1Les épistémologies du Sud se sont constituées en un programme de recherche qui part de l’œuvre de Boaventura de Sousa Santos, poursuivant la diversité de la “production et validation de connaissances ancrées dans les expériences de résistance de tous les groupe sociaux qui ont été, systématiquement, victimes de l’injustice, oppression et destruction causées par le capitalisme, par le colonialisme et par le patriarcat” (Santos, 2018, p. 19).
2Le terme “Sud” désigne l’ensemble diversifié d’expériences qui dans des contextes aussi bien du Sud que du Nord géographiques, surgissent des luttes et résistances à la domination impériale.
3Les épistémologies du Sud approchent le thème de la santé à partir de la reconnaissance des savoirs, des pratiques et des idiomes de la souffrance et de la maladie, mais aussi du soin et de la guérison. Cette diversité inclut les expériences des peuples traditionnels et originaires, des mouvements sociaux et des groupes sociaux affectés et vulnérabilisés par différentes formes de violence. Les savoirs et pratiques de la médecine moderne occidentale ne sont pas rejetés, mais on explore leur diversité interne et les possibilités d’appropriation contre-hégémonique de ces savoirs, en tant que bien commun. Les dialogues entre ces savoirs et pratiques qui naissent de la lutte pour la justice cognitive, sociale, sanitaire et écologique permettent, sous certaines conditions, la construction d’une écologie de savoirs, de nouvelles configurations de savoirs et pratiques, à partir de formes de traduction interculturelle.
4L’expression “santé collective”, à son tour, décrit, dans son usage plus commun, une constellation d’expériences qui ont pris forme en Amérique Latine à partir des années 1960, comme résultat de la rencontre entre la médecine sociale, les sciences sociales et les luttes pour la justice sociale et la démocratie. Au long de plus d’un demi-siècle, la santé collective a élargi l’espace de ses dialogues avec les savoirs et pratiques émergeant des luttes de mouvements sociaux, communautés, peuples et groupes sociaux conter les différentes formes de domination et oppression.
5Dans un sens plus élargi, l’expression “santé collective” apparaît comme un nom parmi d’autres – comme santé publique critique ou épidémiologie socioculturelle - désignant, dans différents contextes, les savoirs et les pratiques qui se constituent ou qui sont mobilisés par peuples, communautés et groupes sociaux vulnérabilisés par leurs conditions de vie, inégalités et formes d’exclusion. On cherche ainsi à remplir la distance entre une santé des corps – mais aussi des psychés et des âmes – individualisés et une santé publique qui ignore les déterminations créant - et nourrissant – inégalités et exclusions et à élargir l’espace de la santé aux êtres, forces et existants plus qu’humains.
6Si, dans un sens plus précis, la Santé Collective se réfère à un champ de savoirs et de pratiques qui a acquis une expression particulièrement vigoureuse et élaborée en Amérique Latine, c’est surtout au Brésil qu’elle s’est consolidée et développée. Dans ce pays, la Santé Collective a émergé, á partir des années 1970, des rencontres entre la médicine préventive, la médicine sociale, la politique de ressources humaines de l’Organisation Panaméricaine de Santé (OPAS), l’épidémiologie sociale, les sciences sociales et les luttes pour le droit à la santé, comprises comme centrales à la lutte por la démocratie dans des pays soumis à des dictatures (comme le Brésil) ou à des gouvernements autoritaires. Les concepts de santé-maladie-attention comme procès et de détermination sociale de la santé (Nogueira, 2010) sont au centre de la caractérisation de la Santé Collective comme champ de savoirs et de pratiques (Almeida-Filho e Paím, 2000; Campos et al, 2017; Vieira-da-Silva, 2018). La réponse à la pandémie de Covid – 19 a montré la relevance de cette conception de santé, maladie et soins comme processus, qui met en lumière l’interférence mutuelle de déterminations sociales, économiques, écologiques, biologiques et politiques et est au centre de la Santé Collective.
7À partir de l’expérience du Brésil, le sociologue Everardo Duarte Nunes a identifié trois périodes successives dans la formation de la Santé Collective: la médicine préventive, la médicine sociale et la Santé Collective. Sérgio Arouca – une référence centrale de l’histoire de la Santé Collective – souligna l’importance de la critique des limites de la médicine préventive par la médicine sociale, définie comme “l’étude de la dynamique du processus santé-maladie dans les populations, ses relations avec la structure des soins médicaux, ainsi que leur apport de l’une et l’autre au système social global, en vue de la transformation de ces relations pour atteindre, dans le cadre des connaissances actuelles, du maximum de santé et bien-être des populations” (Arauca 2003 [1975], cité par Nunes, 1994, p.11). Dans ce cadre, la contribution des sciences sociales a été cruciale, notamment les travaux de la socioblogue Maria Cecília Donnangelo (1975; Donnangelo et Pereira, 1976).
8La Santé Collective naît, donc, des appropriations et transformations, dans le contexte d’Amérique Latine et, notamment, du Brésil, de l’éducation et formation en médicine et des savoirs, organisation et pratiques d’une médicine attentive à un contexte social et économique marqué par d’importants changements sociaux et politiques, para la lutte pour la santé comme droit – qui a pris, au Brésil, la forme d’un mouvement pour une Réforme Sanitaire qui affirmait son compromis avec la démocratie – et la création de systèmes d’accès universel aux soins de santé, de politiques de formation de ressources humaines et de transformations dans les politiques de santé et de protection sociale.
9A ses débuts, la formation en Médicine Sociale était dirigée aux médecins, et ce n’est que postérieurement, sous la désignation de Santé Collective, qu’elle serait ouverte à des titulaires d’autres formations disciplinaires, créant une nouvelle figure, celle du sanitariste. Cet élargissement se fit, dans certains cas, dans le cadre de formations désignées comme de Santé Publique. Pendant la même période ont vu le jour deux organisations, le CEBES [Centro Brasileiro de Estudos de Saúde], rassemblant surtout des chercheurs travaillant dans les universités et institutions de recherche (Sophie, 2014), et ABRASCO [Associação Brasileira de Pós-Graduação em Saúde Coletiva] (Lima et Santana, 2006), qui, entre 1976 et 1978, deviendront des “espaces de résistance et analyse critique de la situation de santé et des politiques sanitaires” (Nunes, 1994: 14).
10La Santé Collective affirme sa différence par rapport à la santé publique par sa définition de la santé, de la maladie et des soins comme processus et de la détermination sociale de ce processus, mais aussi para la référence à la dimension collective de la santé:
Restant fidèle à sa vocation, la santé collective – constituée dans les limites du biologique et du social – a toujours devant elle la tâche de chercher, comprendre et interpréter les déterminants de la production sociale des maladies et de l’organisation sociale des services de santé, aux plans diachronique et synchronique de l’histoire. Ou, comme signalé par d’autres auteurs (BIRMAN, 1991), en introduisant les sciences humaines dans le champ de la santé, la santé collective restructure les coordonnées de ce champ, amenant à son intérieur les dimensions symbolique, éthique et politique, ce qui ne pourra que revitaliser le discours biologique. (Nunes, 1994, pp. 19-20).
11Birman (2005:13), à son tour, a clarifié la distinction entre santé publique et Santé Collective renvoyant au rapport entre l’approche à la santé centrée sur le savoir biomédical et l’élargissement opéré par la Santé Collective, insistant que “la problématique de la santé n’est pas restreinte au registre biologique”. La Santé Collective promeut “une lecture différenciée des rapports établis entre nature et société par d’autres savoirs, puisque, quand il est isolé, le discours naturaliste rencontre des limites pour mener à bout ce travail.” (Birman, 2005, 14-15).
12La Santé Collective a été décrite comme un champ de savoirs et de pratiques (Almeida-Filho e Paim, 2000; Vieira-da-Silva, 2018) reposant sur trois piliers: l’épidémiologie; les politiques, planning et gestion en santé et systèmes de santé; et les sciences sociales et santé. Récemment, on a vu apparaître les contours d’un quatrième pilier, celui des sciences et technologies de la santé. Une note intéressante est celle de l’absence de référence explicite à la médicine social, bien que celle-ci ait joué un rôle matriciel dans l’émergence de la Santé Collective, et que son importance reste bien visible dans certains domaines d’intervention, comme la Santé du Travailleur, la Réforme Psychiatrique, la Santé et Environnement, les soins primaires et la santé communautaire, et dans le dialogue avec l’Éducation Populaire.
13Lié, initialement, à une approche influencée par le marxisme centrée sur le collectif comme classe sociale (plus tard élargie sous la désignation de classes populaires, le concept de collectif apparaît comme un tentative de répondre à l’opposition entre la santé individualisée de la pratique clinique de la médicine conventionnelle et la santé publique qui ignore les formes de détermination de la maladie et de la santé qui découlent des relations sociales, des rapports de pouvoir, d’exploitation, de domination, d’inégalité et d’exclusion. Selon Nunes (1994, p.18), l’historicisation du collectif ainsi compris est crucial, puisqu’il permet de “reconnaître son existence comme fait et évènement, imposant que son appréhension soit le résultat d’un chemin qui (re)trouve dans l’épidémiologie, d’une part, et dans les sciences humaines, de l’autre, les bases pour la construction continue de son objet”. En fait, le concept de collectif subit une diversification et un élargissement de son référent dans le temps, reconnaissant la diversité et la spécificité de différentes populations, communautés et groupes, caractérisés par différents processus de vulnérabilisassions et par des formes diverses d’expérience et d’existence.
14Une tension qui traverse l’histoire et l’expérience de la Santé Collective concerne le rapport entre égalité et différence, entre l’affirmation de de l’universalité de l’accès à la santé comme droit de tous et devoir de l’État – la formulation qui a été inscrite dans la Constitution Fédérale du Brésil de 1988- et la reconnaissance des différences et de la diversité épistémique sur la santé, la maladie, le soin et la guérison, ses savoirs et pratiques. Cette tension est bien visible dans la santé indigène, entre l’intégration des peuples indigènes dans un sous-système du Système Unifié de Santé (SUS) et la reconnaissance des spécifités du rapport des peuples indigènes à la santé, la maladie et les soins. Les peuples indigènes ont réalisé leur conférence de santé, parallèle à la Conférence Nationale de Santé de 1986, qui a établi les bases de la Réforme Sanitaire. Les tensions ont persiste, même après la création, dans le cadre du Système Unifié de Santé (SUS), de Programmes dirigés vers la population noire et les quilombos, les femmes, les personnes LGBTQI+, les populations des champs, forêts et eau, la population vivant dans la rue…
15Les soins primaires de santé ont une place central dans la dynamique de la Réforme Sanitaire et dans la stratégie d’implantation et expansion du SUS dans les territoires. (Mendonça et al, 2018). Les politiques dans ce domaine ont permis l’émergence de configurations de savoirs et de pratiques répondant à la diversité des situations de vulnérabilisassions et de souffrance. La création des Agents Communautaires de Santé - en majorité des femmes qui habitent ou ont des racines dans les communautés où elles travaillent – et la formation et certification à l’exercice de cette fonction a contribué au renforcement de l’assise territoriale du SUS à travers la promotion et vigilance en santé. C’est dans le cadre de l’intervention dans les territoires que se fait présente, de la façon la plus directe et brutale, la question de comment faire face à l’exclusion abyssale – l’exclusion extrême – et réaliser l’impératif constitutionnel du droit à la santé dans des conditions de sous-humanisation ou dé-humanisation et autres formes de dégradation ontologique de populations, groupes et communautés. Les soins primaires et la promotion de la santé arrivent à ces zones d’exclusion abyssale à travers des équipes de santé qui ont une présence régulière dans ces zones ou par la création d’unités de santé.
16Une caractéristique centrale de la Santé Collective, surtout dans la version qui a émergé au Brésil, est le rapport à l’État et la tension continue entre la lutte pour l’institutionnalisation de sa conception de santé et des formes d’organisation qu’elle postule et la dynamique extra-institutionnelle portée par des formes de résistance et de lutte de groupes et de mouvements sociaux, de communautés et de populations vulnérabilisées. Ces luttes visent souvent la reconnaissance de droits et l’institutionnalisation des conditions d’accès aux soins de santé et de participation dans la définition des politiques de santé, mais aussi de reconnaissance de savoirs et de pratiques qui ne “tiennent” pas dans espace hégémonique de la santé biomédicalisée et de dénonciation et opposition aux menaces à la santé et à la vie.
17Le thème de la relation entre santé et État occupe, dans ce cadre, une position centrale, bien que souvent peu visible à partir des priorités identifiées par les approches dominantes dans la santé globale. Dans les différentes régions du Sud global, ce thème est bien présent dans l’histoire de la domination coloniale et de la condition post-coloniale.
18L’histoire et la dynamique actuelle de la Santé Collective au Brésil révèlent les tensions entre formes de pluralisme interne dans la santé biomédicalisée qui créent un sol fertile pour le dissensus et qui peuvent donner lieu à des rencontres et dialogues avec d’autres savoirs et pratiques. Dans certaines conditions, de ces rencontres et dialogues peuvent émerger de nouvelles configurations de savoirs, des écologies de savoirs. Les tensions internes et les rapports entre savoirs qu’on trouve dans le champ de la Santé Collective peuvent, pourtant, mener aussi à des formes de capture et de et validation de savoirs et de pratiques à travers leur intégration dans un système de santé hégémonisé par la biomédecine.
19Des formes de dissensus peuvent surgir des tensions, contradictions ou lignes de fuite qui émergent des débats, obstacles, difficultés, échecs ou impasses qui font partie de la dynamique interne du débat scientifique technique de la biomédecine et de la santé publique. Le cas des agrotoxiques et de l’évaluation de leurs impacts sur la santé, l’environnement, l’économie et les formes de vie est un cas exemplaire de comment le débat entre scientifiques et experts peut mener à des positions de dissensus et à l’alignement avec les luttes pour la santé et la justice cognitive.
20Mais le dissensus peut aussi être encouragé par les rencontres avec l’altérité constituée para d’autres ontologies, concepts, idiomes, savoirs, pratiques et formes de guérir et soigner qui, du point de vue de la monoculture de la biomédecine, apparaissent comme des manifestations d’un pluralisme externe aux espaces de savoir des sciences (Santos, Meneses e Nunes, 2004).
- 1 Un système médical présente “cinq dimensions structurelles caractéristiques d’une rationalité médic (...)
21Parmi les manifestations de cette diversité on trouve, d’une part, des systèmes médicaux (Luz, s/d)1 comme l’homéopathie, la médicine traditionnelle chinoise ou tibétaine ou la médicine ayurvédique, entre autres. D’autre part, on trouve des formes décrites parfois comme “vernaculaires” de protection, soin et guérison, comme celles de peuples indigènes, originaires ou traditionnels et les savoirs populaires – qui peuvent, à leur tour, se constituer à partir d’appropriations partielles des différents savoirs qui coexistent et circulent parmi les classes populaires urbaines et les populations des champs, forêts et eaux.
22Quand ils sont adjectivés comme “intégratifs” ou “complémentaires”, certains de ces savoirs et pratiques peuvent être insérés dans le répertoire de pratiques offertes para des systèmes médicaux à matrice biomédicale. L’expression “alternative”, qui est utilisée pour décrire quelques pratiques, suggère, un autre type de rapport à la biomédecine, qui peut passer par l’ignorance mutuelle ou le rejet explicite de la médicine hégémonique.
23Un autre type de configuration médico/thérapeutique peut être trouve dedans certains contextes. Elle implique un lien entre les savoirs et pratiques de la protection, du soin et de la guérison et la religion, pouvant même se configurer comme un système médical, en suivant la définition proposée para Madel Luz. C’est le cas de la médicine coranique, dont différentes versions sont pratiquées parmi les populations musulmanes dans plusieurs régions du monde.
24Cette brève et nécessairement incomplète référence à la diversité des systèmes médicaux et des pratiques de guérison et de leurs rapports, nous mène à souligner les points suivants:
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Selon les contextes, ces formes diverses de médicine présentent des configurations différentes, et leur rapport à la biomédecine varie aussi, dépendant de conditions comme le rôle de l ‘État et d’autres acteurs, institutions, organisations ou forces – par exemple, des organisations internationales ou multilatérales, comme l’OMS, des organisations non-gouvernementales, les grandes fondations, entreprises et groupes économiques et financiers nationaux et transnationaux, des églises et autres entités liées à des courants religieux, entre autres.
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Les rapports entre les différentes médicines et savoirs et pratiques de la guérison dans un contexte donné peut être très variable, dépendant aussi des itinéraires ou trajectoires thérapeutiques qu’ils rendent possibles. Ceux-ci sont souvent traités comme le résultat de choix individuels de patients/usagers. Mas ils peuvent être aussi déterminés ou influencés par les liens de la famille, de l’amitié, du voisinage, passant par différentes formes de sociabilité, y compris celles fondées sur l’appartenance religieuse, la participation à des associations eta utres organisations, le conseil d’autorités ou les renseignements puisés à travers l’Internet ou, plus généralement, les média.
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Au Brésil, ces pratiques sont désignées comme Pratiques Intégratives et Complémentaires (PICs), et elles peuvent être inclues dans un répertoire de pratiques accessibles aux usagers du système publique de santé. Mais ce n’est pas le cas de tous les savoirs “autres”. Par exemple, la santé indigène a été intégrée au Système Unifié de Santé (SUS) comme un sous-système de celui-ci, qui reconnaît les savoirs et pratiques indigènes dans le domaine de la santé. Des programmes spécifiques ont été créés dirigés à d’autres populations spécifiques (population noire, population des champs, forêts et eaux, entre autres).
25Pour répondre au double défi de la reconnaissance (et respect) de la diversité des savoirs et pratiques et de l’accès aux savoirs de la biomédecine à travers son appropriation contre-hégémonique, la lutte pour la justice cognitive dans le domaine de la santé appelle des formes de traduction interculturelle et d’artisanes de pratiquent qui permettent la construction d’écologies de savoirs.
26Quels sont les défis que pose l’exclusion abyssale, dans ses différentes manifestations, à la Santé Collective? Quelle serait l’histoire de la Santé Collective si on la racontait a à partir des expériences de ceux et celles qui vivent et qui luttent dans les zones de sociabilité coloniale?
27Les histoires dominantes sur l’émergence de la Santé Collective situent sa constitution dans la rencontre entre la version hégémonique de la médicine préventive, la médecine sociale, les sciences sociales, la politique de formation de ressources humaines de l’OPAS à partir des années 1960 et les luttes des mouvements sociaux pour la démocratie et le droit à la santé comme un enjeu central de cette lutte.
28Cette histoire invite à la considération d’autres façons de rendre compte du rapport entre la Santé Collective, avec ses dynamiques, contradictions, succès et impasses, et le “pluralisme externe” de ce champ de savoirs et de pratiques. Où sont les expériences et les savoirs populaires d’indigènes, quilombolas, populations traditionnelles, travailleurs, classes et communautés populaires et, plus récemment, des femmes et personnes LGBTQI+?
29Dans la discussion de la diversité de conceptions de santé et de maladie, il faut noter que la disqualification et la suppression d’une bonne partir de ces savoirs reposait sur la division corps-esprit/âme e la dénonciation de l’influence ou de la suggestion – comme on les désignait – comme des manifestations d’ignorance, de croyance non-fond, superstition ou charlatanisme. Des auteurs comme Emerson Mehry et ses collaborateurs ont ramené cette réflexion au centre du débat sur le travail en santé et dans la Santé Collective en particulier (Mehry et Feuerwerker, 2016).
30La Santé Collective a contribué à l’ouverture d’espaces de dialogue et de traduction interculturelle qui ont mené à l’organisation de collectifs de recherche non-extractiviste, collaborative et participative, soutenus par des instituions comme la Fondation Oswaldo Cruz (FIOCRUZ), l’Association Brésilienne de Santé Collective (ABRASCO), le Centre Brésiliens d’Études de Santé (CEBES), les divisions d’extension d’universités publiques et des mouvements sociaux, comme Le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST), le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST), l’Association Brésilien d’Agroécologie et autres. Des collectifs comme OBTEIAS et NEEPES, siégés à FIOCRUZ, contribuent à l’émergence de nouvelles formes de production de connaissances nées des luttes pour la santé, l’environnement et la dignité des peuples et communautés, en dialogue avec les propositions des épistémologies du Sud (Porto et Nunes, 2023). Un exemple particulièrement expressif de la puissance de ces initiatives est la connaissance née des luttes contre les agrotoxiques et l’expansion de l’agrobusiness (Carneiro et al, 2015; ABRASCO, 2021; IPEN/ABRASCO, 2021 ) et des activités extractivistes et la promotion de l’agroécologie et des initiatives des territoires des périphéries urbaines, des champs, des forêts et des peuples des eaux, des peuples indigènes quilombolas, et des populations vivant dans la rue, ayant comme enjeu la création de territoires sains et soutenables et la souveraineté et sécurité alimentaires et des conditions d’une existence digne (Carneiro et al, 2017; Porto, Rocha et Fasanello, 2020).
31Ces initiatives ont fait place à des formes de production collaborative et solidaire de connaissances nées des luttes de chercheurs, professionnels de santé, agents de vigilance en santé, environnement et travail, communautés, organisations scientifiques et professionnelles et institutions de recherche, apportant leurs expériences et savoirs à la construction de connaissances rigoureuses et engagés dans la lutte por la justice sociale, cognitive, environnementale et sanitaire. Ce processus implique l’appropriation contre-hégémonique des savoirs scientifiques, mais aussi la mobilisations des savoirs et pratiques traditionnelles, communautaires et forgées les luttes contre les dominations capitaliste, colonialiste et patriarchale dans leurs différentes manifestations. On cherche donc à passer de la situation de fragmentation de problèmes, phénomènes et objets qui est caractéristique des connaissances disciplinaires à la construction d’une écologie de savoirs, qui reconnaît et met en valeur les différentes formes d’expérience, les savoirs et les pratiques qui naissent de la résistance des luttes contre les conséquences des formes d’exploitation et de domination qui croisent le capitalisme, le colonialisme et le patriarcat. Dans le cas du Brésil, ces expériences ont permis la transformation de pratiques comme la vigilance en santé, centrée sur les instituions de l’État et ses agentes, en pratiques qui privilégient le protagonisme des communautés, organisations et mouvements sociaux (Carneiro e Pessoa, 2020).
32C’est à partir d’expériences ancrées dans les luttes que se forgent de nouvelles relations entre communautés, mouvements et groupes sociaux, institutions et organisations qui ont un compromis avec la construction de nouvelles relations avec la terre, la production d’aliments et leur distribution et partage ancrées dans l’agroécologie. La lutte pour le droit à la santé gagne ainsi en amplitude, vers une lutte plus vaste pour la justice cognitive, sociale et écologique et pour la dignité et ses expressions dans une diversité d’idiomes, y compris celui des Droits Humains.
33Si on part d’un autre concept central des épistémologies du Sud proposé par Santos (2018), celui d’artisanes de pratiques, nous nous trouverons devant un ensemble d’initiatives qui permettent l’émergence d’une vaste richesse de savoirs et pratiques du soin et de la guérison. La diversité de ces savoirs et pratiques demande une considération des écologies et des contextes et processus dans lesquels ils surgissent et se sont constitués, ainsi comme leurs usages.
34Le rapport à la biomédecine est une partie importante de l’écologie des savoirs qui émerge de ces artisanes, permettant les dialogues et les échanges de savoirs, de pratiques, d’objets et de recours thérapeutiques et la traduction interculturelle.
35Celle-ci passe, par exemple, par la reconnaissance des tableaux et catégories nosologiques divers de la biomédecine et des médecines traditionnelles at par le respect de leurs différences, mais aussi par la recherche de similitudes et convergences entre catégories et description de symptômes. Paul Hersch-Martínez e Lilian González Chevez (2011) décrivent cette aproche comme épidémiologie socioculturelle Les savoirs et pratiques liés aux usages médicinaux de plantes offre d0autres exemples de formes de traduction interculturelle, mais aussi du risque d’appropriation hégémonique de ces savoirs. La médecine des plantes n’est pas seulement un repositories de ressources qui, réduites à leur principe actif, peuvent être converties en “vrais” médicaments par la médicine hégémonique et par la pharmacologie. Les connaissances des plantes médicinales font partie des cultures du soin et de la guérison propres aux modes de vie des populations indigènes, originaires et traditionnelles. D’où découle l’importance du respect mutuel des différences et de dialogue qui parte de soucis identifiés comme communs ou similaires et de la quête e réponses elles aussi communes. En référence aux rencontres avec les institutions et les savoirs de l’État du Brésil, dans le cas aux rapports entre le Sous-système de Santé Indigène et le SUS, les peuples indigènes exigent le respect d’un principe: “Tem de ser do nosso jeito! [Il faut que ça soit fait à notre façon]” (Vieira, 2019).
36Si on approche les savoirs et pratiques qui se rapportent à la santé à partir des épistémologies du Sud, on reconnaîtra la diversité des expériences, savoirs, pratiques et artisanes de pratiques, traductions interculturelles et écologies de savoirs et des résistances, luttes et formes d’existence d’où elles émergent. Au centre de cette approche on trouve la proposition d’une conception post-abyssale de santé. Les contours de celle-ci ont été signalés par Boaventura de Sousa Santos:
Le caractère global de la santé ne découle pas d’un modèle supposé global de santé, quel qu’il soit. Il ne pointe que vers la dimension des articulations à promouvoir entre les mille mosaïques des relations de vie saine qui existent dans la planète. Beaucoup de ces mosaïques sont négligés ou réprimés, même s’ils ont prouvé, au cours du temps, leur adéquation au contexte, au temps et à la morphologie des différents êtres vivants qu’ils constituent (Santos, 2020, p. 434).
37L’expérience de la Santé Collective au Brésil apporte des contributions significatives pour la poursuite de ce procès de décolonisation de la santé et de réalisation de l’objectif d’une santé pour tou.te.s dans un monde composé d’existences humaines et plus qu’humaines.