1La tradition orale qui connaît ses heures de gloire dans les communautés paysannes et rurales est porteuse d’une panoplie d'œuvres qui tracent et retracent le quotidien des peuples qui en sont détenteurs. Ces derniers utilisent la parole de manière diverse et variée mais à leur service exclusif en relatant leurs faits et gestes pour leur imprimer de manière constante les différentes fonctions que l’on connaît à l’art. Parce qu’ici la parole est art. Parce qu’elle est art, elle se modélise selon le bon vouloir de celui ou celle qui la porte pour faire paraître les reflets d’attitudes et de projets communautaires desquels nul ne doit penser se soustraire. Le cas échéant, elle dénonce et corrige. Il lui arrive de titiller la distraction paramétrée aux relations sociales pour permettre des jugements tantôt objectifs tantôt subjectifs destinés à dire l’homme dans ce qu’il est et dans ce qu’il devrait être. L’approche est hautement didactique, ses fondements peuvent l’être moins.
2De tout temps, les humains se sont porté des jugements dits de valeurs, mais les plus incisifs et les plus immédiatement porteurs ont trait au physique, au faciès. Ces jugements sont peut-être même le terreau fertile du racisme qui tire son essence de la valeur chromatique de l’homme. Dès la rencontre de deux personnes, la première activité qui est inévitable est de tirer les éléments de différence chez l’une ou l’autre et cela jusque dans la même communauté ethnolinguistique dont les membres sont censés avoir les mêmes traits physiques. Même là, on cherche la petite bête pour ne pas dire la plus infime chose clivante qui soit pour en faire la rampe de lancement des jugements les plus tranchants.
3Cette manière paradoxale de voir son prochain est très perceptible chez les noirs qui ont reçu les mêmes chocs liés à leur histoire. Mais qu’à cela ne tienne, ils sont friands de différences : quand on semble uni par la même peau foncée, on s’attache quand même à en éplucher les degrés. Les traits physiques n’échappent pas à cet exercice tant il est important de relever les ressemblances et les dissemblances pour paraître tranquille. C’est pourquoi, dès les salutations d’usage qui sont modelées pour la circonstance, on sait qui est qui, quelle est sa famille, où il habite, bref tous les indicateurs d’identification ou de différenciation sont relevés.
4L’affaire semble plus observable chez les peuls qui constituent l’objet de notre étude. Disséminés dans plus d’une vingtaine de pays en Afrique, ils s’identifient à leurs activités, leurs habitats, le teint de leur peau et, l’évocation de leur physique garnit les soirées et les cérémonies lors desquelles des poèmes dédiés sont déclamés portant sur la générosité, les origines et davantage sur les traits physiques considérés comme le point de départ de la personne en question dans son élan de devenir quelqu’un d’important dans la communauté.
5L’objet de cet article qui exploite les interactions entre les peuls du Jolof et du Ferlo à travers leur poésie, est d’explorer la perception du corps chez ces peuples du centre-nord du Sénégal. L’exploitation du contexte fait apparaître un modèle d’éducation vif visant les membres de tous âges de cette communauté. Explorant ce type d’éducation, nous apprécierons les piques lancées çà et là pour nommer des réalités physiques et chromatiques qui en disent long sur l’attachement à une identité fluctuante mais fortement ancrée dans les esprits. Nous étofferons ce travail par des éléments de langage fossilisés ou asséchés qui maintiennent intact l’idéal physique et chromatique et même moral chez les peuls partant d’une perception atavique du corps. Nous le terminerons par une discussion à la lumière d’autres perceptions du corps.
6L’enfant peul naît généralement dans une communauté pastorale où l’activité est déjà présente dans un espace/temps qui l’y prédestine. Il n’a pratiquement de chance de devenir autre chose qu’un pâtre. Dès lors, toute son éducation est centrée sur cette activité quasi héréditaire. S’il a des pratiques supplémentaires à connaître dans le cadre de cette éducation elles doivent relever de l’esthétique pour les filles et des jeux pour les jeunes garçons. En outre, étant depuis fort longtemps devenue une société fortement islamisée, les peuls peuvent compléter l’éducation de leurs enfants en les envoyant à l’école coranique ou encore à l’école française conçue comme une porte d’entrée dans la société moderne à la fois admirée et crainte. En tout état de cause tous ces choix ont pour but principal de modeler un homme ou une femme apte à compter dans la communauté où rien d’excessif n’est toléré.
7Le fils du pasteur est pasteur déjà : il suit son père et/ou ses oncles dans la surveillance des troupeaux à travers des aires de pâturages pas très éloignées et, si l’âge est très bas, il ou elle peut aider sa mère ou ses tantes très tôt le matin ou le soir au retour des troupeaux pour la surveillance des veaux et des brebis au cours de la traite des vaches et des moutons.
8Dans le cadre de cette immersion pastorale au quotidien, l’enfant apprend plein de choses qui le renforcent dans sa personnalité ethnique et le préparent à devenir un grand berger qui plus est héritier des parents possesseurs. Souvent, il peut arriver qu’il reçoive un enseignement bien déterminé à la suite d’une faute ou de la préparation de la transhumance qui nécessite des dispositions pratiques et des viatiques pour une bonne expédition. D’autres cas expérimentaux peuvent se présenter et contribuer à renforcer son caractère par pur hasard au cours des différentes randonnées. Aussi apprend-il à surmonter un défi quelconque ou à affronter des adversaires de fortune dans un cadre où il va plus faire valoir sa capacité à relever des défis qu’à mettre en œuvre un quelconque enseignement. Ainsi de la compétence attendue de lui en tant que fils de peul berger, il va à l’exercice de compétences que son génie personnel lui offre. Que ce soit le garçon ou la fille, les enfants évoluent dans un univers où tout est prétexte d’éducation. Il leur est indiqué ou dédié des cadres dans lesquels ils entendent sans cesse des paroles proférées qui les renforcent dans leur croissance cognitive ou les rappellent le cas échéant à l’ordre. Tout cela est l’œuvre de la poésie orale qui charpente leur quotidien sous forme de conversations, de paroles libres ou de chants. Ils ont toujours une opportunité de puiser dans ces performances orales des valeurs à intérioriser ou des contrevaleurs à prohiber. Il n’y a pas d’âge pour profiter de ce type d’éducation : il faut être présent au moment des déclamations ou de performances circonstanciées.
9L’enfant peul bénéficie, quand arrive l’âge de le faire, d’une éducation qui s’acquiert dans des pratiques prédéterminées et qui entrent dans le cadre de sa formation et de son initiation. Pour le garçon, cela peut être la circoncision ou la confrontation avec d’autres garçons dans des jeux où le courage et l’intelligence sont nécessaires. Les jeux de langue par exemple donnent à l’enfant peul de maîtriser davantage sa langue et d’affûter son expression ou encore d’émousser son intelligence en vue de futures confrontations de la vie réelle. S’agissant de la circoncision, c’est, à l’image des autres communautés ethnolinguistiques d’Afrique, des moments de retraite temporaire où l’enfant est encadré par des aînés forts de leurs expériences. Ces derniers les font danser et chanter tout en essayant de les familiariser avec les côtés durs de la vie. Les chants leur apprennent également beaucoup d’aspects de la vie en société qu’ils ne comprenaient nécessairement pas dans le bon sens. Au même moment, les encadreurs s’évertuent à les aider à surmonter certains écueils de l’existence par le biais de pratiques qui les familiarisent avec des excès au sortir desquels ils seraient aptes à supporter n’importe quelle épreuve.
10Les filles elles, semblent plus entreprenante puisque les pratiques auxquelles elles sont confrontées ne sont pas assumées par la communauté même en aval, celle-ci peut en tirer une certaine fierté de les voir affronter la peur ou de gagner un échelon dans le contexte social. C’est le cas des tatouages autour desquels gravite toute une littérature qui, en fin de compte, pousse la jeune à fuguer et à aller se faire tatouer dans un autre village. C’est comme le soulignent Maxime Rovere et Magali Mélandri chez les Maori, « Les tatouages sont l’une des manifestations les plus admirables de la culture visuelle des Maori » (p. 58).
11Les parents peuvent sentir le coup, vouloir rarement empêcher la fugue ou alors s’en accommoder par une ignorance feinte et laisser la brèche à la fille qui tout de même est arrivée à l’âge de démontrer qu’elle est mature et capable de prendre en charge ses besoins. La fugue peut se faire seule ou en groupe, l’essentiel étant de parvenir à la maison de la tatoueuse qui est de la lignée des laobés et complice de la discrétion sociale sur cette pratique à laquelle on n’ose déroger même si sa permission est simplement tacite. « La mémoire orale mentionne l’existence de certaines femmes de très haut rang dont le visage était également entièrement tatoué. Mais pour les autres classes de la société, les tatouages variaient selon le sexe. Ceux des femmes se limitaient aux lèvres et au menton (moko kauae), s’étendant parfois aux arêtes du nez et jusqu’entre les sourcils. Les hommes, eux, se tatouaient de la taille aux genoux. Enfin, au plus bas de l’échelle sociale, les esclaves, captifs de guerre, ne pouvaient se faire tatouer. Le coût élevé de cette intervention leur en interdisait de toute façon l’accès » (Rovere et Mélandri, p. 58).
12Ici, toute fille qui ne la pratique pas subit les quolibets de sa génération et des autres membres de la communauté. Appelée par le terme de « Mboyni », elle devient la risée des hommes et des femmes et, en toute chose, elle est servie la dernière jusqu’à ce qu’elle daigne fuguer, se faire tatouer, surmonter l’épreuve avec courage et revenir parmi les siens le voile de la cicatrisation sur le nez et les mâchoires. Celle qui devait être punie est plutôt accueillie avec des chants d’honneur. Les autres femmes, sa maman en particulier, s’affaire autour d’elle avec des plats chauds à base de mil, de lait est de ses produits dérivés comme l’huile de beurre pour accélérer la cicatrisation du menton. Car, comme le mentionne Dorothée Guilhem : « Suivant le principe d’incorporation, le lait de vache transmet sa blancheur à l’émail des dents et au blanc de l’œil et accentue la couleur plus foncée des lèvres, des gencives et de la chevelure. En jouant sur les contrastes des couleurs naturelles du visage, il rehausse la beauté et le charme du regard et du sourire. S’il influe sur l’attractivité prêtée au visage, il dote aussi le corps d’une enveloppe charnelle claire, souple et brillante. Son absorption dès le plus jeune âge modifie de manière durable la teinte et la texture de la peau, dont la clarté et la luminosité sont louées dans les textes poétiques peuls » (p. 70).
13Cette pratique de tatouage du menton comme celui des gencives magnifie le courage et met en exergue la beauté de la femme peule qui compte dans ses canaux de beauté cette pratique.
14Dans l’armada d’éducation de l’enfant, il existe l’apprentissage à l’école coranique et/ou l’école française. La première forme d’éducation pour renforcer son identité ethnique de peul islamisé qui s’est approprié une religion venue de l’orient et qu’il a adoptée pour en faire son affaire et l’intégrer dans ses éléments de culture ; la deuxième forme pour accéder à un niveau social de réussite devenu le marqueur de la valeur sociale. Dans le premier cas, on devient un érudit respecté par les membres de la communauté qui n’ont de cesse d’affirmer leur ancrage dans l’islam tant cette religion semble être venue parfaitement s’imbriquer dans sa manière de voir le monde et de considérer l’univers. Dans le deuxième cas, l’homme peul, en plus de son bien social, acquiert un pouvoir jusqu’ici dévolu à l’étranger et dont il s’accommode, pourvu qu’il rehausse son grade social. Dans les deux cas, la notoriété est recherchée de manière indirecte et, dès qu’elle est acquise, elle inspire respect et égards à tout faire. Pour autant, l’excès n’étant pas ici permis, l’impétrant se délecte de sa situation supplémentaire avec un plaisir secret sans égal puisqu’il devient lui - même un modèle social duquel les autres enfants seront appelés à s’inspirer pour aspirer à une éducation achevée.
15L’enseignement prend de plus en plus le dessus sur les autres formes d’éducation qui se rétrécissent comme peau de chagrin à cause de diverses entropies aux divers mobiles dont la plupart tiennent de la modernisation. Toutefois, les pratiques de langues subsistent et enseignent ou rappellent sans cessent à l’apprenant potentiel ce qu’il doit ou aurait dû faire.
16Ainsi parmi les pratiques langagières les plus courantes destinées à éduquer l’enfant peul ou à redresser l’homme peul tout court, un très grand nombre s’inspire du corps, du plus sain au moins sain, du mieux portant au moins bien portant, du plus complet à la personne en situation de handicap. Chaque partie peut inspirer le parolier et lui faire dire une leçon de morale destinée à une circonstance bien déterminée et convoquée pour la bonne cause.
17Le corps humain en tant qu’entité physique et morale est dès lors pour le peul une source pédagogique incommensurable. L’ensemble doit être d’une certaine nature sinon elle n’est pas celle d’un peul normal ; il ne doit pas être obèse car un bon peul ne doit pas avoir un corps fourni, ses différents membres ne doivent pas être surdimensionnés. Ce qui implique sur le plan moral des attitudes mesurées qui se reflètent sur l’état physique, les ambitions abstraites et parfois sur la chromatique car une peau trop foncée peut être suspecte. Comme nous le démontrons ici, la parole éduque mais trop parler dans la communauté peule engendre des commentaires malveillants à l’endroit du bavard.
18Chez les peuls, le corps physique parle et informe de la condition de l’homme ou de la femme ; il est voulu frêle et même chétif. La couleur noire est acceptable sur ce corps mais dès que celui-ci déborde en masse, il est sujet à commentaires. De quelque nature que soit le corps, le bavardage est intolérable en pays peul : seuls les non nobles sont bavards pour vivre de leur langue, ce qui est indigne d’« un vrai peul ». Le regard ne doit pas être excessif, les déplacements non plus car si le corps doit bouger c’est pour travailler et se rendre utile. « Ce modelage du corps est précoce car les enfants, pour apprendre le métier, suivent les adultes lors des transhumances. Dans cette perspective, être « berger » s’inscrit dans le corps, c’est-à-dire dans des habitudes incorporées, dont les manières de se mouvoir et les représentations socioculturelles qui les sous-tendent. Dans la construction genrée du corps, la posture érigée est associée au mouvement et à la masculinité tandis que la posture assise l’est à la passivité, au repos et à la féminité. La position assise, lorsqu’elle concerne la masculinité, est parfois assimilée à la fainéantise, à la paresse et à la crainte d’effectuer un labeur » (Boëtsch, p. 188).
19À partir de cette perception du corps, toute une poésie a été développée autour de l’objet de manière utilitaire pour contribuer à l’éducation des enfants et au rappel à l’ordre des adultes égarés tout en façonnant un cadre de vie où il n’y a pas de place pour l’excès.
20Nous procéderons dès lors à un inventaire des paroles circonstanciées liées au corps et à ses différents démembrements pour illustrer par l’observation l’usage de la poésie pastorale peule au quotidien comme moyen d’éducation de ses enfants et de maintien dans la discipline de groupe de ses adultes tentés par l’égarement.
21Ainsi, on aura :
22Autour du visage et de ses composants,
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Sewde yeesa qui signifie être timide au point même de ne pas être capable de revendiquer ce qui lui revient de droit ;
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Yoorde yitere, c’est être effronté et sans vergogne, se dit d’un jeune qui n’a pas le complexe de draguer des femmes de l’âge de sa mère ;
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Hay huunde heewaani yitere mum n’est pas loin du cas précédent, mais cette expression-ci est plus proche du courage, de la témérité. Rien ne l’impressionne ;
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O majatah, celui qui ne cligne pas des yeux est le type qui incarne la vraie bravoure, qui sait se contenir quelle que soit la gravité de la situation ;
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Ina waɗi gite no kuuwɗa e hoore mum, c’est l’homme pris en flagrant délit et qui est trahi par l’épaisseur de ses yeux qui tendent à sortir de leurs orbites tant il est effrayé ;
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Ngal geecal, le démonstratif suivi du substantif, visage, en al déforme et grossit la face dans le but de montrer le mépris qu’on a de sa cible ;
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Muɓɓude gitel mum se dit à l’endroit de quelqu’un qui a déjà pris sa part pour le défendre de lorgner sur la part des autres ;
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Gitel yumma njanana : c’est l’œil de la marâtre qui n’est évidemment pas avenant ;
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Mboyni jala gilɗi njooroo : avec ce mot on attaque la non-tatouée dont on dit que quand elle rit, les vers de terre tombent abondamment de sa bouche. On crée ainsi une sorte de dégoût de soi-même pour pousser la fille à aller se faire tatouer.
23Les expressions Pulaar autour de la main (bras) font aussi florès et sont porteuses de véritables messages sociaux. En voilà quelques-unes :
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Jaggude junngo mum : c’est retenir sa main de tout geste qui pourrait lui être préjudiciable ;
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Jeyde junngo mum : Ne pas être voleur ;
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Juutde junngo : c’est être capable de résoudre des problèmes en activant ses connaissances ;
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Junngo taƴngo : C’est la main de l’avare, du radin, du pingre qui ne donne jamais. Celui-là a la main coupée ;
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Cukalel laaɓa juuɗe ñaamdata ko e mawɓe : Cette expression est très utilisée par les troubadours pour faire l’éloge des jeunes qui, très tôt se montrent capables d’actes de grandeur et de hauts faits ;
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Junngo wooto foɓɓatah : Cette expression appelle à l’unité et dénonce l’action solitaire vouée à l’échec ;
24Quant au pied (jambe), voilà les expressions qu’il inspire aux Peuls :
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Raɓɓiɗde koyngal : que ce soit l’homme ou la femme, quiconque s’illustre comme tel est bien perçu par la société, c’est celui qui ne passe pas son temps à errer ;
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Mawnude koyngal : dans l’imaginaire peul, celui qui a des membres inférieurs démesurés n’est pas noble. Si on lui fait la remarque c’est pour lui signifier une ascendance douteuse ;
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Huyfiɗde koyngal : se dit exclusivement de la femme (aux mœurs légères) qui se donne au premier venu ;
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Juutde koyngal : cette expression s’oppose à la première de cette série concernant le pied ; c’est celui ou celle qui marche beaucoup ;
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ɗaayɗo, ɓoccoonde, puuyɗo, huywere, bona hoore, ɗakkatiiɗa ou simplement le kaangaaɗo désignent les différentes catégories de déficients mentaux qu’on appelle ainsi ;
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la surdité du président Jaaƴe qui n’est pas critiqué pour ses fautes de gestion, mais parce qu’il est sourd ;
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« Ko waɗti puƴaaba-ne e bamɗi ? », signifie littéralement pourquoi compter le pou mort parmi les poux pour dire que la personne en question ne mérite pas du tout qu’on l’évoque.
25Ces éléments de langage qui ciblent les parties du corps humain sont assimilables aux taxèmes verbaux des chinois. Chez ces derniers, par exemple, on peut retrouver des expressions idiomatiques comme : sauver la face, perdre la face. Chez les peuls, cela dépasse le simple cadre d’expressions idiomatiques : c’est toute une littérature qui se développe autour des différents membres du corps humain, en commençant par le visage.
26Dans cette société peule, c’est comme si le physique, autant que le moral, dépendait de l’être qui en jouit ; on est félicité pour être beau, clair et fin, les traits supposés du Pullo ; à l’inverse, on s’en veut et la société lui en veut d’être trop noir, gros et débordant de graisse. Même si l’action propre de l’homme peut en rajouter à son embonpoint, il n’en est pas plus responsable de la couleur de sa peau, ce d’autant plus que selon Lacroix,
Certes, les Peuls se distinguent fréquemment de leur contexte humain par des traits somatiques particuliers, peut-être imputables à une influence génétique sémite. Mais le teint clair, les cheveux ondés, le front haut, les extrémités et les attaches fines, qui frappent les étrangers et constituent aux yeux mêmes des intéressés le canon de la beauté, sont souvent absents ou bien peu présents chez nombre d'entre eux. Au contraire, la variété des types physiques observables suggère une gamme complexe de métissages anciens et récents différenciant, non seulement les individus à l'intérieur d'une même communauté, mais aussi l'ensemble de celle-ci des autres. Impression confirmée par des recherches récentes, qui ont montré que les ressemblances génétiques mutuelles entre trois populations peules étaient moins grandes que celles qui unissent chacune d'elles à des groupes non peuls, voisins ou géographiquement éloignés.
27Mais on s’entendra dire tout le temps qu’on est trop noir au goût des gens, et le plus cocasse dans tout cela, c’est que la remarque peut être faite par plus noir que soi. « La couleur noire était celle du négatif, du mal. Dans l’esprit du Peul, le monde se répartissait en deux pôles opposés d’abord par les couleurs. C’était le pôle du blanc, de la clairvoyance, du bien opposé à celui du mal qui s’identifiait à la nuit, l’empire du mal. C’était le monde des hommes à teint noir qui pouvaient être réduits en servitude au profit des hommes à teint clair ». In, Une approche de la captivité par le vocabulaire chez les Peuls du Djelgoji (Djibo) et du Liptako(Dori) à l’époque précoloniale et coloniale (Bazemo, p. 407).
28Ce qui est rassurant plutôt, c’est que toutes les tares physiques y passent : c’est le cas de la gencive de Birom Janngiri comparée à la margelle du grenier, tant elle est débordante, les femmes trop courtes, dont la tare innée n’aurait pas été relevés si elles n’avaient été impertinentes, se voient ajouter d’autres handicaps qui seraient liés à la première : c’est la démarche altérée par celle-là, la colonne vertébrale incurvée n’ayant pas trouvé corps à sa croissance normale. Le chef Jaaƴe, répétons-le, n’est pas critiqué pour ses fautes de gestion, mais parce qu’il est sourd.
29Au demeurant, l’inconstance physique et morale se fait sentir chez quelqu’un qui est entièrement accepté par le groupe, mais qui, de temps en temps fait des escapades dans les mondes parallèles de l’interdit sans se soucier des conséquences que ses actes peuvent apporter dans la légitimité du groupe. « Les Peuls ont des canons esthétiques communs et précis, un idéal physionomique » (Boëtsch , p. 188).
30À côté de la critique du physique, apparaît celle, plus objective, des comportements moraux. Elle est objective parce qu’elle repose sur un code de conduite et des principes de vie acceptés par tous les Peuls : la Pulaagu dont Lilyan Kesteloot parle en ces termes, en l’appliquant ici aux seuls nobles :
Ces derniers se doivent d’être généreux jusqu’à la prodigalité, courageux jusqu’à l’héroïsme, discrets et pleins de retenue dans leurs manières, et totalement maîtres de leurs instincts animaux, de leurs pulsions et de leurs passions. C’est cela, très exactement, la Pullagu ».
31Chez les peuls, rien d’excessif n’est toléré ni sur le plan moral ni sur le plan physique. Lorsqu’au XIIIème siècle français, Aucassin rencontre un bouvier, il le voit encore “hideux” : “grosses lèvres” et “grande hure”. Il semble que cette mesure en tout soit partagée par tous les peuples où la noblesse est un trait distinctif. « À Rio, le corps est un vecteur de statut social, particulièrement pour les femmes qui en sont les clientes majoritaires. Et un corps attrayant pour le regard se construit, il est le fruit d’une volonté : « Nao existem individuos gordos e feios, apenas individuos preguicisos » (« Il n’y a pas de personnes grosses ou laides, seulement des personnes paresseuses ») » (Le Breton, p. 51).
32« Quant aux Peuls de l’Adamawa et du Fouta-Djalon, islamisés eux aussi, et embourgeoisés qu’ils sont déjà en partie, ils méprisent les Peuls pasteurs des hautes terres, les bororo’en de l’hooseere qu’ils soupçonnent de paganisme, crime inexpiable pour un musulman. S’ils vivent assez près des femmes du peuple pour dire en leurs poèmes les “doigts courbes et déformés comme par un rhumatisme”, “gonflés” par l’écossage des arachides, les pauvres paumes “pareilles aux fesses de singe”, ils ne laissent rien déceler dans leur littérature qui puisse se rattacher à la pastorale ».
33Comme nous l’annoncions tantôt, il n’est point envisageable que l’embonpoint débordant ne soit l’œuvre démesurée du concerné qui doit avoir un rapport exécrable avec la nourriture ; à côté de cela, le bavardage est un défaut qu’il faut étouffer dans l’œuf, le trop plein de curiosité, l’impertinence verbale et toutes les excentricités y compris. Car le Peul doit faire preuve de :
Discernement (hakkiilo), résignation (munyal), réserve (semteende), qui dicte en toute circonstance l'attitude du Peul. Leur non-observance, toujours sanctionnée par l'opinion publique, voire par un « juge » choisi par tous, peut entraîner chez les nomades l'exclusion du groupe, véritable mort civile.
34Ailleurs, il y a lieu de dire comment l’appellation se fait-elle en société peule : il est de trois axes principaux. Prenons le terme Pullo lui - même. Quand on dit Pullo, on se trouve dans un paradigme de neutralité, sans aucun affect, c’est à peu près l’équivalent grammatical de l’infinitif ou encore du présent indivis. Là, l’appellation ne désigne, ni plus ni moins, que l’être reconnu comme appartenant à cette ethnie. À partir de ce terme, on peut fabriquer des termes connotés ou même dénotés avec des suffixes évocateurs : ainsi le suffixe el, loin d’être péjoratif tend plutôt vers l’affectif et cela donne pulel. Notons avant d’aller plus loin que ce diminutif a servi de péjoration chez certains voisins qui ne sont pas toujours en odeur de sainteté avec les peuls. Aussi pulel peut-il désigner un Peul de rien du tout.
35Le suffixe al qui grossit est celui qui comporte le sens péjoratif, pulal étant le gros, le prétentieux, le démesuré et finalement le non peul. Seulement, quand c’est dit par un parent trop proche, l’affectif revient au galop : Aamadal serait dans ce cas plus affectueux qu’Aamadel physiquement flageolant.
36Des noms désignent par leur seule sonorité des qualités et des états divers. Ainsi Mberkeldi est un type gros, grand et très musclé qui pourrait même avoir les yeux rouges : le Mberkeldi de Ndikkiri fera exiler Hammadi à la seule évocation de son nom, avant même la relation du courroux qu’il a à l’endroit de l’impertinent artiste. Billo Booli comporte des consonnes et des voyelles avenantes qui n’en disent que trop sur la beauté de la dame. Enfin la psychologie désordonnée de Hammadi l’aurait-elle été s’il s’appelait par d’autres prénoms que ceux que l’imaginaire peul attribue à l’aîné qu’on veut toujours borné et sot. C’est le cas de son premier compagnon de fortune Yérel de Yéro ?
37Dans la parole donc se cache un idéalisme qui concerne d’abord le type de personne recherché à partir de celui qui est honni et que la communauté exclut progressivement à coups de mots si elle ne se ravise pas à temps pour réintégrer le groupe.
38Comme nous le voyons, l’éducation chez les peuls repose pour l’essentiel sur l’usage de faits de langue et concerne toutes les classes d’âge. Si l’éducation formelle s’est imposée à/dans cette communauté, c’est qu’elle procure le prestige et rehausse la personnalité. Mais la personne, elle, est prédéfinie dans un moule moral et physique qui ne s’accommode pas de rupture ni d’écarts. La parole est là pour surveiller, veiller, administrer une leçon et rappeler à l’ordre. Quand on écoute la parole ou la poésie pastorale peule en particulier, on entend les parents, la communauté, la justice ou la morale sociale. L’œil social a une bouche qui conseille avec douceur, écorche parfois et menace de bannissement s’il le faut.
39C’est une forme d’éducation qui transcende le temps et l’espace tant que la parole existera et que des locuteurs consciencieux et adroits se l’approprieront.