« L’éducation qui ne reconnaît pas le rôle hautement formateur de la colère juste, celle qui proteste contre les injustices […] contre l’exploitation et la violence, se trompe. »
(Freire, 1974)
- 1 Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymisation
Aujourd’hui je suis en colère, dit Elise Bourdin :”je suis en colère parce que Sylviane1 a tenté de mettre fin à ses jours du fait des relances d’huissiers et de l’acharnement des services de recouvrement. Je suis en colère parce que Benjamin, 15 ans, a détourné 7000€ à sa grand-mère en prenant en photo la carte bleue afin de pouvoir parier. Je suis en colère parce que Rémi, ayant mis tous les verrous pour se protéger du jeu a quand même trouvé la faille lui permettant de jouer. Je suis en colère pour toutes les joueuses et tous les joueurs rencontré.es depuis plus de 13 ans dans un centre de soins et d’accompagnement de prévention en addictologie (CSAPA). Je suis animée par une juste colère contre les drames humains provoqués par la logique ludo-capitaliste du néolibéralisme actuel qui organise « le système » des JAH. L’éducatrice spécialisée que je suis, rejoint Paulo Freire lorsqu’il précisait que : « L’éducation qui ne reconnaît pas le rôle hautement formateur de la colère juste, celle qui proteste contre les injustices […] contre l’exploitation et la violence, se trompe. » (Freire, 1974).
1Dans cet article, rédigé à deux mains, il ne s’agit pas d’un combat idéologique, mais de la présentation des premiers résultats d’une recherche engagée issue d’une pratique située d’éducatrice spécialisée de prévention, en doctorat de sciences de l’éducation, travaillant avec la généalogie de Michel Foucault (Foucault, 1969), les outils de la philosophie de terrain de Christiane Vollaire en 2017 et ceux l’émancipation (Bolanski, Fraser, Corcuff, 2014). Ces modèles de recherche ont été choisis pour analyser les pratiques et les discours des dispositifs de prévention de l’addiction aux JAH du présent, autant par les professionnels des JAH, que les éducateurs/trices et les joueurs et joueuses, pour nommer la ligne abyssale et saisir la fabrique instituante de la révision des règles par les acteurs eux-mêmes, par une tentative de réassociation critique et émancipation.
- 2 Deux questionnaires d’évaluation sont validés scientifiquement pour repérer les conduites addictive (...)
2Si cette colère porte une révolte contre l’organisation néolibérale que soutient une politique de prévention centrée sur la maladie, utile à l’industrie du médicament et au développement du capital, avec ma directrice de thèse, nous avons choisi d’inscrire ma pratique d’éducatrice dans les analyses critiques des dominations et d’émancipation des dispositifs de prévention du jeu d’argent excessif, classifié comme « trouble de l’impulsion » depuis 1980 dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders III (DSM 3)2. Le jeu pathologique est en effet devenu non seulement un enjeu de société (Järvinen-Tassapoulos, 2010), mais aussi un problème de santé publique (Delile, 2022), et un défi pour la recherche critique des pratiques de prévention émancipatrice dans les injustices épistémiques sont signifiées dans les dernières publications de la Fédération des addictions (23 janvier, 2024)
- 3 La loi no 2010-476 du 12 mai 2010 relative à l'ouverture à la concurrence et à la régulation du sec (...)
3Depuis la fin des années 80, la prévention des jeux excessifs dans les JAH dits pathologiques entre dans les politiques de santé publique. Elle s’institue dans les pratiques spécialisées des “préventologues” par le biais d’un modèle de la philosophie de l’éducation nord-américain : “l’empowerment” (Descarpentries, 2016 Stiegler, 2022). Le récit est organisé autour du développement d’une politique de jeu responsable mise en place par les opérateurs dans le cadre de leur responsabilité sociale d’entreprise (RSE) imposée par la loi relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard3.
- 4 Par arrêté du 9 avril 2021 cadre de référence pour la prévention du jeu excessif et pathologique es (...)
4Cet article n’est donc pas un pamphlet militant : il est issu d’une pratique de terrain située, d’un travail de thèse en cours, à partir d’une recherche engagée (Granjon, 2020) construite sur une analyse critique contemporaine des dominations et de l’émancipation des dispositifs de prévention de des jeux excessifs pathologiques dans les JAH en France. Si la recherche s’est construite à partir de la généalogie des pratiques discursives, autrement dit, par l’étude de textes réglementaires contemporains en France4 et des discours sur des pratiques, étudiées à partir de la philosophie de terrain (Vollaire, 2017) ; il s’agira au cours de la thèse de comprendre la fabrique instituante des pouvoirs de normation de l’addiction aux JAH organisé par l’Etat, et de rendre visible les forces de résistance des joueurs, des professionnels de la prévention et du monde académique dans leur capacité à se faire entendre dans les débats politiques cruciaux autour de la santé et de la prévention.
- 5 Revel, J. : Le vocabulaire de Foucault, éd Ellipses, Paris 2002 p.38
- 6 Piot, E. « Christiane Vollaire, Pour une philosophie de terrain, Paris, Créaphis, 2017, 191p. », Te (...)
- 7 Bureau, M-C. & Corsani, A.(2024) Fabriques instituantes, Conférence Coopératives et tiers lieux : l (...)
5Rappelons d’abord que la généalogie n’est pas le simple fait de faire un historique ou un empirisme, il s’agit pour Foucault en 1969 : “ de faire jouer des savoirs locaux, discontinus, disqualifiés, non légitimés, contre l’instance théorique unitaire qui prétendrait les filtrer, les hiérarchiser, les ordonner au nom d’une connaissance vraie”5. Dans ce sens, dans le projet de la thèse, il s’agit d’analyser autant les textes référentiels de “bonnes pratiques” de prévention pour faire émerger les diagrammes de souveraineté selon les formations historiques, que de penser les outils d’analyse des pratiques et des discours de terrain de façon critique, c’est-à-dire avec“ la méthodologie du sac à dos”. Autrement dit, avec la philosophie de terrain qui s’inscrit dans un dispositif politique de recherche égalisant d’interlocution. La modalité de l’entretien ne consiste pas à positionner les enquêtés comme objet de la recherche, mais comme des interlocuteurs, sujets de la relation dynamique de subjectivation à l’intérieur du dispositif de recherche. Les entretiens menés à partir des différentes expériences n’ont donc pas été considérés comme un témoignage mais l’expression d’une parole réflexive de l’expérience au quotidien ; autrement dit : “une légitimité à la pensée”, car la condition d’intellectuel n’est du côté de la “technocratie” qui est toujours déconnectée des réalités (p.79)6”. La philosophie de terrain permet en effet de retranscrire une praxis issue du déplacement du chercheur qui va vers le terrain, plus communément appelé en addictologie “Aller vers”, “pour lequel le travail de terrain, se nourrit de déplacement sur le terrain, celui des lieux de relégation en particulier (asile, prison), pour tenter d’en rencontrer les acteurs, d’en percevoir les objets et de leur conférer au moins une visibilité publique.” (Vollaire 2017 P.108). Ensuite nous tenterons de comprendre la fabrique instituante7des pouvoirs pour rendre compte de l’usage inventif des réalités institutionnelles en tant que capacité politique d’agir sur la réalité (Nicolas Le Straat, 2015), autant celle des professionnels du jeu, des éducateurs que des joueurs. Nous nous interrogerons ainsi sur les ressources académiques mobilisées de l’activité de prévention émancipatrice des JAH. Loin d’émanciper les joueurs, il existe en effet dans le présent, un discours néoconservateur qui consiste à blâmer les joueurs, victimes de leur addiction, en considérant que ceux qui dépassent les limites du jeu ludique, selon les mesures de la pyschologie cognitive du capitalisme sont des agents responsables de ce qui leur arrive et qu’il ne sert à rien d’assurer leur sécurité (Ryan, 1976).
6Aussi, ici, pour cet article, nous présentons les premiers résultats de l’analyse des textes réglementaires.
- 8 Relative à l'ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d'argent et de hasar (...)
- 9 Costes J.M., Richard J.B., Eroukmanoff V. : Les problèmes liés aux JAH en France, 2019 Résultats du (...)
7En France, depuis la loi du 12 Mai 20108, les dispositifs de prévention sont centrés sur le jeu responsable défini par « l’adoption de stratégies ou pratiques qui visent à prévenir ou réduire les dommages potentiels liés aux jeux d’argent et de hasard. C’est un mode de gouvernance qui aide le joueur à jouer sans risque en faisant appel à un « comportement responsable » (Blaszczynski et al., 2004) »9 Par l’arrêté du 9 Avril 2021 est mis en place un cadre de référence pour la prévention du jeu excessif ou pathologique des mineurs rédigé par l’Autorité Nationale des Jeux (ANJ), avec pour outil de diagnostic l’indice canadien du jeu excessif (ICJE) relatif au comportement individuel du joueur.
8Dans ce texte, il est rappelé que : “la protection du joueur apparaît ainsi comme un enjeu majeur pour la politique de régulation”. Ce texte impose donc aux opérateurs, sous peine de sanction, de prévenir le jeu excessif par l’application de l’article L.320-4 du code de sécurité intérieure. Il rappelle également que la prévention est l’affaire de tous, mais “en premier lieu le joueur lui-même” par l’adoption d’un comportement favorable et responsable de sa santé.
- 10 Trucy F. Rapport d'information, fait au nom de la commission des finances n° 223 (2001-2002) - 13 f (...)
9Dans ce cadre institutionnalisant la prévention des JAH, nous présentons ici un fragment des premiers résultats issus de l’analyse de contenu des pratiques réglementaires qui encadrent les pratiques de prévention. Cette analyse de contenu est essentiellement proposée à partir des cadres de référence pour la prévention du jeu excessif et ou pathologique de l’ANJ. Nous avons utilisé le logiciel N Vivo 1-6-1 qui s’inscrit principalement dans la lexicométrie et détermine les cooccurrences. Nos premières analyses précisent que le mot “addiction” dans les 100 mots les plus écrits n’apparaît qu’en notes de bas de page. Par contre le terme “pathologique” est présent dans l’ensemble des encodages du plus large au plus spécifique. Plus le nombre de mots encodés est restreint et plus le mot « pathologie » prend de la valeur. Les mots les plus fréquents au sein du texte traité sont : jeu/ opérateurs/ joueurs/ mineurs et mises. Or, il s’avère que, par la loi du 12 Mai 2010 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne, le dispositif des JAH en France est organisé et régulé par la création de l’ARJEL en 2010, remplacée par l’ANJ en 2019. Dans ce contexte institutionnel, cette autorité administrative indépendante a pour but : d’organiser la prévention du jeu excessif ou pathologique et d’assurer la protection des mineurs ; d’assurer l’intégrité des opérations de jeu ; de prévenir les activités frauduleuses ou criminelles ; et de veiller à l’équilibre entre les différentes filières de jeu. Bien qu’indépendante, l’ouverture du marché à la concurrence, et malgré une régulation nouvelle, la commercialisation des JAH est en nette progression avec une fréquentation de 57.4 % des personnes âgées de 18 à 75 ans en 2014, contre 52.3 % en 2019, le chiffre d’affaires de l’industrie des JAH en 2019 est de 11,1 milliards, soit une hausse de 6,8 % par rapport à celui de 2018. Les femmes sont un peu moins nombreuses que les hommes à jouer (44,2 % contre 50,4 %), et les mises en ligne ont évolué de 6.6 % en 2019. Ainsi, alors que des actions de prévention commencent à se mettre en place, les chiffres montrent une explosion du nombre de joueurs et une augmentation significative de joueurs dits pathologiques. En effet, selon l’étude de l’OFDT, le nombre de joueurs excessifs a doublé en cinq ans, passant de 0,8 % à 1,6 %. En comptabilisant les joueurs à risque modéré, ce sont 6 % des joueurs qui rencontrent des difficultés liées aux JAH, soit environ 1 370 000 français. Force est alors de constater l’échec du dispositif du prévention, car les chiffres montrent une évolution constante du nombre de joueurs en difficulté, faisant précisé la responsabilité de l’Etat, avant le vote de la loi 2010. Le sénateur et médecin François Trucy ayant remis un rapport intitulé : « Les jeux d’argent et de hasard en France : L’État croupier, le Parlement croupion ?10 » dans lequel il mettait déjà en évidence la politique ambivalente de la France dans ce domaine et une vision partielle de la réalité du monde des JAH.
10Depuis 2010, la prévention s’est effectivement centrée sur un récit construit sur la notion de jeu pathologique et excessif et sur un récit construit et institué par une politique de commercialisation avec le jeu responsable. Autrement dit, la politique du jeu responsable renvoie le joueur à sa responsabilité individuelle, ce qui fait dire au Dr Olivier Salomon lors des rencontres de l’IFAC au CHU de Nantes le 17 novembre dernier : “le joueur est un coupable idéal, mais pour autant est-il responsable ?” Il questionne ainsi la rhétorique relative à la responsabilité d’un individu seul face à celle des opérateurs institutionnalisant les JAH sur les territoires. Avec l’élargissement des lieux et espaces de jeux rendu possible par la loi et par les offres du marché : Une « géographie du jeu » s’est effectivement instituée (Sytze F. Kingma, 2011). Si l’emplacement géographique de casinos fabrique la possibilité d’une pratique excessive (Johanna Järvinen-Tassopoulos, 2020) parallèlement le développement de l’offre en ligne fait entrer les JAH dans la sphère privée. L’emplacement des espaces de jeu et la disponibilité décentralisée des jeux d’argent accroissent de fait, le risque du jeu problématique (Bélanger et al., 2003). La démonétisation des paris, ainsi que l’accessibilité de plus en plus simplifiée aux crédits et aux offres bancaires (possibilité d’ouvrir un compte Nickel chez le buraliste par exemple) provoquent par ailleurs une perte de contrôle du joueur régulièrement sollicité par son smartphone et l’environnement immédiat (commerces, café, galerie marchande etc…). Il n’est donc pas rare sur le terrain de constater que le joueur en difficulté ne sache plus combien il a emprunté, à qui et les modalités de remboursement.
- 11 L’enquête RECAP (Recueil Commun sur les Addictions et Prises en Charges) 2020 de l’OFDT (Office Fra (...)
11Avec l’ouverture à la concurrence du marché du jeu, et après la crise sanitaire l’offre de jeu en ligne connaît un essor important avec plus de 11 % d’ouverture de comptes joueur actif CAJ) (Eroukmanoff 2022). Par ailleurs, on assiste parallèlement à un enrichissement des opérateurs et de l’Etat et à une réelle “épidémie d’addiction” aux JAH en France. L’étude de Delile en 202211 précisait comment “La libéralisation des jeux d’argent et de hasard en ligne pose un problème croissant de santé publique qui semble liée aux actions de marketing et de publicité des opérateurs eux-mêmes.”. De plus, depuis 2010, on assiste à l’élargissement des lieux et espaces de jeu car le domaine des JAH tend à faire partie “des activités de loisirs et des activités culturelles” (Redon, Lebeau, 2020). On assiste donc de plus en plus à la « gamblification de la vie » (Brody, 2021), c’est à dire l’extension du domaine du monde des JAH dans notre quotidien (jeu à gratter avec le ticket de caisse au supermarché, loot boxes dans les jeux vidéo, tirages au sort lors de jeux télévisés...). En France nous comptabilisons, officiellement, pas moins de 200 casinos, dont 11 dans les Hauts de France, sans oublier les cercles de jeux belges, les points de ventes FDJ et PMU qui dépassent le millier et les jeux en ligne. Avec la loi de 2010, une offre de soin a toutefois été déployée par les agences régionales de santé avec un mi-temps de travailleur social et un mi-temps de psychologue par territoire de santé, sans tenir compte de la densité de population, ni de l’offre de soin existante avec ses spécificités territoriales.
- 12 L’analyse de contenu met en exergue l’utilisation massive des mots opérateurs, joueurs et pathologi (...)
- 13 Cadre de référence pour la prévention du jeu excessif ou pathologique et la protection des mineurs, (...)
- 14 Par exemple l’outil “Bien jouer” un programme de prévention éducationnelle sur les risques associés (...)
12Ainsi le dispositif de prévention concentre différents paradoxes, laissant penser que ce système est utile au développement de l’industrie ludo-capitalisme et à l’Etat. Les joueurs sont quant à eux les cibles d’un dispositif iatrogène de commercialisation du jeu, où toute la marchandisation du jeu est valorisée par un discours de prévention des jeux excessifs centré sur le jeu responsable organisé par les opérateurs12, renvoyant le joueur au risque pathologique et à la responsabilité de son comportement addictif par cette phrase “les conséquences d’une perte de contrôle d’un individu sur sa pratique de jeu peuvent occasionner des dommages à lui-même ou à son entourage13” ; qui impose aux opérateurs l’évaluation du “potentiel addictogène de l’offre de jeu” lors de la conception de l’offre et la participation aux dispositions de protection (par exemple les interdiction volontaire ou les limitations volontaires d’accès)14 .
- 15 Cantelli, F. (2013). Deux conceptions de l’empowerment. Politique et Sociétés, 32(1), 63–87. https: (...)
- 16 Cantelli, F. (2013). idem
13Force est alors de constater que ce dispositif de prévention du jeu pathologique, largement recommandé par la réglementation proposée par l’ANJ, est basé sur une prévention centrée sur le développement des compétences psychosociales individuelles pour faire face à l’addiction probable ou réelle, qui se traduit dans les discours sur les pratiques préventives par l’empowerment. Bien qu’intraduisible, l’empowerment se caractérise par tout dispositif favorable au pouvoir d’agir, de sa capacité d’agir (Butler 2005), de son agency (Haicault 2012) par la responsabilisation de ses propres actes en développant une estime de soi favorable. Il s’agit là d’un dispositif renvoyant la responsabilité à l’individu joueur qui est placé dans une injonction paradoxale visant à la fois à renforcer ses propres capacités de maîtrise du jeu tout en vivant dans un dispositif organisationnel favorable aux JAH qui valorise une conduite positive du jeu, du loisir anodin, d’ une estime de soi positive du sujet gagnant ! Or, pour Fabrizio Cantelli, docteur en sciences politiques : “L’’empowerment pose problème. Son traitement semble embarrasser la littérature des sciences sociales et politiques, particulièrement au sein de la francophonie qui doit faire face à un défi méthodologique de traduction d’une catégorie de pensée ancrée dans la culture de type anglo-saxonne, traduite par capacitation au Québec et par certains auteurs (Genard, 2007 ; Cantelli, 2007)15, par autonomisation, ou pouvoir d’action (Biewener et Bacqué, 2011 : 85).”16 En France, très critiquée par Stiegler (2022) après le COVID pour être liberticide, l’empowerment dans le champ de la prévention participe au renforcement d’un environnement de jeux pervers de responsabilisations plurielles (individuelles, collectives comme celles des opérateurs…des soignants et éducateurs...). En effet, la prévention repose essentiellement sur les opérateurs, contrôlée par un régulateur d’Etat demandant à l’individu seul contre tous d’adopter un comportement émancipateur favorable à sa santé ; alors que “l’émancipation ne peut être noyée dans les eaux glacées du capitalisme néo-liberal : la réduire à un processus individuel de réussite ou de responsabilisation face à l’échec revient à lui faire dire l’opposé de ce qu’elle désigne” (Tarragoni, 2023). Autrement dit, dans le cadre de la prévention de l’addiction aux JAH, ce dispositif de responsabilisation individuelle mis en œuvre par les opérateurs de jeux institue une prévention basée sur la responsabilité individuelle où chacun doit devenir entrepreneur de lui-même. Ce dispositif institué de domination de l’Etat sur les conduites de jeux des populations et de leur prévention crée une asymétrie de ressources d’un ensemble de contrainte pesant structurellement sur les professionnels de la prévention et sur les joueurs. La perspective d’émancipation, d’une constitution d’une autonomie individuelle et collective susceptible d’arracher le joueur à la domination apparait plus qu’incertaine et compliquée et représente un défi sans changement d’épistémologie de la prise en charge des joueurs dits pathologiques (Savard, Kayrouz, Romo, 2024).
14Ici l’individu est objet de la prévention et non un sujet de prévention dont l’objectif est de construire socialement et politiquement des sujets normés et performants (Boltanski, 2009), capables de développer ses propres capacités, dans une conception hégémonique néolibérale de la santé globale. Fondée sur le jeu pathologique, la prévention de la pathologisation du jeu excessif par l’empowerment a pour objectif politique de construire un récit autour d’une homogénéisation des modèles de prévention, à une protocolisation des pratiques des préventologues, et à des contenus didactiques à transmettre basée sur la connaissance de l’addiction, des comportements à risques, de la responsabilité individuelle et de son estime de soi, du fonctionnement du cerveau... Autrement dit la prévention est inscrite dans un régime de pouvoir des mots de la maladie “jeu pathologique” qui instaure, les pratiques de préventologues, un contrôle panoptique de toutes les conduites à risques (jeu, alcool, drogues…) dont le projet est de renforcer les conduites individuelles situées dans des environnements iatrogéniques par tout le jeu organisé des pratiques de consommation au profit des industriels du jeux, des sociétés pharmaceutiques capitalistes et de l’ordre économique étatique et mondial en vigueur.
- 17 Boltanski, L., Chiapello, E. — Le nouvel esprit du capitalisme. — Paris, Gallimard, 1999.
- 18 Pharo, P. Le capitalisme addictif. Paris PUF, 2018
15C’est à dire que la prévention dans les JAH est basée sur la capacité individuelle à s’adapter à un environnement socio-normatif iatrogène (Illich, 1975) par l’organisation sociétale du jeu inscrite dans un discours performatif politique des valeurs d’indépendance, de performance et réalisation de soi (Dardot et Laval, 2009) véhiculées par l’’empowerment (Descarpentries, 2016, ; Bacqué 2015 et Stiegler 2022). Dans ce sens, le joueur est le stigmate de la marchandisation du jeu (Goffman, 1963) où les responsabilités collectives des protagonistes le renvoient à un autre monde asilaire, celui de l’addiction. Pour Boltanski, 2011 cette logique de santé, nous renvoie au contexte néo-libéral et à un nouvel esprit du capitalisme : c’est à dire : “une forme ordonnatrice de pratiques collectives parfaitement détachées de la sphère morale au sens où elle trouve sa qualité en elle-même17 » (p. 58). Dans le même sens, pour Gori et Volgo (2005), cette organisation sociale et politique des JAH renvoie la responsabilité du comportement de dépendance à l’individu dans sa relation aux JAH ; alors que la société est addictogène (Couteron 2012- Pharo 2018) et favorise les conduites addictives à partir du plus jeune âge. Le dispositif de prévention tel que conçu participe donc à une pathologisation de l’existence qui ne permet pas de remettre en cause “l’addictogénéité” de la société. Réciproquement est ainsi mis en avant “le capitalisme addictif” (Pharo, 2018), c’est à dire une société qui ne peut se passer des addictions pour se développer : “l’entreprise capitaliste ayant besoin « de susciter sans cesse le désir du public pour élargir ses marchés » (p.23)18. Alors que parmi les joueurs 5 % sont classés selon l’ICJE comme excessifs et pathologiques, ils représentent à eux seuls plus de 40 % du chiffre d’affaires de l’industrie du jeu. Cet impôt régressif (Amadieu, 2013 - Berret, 2020) permet donc sournoisement de taxer les plus modestes car le jeu pathologique touche davantage les classes populaires.
16Ainsi, s’est construite une politique de pathologisation du jeu qui s’est mise en place au travers ce concept de jeu responsable qui n’est autre qu’un régime de contrôle des corps et de la psyché à travers un dispositif de normation renvoyant à l’ individu la responsabilité de sa pratique de jeu et dans le monde asilaire dès les débuts de l’addictologie moderne bio-réductionniste (Morel, 2011) considérant l’addiction comme une maladie chronique du cerveau (ASAM Août 2011) alors que l’addiction est une “conduite sociale multifactorielle” (Morel 2011) et à envisager comme une responsabilité collective.
17La politique de prévention du JAH s’est donc instituée au travers une logique hégémonique, d’une psychopolitique telle que décrite par Byung- Chul en 2014, entraînant des logiques biopolitiques homogénéisant les réponses à l’addiction aux JAH par une protocolisation de la prévention et du soin du cerveau et des comportements à risques. La disciplinarisation (psychiatrie, psychologie, éducation spécialisée…) des pratiques de prévention des addictions s’est construite sur une logique de régime de contrôle qui a engendré : « la médicalisation des dépendances que représente le JAH est donc une modalité de contrôle social » (Pharo, 2006). C’est ainsi que la politique de prévention de l’addiction aux JAH s’est instituée en addictologie (Goodman, 1990) avec la notion du jeu pathologique.
18Autrement dit, en instituant un biopouvoir permanent assimilant l’addiction à la dépendance alors que la prévalence des joueurs addicts n’est que de 6 % ; la pathologisation du jeu excessif participe à établir une norme politique et sociale des dispositifs de prévention des JAH qui a le pouvoir de transformer l’identité de la personne entre « joueur ludique » en un « joueur pathologique ». S’exerce effectivement une véritable essentialisation stratégique du joueur (Spivak, 2020) renvoyant la personne à son identité de malade. Cette politique de prévention contrôle le corps et la psyché pour organiser une gouvernementalité de la vie (Foucault, 1978) à travers différents dispositifs normés et individualistes. Cette essentialisation est rendue stratégique par un dispositif hégémonique de la santé publique issu de la littérature nord-américaine et canadienne de prévention et de promotion de la santé telle que pensée par la santé publique coloniale (Richardson, 2020) où l’empowerment permet de véhiculer tous les dispositifs coercitifs liés à la marchandisation du jeu d’Argent et de Hazard.
19Si l’empowerment est ce concept qui participe à une politique du performatif (Butler, 2004) par un récit sur les pratiques de prévention utile aux discours de santé publique inscrit dans le principism (Massé, 2003) tel que défini par l’éthique de santé publique par Beauchamp et Childress (1979). Le capitalisme a construit des dispositifs de JAH et sa prévention basée sur l’auto-optimisation de soi, une star-up de soi-même pour se soumettre aux exigences du marché néolibéral (Tarragoni, 2023) que soutient une politique de prévention centrée sur le jeu pathologique, utile à l’industrie du médicament et au développement du capital à travers les politiques financières et de territorialisations des JAH. Les dispositifs d’offres de jeux se sont effectivement organisés pour soumettre la psyché des joueurs aux injonctions du jeu favorable au capital. Un dispositif pervers de prévention condamne le joueur à assumer seul la responsabilité non seulement de ses comportements à risques (dépendance, endettement, addiction, mise en danger de soi et d’autrui) mesurée par des outils de la psychologie cognitive. L’idéal d’émancipation du joueur dit pathologique reposerait donc sur le vieux mythe du “self made man” (Tarragoni 2021), véritable socle anthropologique de la prévention de la start up néolibérale de la santé publique, qui vient désigner le contraire même du sens de l’émancipation utile aux processus de démocratisation de nos démocraties (Descarpentries, 2023), ce crée une injustice épistémique des pratiques de prévention et de ses dispositifs de recherches.
20A ce stade de la recherche engagée, la méthode généalogique utilisée dans la thèse, centrée sur “la méthodologie du sac à dos”, travaillée à partir de la philosophie de terrain et l’approche discursive foucaldienne, à la fois à partir des textes réglementaires et de l’analyse des discours sur les pratiques des préventologues nommeront la ligne abyssale telle que définie par les Épistémologies du Sud. La prévention de l’addiction aux JAH doit effectivement nommer et préciser comment s’institue les pouvoirs des différents acteurs qui vont au-delà du jeu pervers des lobbyings à l’œuvre pour réviser les règles de la prévention par de nouvelles catégories de pensées de leur propre rapport au jeu, à l’argent et à une prévention inspirée de la composante imaginaire de l’institutionnalisation (Castoriadis,1975) des JAH et de sa prévention. Il s’agira de mettre en exergue le pouvoir créateur des joueurs en particulier dans le cours du processus instituants leur pathologisation comme malade mental, addicte…dépendant…pour faire advenir de nouvelles significations, de nouvelles façons d’appréhender la fabrique instituante du monde de l’addiction aux JAH déjà présente dans les différents entretiens menés.
21Si, la présentation des premiers résultats issus des textes réglementaires préfigurent non seulement la critique du système monde moderne de prévention qui comporte 4 axes d’interdépendance qui se renforcent mutuellement : la colonialité, la modernité, le patriarcat et le capitalisme de la prévention en santé publique (Richardson, 2020). La critique de la prévention des jeux pathologiques et excessifs est donc dans un tournant réflexif et post-critique où pour Isabelle Flaque-Pierrotin : « L’extension du marché des jeux d’argent à de nouvelles offres de jeux constitue une période critique pour le modèle de régulation mis en place il y a trois ans. Cela peut conduire à le déstabiliser ou au contraire à le renforcer. Ce qui doit guider les réflexions, c’est la nécessité absolue de réduire le nombre de joueurs excessifs, qui constitue aujourd’hui un problème social qui dépasse la seule dimension individuelle de l’addiction ». (Rapport annuel 2022 ANJ). La norme néolibérale et coloniale de la santé publique représente effectivement autant des enjeux politiques territoriaux que des enjeux économiques de la financiarisation des jeux d’argent et de hasard qu’ils représentent. Cette politique a transformé la liberté de jouer en un libre marché du jeu. Un marché toujours plus attractif, avec un marketing de plus en plus addictogène, avec une offre de jeux qui ne cesse de se développer pour devenir individuellement la start up de soi-même par le gain d’argent facile, renforcé par le jeu subtile de l’interdiscursivité (Charaudeau,2006) de l’empowerment qui présente tous les arguments de la liberté individuelle dans lequel s’engouffrent les préventologues.