1Les épistémologies du Sud se caractérisent par une double démarche cognitive fondée sur l’idée qu’il n’y a pas de justice sociale globale sans justice cognitive globale (justice entre différentes manières de connaître et de bien vivre). D’une part, elles visent à récupérer les savoirs populaires et vernaculaires mobilisés dans les luttes qui n’ont jamais été reconnus comme des contributions pertinentes à une meilleure compréhension du monde par les détenteurs du savoir des sages ou scientifique, qu’il s’agisse de la philosophie ou des sciences sociales et humaines. Cette exclusion cognitive est au cœur de l’exclusion sociale. Pour ne donner qu’un exemple, l’élimination des peuples originaires et de leurs modes de vie (génocide) a toujours été l’autre face de la destruction (diabolisation, effacement) de leurs modes de connaissance (épistémicide) et de leur langages (linguicide). D’autre part, les épistémologies du Sud affirment que les luttes sociales concrètes ont généralement recours à différents types de savoirs et les combinent, qu’il s’agisse de savoirs populaires ou vernaculaires ou de savoirs des sages et scientifiques (y compris les marxistes). La science moderne est une connaissance valable (voire précieuse) mais elle n’est pas la seule connaissance valable. Pour donner un exemple, les luttes pour la souveraineté alimentaire et l’agroécologie menées par la Via Campesina combinent le savoir rurale (paysan) avec des connaissances agronomiques et biochimiques et, dans de nombreux cas, une analyse marxiste de la question foncière (en particulier, de la rente foncière). De telles articulations et combinaisons, je les appelle des écologies de savoirs, une transformation mutuelle de différents savoirs qui s’engagent dans des dialogues visant à renforcer les luttes sociales contre la domination.
- 1 Il existe d'autres modes de domination : la religion comme politique, le système de castes et le ab (...)
- 2 Plus récemment, Gonçalves et Costa ont proposé le concept d'accumulation enchevêtrée, inspiré du co (...)
2La ligne abyssale est l’idée centrale qui sous-tend les épistémologies du Sud. Elle marque la division radicale entre les formes de sociabilité métropolitaine et les formes de sociabilité coloniale, qui caractérise le monde moderne, ce que je nomme le Nord globale depuis le XVe siècle. La ligne abyssale est la ligne qui sépare le monde des humains, le monde du "nous", du monde des sous-humains, le monde du "eux". Ce dernier monde est celui des « condamnés de la terre », des corps et des groupes sociaux racialisés, sexualisés, dépossédés. Le concept de corps est utilisé ici comme métaphore de la fusion de la matérialité et de la spiritualité. La modernité eurocentrique comprend trois principaux modes de domination : le capitalisme, le colonialisme et le patriarcat.1 Le colonialisme et le patriarcat existaient avant le capitalisme, mais ils ont été reconfigurés lorsqu’ils sont devenus partie intégrante de la domination moderne. Depuis lors, les trois principaux modes de domination fonctionnent en étroite articulation à l’échelle mondiale. Cette articulation varie selon les régions et les époques. La raison d’une telle articulation structurelle réside dans le fait que le travail social salarié qui sous-tend la domination capitaliste, et qui repose sur le principe de l’égalité formelle des êtres humains, ne se maintient pas comme pilier des formations sociales modernes sans la coprésence d’un travail social fortement dévalorisé et non rémunéré. Ces deux dernières formes de travail social sont fournies par des êtres humains ontologiquement dégradés, qu’il s’agisse de corps racialisés, dépossédés ou sexualisés. Ces corps sont le domaine du colonialisme et du patriarcat. Ils sont les royaumes de la sous-humanité, la zone du non-être, comme les a désignés Franz Fanon. Par conséquent, il n’y a pas de capitalisme sans colonialisme et patriarcat. La fin du colonialisme historique (occupation territoriale par un pays étranger) n’a pas impliqué la fin historique du colonialisme. Il se poursuit aujourd’hui sous de nouvelles formes, qu’il s’agisse du racisme, de la xénophobie, de l’esclavage, de l’internement et de la déportation des immigrants et des réfugiés, de l’accaparement des terres, de l’expulsion massive des communautés paysannes, au nom du développement et des mégaprojets. Dans une perspective marxiste allant de Rosa Luxemburg, en passant par Du Bois jusqu’à David Harvey (2003, 2004), l’articulation continue du capitalisme avec le colonialisme et le patriarcat est la manifestation de l’accumulation primitive (violente) comme condition permanente de l’accumulation capitaliste.2
- 3 Je parle de tendances générales. En particulier, ces derniers temps, certains mouvements de base co (...)
3En termes de luttes sociales contre la domination, le drame de notre époque peut être ainsi résumé : alors que les modes de domination capitaliste, colonialiste et patriarcale opèrent en étroite articulation, la résistance contre eux a historiquement été très fragmentée. De nombreuses luttes anticapitalistes ont été racistes et sexistes, tandis que de nombreuses luttes féministes ont été racistes et capitalistes, et enfin, de nombreuses luttes anticoloniales ou antiracistes ont été sexistes et capitalistes3 . Tant que cette fragmentation ne sera pas supprimée, la domination moderne se poursuivra et les victoires dans un domaine de lutte auront tendance à coexister avec les défaites dans un autre domaine de lutte.
4La ligne abyssale est la ligne qui sépare la sociabilité des êtres humains formellement égaux (la zone métropolitaine) de la sociabilité des êtres ontologiquement inférieurs et donc sous-humains (la zone coloniale) qui se poursuit encore actuellement. Cette ligne abyssale engendre activement l’invisibilité ou la non-pertinence des manières d’être, de vivre, de connaître et de sentir des populations de "l’autre côté de la ligne" et, par conséquent, l’invisibilité ou la banalisation des luttes qu’elles mènent. En raison de la ligne abyssale, il n’y a pas d’humanité sans sous-humanité dans les sociétés capitalistes, colonialistes et patriarcales contemporaines. L’humanité est au mieux un projet qui ne peut se réaliser que lorsque la ligne abyssale est éliminée, c’est-à-dire lorsque la domination capitaliste, colonialiste et patriarcale prend fin. La ligne abyssale est aussi radicale qu’invisible, elle se cache derrière le masque de l’idéologie libérale et de son éthique politique abstraite de liberté, d’égalité et de fraternité.
5Il existe des exclusions sociales des deux côtés de la ligne abyssale, mais elles sont structurellement différentes. Les exclusions dans la zone métropolitaine sont régies par des normes juridiques, sociales et politiques qui s’appliquent à des êtres humains formellement égaux ; en ce sens, ce sont des exclusions non radicales, quelle que soit la sévérité de cette exclusion. Au contraire, les exclusions dans la zone coloniale sont régies par des normes juridiques, sociales et politiques qui s’appliquent aux êtres contemplés moins qu’humains. Indépendamment du masque ou de la façade juridique ou politique, les normes sont orientées vers l’appropriation ou l’extermination violente. En ce sens, elles constituent des exclusions radicales. Les exemples d’appropriation et de violence abondent : l’esclavage et le travail forcé, la stérilisation forcée des femmes, l’élimination extrajudiciaire des dirigeants de mouvements populaires, le corps des femmes comme objet ou butin dans les guerres civiles ou dans les rivalités entre bandes criminelles, la noyade horrible et banalisée de milliers d’immigrants dans la mer Méditerranée, les camps d’internement pour les réfugiés, les immigrants et leurs enfants, l’agression sexuelle des jeunes filles comme "faisant partie de la culture", les régimes étatiques d’apartheid et de néocolonialisme, les murs électrifiés contre les populations indésirables, le pillage continu des ressources naturelles et l’expulsion conséquente des paysans et des peuples indigènes de leurs territoires ancestraux, le profilage ethnique, le génocide des jeunes noirs dans les périphéries des grandes villes d’Amérique latine, la violence domestique et le féminicide, et ainsi de suite.
6La ligne abyssale est à la fois une ligne structurelle et une ligne existentielle, car elle est inscrite dans l’expérience vécue des corps racialisés, dépossédés et sexualisés. À titre d’illustration, je décris deux exemples " hypothétiques " qui sont bien trop réels pour être considérés comme une simple invention de l’imagination sociologique. Premier exemple. Dans une société blanche raciste, un jeune étudiant noir qui va au lycée vit dans le monde de sociabilité métropolitaine. Il peut se considérer comme exclu, soit parce qu’il est souvent évité par ses camarades de classe, soit parce que le programme d’études traite de matières insultantes les cultures et les histoires des peuples d’origine africaine. Néanmoins, ces exclusions ne sont pas abyssales ; le jeune étudiant fait partie de la même communauté étudiante et, du moins en théorie, il a accès aux mécanismes juridiques et administratifs qui lui permettront de plaider contre la discrimination. Cependant, lorsque ce même jeune homme, sur le chemin du retour, est arrêté et fouillé par la police en raison d’un profilage ethnique, et peut même être violemment fustigé et assassiné, à ce moment-là, le jeune homme franchit la ligne abyssale et passe ainsi du monde de la sociabilité métropolitaine à celui de la sociabilité coloniale. D’un point de vue ontologique, il descend du domaine de la pleine humanité au niveau de la sous-humanité. Son exclusion devient abyssale et tout appel aux droits n’est plus qu’une cruelle façade.
7Deuxième exemple. Dans une société sexiste, une femme ayant un emploi dans l’économie formelle habite le monde de la sociabilité métropolitaine. Elle peut être victime d’une exclusion non abyssale dans la mesure où, en violation des lois du travail et de l’emploi, ses collègues masculins reçoivent un salaire plus élevé pour effectuer les mêmes tâches. Mais elle peut faire appel aux tribunaux, aux syndicats et aux organismes administratifs ou de réglementation. Cependant, lorsqu’elle rentre chez elle, elle peut être victime d’un viol collectif dans les transports publics, ou être assassinée comme cible de guerre ou comme butin dans les rivalités entre gangs (féminicide), ou encore être victime de violences domestiques lorsqu’elle est chez elle. À ce moment précis, elle franchit la ligne abyssale et passe du monde de la sociabilité métropolitaine au domaine de la sous-humanité.
8Influencées par la conception kantienne de l’humanité, les théories critiques modernes ont, dans l’ensemble, ignoré la ligne abyssale. Elles ont reconnu différents degrés d’exclusion mais ont refusé de reconnaître l’existence de différences qualitatives entre les exclusions sociales abyssales et non abyssales. Et en effet, il existe deux différences qualitatives entre l’exclusion abyssale et l’exclusion non abyssale. La première concerne le statut ontologique. Seules les exclusions abyssales sont fondées sur l’idée que la victime ou la cible n’est pas pleinement humaine, mais plutôt une sorte d’être humain "naturellement" dégradé. Du point de vue de la pensée abyssale moderne, il est logique que ladite victime ou cible ne soit pas traitée comme un être humain à part entière comme "nous". Tant que les trois principaux modes de domination moderne (capitalisme, colonialisme et patriarcat) seront en vigueur et agiront en tandem, de grands groupes sociaux expérimenteront dans leur vie et de manière systématique ce franchissement fatal de la ligne abyssale. L’autre côté de la ligne abyssale, la zone coloniale, est loin d’être une catégorie résiduelle. L’ensemble des populations racialisés, racialisés et sexualisées des sociétés contemporaines constitue la majorité de la population mondiale. La plupart d’entre elles sont des travailleurs qui, outre l’exploitation de classe, subissent des discriminations raciales et sexuelles. La plupart d’entre elles vivent dans des espaces urbains cosmopolites, mais elles sont les dessous de ces espaces.
9La deuxième différence concerne la reconnaissance culturelle. La sociabilité métropolitaine est la zone de la « notre » culture, un ensemble de valeurs culturelles, d’idées, de signes et de symboles, de perceptions du comportement social, de coutumes et de conventions qui, bien qu’immensément diversifiées sur le plan interne, sont généralement connues comme des valeurs eurocentrés/de l’Atlantique du Nord. L’idée d’égalité abstraite universelle des êtres humains et les instruments juridiques et politiques qui en découlent réglementent les exclusions non abyssales. Au contraire, la sociabilité coloniale est le domaine de la culture d’ « eux ». Produit historique du colonialisme et des contacts culturels après plus de cinq siècles, la sociabilité coloniale est aujourd’hui un assemblage de valeurs et de visions du monde occidentale et aussi non occidentale (africaines, indigènes, asiatiques, paysannes). L’altérité de la culture est souvent mobilisée pour légitimer une exclusion abyssale. La sous-humanité est une infériorité à la fois ontologique et culturelle.
10La domination moderne est un mode d’articulation global, inégal et combiné entre des exclusions abyssales et non abyssales. La science moderne et le droit moderne ont été les deux outils privilégiés pour créer et effacer idéologiquement la ligne abyssale. Le caractère insaisissable de la ligne abyssale et la difficulté conséquente à reconnaître ces deux types d’exclusion sont dus au fait que l’idéologie prétendu universelle de la sociabilité métropolitaine, ainsi que tous les appareils juridiques et politiques qui l’accompagnent, planent au-dessus du monde de la sociabilité coloniale comme une promesse toujours renouvelée et toujours trahie. L’illusion créée par cette puissante idéologie a conduit à ne considérer comme légitimes que les luttes destinées à résister contre les exclusions non abyssales. La difficulté qui en résulte de démêler les exclusions abyssales des exclusions non-abyssales a souvent contribué à rendre invisibles et à aggraver les exclusions abyssales affectant les groupes sociaux racialisés, dépossédés et sexualisés.
11L’impact de la montée convergente du néolibéralisme et de l’idéologie d’extrême droite sur la "position" de la ligne abyssale reste un sujet à approfondir. On peut affirmer que la ligne abyssale s’est déplacée au cours des dernières décennies de telle sorte que la zone coloniale, le domaine des exclusions abyssales, s’est étendue en englobant des populations de plus en plus nombreuses, tandis que la zone métropolitaine s’est rétrécie. La montée du racisme culturel (y compris l’islamophobie et, plus récemment, la sinophobie) et d’autres croyances en des différences culturelles intrinsèques et insurmontables peut conduire à l’infériorisation ontologique d’un nombre croissant de personnes. Dans une dystopie autoritaire, même les activistes politiques dissidents d’extrême gauche ou les travailleurs ubérisés "auto-asservis" pourraient être considérés comme des sous-hommes.
12Un examen attentif des luttes sociales contre le capitalisme, le colonialisme et le patriarcat d’après la deuxième guerre mondiale montre qu’elles ont souffert de trois limites fatales : l’illusion de la pleine humanité, la fragmentation et le monoculturalisme.
13L’illusion de la pleine humanité consiste à concevoir les sociétés contemporaines comme ayant dépassé la ligne abyssale après la fin du capitalisme historique et les victoires historiques des mouvements de femmes, particulièrement au Nord. La non-reconnaissance de la ligne abyssale a conduit à ignorer la différence fondamentale entre les exclusions abyssales et non-abyssales et à concevoir et organiser les luttes sociales comme si elles résistaient toutes face aux exclusions non-abyssales. Puisque les exclusions non-abyssales se produisent dans le domaine de la sociabilité métropolitaine, elles ont recours aux ressources institutionnelles disponibles et plus ou moins efficaces dans ce domaine, comme le système juridique et le système politique. Rétrospectivement, la persistance des exclusions abyssales dont sont victimes les corps et les populations racialisés, dépossédés et sexualisés dans nos sociétés révèle l’inefficacité de ces luttes à défaire l’exclusion abyssale. La zone de non-être semble aujourd’hui aussi violente qu’auparavant, comme le dénoncent des mouvements tels que "Black Lives Matter" ou "Ni Una Menos" (le slogan des mouvements de femmes latino-américaines contre le féminicide). La nécessité de proclamer le droit à la vie comme objectif de la lutte illustre à quel point l’idéologie de la pleine humanité est illusoire.
14La fragmentation. La deuxième limite du cadrage prédominant des luttes sociales dans les sociétés contemporaines est la fragmentation. Comme je l’ai déjà mentionné, le fait que les trois principaux modes de domination opèrent en tandem et que les luttes sociales tendent à se concentrer sur l’un d’entre eux, comme l’illustrent les mouvements sociaux "à enjeu unique", la résistance conduit souvent à beaucoup de frustration et peut même être contre-productive. Les gains dans un domaine donné de domination et d’oppression coexistent souvent avec des défaites dans un autre domaine. Pour donner un exemple, le tragique assassinat de centaines de femmes à Ciudad Juarez du début des années 1990 à aujourd’hui coexiste avec les importantes victoires des mouvements féministes en Amérique latine et ailleurs. Cela est dû en partie au fait que, en général, les mouvements féministes n’ont pas affronté directement le mode spécifique de capitalisme sauvage qui prévaut dans la région. Deux exceptions remarquables sont Rita Segato (2006) et Sayak Valencia, cette dernière ayant inventé le concept suggestif de capitalisme gore pour caractériser ce capitalisme sauvage (2016). La voix la plus récente et la plus éloquente dans la même direction est celle de la Comandanta Amanda du mouvement zapatiste (EZLN) lors de l’inauguration de la deuxième rencontre internationale des femmes en lutte (27 décembre 2019) : "Tout d’un coup, peut-être que votre lutte peut trouver de l’aide en écoutant d’autres luttes que nous menons en tant que femmes. Que nous soyons d’accord ou non avec les autres luttes, leurs moyens et leurs géographies, il est important que tous nous écoutions et apprenions. Il ne s’agit pas de rivaliser pour savoir quelle est la meilleure lutte, mais de partager".
15Monculturalisme. La troisième limite des luttes sociales après la deuxième guerre mondiale est le monoculturalisme. Il est vrai que cette période a vu l’émergence de luttes sociales contre la suppression culturelle qui ont conduit à la reconnaissance dans différentes régions du monde, de la diversité culturelle et de la différence culturelle, en particulier dans le domaine de l’éducation (Départements des langues indigènes, des histoires autres, etc.). Cependant, comme la suppression culturelle était présentée comme une exclusion non abyssale, les luttes ont été combattues en recourant aux valeurs et institutions culturelles du Nord global. Par conséquent, l’autonomisation culturelle a été conçue comme une "lutte culturelle", c’est-à-dire comme une lutte séparée de l’économie politique. La domination capitaliste a ainsi pu surfer sur la vague de la reconnaissance culturelle, réduisant l’interculturalité au multiculturalisme et la transformant en une source de profit dans l’industrie du divertissement. La domination colonialiste et patriarcale sous-jacente n’a pas été touchée.
16Dans l’ensemble, la plupart des innovations politiques et sociales pragmatiques et progressistes des après la deuxième guerre mondiale ont été conçues pour faire face aux exclusions non abyssales. En d’autres termes, elles interviennent dans le domaine métropolitain de la sociabilité. La question se pose de savoir si elles peuvent s’attaquer aux exclusions abyssales qui prévalent dans la zone coloniale, la zone du non-être. En outre, étant donné leur perspective pragmatique, on peut se demander s’ils sont aptes à combiner et à mobiliser la résistance contre trois modes de domination.
17La libération est un concept clé dans tout type de pensée critique car définir un état de fait donné comme un système de domination et le dénoncer comme injuste implique toujours l’idée d’une société ou d’un état de fait libéré de cette domination. À notre époque, la libération est donc nécessaire et souhaitée par les classes, les groupes sociaux ethno-racialisés, démunis et sexués qui sont exclus par la domination moderne. Elle est surtout nécessaire pour ceux qui sont victimes d’une exclusion abyssale. Ces derniers sont ceux dont les moyens de subsistance et les chances de vie sont fatalement affectés par le capitalisme, le colonialisme et le patriarcat. Ils sont les plus privés de la possibilité de concevoir le monde comme étant le leur, et par conséquent empêchés de le transformer selon leurs propres aspirations. Ils conçoivent la libération comme l’idéal d’une société dans laquelle ils seront traités comme des êtres humains à part entière, une société aussi bien libérée de la domination capitaliste que de la domination colonialiste et patriarcale. En somme, la pleine humanité. Mais leur conception de l’humanité ne coïncide pas nécessairement avec celle qui prévaut dans la sociabilité métropolitaine : l’humanité comme l’univers des êtres humains individuels formellement égaux et libres. Ils ont leur propre conception de l’humanité qui, très souvent, est soit ancrée dans des valeurs non eurocentriques, soit combine des visions du monde européen et au-delà de l’Europe. Par exemple, dans d’autres cultures, ce que nous appelons la nature et qu’ils appellent la terre mère fait partie de l’humanité. La revendication de ces populations à une pleine humanité implique la reconnaissance d’une pluriversité de conceptions de l’humanité, de leurs propres manières de connaître et d’évaluer ce qui compte comme une pleine humanité. Sinon, cette inclusion sera une autre forme d’exclusion. Les visions d’une société idéale doivent donc être imaginées en termes interculturels pluriels si elles doivent fonder les luttes sociales qui s’opposent non seulement au capitalisme mais aussi au colonialisme et au patriarcat. En l’absence d’une telle compréhension interculturelle, les visions d’une société idéale guidant les luttes sociales dans la zone métropolitaine peuvent être tout à fait inadéquates pour guider les luttes des classes et des groupes sociaux de l’autre côté de la ligne abyssale, dans la zone coloniale. En somme, une conception interculturelle et pluraliste de la pleine humanité est nécessaire. C’est pourquoi il n’y a pas de justice sociale globale sans justice cognitive globale.
18Le cadrage et la compréhension interculturels et pluralistes de la libération impliquent que les besoins radicaux des classes et des groupes subissant des exclusions non abyssales sont forcément différents de ceux des classes et des groupes subissant des exclusions abyssales. Après cinq siècles de domination moderne et de résistance à celle-ci, le résultat est qu’au début du XXIe siècle, il existe des classes et des groupes sociaux dont le besoin unique (et le plus radical) est la garantie du droit à la vie, à une vie pleinement humaine, comme c’est le cas en Ukraine, en Syrie, au Yémen, au Sahara occidentale, au Palestine, parmi des autres pays.
19Comprendre les visions d’une société idéale imaginée par les populations soumis à des exclusions abyssales nécessite une rupture ontologique et épistémologique avec les modes de pensée eurocentrés. Après tout, ces modes de pensée ont été responsables de leur invisibilité en tant que sujets politiques. Seuls les savoirs nés des luttes au cours des temps seront capables de retrouver de telles visions et la manière dont elles guident les luttes sociales. Il s’agit de savoirs incarnés et intégrés dans les luttes sociales au fur et à mesure de leur déroulement. Ce sont des assemblages complexes de savoirs qui combinent souvent des prémisses culturelles eurocentrés et d’ailleurs, des connaissances scientifiques et vernaculaires ou populaires, de la raison et de l’émotion, de l’expériences des luttes passées (et même des modes de connaissance ancestraux) et la créativité réflexive face aux nouveaux défis. Ancrées dans les savoirs nés des lutte, de nouvelles alternatives émergent, de nouvelles façons d’être dans une société régie par des principes de réciprocité, de mutualité et de relationnalité. Dans ce qui suit, j’en donne une illustration récente.
20En particulier après les années 1990, les mouvements et les luttes des peuples originaires ont gagné en force et en visibilité sur différents continents, des Amériques à l’Asie et de l’Afrique à l’Océanie. Leurs luttes ont combiné des mobilisations extra-institutionnelles (défenses renforcée/armée, protestations publiques, blocage de routes pour défendre leurs territoires, boycott des opérations des compagnies minières, etc.) et institutionnelles (réformes constitutionnelles, législatives et juridiques). Les deux changements institutionnels radicaux les plus importants qu’ils ont obtenus jusqu’à présent sont, d’une part, les nouvelles constitutions de l’Équateur (2008) et de la Bolivie (2009) et, d’autre part, la déclaration des entités naturelles, telles que les rivières, les territoires ou les montagnes, en tant que sujets juridiques et détenteurs de droits humains (Nouvelle-Zélande, Canada, Colombie, etc.).
21À bien des égards, les nouvelles Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie constituent une profonde refondation de l’État moderne. Pour la première fois dans les Constitutions modernes, les principes directeurs de l’organisation étatique et sociale sont formulés dans une langue non coloniale, en quechua et en aymara. Je fais référence au Sumak Kawsay et au Suma Qamaña, principes de bonne vie et d’harmonie avec la nature (León, 2009 : 65 ; Acosta, 2009a : 20). De plus, la Constitution équatorienne accorde des droits à la nature, une nature comprise selon la vision du monde andine comme Pachamama (Terre Mère). La nature cesse ainsi d’être une nature capitaliste (capital naturel) pour devenir source de vie et patrimoine naturel. L’art. 71 stipule : "La nature, ou Pachamama, où la vie existe et se auto-reproduit, a droit au respect de son existence dans sa totalité, y compris le maintien et la régénération de ses cycles vitaux, de sa structure, de ses fonctions et de ses processus évolutifs." En conséquence, un modèle économico-social solidaire et souverain est privilégié, un modèle basé sur une relation harmonieuse avec la nature. Cela n’empêche pas l’économie capitaliste d’être protégée par la Constitution, mais cela empêche les relations capitalistes de déterminer la logique, la direction et le rythme du développement national.
22D’autre part, après des décennies de luttes sociales menées par les maoris, le principal peuple indigène de Nouvelle-Zélande, le parlement néo-zélandais a approuvé, en 2107, une loi qui accorde des droits comme sujet vivant à la rivière Whanganui, une rivière sacrée pour les maoris (Santos 2023 : 648). Il s’agit d’une déclaration très solide. Elle établit le fleuve comme une personne juridique conformément au droit ancestral des peuples autochtones et, ce faisant, elle reconnaît le droit autochtone comme une source de jurisprudence nationale. En outre, des millions de dollars néo-zélandais sont accordés pour réparer les dommages causés au fleuve par les industries polluantes et pour défendre (comme une sorte de fonds juridique) la "santé et le bien-être" du fleuve à l’avenir.
23Souligner les contributions novatrices des visions du monde des peuples originaires à cet égard n’implique nullement de passer outre la pensée patriarcale qui sous-tend une grande partie de la pensée autochtone critiquée à juste titre par les groupements féministes. Dans la perspective des épistémologies du Sud, la reconnaissance des modes de pensée indigènes implique toujours une évaluation critique à la lumière de leur contribution concrète au renforcement des luttes anticapitalistes, anticolonialistes et antipatriarcales. Comme l’illustrent ces exemples, les visions d’une société idéale présupposent une compréhension interculturelle dans laquelle les cultures, les modes de connaissance et les valeurs non eurocentrés sont présents de manière décisive. Du point de vue d’une conception monoculturale eurocentrique focalisée sur les conceptions modernes du droit et de la nature, accorder des droits humains à la nature ou à une rivière est une contradiction dans les termes, un non-sens total. Au contraire, dans une perspective interculturelle, telles innovations constitutionnelles et juridiques équivalent à la reconnaissance d’une conception non eurocentré et anti-cartésienne de la nature, une conception qui refuse à la fois la dichotomie humanité/nature et le caractère sous-humain de ce qui est plus proche de la nature, comme les corps racialisé, dépossédés et sexualisés. Ces innovations sont complexes car elles combinent des conceptions du Nord e du Sud globale. D’un point de vue interculturel, le concept des droits de la nature ou de la concession des droits humains à une rivière est un hybride juridique. Il combine le concept eurocentrique de droit et de la personnalité juridique individualiste avec un concept indigène centré sur la nature et la rivière, en tant que sources de vie, et même en tant qu’entités sacrées. Ils soulignent la nécessité d’une nouvelle déclaration universelle des droits humains dans laquelle les droits de la nature seraient reconnus.
24Ces deux exemples aspirent à dépasser la ligne abyssale en combinant des objectifs anticapitalistes avec des objectifs anticoloniales et anti-patriarcaux. Ils excluent la poursuite des industries extractivistes et polluantes, et reconnaissent pleinement la dignité humaine des peuples originaires et le concept maternel de la "terre mère". Par-dessus tout, ils montrent que, contrairement à l’orthodoxie néolibérale conventionnelle, les alternatives ne manquent pas. Elles existent mais ont été rendues invisibles ou bloquées par les manières de comprendre la réalité et d’organiser l’action politique dominant au Nord globale. En somme, ils montrent que nous n’avons pas besoin d’alternatives, mais plutôt d’une pensée alternative des alternatives.
25La difficulté de forger des alliances entre les luttes sociales est l’une des questions les plus insolubles qui hantent la politique progressiste. Ces difficultés découlent d’une pluralité de facteurs dont le poids varie selon l’époque, les terroirs et le contexte politique. Ces facteurs peuvent être aussi divers que la trajectoire historique des différents mouvements politiques, les styles d’organisation et les inerties ou habitus de résistance qu’ils génèrent ; les visions divergentes de l’émancipation ou de la libération ; les récits spécifiques de la domination et de ce qui constitue une résistance réussie ; les différences de lecture du contexte politique et la corrélation concrète des forces. Comme j’ai mentionné avant, la persistance de la domination moderne est en partie due à la fragmentation des luttes qui lui résistent. Les victoires dans certaines luttes sectorielles coexistent souvent avec des défaites dans d’autres luttes sectorielles. Pour donner un autre exemple, une victoire dans une lutte anticapitaliste et syndicale peut avoir pour conséquence d’aggraver la discrimination raciale ou sexuelle. Les preuves de la frustration qui découle de cette fragmentation sont nombreuses.
26Dans la perspective des savoirs nés dans la lutte proposée ici, deux types fondamentaux d’articulation entre les luttes sont nécessaires pour renforcer la résistance anticapitaliste, anticolonial et antipatriarcale : l’articulation entre les luttes contre les exclusions abyssales et les luttes contre les exclusions non-abyssales ; et l’articulation entre les luttes résistant aux différents modes ou vecteurs de domination.
27L’articulation ne signifie pas que les différentes luttes perdent leur identité ou leur spécificité et encore moins que toutes les luttes doivent résister à toutes les dimensions de la domination. De plus, les alliances seront toujours limitées dans leur portée et pragmatiques dans leur objectif. L’articulation signifie seulement qu’une conception vaste et plénier de la domination est généralement partagée et que les luttes anticapitalistes, antiracistes et antisexistes sont toutes aussi importantes, même si certaines peuvent être plus urgentes que d’autres dans un contexte politique spécifique.
28L’articulation entre les luttes confrontées aux exclusions non abyssales et aux exclusions abyssales est complexe, notamment parce que, comme je l’ai mentionné déjà, au cours des soixante-dix dernières années, les luttes sociales ont été dominées par l’idée que toutes les formes d’exclusion sociale sont non abyssales (entre égaux formels, dans la zone métropolitaine) et que, par conséquent, elles devraient s’appuyer sur les outils institutionnels de l’État moderne, c’est-à-dire du système juridique et politique de nos jours, tous les deux fondés sur l’idée de l’égalité formelle entre les êtres humains. Mais comme je l’ai déjà dit, l’efficacité de ces outils est gravement compromise lorsqu’il s’agit de modes de domination fondés sur l’infériorité naturelle de certains groupes sociaux, à savoir le colonialisme et le patriarcat, part fondamentale de la zone des non-existants. En conséquence, la résilience du racisme (et de toutes les autres manifestations du colonialisme contemporain) et du patriarcat et, plus particulièrement, son intensification dans la période la plus récente avec la montée des forces d’extrême droite ont été minimisées et relativement banalisées, ajoutant ainsi à la profonde frustration des populations racialisées, dépossédés et sexualisées. A la lumière de ce constat, les luttes contre les exclusions abyssales devraient pouvoir combiner des outils et des stratégies institutionnels et extra-institutionnels. De plus, en ce qui concerne les stratégies institutionnelles, la forme étatique moderne doit être confrontée à son cœur, c’est-à-dire au niveau de la Constitution.
29L’articulation entre les luttes qui affrontent différentes dimensions de la domination est tout aussi complexe. Dans la politique progressiste critique, l’idée que les luttes anticapitalistes sont plus importantes que les luttes anticoloniales ou anti-patriarcales a prévalu pendant longtemps et je me permets de dire que même cette idée prédomine encore aujourd’hui. La priorité abstraite accordée aux luttes anticapitalistes signifie, entre autres, que les ressources organisationnelles, les programmes et la visibilité médiatique doivent être concentrés sur ces luttes.
30L’hypothèse tacite, notamment au Nord globale, c’est qu’une société libérée du capitalisme serait également une société libérée du colonialisme (le plus souvent étroitement conçu comme du racisme) et du patriarcat. Cette idée a entraîné de profondes divisions dans le camp progressiste. Pour ne citer qu’un exemple, pendant longtemps, les peuples originaires, africains et asiatiques n’ont même pas été reconnus comme des sujets politiques – il suffit de faire référence au régime d’indigénat (le code noir de Louis XIV, 1685) dont, l’identité historique et culturelle de leurs luttes a été niée et diluée dans la vaste catégorie des luttes paysannes ; leur revendication selon laquelle le colonialisme, au lieu d’être éliminé avec l’indépendance politique des colonies européennes, avait seulement changé de forme (colonialisme interne, néocolonialisme, accaparement des terres, etc.), a été continuellement supprimée ou ridiculisée par les forces progressistes (syndicats et partis de gauche).
31La spécificité de notre époque a été l’idéologie de la réduction du possible à ce qui existe déjà, ça veut dire, a ce qu’y existe au Nord Globale, qui a cédé la place à l’idéologie de "l’absence d’alternative" ou de "la fin de l’histoire". Privée d’utopie, la politique plonge dans la myopie, et elle est effectivement dominée par des dirigeants politiques myopes. Nous vivons dans une période qu’Antoni Gramsci, a caractérisée comme un interrègne, une condition historique dans laquelle l’ancien n’est pas totalement mort et le nouveau n’est pas totalement né. Fernando Coronil a reformulé cette idée en ces termes : "le capitalisme est un présent sans avenir et le socialisme est un avenir sans présent". La conception de la réalité sociale qui sous-tend les épistémologies du Sud dépasse de loin tout ce qui existe et qui est conventionnellement considéré comme "réel", par les interprétations produites exclusivement par le Nord globale. Elle inclut aussi bien ce qui est produit comme inexistant ou conçu comme non pertinent par les formes dominantes de savoir (sociologie des absences) que ce que les savoirs nés dans la lutte conçoivent comme possible, le "pas encore" de la réalité, pour reprendre le concept d’Ernst Bloch (sociologie des émergences). Dénoncer la ligne abyssale qui sépare la pleine humanité de la sous-humanité est la condition préalable pour dynamiser et diversifier les libérations possibles.