1À force de vouloir placer le patient au centre de la prise en charge le risque est fort d’oublier de l’associer à celle-ci. En étant acteur, le patient joue notre propre scénario, celui dont il n’est pas toujours l’auteur… Néanmoins, « passer du faire pour au faire avec » (Gross, 2018, p. 79) n’est pas chose aisée, cela demande un changement de paradigme, une évolution culturelle. Pour autant, cette transformation est incontournable, sans quoi le système de soin pourrait s’engager vers l’obsolescence. Progressivement, une approche holistique du patient s’impose, suivant une « tendance sociétale » qui encourage chacun à devenir acteur principal de sa propre santé (Chevallier et al., 2020, p. 286). Aujourd’hui, il est question de penser le patient en tant que sujet et non plus en tant qu’objet de la relation de soins (Barrier, 2016).
2En 2002, avec la loi du 4 mars relative au droit des malades, garantissant des droits aux usagers du système de santé, apparait le principe de démocratie sanitaire1. L’implication citoyenne active en est le fondement. En 20092, avec la loi Hôpital Patient Santé Territoire, la participation des usagers se développe dans les champs de la prévention, du sanitaire et du médico-social. Et, en 20163, avec la loi de modernisation du système de santé, la démocratie sanitaire ne consiste plus en la simple reconnaissance du patient, acteur de ses soins, mais aussi en tant qu’acteur du système de santé. L’émergence des savoirs expérientiels des patients (Jouet et al., 2010, p. 15), en tant que connaissances issues d’un vécu avec la maladie, s’inscrit dans « Ma Santé 2022 » au cœur de la loi de transformation du système de santé. En effet, l’intégration des patients comme acteurs au cœur des mesures stratégiques de la transformation est attendue. D’ailleurs, la méthodologie du patient traceur en est un exemple. Recommandée par la haute autorité de santé (HAS) dans le cadre de l’évaluation et de l’amélioration des pratiques, cette méthodologie prend en compte les perceptions du patient et de ses proches. Dans le dernier manuel de certification des établissements de santé pour 2023, il est question de promouvoir le positionnement du patient en tant qu’acteur. Son implication et surtout l’expression de son point de vue sont donc fortement encouragées. La voix d’un soigné compte pour deux raisons, comme le dirait Sen, « soit ses intérêts sont en cause, soit sa logique et son jugement sont susceptibles d’éclairer le débat » (2009, p. 145).
3Dans toutes les spécialités médicales, l’inclusion des patients devient alors un enjeu à valoriser. En psychiatrie, cependant, cette pratique précède les recommandations. À partir de la seconde guerre mondiale, se rencontrent la psychanalyse et la psychiatrie publique (Grondin, 2020, p. 21) : la psychothérapie institutionnelle voit le jour, en prônant le respect des patients en tant que sujets quel que soit leurs états pathologiques (Delion, 2014, p. 106). Elle repose sur « l’horizontalité » des rapports entre soignés et soignants (Robin et al., 2019, p. 655). La place de la réunion soignants-soignés, moment privilégié qui regroupe collectivement les patients et les professionnels de santé, en est un élément incontournable. Le principe même de réunion, en tant qu’action collective n’est, par ailleurs, pas naturel, c’est un construit social qui amène à réfléchir les enjeux relationnels ainsi que les jeux de pouvoir (Crozier et Friedberg, 2014, p. 15). En effet, difficile d’aborder la réunion soignants-soignés sans évoquer la relation qui lie ces acteurs. La coproduction de ce lien est un enjeu important dans la relation de soin car les soignants comme les soignés en sont « coresponsables » (Hennezel, 2004, p. 202). Si cette relation implique une rencontre, que l’on peut qualifier « d’intersubjective » (Sanlaville, 2016, p. 213), elle est, au départ en tous cas, particulièrement asymétrique (Bourgeon, 2007, p. 13). Le déroulement de cette réunion dépend des équipes qui la pratiquent (Ducarre, 2011, pp. 80-83) mais elle reste entendue, comme l’occasion d’ une « mise en mots » (Koepp, 2001, p. 170). L’approche par les capabilités d’Amartya Sen amène à s’interroger sur la possibilité, pour le soigné, de faire, de parler, de s’exprimer mais aussi sur la liberté réelle de choisir de le faire ou non. Avec la notion de capabilité, et l’idée de penser en termes de « possibilité de vivre » plutôt qu’en « moyens d’existence » (Sen & Chemla, 2009, p. 286) nos modes d’évaluation sont à réfléchir.
4Notre approche des sciences de l’éducation via le champ de l’éducation thérapeutique, soin relationnel et pédagogique qui vise l’acquisition de compétences d’autosoins et d’adaptation pour les patients en recherche d’autonomie, nous amène à penser la réunion soignants-soignés comme une opportunité de recherche. Les échanges sont questionnés, mais c’est particulièrement la manière d’interagir des soignants avec les soignés lors de ces réunions, au cœur d’une évolution culturelle et sociétale, qui devient l’objet de recherche. Le terrain de recherche est hospitalier et l’étude implique, plus précisément, trois hôpitaux de jour de psychiatrie adulte. Ce sont des structures extrahospitalières, offrant une alternative à l'hospitalisation complète, dont l’objectif est l'autonomie des patients, à travers des soins de réhabilitations psychosociales (psychoéducation, ergothérapie, construction de projets personnels et/ou professionnels…etc.).
5De quelle manière les soignants accompagnent la production de parole des soignés lors des réunions soignants-soignés en hôpital de jour de psychiatrie adulte ?
6Notre recherche, menée par une cadre de santé lors d’un « certificat universitaire étude, recherche et expertise en formation des adultes » qui aura duré un an, s’inscrit dans une démarche inductive à visée compréhensive car nous cherchons à décrire et comprendre la nature des échanges entre les acteurs concernés. Le paradigme adopté est interprétatif. La perspective des répondants occupe une place importante dans cette recherche ce qui explique le paradigme choisi. Il s’agit d’observer « une connaissance intériorisée (…) des enjeux auxquels les personnes font face » (Fortin & Gagnon, 2016, p. 190). Le but est de proposer une compréhension de l’objet de recherche, au travers des expériences de soignants en « milieu naturel », à savoir, au sein des services concernés, en région parisienne. Ces trois hôpitaux de jour (que nous nommerons A, B et C) disposent jusqu’à 15 places de patients chacun, et proposent tous des réunions soignants-soignés inscrites, dans le temps d’accueil des patients, néanmoins sans caractère obligatoire. Les équipes sont composées de soignants médicaux et paramédicaux ainsi que de psychologues, assistantes sociales et agents de services hospitaliers.
7Comme toute recherche qui implique des humains, il est également question d’éthique. De la question de recherche à la collecte de données, chaque étape de ce rapport est pensée avec un point de vue éthique (Fortin et Gagnon, 2016, p. 149). La protection des répondants est assurée par la recherche de consentement et l’anonymisation des résultats. La réunion soignants-soignés, bien qu’associant, par définition, des soignés et des soignants, ne sera questionnée, dans le cadre de cette étude, qu’au travers de répondants soignants. Dans un souci de validité de la méthode, le protocole que nous proposons est mixte à dominante qualitative et dispose de deux outils de collecte de données. Le journal de bord, et le guide d’entretien semi-directif ont amené à observer l’objet de recherche sous différents angles.
8Dans une logique de description de conduite des acteurs sociaux concernés, l’observation nous a semblé être le mode de recueil de données exploratoires le plus adapté au regard de l’objet de recherche. À l’aide d’un journal de bord, nous avons consacré du temps, tout au long de cette étude, à l’observation participante (Fortin et Gagnon, 2016, pp. 201-203). Nous avons fait le choix d’observer trois dimensions sur trois sites différents proposants des réunions soignants-soignés :
-
L’organisation dans sa dimension rituelle : horaires, aménagement de l’espace…
-
La répartition de la parole en termes de temps
-
Les thèmes abordés
9Nous avons opté pour une analyse mixte avec les données qualitatives d’une part autour de l’organisation spatio-temporelle et, d’autre part, les données quantitatives, à l’aide du logiciel Jamovi® pour la présentation de statistiques descriptives, tels que la durée de la réunion, ou le temps de parole des soignants et des soignés.
10La méthodologie qui nous a semblé appropriée, dans cette approche compréhensive, est l’entretien semi-directif. En tant que « fait de parole », l’entretien est conçu pour apporter une information de type biographique, une « co-production » dans un processus interlocutoire (Blanchet et Gotman, 2017, pp. 17-24). Etant donné que nous recherchons, plus précisément, la manière dont les soignants interagissent avec les soignés lors des réunions soignants-soignés, nous faisons le choix d’interroger les soignants. Le critère d’inclusion repose donc sur le fait d’être soignant acteur de réunions soignants-soignés en hôpital de jour. Le panel est non probabiliste car nous n’avons pas eu recours à une sélection aléatoire, il a été « intentionnel » en lien avec les critères de sélection (Fortin et Gagnon, 2016, p. 271).
11La construction de la grille d’entretien semi-directif à destination des soignants a été réalisée en lien avec les observations de terrain. Après une présentation de l’entretien, une première question permet de situer le répondant en catégorie professionnelle. Ensuite, une question d’amorce, « que représente, pour vous, la réunion soignants-soignés en psychiatrie ? », a pour objectif de faire parler le répondant sur l’objet de recherche. S’en suivent quatre questions ouvertes permettant aux répondants de partager leurs expériences et leurs avis. Les entretiens ont été enregistrés, retranscrits et anonymisés. La retranscription respecte quelques règles telles que le préconise Rioufreyt, comme par exemple le fait de ne pas ajouter de morphèmes non verbalisés (2016, p. 17). Après cette première retranscription complète, et plusieurs lectures, chaque entretien a été rédigé sous forme de récits phénoménologiques à la première personne, de façon à saisir davantage la structure du phénomène étudié, mais aussi, de soumettre leurs récits aux répondants afin qu’ils puissent corriger ou enrichir si besoin ces données (Proust-Androwkha, 2022, p. 9).
12Ensuite, le corpus de récits a été soumis au logiciel IRaMuTeQ®. Il s’agit d’un outil lexicométrique et textométrique qui implique une implémentation en langage R pour rendre le corpus disponible. Ce même corpus a été analysé de manière thématique par découpage, catégorisation et codage de façon à définir un arbre thématique (Bardin, 2013, p. 133).
13Cette phase a permis d’observer 178 mn de réunions soignants-soignés lors de 9 réunions différentes (N =9) durant 7 mois. La durée moyenne d’une réunion est de 19.8 mn. La durée de parole et celle des silences sont répertoriées dans le tableau ci-dessous extrait de Jamovi®.
Tableau 1 : Statistiques descriptives des réunions soignants-soignés observées
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Durée en minute
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Nbre de soignants
|
Nbre de soignés
|
Durée parole soignants en mn
|
Durée parole soignés en mn
|
Durée des silences en mn
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N
|
9
|
9
|
9
|
9
|
9
|
9
|
|
Moyenne
|
19.8
|
6.56
|
11.7
|
8.89
|
7.83
|
3.00
|
|
Médiane
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18
|
6
|
11
|
6
|
7.50
|
2.00
|
|
Minimum
|
10
|
5
|
10
|
5
|
2.00
|
0.500
|
|
Maximum
|
35
|
9
|
14
|
20
|
15.0
|
8.00
|
14L’organisation de l’espace est similaire pour les structures A et C, en cercle avec un mélange soignants/soignés mais pour la structure B les soignants sont d’un côté en arc de cercle et les soignés en face, deux par deux « à table ». A noter également, que les soignants de la structure B sont les seuls à porter une blouse au moment de l’étude, les autres sont en civil. La répartition moyenne de la parole est observée avec 40 % de prise de parole par les soignés, 45 % de prise de parole par les soignants et 15 % de silences comme l’illustre la figure 1.
Figure 1 : Répartition moyenne de la parole en réunion soignants-soignés sur les trois structures
15Il est important de noter que la répartition de la parole est inégale en fonction de la structure. En effet, nous notons que pour la structure A la part dédiée à la parole des soignés (42 %) n’est qu’à 10 % d’écart de celle dédiée aux soignants (52 %) pour à peine 6% de silence. Pour la structure B la part dédiée aux soignés (24 %) est très inférieure à celle des soignants (52 %) mais très proche de celle dédiée aux silences (23 %). Rappelons, que pour cette structure, la scénographie était différente des deux autres avec les soignés deux par deux et des soignants séparés des soignés. Pour le secteur C, c’est la part dédiée aux soignés qui est plus importante que les autres (49 %).
16Par ailleurs 4 à 5 sujets sont évoqués par réunion autour de thématiques comme l’organisation des activités et sorties thérapeutiques, les règles du vivre ensemble comme le nettoyage de la table après le repas, ou encore les modifications organisationnelles telles que les horaires. À chaque fois, la recherche de dialogue est observée avec des relances des soignants telles « qu’en pensez-vous ? », « et vous ? », « avez-vous des choses à dire ? ». Pour les secteurs A et C, dont la part de production de parole consacrée au soignés est plus importante que la moyenne observée, on note le recours aux avis et expériences personnelles des soignants avec des verbatim tels que « moi, j’ai passé un bon Week end, j’ai profité du soleil et vous ? ».
17Les entretiens sont au nombre de sept. Les trois structures d’hospitalisation sont représentées. Tous ont accepté d’être enregistrés. Ils ont signé un formulaire de consentement. Ils ont également tous accepté de relire le récit phénoménologique afin de le corriger, compléter et/ou valider. Les sept récits ont été validés dont un avec une correction (une négation) et un autre avec des compléments d’informations. Nous proposerons une analyse lexicométrique puis une analyse thématique.
18Après lemmatisation par le logiciel IRaMuTeQ, le corpus se compose de 284 segments de textes et de 10088 occurrences réparties en 949 formes différentes. Il contient 427 hapax (occurrences dont la fréquence est de 1), soit 4.23% des occurrences et 44.99% des formes. Parmi les formes actives, c’est la forme « patient » qui est la plus fréquente avec 138 occurrences. L’approche lexicométrique permet l’analyse des similitudes illustrée par le graphique ci-après (figure 2). Il présente une analyse des cooccurrences en « référence au nombre des relations de l’élément avec d’autres éléments » (Negura, 2006). L’indice correspond au nombre de segments dans lesquels une forme est associée à une autre. Les indices retenus sont ceux supérieurs ou égaux à 8 pour plus de lisibilité en évitant l’excès de chevauchements. Les plus grandes associations de mots sont organisées, sans surprise, autour du thème de l’entretien, comme « réunion », « soignant » et « soigner » mais aussi tout particulièrement autour des mots « patients » et « choses » avec la fréquence la plus importante de cooccurrences (27), en références aux nombreux verbatims présentant le mot « chose », et ce, dans chaque entretien (7/7). Nous pouvons citer les exemples suivants :
-
« Pouvoir verbaliser les choses »
-
« Il y a certains patients qui ne souhaitent pas délivrer des choses »
-
« Demander aux patients s'ils ont des choses à mettre à l'ordre du jour »
-
« C'est important aussi que les patients puissent poser leurs questions, demander des choses, se plaindre de certaines choses »
-
« C’est intéressant d'ouvrir, au fur et à mesure, ça peut permettre qu'il y ait d'autres choses qui surgissent »
19Par « chose », répété 71 fois dans le corpus, les répondants font référence à l’imprévisible, l’incertain ou l’inattendu. Il s’agit de penser cette réunion, comme le dit un soignant, en tant qu’« espace de parole libre ». Plusieurs verbes cohabitent autour de « patient » comme « parler », « exprimer », « amener » ou « écouter ». Nous notons également un lien important entre cette communauté de mots autour de « patient » et la communauté qui associe « prendre » et « parole ».
Figure 2 : Analyse des similitudes issues du corpus d’entretiens avec les soignants
20Après plusieurs lectures, nous avons ensuite découpé le corpus en thèmes et sous-thèmes permettant la réalisation d’un arbre thématique (figure 3). Chaque intitulé des thèmes et sous thèmes est issu des verbatims. Deux catégories se distinguent. En effet nous notons ; d’un côté, les objectifs visés de cette réunion, décrits par les répondants qui regroupent la place du patient et la production de parole ; et de l’autre, l’environnement nécessaire.
Figure 3 : Arbre thématique issu des entretiens réalisés auprès des soignants
21Les répondants s’accordent à dire qu’en réunion soignants-soignés, l’objectif des soignants est de « faire passer des informations » mais plus encore, il est attendu qu’ils puissent dire, nous disent-ils « ce qu’ils aimeraient qu’on aborde aussi », qu’ils « soient acteurs ». Les soignants cherchent « un débat d’idées », ils cherchent à faire « avec » les patients. Si l’enjeu de la réunion soignants-soignés, du point de vue des soignants est celui de la production de parole, celle-ci est intimement liée à la place occupée par le patient. Cette place, dont la palette varie du statut d’informé à celui de sujet, apparait avec les 7 répondants. Les soignés sont « informés », par exemple avec la diffusion du planning, et l’engagement est recherché avec l’objectif de les « projeter ».
22La parole y est donc autorisée, « chacun peut s’exprimer de manière fluide », elle est encouragée, motivée comme l’explique une infirmière en disant « on fait beaucoup de leitmotiv ». Les soignants cherchent à « donner envie » aux soignés de parler, ils disent « insuffler ». La parole est décrite comme « libre », « ce n’est pas une obligation de parler » nous dit une autre infirmière. Cette parole est parfois silencieuse, un temps d’observation, qui laisse passer de nombreux messages selon les soignants tels que l’état psychique du moment mais aussi qui permet au patient, de prendre le temps nécessaire « pour se lancer » dans la production de parole d’après les répondants.
23Le « nous » et le « on » sont très présents dans le corpus et désignent les soignants et les soignés, c’est « un échange entre nous », ou encore « on ne parle pas de soi, on parle de l’unité, du collectif » nous disent les soignants. De plus, la dimension « groupe » se retrouve dans la disposition de la salle car pour les répondants « il faut que ce soit un espace où on est regroupé, ensemble ». Par ailleurs, le besoin de « cadre » est également évoqué pour 6 répondants avec le besoin de « réguler », de « cadre institutionnel » ou de « désamorcer ». La place du rituel y est aussi décrite par l’horaire régulier, le lieu « qu’ils connaissent bien, qui les rassure », un environnement « confortable », la manière d’amorcer la réunion, ou encore sa fréquence. La place du soin proposée par les répondants s’articule autour de la « relation » soignant/soigné avec l’idée que cette réunion est un soin à part entière et qu’elle amène les soignants à « se réinterroger sur le « comment » on accueille ce que le patient, l'usager, dit ». Ils travaillent « à identifier ce qui se dit » pour le patient, et pour le groupe.
24Il apparait, au regard de l’analyse thématique, que les soignants disent qu’ils interagissent avec les soignés en réunion soignants-soignés dans l’objectif de les amener à être des patients informés, acteurs et sujets en incitant la production de parole qui se veut « libre ». Ce phénomène s’inscrit dans un environnement autour d’une dynamique de groupe, d’une convivialité, d’une disposition de salle mais aussi par l’intermédiaire d’un cadre adossé à des valeurs telles que la « bienveillance », « l’écoute » ou « le respect ».
25« Verbaliser des choses », « délivrer des choses », … toutes ces « choses » à dire apparaissent, dans cette étude, comme l’un des objectifs principaux de la réunion soignants-soignés, pour les soignants. Cette production de parole tout comme la posture suggérée de « sujet » ou d’« acteur » implique des capabilités, au sens de Sen en tant que « pouvoir de faire quelque chose » (2009, p. 45). L’existence de cette réunion ne suffit donc pas à « convertir les ressources » des soignés en action (Fernagu Oudet, 2012, p. 205). Il s’agit de s’interroger sur la manière dont les soignés sont mis en capacité d’agir en réunion soignants-soignés par les soignants, objectif thérapeutique à part entière. En effet, la prise de parole des usagers implique « une procédure pédagogique» (Deutsch, 2015, p. 9) et les résultats de cette recherche nous offrent la perspective d’une posture soignante dialectique dans un environnement capacitant.
26Serres dit « je ne cherche pas, je trouve » (1991, p. 158), et c’est là tout l’enjeu pour le soignant lors des réunions soignants-soignés. La prise de risque de ne pas chercher pour s’autoriser à trouver ce que l’on n’attend pas, ces fameuses « choses » qui nous amènent à penser nos organisations au plus proche des soignés, est le cœur de la posture soignante en réunion soignants-soignés. Rappelons que « l’instabilité du savoir », implique une posture dialectique, une attitude (Foulquié, 2014, p. 144). Cette posture se veut réflexive, et si le panel nous a appris que cette réunion est « un temps de parole où la prise de parole peut être égale », Sen nous dit que « l’égalité réelle exige des mesures particulièrement étendues et complexes lorsqu’il s’agit de contrarier un lourd héritage d’inégalité » (2000, p. 20). Donner explicitement la parole, accueillir des silences pour laisser le temps de verbaliser des réponses ou des questions éventuelles… toutes ces mesures sont au cœur de la réunion soignants-soignés animées par des soignants disposés à faire avec la contradiction, il s’agit bien de dialectique (Foulquié, 2014, pp. 50-69).
27Le « nous » et ce « on », tous deux inclusifs des soignés exprimés par les répondants soignants témoignent d’une dimension collective au service de l’apprentissage social, comparable, selon certains auteurs, au processus d’intelligence collective (Robin et al., 2019, p. 659). Nous pourrions même parler « d’apprentissage par modelage » tel que le décrit Bandura dans les années 60, c’est-à-dire par observation (1976, p. 29). En effet, si les « troubles de la cognition sociale » sont présents en psychiatrie et notamment dans le cadre de la schizophrénie (Rivera et Lecardeur, 2016), l’intention de parité partagée par les soignants amène à penser ce temps d’échange comme « une activité modèle » (Bandura et Rondal, 1976, p. 36) où le patient expérimente des relations sociales modélisantes. Il apparait, au regard des résultats que ce processus, pour les soignants, devient un prérequis démocratique à la réunion soignants-soignés, dont l’essence même est de s’affranchir de la logique binaire soignant/soigné. Le soignant, tantôt « facilitateur » tantôt « médiateur » dit garantir un « cadre » propice au développement des capabilités des soignés.
28L’émancipation de cette logique binaire, se retrouve par ailleurs, de plus en plus dans les services de psychiatrie avec notamment le développement de la pair-aidance et l’accueil de médiateurs de santé pairs, dont l’expérience de la maladie mentale conduit à une professionnalisation au profit des autres patients. En incarnant également cette « parité partagée », les médiateurs de santé pairs participent à renforcer la dimension démocratique et inclusive des réunions et des espaces de soins.
29Sen nous dit que la discussion est une définition de la démocratie (Sen et Chemla, 2009, p. 386) : doit-on alors considérer cette réunion soignants-soignés comme un indicateur de démocratie ? Il n’est pas question de parler d’élection ou de vote mais de penser une réflexion partagée, une parole entendue, une participation des usagers. C’est bien le principe de démocratie sanitaire dont il est question. La démocratie en santé, d’après l’Agence Régionale de Santé, est « une démarche associant l'ensemble des acteurs du système de santé dans l'élaboration et la mise en œuvre de la politique de santé, dans un esprit de dialogue et de concertation » (ARS, 2023).
30Qu’il s’agisse de l’imprévisible, de l’incertain ou de l’inattendu, les professionnels disent être prêts à les accueillir en réunion soignants-soignés. Cette « acceptation de l’inter-dit » (Tregouet, 2013, p. 28), implique, au-delà d’une posture soignante dialectique propice à l’apprentissage social, un environnement au service des capabilités des soignés et de leur liberté d’action. Nous pouvons dire d’un environnement qu’il est capacitant lorsqu’il « encourage l’apprentissage et permet d’élargir les capabilités des individus, leurs possibilités d’action et de choix » (Arnoud et Falzon, 2013, p. 225). L’environnement propose des ressources aux individus, mais surtout les moyens de les utiliser (Fernagu Oudet, 2012, p. 210). Dans le contexte de la réunion soignants-soignés, cet environnement est d’abord physique. Il semble approprié de le penser « confortable », et « rassurant » pour reprendre les propos des répondants. La scénographie de l’espace la plus juste réunit les soignants et les soignés, de préférence mélangés, et plutôt en cercle, de façon à favoriser les échanges. Dans la logique précédente du besoin d’être « rassurant », l’ambiance « conviviale » reste à privilégier, associée à des valeurs telles que la « confiance » ou encore « l’écoute ». Le « cadre », dont le soignant est garant, vise à produire des repères ou à réguler les éventuels conflits. La dimension ritualisée de cette rencontre offre des opportunités d’autonomie aux soignés, un préalable essentiel à la conversion des ressources en capabilités. L’autonomie associée à la liberté d’agir forment les conditions d’une réunion soignants-soignés capacitante. Pour un soignant, évaluer la manière dont les soignés convertissent les moyens mis à disposition en possibilités, en capacités, n’est pas chose aisée. Comment évaluer ce champ des possibles ? Il est plus simple d’évaluer, par exemple, la manière de fonctionner : le soigné se saisit-il de la réunion soignants-soignés pour exprimer son avis, ses besoins ? Participe-t-il ou non ? Mais s’il ne participe pas, est-ce un choix ? Ou bien en est-il incapable ? Si un patient est non-observant, est-ce par choix ou par incapacité ? Parce qu’« il n’y a rien d’irrationnel à faire des choses qui ne sont pas entièrement à notre service » (Sen et Chemla, 2009, p. 239).
31Les troubles psychiatriques limitent parfois les interactions et l'expression verbale, nécessitant des ressources psychiques et cognitives indisponibles pour certains patients. Si l'étude montre bien les modalités de conversion des ressources pour prendre la parole, la limite de cette modélisation repose sur la manière dont les patients disposent ou non de ces ressources.
32Par ailleurs, s’il s’agissait bien d’étudier la manière dont les soignants agissent, et non les soignés, nous arrivons aux termes de cette discussion avec une frustration évidente : celle de ne pas avoir (encore) interrogé les soignés. C’est pourquoi une étude est en cours et pourra étendre la réflexion afin d’élucider, un peu plus encore les mécanismes de production de parole des principaux concernés, les patients.
33Aujourd’hui, nous avons des « choses à dire » sur la manière dont les soignés sont mis en capacité d’agir par les soignants, du point de vue des soignants, au cœur de cette réunion en psychiatrie. La réunion soignants-soignés joue un rôle primordial dans le développement du pouvoir d’agir des soignés, et cette marge de liberté se crée, s’instaure et se cultive bien au-delà de la réunion. Portée par la psychothérapie institutionnelle, la réunion soignants-soignés est une opportunité de production de parole. À ce jour, il n’y a pas de réelle méthodologie ou de guide de bonnes pratiques de la réunion soignants-soignés mais ce dont nous sommes convaincues, c’est qu’il ne suffit pas d’instaurer une réunion soignants-soignés pour en faire un facteur de conversion des ressources des soignés en capabilités. La production de parole ou l’adoption d’une posture d’acteur de ses soins sont des enjeux fragiles dépendant d’une relation soignants-soignés qui s’instaure au-delà de la réunion. En effet, les valeurs défendues par les soignants telles que l’écoute ou la confiance ne peuvent être réservées à la réunion car le risque serait d’en faire une parfaite imposture.
34La réunion soignants-soignés est un rendez-vous modélisant. Nous avons évoqué le principe d’apprentissage social et l’intention de parité partagée par les soignants qui amènent à penser ce temps d’échange comme « une activité modèle » où le patient expérimente des relations sociales. Les soignants recherchent au quotidien à favoriser les liens sociaux des soignés à l’image de ce qui pourrait être vécu hors les murs du service. En développant ce savoir expérientiel, les équipes visent l’objectif d’autonomie.
35La réunion soignants-soignés est un rituel rassurant. La réunion implique des références explicites ou implicites, partagées, connues de tous, à l’origine d’une culture commune. Qu’il s’agisse du jour, de l’horaire, du lieu, de l’organisation de l’espace ou des modalités de prise de parole c’est la répétition qui amène un climat rassurant. La culture commune est par ailleurs un préalable au sentiment d’appartenance au groupe et c’est le « nous » inclusif du soigné qui marque une dynamique inscrite dans ce « jeu » social.
36La réunion soignants-soignés est une organisation capacitante. Si la production de parole est « essentielle pour les personnes en souffrance psychique » (Deutsch, 2015, p. 14), la ressource que représentent ces « choses à dire » nécessite d’être convertie à l’aide d’un environnement capacitant, d’une posture soignante dialectique et d’un nous inclusif. Nous avons tenté de le démontrer grâce au schéma ci-dessous (figure 4).
Figure 4 : Modalité de production de parole en réunion soignants-soignés
37La réunion soignants-soignés est l’occasion de se réinventer. Si « des choses » se disent, qu’en faire ? La réunion soignants-soignés apparait comme un levier d’amélioration continue parce qu’elle dépasse le simple recueil, elle implique de réinvestir ce qui s’est dit dans les échanges. Cet apprentissage, pour les soignants, amène à penser, bien entendu, les processus psychiques des soignés au profit de leurs soins, mais aussi, leurs propres pratiques. En effet, l’expression d’une éventuelle insatisfaction implique nécessairement des propositions, sans quoi, les patients ne verraient pas l’intérêt de participer. Vingt-deux ans après la loi du 4 mars 2002 qui associait déjà la qualité des soins et les droits des malades, l’inclusion du patient dans la démarche d’amélioration continue reste pourtant encore à la marge, qu’il s’agisse de ses propres soins ou de celui des autres. Alors, qu’en pensent les professionnels, les directions ? Sont-ils prêts à apprendre des usagers ? De quelles manières le regard soigné entre dans le processus de management de la qualité et de la sécurité des soins ? Et les soignés, qu’en pensent-ils ? Se sentent-il suffisamment libres pour exprimer toutes « ces choses » ? De quelle manière ont-ils, soignants et soignés, besoin d’être accompagnés ? L’expression de l’expérience patient, oui mais comment ? Autant de questionnements qui font actuellement l’objet d’une nouvelle recherche.