fricker, 2007). Ces injustices épistémiques se manifestent notamment à travers les injustices testimoniales, où les membres de ces groupes ne sont pas considérés comme des interlocuteurs crédibles en raison de préjugés, mais ils et elles et ielles sont des sujets épistémiques légitimes et ne peuvent être réduites à des discriminations liées à l'âge, au genre, à l'identité de genre, à l'orientation sexuelle ou à l'origine socioculturelle.. « à la race, socialement déterminée ». Il nous appartient donc collectivement de nous en saisir et de veiller en tant que co-producteurs de savoirs à dépasser notre autorité épistémique universitaire pour rester partie prenante des rapports de production des savoirs en veillant à éliminer toutes les violences épistémiques subies des populations avec lesquelles les connaissances sont co construites. Il nous appartient d’éviter de rejouer en permanence, certaines dynamiques de pouvoir entre les chercheurs et chercheuses en position de privilège sur les groupes (Baril, 2017 ; Butler, 2002 ; Pichette, 2016) quelles que soient les raisons économiques ou le récit performatif des normes de recherches des financeurs de la recherche. Il nous appartient de rester vigilant et vigilante pour nos démocraties et nos libertés académiques.
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Pour citer cet article
Référence électronique
Jacqueline Descarpentries, « Introduction pour une résistance épistémique ! », Recherches & éducations [En ligne], 28-29 | 2025, mis en ligne le 05 juillet 2024, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/rechercheseducations/15547 ; DOI : https://doi.org/10.4000/120ir
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