1Le deuxième jour du troisième mois de l’année Genji (1864), un homme nommé Sakichi, originaire de Mino dans la province de Bizen, consulta le médecin Nakashima Yûgen (1808-1876) pour une obstruction sous le coeur. Nakashima note dans ses carnets cliniques (Fig. 1) qu’il le traite en poncturant les quatre points fuyô (ST19), yûmon (KI21), kakuyu (BL17) et kanyu (BL18)1. Les principaux traités d’acuponcture publiés à l’époque d’Edo (1603-1868) ne font pourtant pas référence à cette affection, qui n’était habituellement pas traitée par acuponcture mais avec des décoctions d’herbes médicinales, et donc mentionnée principalement dans les traités de pharmacopée. Les carnets manuscrits de Nakashima, qui couvrent une période de trois ans entre 1863 et 1865, y font référence trente-huit fois. Ils semblent donc indiquer que l’expérience clinique avait démontré à Nakashima que l’acuponcture pouvait aussi se révéler efficace pour traiter cette affection. Ces carnets posent surtout la question de la réalité de la thérapie pratique à l’époque d’Edo quand on se place du point de vue du praticien.
- 2 Par exemple Elman 2014.
- 3 Voir le numéro spécial de la revue Extrême-Orient Extrême-Occident édité par Catherine Jami et cons (...)
2En effet, les historiens de la médecine japonaise se sont surtout intéressés jusqu’à présent aux dynamiques circulatoires des savoirs médicaux au sein de l'Asie orientale et entre l’Asie orientale et l'Europe, d’une part, du point de vue des circulations matérielles des traités de médecine afin d’analyser les enjeux en termes d’appropriation et de réception des savoirs théoriques2, et d’autre part, du point de vue des circulations immatérielles, en s’intéressant notamment à l’importance de la mobilité humaine dans la circulation de savoirs médicaux3. En consignant méticuleusement ses observations cliniques dans ses carnets, Nakashima nous offre donc des informations inédites sur la manière dont ce savoir médical théorique sino-japonais était appliqué par les médecins acuponcteurs à l’époque d’Edo.
Figure 1. Carnet clinique de Nakashima Yûgen avec la page correspondant au traitement de Sakichi.
Nakashima, Yûgen (1863). Shinkyū seji seimeiroku shojitome Jōdōgun, Minogun. Manuscrit.
Musée de la famille Nakashima.
3Les registres du commerce avec la Chine de Nagasaki nous permettent de connaître quels types d’ouvrages, et par conséquent quels types de savoirs théoriques liés à la pratique de l’acuponcture, étaient acheminés de la Chine vers le Japon. Ainsi, sur un total de huit - cent - quatre traités de médecine chinoise importés de Chine à l’époque d’Edo, seuls seize manuels étaient consacrés à la pratique de l’acuponcture, et vingt-trois autres traités provenaient du Huang di nei jing (Classique interne de l’Empereur jaune) et du Nan jing (Classique des difficultés), deux ouvrages achevés sous la dynastie des Han (206 av. J.-C.-220 ap. J.-C.) qui expliquent les théories fondamentales de la médecine chinoise4. Afin de minimiser les invendus, les marchands chinois sélectionnaient principalement des ouvrages qui avaient déjà connu un succès de librairie en Chine et des livres volumineux vendus plus chers aux japonais. Néanmoins, la manière dont le Shi si jing fa hui (Élucidation des quatorze vaisseaux) fut reçu au Japon montre que pour assimiler les théories de la médecine chinoise, les médecins japonais privilégiaient certains traités sans tenir compte de leur popularité en Chine ou des considérations des marchands chinois.
- 5 Machi 2008 : 48-50.
- 6 Mayanagi 2006 : 605-615.
- 7 Vigouroux 2014 : 123.
4En effet, cet ouvrage rédigé par Hua Shou et publié pour la première fois en Chine en 1341 (puis réédité en 1528) est un opuscule chinois sur le trajet des vaisseaux, et la localisation des points d’acuponcture mentionné pour la première fois au Japon par le médecin Manase Dôsan (1507-1594) en 1563, puis publié dans sa version originale en 1598 par un de ses disciples5. Ses nombreuses rééditions, soit en version originale, soit en édition annotée ou commentée, jouèrent un rôle fondamental dans l’assimilation et la diffusion au Japon de la théorie des vaisseaux, alors qu’il fut complètement ignoré par les médecins chinois6. En revanche, le Tong ren shu xue zhen jiu tu jing (Classique illustré des points d’acuponcture et de moxibustion de l’homme de bronze) publié en 1026 par Wang Weiyi et qui contribua fortement en Chine à la standardisation du trajet des vaisseaux et de la localisation des points d’acuponcture n’exerça qu’une influence mineure au Japon ; il fut imprimé une seule fois en 1654 et importé une seule fois en 16947.
5Ce transfert de savoirs liés à la pratique de l’acuponcture de la Chine vers le Japon s’accompagna d’un processus d’hybridation visible notamment dans les illustrations des vaisseaux d’acuponcture et les mannequins d’acuponcture qui circulaient à cette époque. En effet, les médecins japonais innovèrent en ajoutant sur l’abdomen les points de réunion, les connexions internes entre les vaisseaux et parfois entre les vaisseaux et les organes. Ces lignes qui s’ajoutaient à celles représentant le trajet des vaisseaux d’acuponcture, avaient une fonction bien particulière : révéler ce qui était invisible à l’œil nu et pourtant essentiel à l’application en pratique clinique de la théorie des vaisseaux. Elles étaient le résultat de la fusion de deux traditions particulières à l’acuponcture japonaise qui émergèrent au sixième siècle, l’une représentée par l’école de Manase Dôsan centrée sur la théorie des vaisseaux, et l’autre représentée par l’école de Misono Isai (1557- 1616) qui accordait à l’abdomen une importance exclusive en pratique clinique8.
- 9 Dürckheim 2002: 58.
- 10 Lock 1980 : 86. À noter que la langue japonaise comporte de nombreuses expressions en rapport avec (...)
6Contrairement à la Chine, l’abdomen, considéré comme le centre des émotions ou « siège de la vie9 », a toujours occupé une place singulière au Japon, correspondant à celle du cœur dans l’imaginaire occidental. Les médecins japonais continuent de lui attacher une attention particulière encore de nos jours. Ainsi, la pharmacothérapie japonaise possède plus de remèdes pour traiter les maux de ventre que n’importe quelle autre partie du corps10.
- 11 Otsuka 1960 : 13-17.
- 12 Nagano 2007.
7D’après les travaux de l’historien de la médecine japonaise Ôtsuka Keisetsu, l’école Misono Isai fut l’une des deux écoles à l’origine de l’importance de l’abdomen en médecine sino-japonaise, l’autre étant l’école des anciennes prescriptions (Kohô ha) qui se forma un siècle plus tard à la fin du dix-septième siècle11. Les raisons pour lesquelles l’école Misono décida d’accorder à l’abdomen un statut particulier en pratique clinique, et donc de se détacher de la médecine chinoise qui privilégiait la prise des pouls, restent floues faute de sources. Il semblerait néanmoins que cette nouvelle approche thérapeutique soit une réponse à une nouvelle conception de maladies causées par des parasites ou des vers (mushi) peuplant le corps humain qui émergea à la même période. La croyance chinoise selon laquelle des parasites ou vers pouvaient sortir du corps humain pour monter au ciel et transmettre aux autorités célestes les fautes que la personne avait commises fut transmises au Japon dès l’époque de Heian (794-1185) mais ce ne fut qu’à partir de l’époque Nanbokuchô (1336-1392) que les Japonais commencèrent à les rendre responsables de certaines maladies. Puis, au seizième siècle, ces parasites vont progressivement faire référence à une série d’affections siégeant principalement dans la poitrine et la région abdominale. Le Harikikigaki (Histoires entendues sur l’acuponcture) rédigé par Ibaraki Genkyô en 1568 divise par exemple les parasites en six catégories selon leur apparence physique12.
- 13 Kaempfer 1772 : 29-34.
8Les sources ne mentionnent pas de liens direct entre Ibaraki Genkyô et l’école Misono, mais cette dernière qui considérait l’abdomen comme le siège de toutes les maladies mit au point une nouvelle méthode de poncture pour traiter des maladies liées à des parasites ou des vers en s’inspirant d’une technique similaire utilisée en horticulture à l’époque de Muromachi (1336-1573). Cette méthode de poncture, appelée uchi-bari (litt. aiguille-maillet, fig. 2), consistait à appliquer les aiguilles d’acuponcture sur l’abdomen à l’aide d’un petit maillet. Elle est une des trois méthodes particulières à l’acuponcture japonaise, souvent mentionnées dans les manuels publiés à l’époque d’Edo. Le médecin et naturaliste allemand Engelbert Kaempfer (1651-1715) qui la décrit dans son Histoire du Japon (1727) n’avait pas manqué d’observer sa popularité lors de son séjour au Japon plus d’un siècle après sa création13.
Figure 2. La méthode de poncture appelée uchi-bari (aiguille-maillet).
Hongo, Masatoyo (1718). Shinkyû chôhôki.
Crédit photo : Bibliothèque de l’Université de Kyoto (https://rmda.kulib.kyoto-u.ac.jp/item/rb00003450)
9Les illustrations des vaisseaux ou des mannequins d’acuponcture de l’époque d’Edo rendent compte de ces processus d’hybridation inhérents à la circulation des savoirs médicaux entre la Chine et le Japon, en représentant à la fois les savoirs chinois (la théorie des vaisseaux d’acuponcture) et japonais (l’importance de l’abdomen comme siège des maladies). L’utilisation que les lecteurs ou praticiens de l’époque d’Edo en faisaient est en revanche plus problématique. Les foisonnements de détails les rendaient illisibles à l’œil inexercé et devaient donc être décodés pour devenir fonctionnels.
10Pour celui qui avait appris à le faire, ces outils multi-média pouvaient servir de moyen mnémotechnique révélant instantanément le trajet interne et externe des vaisseaux d’acuponcture. En revanche, pour celui qui ne possédaient pas les codes, ils représentaient un enchevêtrement de traits incompréhensibles. Le médecin et botaniste hollandais Willem Ten Rhijne (1647-1700), qui séjourna deux ans au Japon à la fin du dix-septième siècle, inséra dans son ouvrage Dissertatio de arthritide deux illustrations des vaisseaux d’acuponcture représentant un homme de face et de dos qu’il avait réalisées à partir d’une illustration japonaise14. Son illustration reproduit fidèlement les points de réunion et les connexions internes entre les vaisseaux mais Rhijne n’y fait pas référence dans le texte l’accompagnant. Ainsi, en l’absence d’un texte qui expliquait ce que le lecteur était censé voir, la fonction pédagogique de cette illustration se perdit lors de sa transmission en Europe pour ne conservant qu’une fonction esthétique, à savoir l’illustration d’une thérapie venue d’Asie.
11Il ne fut pas le seul médecin européen à ne pas comprendre le savoir véhiculé par les illustrations qu’il reproduisait dans son livre. Le médecin allemand Engelbert Kaempfer accompagna aussi son texte sur la pratique de la moxibustion dans son Histoire du Japon d’une illustration intitulée Le miroir des points de moxibustion (Kyûsho kagami, Fig. 3) censée indiquer les points où le moxa devait être appliqué. Or, il s’agissait en réalité d’une illustration des points interdits à la moxibustion. Par ailleurs, l’absence d’une retranscription en alphabet latin des points de moxibustion écrits uniquement en caractères chinois suggère que cette image, avait une fonction purement esthétique et non pédagogique, conférant à l’essai sur le moxa de Kaempfer un caractère exotique à une époque où cette pratique thérapeutique venait juste d’être introduite en Europe.
Figure 3. Le miroir des points de moxibustion (Kyûsho kagami).
Kaempfer, Engelbert (1727), The History of Japan, London, Printed for the translator.
Crédit photo : HathiTrust (https://hdl.handle.net/2027/mdp.39015011879908)
12Les traités d’acuponcture et illustration des vaisseaux révèlent que cette circulation des savoirs médicaux à une échelle régionale et continentale s’est accompagnée d’un processus d’hybridation inscrit dans un territoire particulier et répondant à des caractéristiques locales. Mais qu’en était-il de l’application de ces savoirs en pratique clinique ?
13Sur ce point, les cinq carnets manuscrits de Nakashima, dans lesquels sont consignés la date de consultation, le nom de ses patients, l’affection dont ils souffraient, les points d’acuponcture utilisés pour les traiter et les honoraires perçus, fournissent des enseignements intéressants.
- 15 Poudre d’armoise (artemisia vulgaris) brûlée sur les points d’acuponcture afin d’apporter de la cha (...)
14Premièrement, ils révèlent que la majorité de ses plus de sept cents patients qui vinrent le consulter présentaient un seul symptôme. Très peu de ses patients souffraient de plusieurs symptômes. Par ailleurs, si la nature de ces symptômes était très variée — plus de deux- cent - soixante sont mentionnés — Nakashima traita principalement des patients souffrant des dix affections suivantes : obstruction sous le cœur, épaule douloureuse, problème oculaire, lombalgie, maux de tête, douleur épigastriques, douleurs au pied, rétention, accumulation douloureuse, et douleur abdominale. En trois ans, un seul patient ne présenta pas de symptôme particulier et le moxa15 fut appliqué comme traitement préventif.
- 16 Hongo 1878. Taikanshitsu (1773).
15Le deuxième enseignement est que Nakashima utilisait un nombre très limité de points d’acuponcture dans sa pratique quotidienne : seulement soixante-dix points d’acuponcture en rapport avec la théorie des vaisseaux sont mentionnés dans ses carnets. Néanmoins, le nombre d’occurrences de ces points révèle que six points sont mentionnés plus de cent fois et six autres entre trente et cent fois. Ensemble, ces douze points étaient ceux qu’il utilisait le plus souvent pour traiter la majorité des maladies de ses patients. C’est très peu, comparé au nombre de points mentionnés dans les manuels d’acuponcture les plus populaires publiés à l’époque d’Edo. Par exemple, le Shinkyû chôhôki kômoku (Manuel d’acuponcture pour un usage quotidien, 1722), un best-seller réimprimé plusieurs fois, mentionne deux-cent-trente-six points d’acuponcture, et le Shinkyû tebikigusa (1773) trois-cent-cinquante-trois16.
- 17 Pour une analyse plus approfondie, voir Vigouroux 2023.
- 18 Ce discours se retrouve chez d’autres docteurs, par exemple Nanayama Jundô. Burns 2014 : 141.
16Par ailleurs, la façon dont il sélectionnait les points d’acuponcture diffère de ce qui était habituellement prescrit dans les ouvrages de référence. Par exemple, seulement cinq points d’acuponcture parmi les treize qu’il mentionne pour traiter les problèmes oculaires sont recommandés par les textes. Dans certains cas — les maux de tête par exemple —, les points qu’il employait ne sont même pas mentionnés dans les textes comme traitement dans ce genre d’affection17. Son choix des points d’acuponcture et la manière dont il les combinait reflétaient ainsi l’importance grandissante de l’expérience clinique dans la médecine japonaise de la fin de l’époque d’Edo. Ils mettent aussi en lumière la difficulté des médecins japonais à concilier théorie et pratique, et suggèrent que le savoir théorique acquis par l’étude des textes, même s’il était toujours aussi important, ne surpassait plus les connaissances que le médecin acquérait en pratique clinique au chevet de ses patients18.
17Plus généralement, l’image véhiculée par les manuels contemporains de la théorie des vaisseaux, considérée aujourd’hui comme l’un des piliers fondamentaux de l’acuponcture, ne rend pas compte de la profonde transformation qu’a subie cette théorie depuis la première mention dans le Guanzi (Les écrits de maître Guan, compilé autour du IIIᵉ siècle av. J.-C.) du qi et du sang circulant dans des vaisseaux. Elle ne dit rien non plus sur la contribution des pays voisins de la Chine à la préservation de textes originaux perdus ou ne circulant en Chine que sous des versions altérées. Yang Shoujing (1839-1915), qui réimprima en Chine de rares ouvrages médicaux collectés auprès de la famille Kojima lors de son séjour au Japon dans les années 1880, ainsi que la réimpression en 1936 par Cheng Dan’an (1899-1957) du Shi si jing fahui de Hua Shou, issue d’une édition japonaise de la fin de la période Edo, sont deux exemples instructifs de textes médicaux chinois qui ont d’abord été transmis au Japon avant d’être redécouvert en Chine des siècles plus tard19.
18Enfin, il faut se rappeler que ce corpus de textes théoriques qui nous est parvenu nous renseigne très peu sur la réalité clinique de l’époque. Comme nous le montre l’exemple des carnets de Nakashima, seul le point de vue du praticien peut nous permettre d’appréhender la manière dont la culture médicale d’une époque était négociée, appropriée, voire rejetée, lors de la rencontre médicale entre le médecin et son patient. Loin d’être figée, la transmission des savoirs médicaux s’inscrivait ainsi dans une dynamique où les contraintes locales, les innovations techniques et l’expérience clinique jouèrent un rôle déterminant dans l’évolution de ces pratiques thérapeutiques.