1D’abord, il faut déjà reconnaitre que ces groupes « minorisés » (issus des catégorisations des dominants) sont souvent paradoxalement essentialisés alors qu’ils participent à la défense des « Droits de reproduction sexuelles et ses différents systèmes des Comadronas obstétricales placentaires, liées aux Soins Avec la Vie et la ré-signification de la Bonne-Naissance ». Ils sont à la fois mis en tension entre deux polarités : identité et anti-identité (Perreau, 2023) et le « devenir identitaire » (Deleuze et Guattari, 1980). Autrement dit, la critique de l’identité nécessaire dans ce travail de recherche veut échapper à la « chosification » du savoir/pouvoir des peuples originaires, pour ne pas être privée d’outils de ré-existence.
2La sociologie des absences et des émergences et donc les pratiques des politiques en matière de données et de leur diffusion sont contrôlées ; de sorte que les cosmovisions des deux mondes qui couvrent la santé, puissent être échangées aussi bien horizontalement que hiérarchiquement, donnant comme résultat un troisième prisme, coordonné d’une manière plus holistique au service des ÊtresTerre. Ainsi, la thèse cherchera à étudier les savoirs et les connaissances de l’expérience de la naissance et les écarts entre deux mondes, celui de la Médecine Ancestrale avec le Modèle de la Médecine Biomédicale en mettant en résonance (Rosa, 2018) les injustices épistémiques entre les deux mondes.
3Ce travail de thèse vise à dépasser la ligne abyssale du pouvoir de la colonialité des savoirs biomédicaux, de la biopolitique et du biopouvoir instituée par l’épistémologie des biosciences, source des inégalités sociales de santé dans le système panaméricaniste capitaliste des politiques de santé publique, en mettant en lumière les injustices épistémiques crées par les invisibilisations des savoirs locaux autour de la naissance, considérés comme savoirs minoritaires.
4Il s’agira dans l’écriture de la thèse à veiller prioritairement les protections précieuses du droit antidiscriminatoire, en critiquant ses détournements et ses effets d’assujettissement dans l’accès aux choix de soins des parturientes ; en observant moins les effets de la configuration majoritaire biomédicale coloniale versus la minorisation des savoirs originaires que leurs conséquences discriminatoires de tel ou tel contexte de soins, sur le corps des femmes et de leurs nouveau-nés en Colombie.
5Il ne s’agira donc pas de réduire une discrimination spécifique d’une pratique de soins à une autre, mais d’excaver la structure discriminatoire qui lie les destins minorisés du dispositif de promotion et protection pour les Soins Avec la Vie. Ce processus se construit donc à partir des écologies des savoirs, la sociologie des absences et des émergences ; c’est-à-dire, les savoirs et les connaissances qui ont résisté à la colonialité, issus de la biopolitique et du biopouvoir exercées sur les corps des femmes dans la naissance de leur enfant, que j’ai travaillée de 2021 à 2023 avec l’Ecommunauté ZAKUYÉ où j’ai retrouvé le Mouvement Communautaire Féminin qui tisse des alliances pour défendre la promotion de la Santé Internationale et la Souveraineté Sanitaire en nommant les injustices.
6Dans ma thèse, il s’agira donc de :
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Nommer les dispositifs de l’instrumentalisation de la bioscience, de ses effets d’injustice sur les politiques publiques de santé et la colonialité des savoirs médico-occidentaux comme l’affirme (Quiroz, 2018). Conjuguées à des méthodes médico-philanthropo-capitalistes soulignées par (Anne-Emmanuelle Birn, 2014) pour participer à la décolonisation des épistémologies et épidémiologies colonisées par les savoirs médicaux du Système Unique de Santé publique proposé par l’OMS ; qui ignorent les écosystèmes d’interdépendance des Être Terre, liés aux pratiques de la médecine ancestrale et la pédagogie éducative en santé environnementale.
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Ré-signifier la place d’énonciation épistémo-politique des ESAA, issues de la culture espirituel des peuples originaires à transmettre au monde occidental, en tissant et co- construisant une certaine validation scientifique entre la médiation cosmopolitique-interculturelle de la Médecine Ancestrale Sud-Sud et les connaissances occidentales du « Nord global », en matière de promotion des Soins Avec la Vie.
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Co-créer pratiques des savoirs de la médecine ancestrale avec leurs politiques « Autres » comme outils pédagogiques pour la promotion de l’éducation à la santé environnementale, à travers le tournant épistémologique et le tournant décolonial.
7Cette thèse s’inscrit dans une perspective décoloniale de la naissance qui promeut le droit à la Bonne Naissance. Il s’agira tout au long de la thèse de co-organiser la préservation des droits corpo-politiques (Castro, 2004) avec des femmes de la ecommunauté dans nos différentes conditions d’accouchement, en dehors de l’appareil dominant des Modèles de la Médecine Biomédicale dans lequel le rôle du placenta est invisible, alors qu’il joue un rôle majeur pour les mères, l’enfant, le placenta et la Mère-Terre.
8A ce jour, je peux dire qu’à travers ce travail de recherche, une « souveraineté placentaire », en référence à Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980) semble s’instituer à travers ce travail de recherche, car dans les dispositifs de naissance en Colombie, la souveraineté placentaire signifie d’autres alternatives contre-hégémoniques du Système Unique de Santé du Nord Global ; dès lors que l’écologie politique et sa décolonisation, les situations écologiques, politiques, économiques, institutionnelles, psychiques, subjectives et technologiques sont connectées entre elles et résonnent immédiatement à l’échelle de la planète (Guattari, 1989).
9Toute dégradation des conditions de naissance des humains sur la planète suppose alors d’être abordée par la construction des peuples et ces politiques des connaissances par une vision rhizomique de l’écologie. Autrement dit, Guattari nous invitait déjà en Europe à repenser la production des connaissances sur l’écosophie à partir du rôle des corps, de la psyché, des modes de vie, des subjectivités, de l’environnement, et de l’information. En « voyageant », le concept d’écosophie reprécise en Colombie les rôles des différentes dimensions dans les Soins Avec la Vie incluant la ré-existence construite à partir de l’excavation des injustices issues des dominations du capitalisme, au-delà de la seule remise en cause du marché financier ou du système de production de biens en médecine, pour ne pas se condamner qu’à penser, à vivre, à agir en fonction du capitalisme, mais en réincorporant les savoirs écologiques originaires issus de traductions épaisses (Meneses, 2020).
10Autrement dit, dans ma thèse, il s’agit de penser les multiples Soins Avec la Vie et ses différentes façons de naître, de sentir-penser la planète et d’habiter le monde à travers la cosmopolitique-interculturelle, exercée à partir du rituel Yoro-Aburro des peuples originaires Muiscas ou le rituel Nipoa des peuples originaires Embera Eyabida, qui agissent directement au niveau de la Corpo-espiritualité et de la construction de savoirs des peuples minorisés.
11Les Soins Avec la Vie et les Epistémologies Andines proposent, en effet, des émergences qui élargissent des milliers de possibilités pour les êtres humains, en modifiant l’énorme déséquilibre que notre planète présente aujourd’hui et, avec elles, les innombrables problèmes de santé physique, émotionnelle et spirituelle révélés dans l’ensemble de l’humanité dite « civilisée ».
12En Colombie, la Bonne Naissance est un syncrétisme qui concentre la récupération et la ré-signification des systèmes rituels qui prend en compte les semences des placentas en faveur de la Bonne-Naissance pour le plaisir de vivre, très lié à celui de la Bonne-Vie. Elle est portée par les Artesanos.as de la santé (Munera, 2018), orienté par les populations originaires : Kogi, Wiwa et Muiscas et les Cuidanderos.as de la vie souvent étudiés par des Européens : Belgique, Allemagne et Hollande. Ces Cuidanderos de la vie souhaitent récupérer les systèmes obstétricaux et les pratiques des savoirs des Comadronas, notamment les bénéfices des placentas, qui ont notamment été très étudiés par (Lim Robin, 2020). La Bonne Naissance en Colombie s’appuie donc sur les médecines ancestrales et ses systèmes de protection des placentas par les Comadronas, pratiqués jusqu’à aujourd’hui par divers peuples du Sud, avec leurs différentes cultures spirituelles.
13Pour saisir la corporéité des expériences vécues, dans ce contexte culturel, la recherche en cours est rédigée à la première personne donc je m’appuie dans les approches de la bioscopie raisonnée d’Henri Desroche, l’autobiographie Cœur-raisonner de P. Guerrero pour maintenir l’importance de retrouver la fonction du récit du lieu d’énonciation située, à partir de l’expérience de mon corps vécus. Egalement dans la systématisation des expériences d’O. Jara ; ainsi que le sentir-penser de Fals Borda, qui expliquent certains processus vécus, écoutés et interprétés de manière fine et sensible, ce que plusieurs femmes ont vécu dans leurs corps en tant que territoire évoqué par Silvia Cusicanqui. Ce territoire corporel du savoir propre qui exprime les capacités « onto-endogènes » soulignées aussi par Cusicanqui, comme la « pensée memoriosa », rendue invisible ici l’injustice épistémique, créée par la subalternisation organisée des savoirs sur ces peuples.
14Parallèlement, j’ai tenté d’extraire toute la richesse et le potentiel créatif de ces femmes par un régime de confiance qui s’est instauré dès lors qu’elles ont commencé à entendre leurs voix propre, spécialement celle de mère qui accouchent. J’avais décidé d’accoucher mon enfant par moi-même ; ainsi m’approprier le pouvoir et la souveraineté de ma vie et la vie de mon enfant, car je trouve que c’est un moment très précieux pour une mère, mais aussi pour un enfant qui mérite tous les Soins Avec sa Vie ; puisque ces enfants en général arrivent dans ce monde pour l’habiter et s’approprier le monde qui les entoure avec beaucoup plus de clarté, de force et de sécurité.
15Ma voix de femme/mère a ainsi rencontré d’autres voix des femmes/mères qui s’appuient sur leurs propres expériences acquises avec les lieux d’énonciation situées que certains peuples possèdent. Mes expériences de recherche se sont déroulées pendant la pandémie du Covid-19. Cela a fait que mon cœur de mère et de pédagogue s’est ainsi mêlé à celui d’une chercheuse. Lorsque j’ai cherché un lieu pour abriter l’état émotionnel, spirituel, intellectuel et économique avec mes deux enfants de 3 et 5 ans, j’ai senti la nécessité de m’éloigner et d’éloigner mes enfants de certaines histoires déchirantes, dans lesquelles le coronavirus a eu un impact sur les corps et la vie de nombreuses personnes comme celles des enfants innocents.
16Une partie de ma recherche m’a déjà appris à renforcer les relations ontologiques dont parle Arturo Escobar dans son livre Sentir-penser avec la terre (2018); alors que j’avais appris à ré-signifier la ré-existence que C. Walsh développe avec les peuples originaires d’Abay-Yala à travers le travail de la cosmopolitique interculturelle depuis 1999.
17Mon propre travail de terrain m’a aussi permis d’exprimer mon expérience Corpo-espirituel, vécue à travers plusieurs rituels du chemin rouge depuis 2007 et aussi à travers le cumul des expériences comme mère accouchant « Cuidandera de la Vida » à partir de ma position de femme originaire Embera Eyabida de la région d’Antioquia, en tant que femme semeuse de plantes médicinales, professeur de yoga et de danses folkloriques expérimentales, ainsi qu’universitaire-activiste et créatrice dans le domaine des ESAA, créées par le Réseau des épistémologies andines, accompagnée par mon équipe de collègues de l’Université Paris 8 et la Coopérative Internationale LUCI du Campus Condorcet à Paris-France.
18Au-delà de ces actions situées des femmes, je rappelle que le Système International de la Souveraineté Sanitaire proposé par CLACSO, appartient à une grande partie des peuples du Sud-Sud avec une posture Corpo-politique de certains corps des femmes de la planète, qui défendent les Soins Avec la Vie et la ré-signification de la Bonne-Naissance. Cette ré-signification des Soins Avec la Vie est un tissu, au sens donné par l’Université Autonome Interculturelle Indigène « UAIIN » par rapport à l’interdépendance entremêlée des êtres humains.es et les Être- Terre, De la Cadena, (2015) qui ré-signifient la Loi d’Origine et les Droits Majeurs des peuples originaires de l’Abya-Yala, qui comprend que l’évolution humaine est embrassée par la Terre-Mère depuis des siècles.
19Or, les peuples originaires proposent d’autres tournants décoloniaux, concernant les droits de reproduction sexuelle et la ré-signification de l’histoire du lieu de naissance, qui prend en compte les expériences vécues à travers les histoires des mondes andines, pour savoir : Comment, Quand, Où et Avec qui est-ce que nous voulons naître?
20Ainsi, les habitants de la municipalité de Cocorna-Antioquia, ont ressenti le besoin urgent de concilier maladie et santé et de trouver des méthodes pour retisser les liens qui rejoindraient le corps à l’esprit, appris dans des espaces non-formels. Ce sont d’autres méthodes qui conduisent à « ritualiser la vie » à travers les semences des placentas. Ces rituels nous invitent à sentir-penser à nouveau, certains designs en faveur de la promotion et protection des Soins Avec la Vie dont le circuit d’interdépendance avec les Être-Terre. C’est-à-dire, les circuits sont menés entre la mère biologique et le bébé, le bébé et le cordon ombilical et le Placenta, ainsi que l’être humain avec la Planète pour désigner la vie, grâce aux rituels comme moyens de transformation du système de réciprocité.
21Dans ce contexte de recherche, j’ai vite observé, un déplacement vers d’autres pratiques de savoirs et d’autres dialogues alternatives des savoirs et l’altérité existantes pour une pédagogie de la mère terre entre les communautés interdépendantes : les plantes, les animaux, les minéraux et les humains des différentes régions et réserves naturelles de la planète. Dans ce sens, il existe des problèmes dans l’éducation à la santé et la pédagogie environnementale, dans la relation ontologique entre l’homme et la mère terre. L’éducation de l’homme n’a pas pris en considération la coopération symbiotique entre les virus, les bactéries (Haraway 2020) donc la sémiose de la santé publique continue à imposer ses codes, comme une seule manière de comprendre l’éducation à la santé environnementale et la promotion de la santé des peuples.
22Dans l’histoire de la non-existence, telle que l’affirme Fanon, la corpo-espiritualité et la corpo-politique « Les Soins Avec la Vie » sont exécutés en s’échappant à l’essentialisation stratégique telle que décrit (Spivak, 2009) à savoir : dominant/subalternisé, païen/sacré, corps/esprit, raison/cœur, maladie/santé, nature/culture. A partir de ces rituels, la ré-existence de tous ces Êtres Terre qui ont été « extractivisés » de leurs propres territoires, corps et histoires, ont réappris à se souvenir, à vivre et à partager avec leurs propres expériences, dans le cadre d’un pouvoir communautaire nommé par (Galceran, 2016), acquis par les peuples et leurs savoirs populaires, autour des épidémiologies du Sud-Sud, en tant qu’acteurs/actrices et auteurs/actrices de la souveraineté sanitaire.