- 1 « Pourtant, les bâtiments font partie du monde, et le monde ne s’arrêtera pas mais se déploiera san (...)
“Yet buildings are part of the world, and the world will not stop still but ceaselessly unfolds along its innumerable paths of growth, decay and regeneration, regardless of the most concerted of human attempts to nail it down, or to cast it in fixed and final forms1”
Ingold, T. (2013)
« Il n’y a pas d’être sans milieu »
(Berque, A. (2015). « Un habiter soutenable ». Entretien avec Augustin Berque.
Propos recueillis par Laurence Costes.
Dans Socio-Anthropologie (pp. 171-183).
- 2 Entretien au cours d’une mission de recherche à Widou Tessekere, au nord-est du Sénégal, le 25/10/2 (...)
1« La nouvelle habitation des Peuls, c’est là où les fils électriques attachés aux TV se confondent aux cordes qui servent à attacher les veaux ». Ce propos imagé d’un éleveur peul traduit à la fois une réalité vécue, celle des campements de la région, et un désir actualisé de modernité dans l’aménagement territorial, celui de la plupart des habitants selon nos enquêtes2. Il ne remet pas en question l’espace habité du campement peul, son agencement répondant à la fois aux nécessités de conditions d’existence rudes dans l’environnement sahélien et aux déterminations d’une culture matérielle notamment liée au pastoralisme, mais également aux prescriptions et proscriptions symboliques et axiologiques peules (Chevé et al. 2023). Une architectonique sensible et dynamique de ces campements relie une dimension traditionnelle de l’habiter (Paquot et al., 2007 ; Berque, 2007 ; Stock, 2007 ; Diatta et Chevé, 2024) relativement fixe, aux prises avec des pressions plurielles (foncières, écosystémiques notamment), avec une structuration, des modes de vie, des stratégies de construction, d’occupation et d’agencement de l’espace sans cesse en négociation.
2Comment un campement peul (wuro) cosmise-t-il l’espace (Berque, 2016) ? Comment un certain ordre des lieux, pensé, construit et vécu, se conjugue-t-il au désordre des choses, des éléments, des vivants et des logiques de désenclavement de la zone comme de pénétration des marchés et des matériaux nouveaux ? Comment habiter en peul dans le Ferlo sénégalais fait du campement un oïkos saisi comme ce qui fait tenir et vivre ensemble cette population d’éleveurs peuls et leurs familles, dans un équilibre sans cesse à restaurer ?
- 3 Quand les pasteurs peuls utilisent le terme de « Ferlo » au Sénégal, c’est pour désigner la partie (...)
3Nous considérons la zone du Ferlo dans son acception la plus large3, localisée au centre de la région sahélienne du Sénégal, entre la vallée du fleuve Sénégal au nord (communément nommée Waalo) et le bassin arachidier au sud. Le Ferlo est caractérisé par la semi-aridité du climat et l’omniprésence de l’élevage extensif, pratiqué en très grande majorité par les Peuls (Demante, 2006 ; Camara, 2013). « Les Peuls sont un surprenant mélange. Fleuve blanc au pays des eaux noires ; fleuve noir au pays des eaux blanches, énigmatique peuplement que de capricieux tourbillons ont amené du soleil levant et répandu de l’est en ouest presque partout » (Ba, 1991 : 21). Telle est l’évocation poétique qu’Amadou Hampaté Ba donne de ce peuple de pasteurs nomades réputé venir de l’Orient.
- 4 Traduction : les précurseurs, groupes d’hommes.
4D’après une légende des origines recueillie auprès des Peuls du Ferlo (Ka, 2016), les Peuls vivaient en Inde avant de migrer vers l’Égypte. Ils vénéraient un bœuf d’or nommé Toro. Après la venue du prophète Moïse, leur roi, Diéri, déclara aux Peuls : « Moi je m’en vais. Même si vous suivez Moïse, ne vous séparez jamais de Toro. Il est le garant de votre unité ». Les Peuls furent convertis par Moïse et Toro mis en pièces, chaque famille prit ainsi sa part d’or. À son retour, son conseil n’ayant pas été respecté, Diéri déplora : « Les Peuls ne seront plus unis jusqu’à la fin du monde ». D’après les Peuls du Ferlo, ce jour funeste inaugura leur dispersion. Ceux qui arrivèrent jusqu’au fleuve Sénégal avec leurs troupeaux de bovins, ovins et caprins, s’implantèrent sur ses rives sud pour profiter de l’abondance de ses eaux et des pâturages environnants. Chaque saison des pluies les Garthinkoɓe4, menaient les troupeaux dans les profondeurs du Ferlo. Afin de se protéger des prédateurs, ces hommes se rassemblaient le soir en un lieu nommé widou. Après que ces pionniers eurent identifié les principaux lieux de regroupement, les femmes et les enfants ont participé à ces migrations saisonnières. Ils logeaient alors dans des winde (abris provisoires construits avec des matériaux de fortune). Certains groupes peuls décidèrent enfin de s’implanter de façon plus marquée et plus longue dans le Ferlo, dans un environnement sinon hostile du moins très contraignant, au sein de wuro, ou campements, constitués d’un ensemble de cases en paille. Ce lieu de rassemblement s’appelait rumano, ce qui veut dire littéralement en pulaar « là où on passe la saison des pluies ».
- 5 Ainsi, pour la plupart des campements autour de Widou Thiengoly, et notamment ceux de nos enquêtes, (...)
- 6 Les mbaar sont des sortes de tente servant d’abris constitués de banquettes faites de bois, recouve (...)
5La répartition de la population dans les wuro n’est pas aléatoire (Santoir, 1983). En effet, la plupart des écarts entre les campements sont aménagés dans les dépressions, zones où les ressources nécessaires au pastoralisme (eau, pâturages) abondent et où il fait plus frais. L’implantation, aux environs des années 1950, des premiers forages dans le Ferlo par le gouvernement colonial fut une tentative de sédentarisation des pasteurs peuls transhumants entre le Waalo et le Ferlo. Cela impacta l’occupation de l’espace et se traduisit par une multiplication des campements autour des forages. Du fait de la concentration des habitations sont alors apparus des villages-forages, alors que les campements demeuraient plus éloignés des points de forages. Aujourd’hui, la structure des campements demeure plus ou moins la même, avec quelques mutations parfois (bâtiments en ciment, présence de sanitaires, disparition de certaines coutumes liées à l’habitat, etc.), pour une grande partie des populations du Ferlo. Pour autant, l’emplacement des wuro n’est pas immuable. Leur déplacement répond à des motifs à la fois pratiques et symboliques : on ne réinstalle pas un wuro rumano sur un emplacement précédemment quitté, lors d’un départ en transhumance ou pour une autre raison (conflits intra-familiaux, décès…). Tout se passe comme si l’habitat était marqué par l’impermanence relative et la mobilité inhérente aux modes d’existence de cette population (Duboz et al., 2021). Il s’agit de se déplacer toujours, en raison des distances pour accéder à l’eau5, pour conduire le bétail, pour se rendre aux marchés hebdomadaires dans les villages (Diallo, 2021) mais aussi pour vivre au cœur de ces campements où les cases, les cuisines ouvertes, les mbaar6, les enclos pour le bétail, les lieux de prières et parfois les sanitaires sont écartés, dispersés au sein de l’espace du wuro voire extérieurs.
- 7 Hybridation du droit foncier légal, du droit foncier coutumier et de règles informelles.
6Associé à la complexité du pluralisme foncier à l’œuvre dans la région du Ferlo7 (Ka et al., 2021), le choix de l’emplacement des campements relève à la fois des pouvoirs publics et des stratégies propres aux familles. Nos enquêtes révèlent des formes d’association et d’accommodation entre des rationalités différentes, parfois contraires : tandis que la mairie délègue un terrain à l’affectation (ce qui est un prérequis), le choix du lieu résulte de logiques familiales et personnelles qui ne relèvent en rien du hasard ou de l’arbitraire administratif. L’espace habité, et c’est sans doute ce qui fait son propre, est bien un espace différencié, strié, délimité ici par des clôtures qui en matérialisent les lieux. Pour autant, la proximité, et parfois la promiscuité, voire l’interpénétration avec le milieu environnant, agissent et ouvrent des possibilités autres, affinent les perceptions des matériaux ou des choses, organisent les interactions. En ce sens, un campement peul donne bien à voir une adéquation du mode de vie aux capacités et aux conditions comme aux caractéristiques environnementales.
- 8 Widou Thiengoly, lieu de nos enquêtes, dérive de Winde qui désigne un habitat provisoire de transh (...)
- 9 On ne cohabite pas avec les djinns : si ceux-ci nous évitent, il nous appartient également de les f (...)
7La conjoncture géographique est associée à plusieurs éléments régulièrement mis en avant : l’eau, les arbres, le pâturage, le sol. C’est ainsi que la grande majorité des toponymes8 de village et de campement font référence à tel arbre ou telle mare sous la tutelle desquels s’est décidé l’emplacement (relativement au troupeau), tandis que c’est un terrain légèrement surélevé qui est préféré pour l’habitat humain (pour permettre l’écoulement de l’eau durant la saison des pluies). Du fait de la diversité des réponses apportées à nos questions lors des entretiens d’enquêtes, il apparait que les techniques et méthodes de choix, mises en avant sur un gradient allant du plus au moins mystique, ne relèvent pas d’un savoir aux contours définis qui serait largement partagé et viserait quelque chose de précis, mais plutôt de diverses stratégies pour circonscrire « un propre et d’être la base d’où gérer les relations avec une extériorité » (pour reprendre partiellement une formulation de Michel de Certeau, 1990 : 59). Du plus commun au plus rare, ces choix renvoient tous à un monde de vie peul : certains sont relatifs au sol, d’autres à l’emplacement et à la morphologie des arbres (deux arbres ne doivent ainsi pas se croiser, la hauteur du tronc ne devant pas excéder sa propre taille), d’autres mettent en scène une expérimentation (on peut laisser du riz, du mil ou du lait la nuit et c’est un signe positif si le lendemain ils n’ont pas été mangés), d’autres enfin s’attachent à éviter la cohabitation avec certains êtres ou entités (un vent frais la nuit à l’emplacement désiré est un bon signe tandis qu’un vent chaud et sec témoigne de la présence de djinn9). Dans le cas où cette sonde n’aurait pas été effectuée ou n’aurait pas eu de réponse positive, le déplacement du campement est requis, ce qui arrive régulièrement dans un temps proche après l’installation.
8Dans plusieurs cas recensés, l’installation à tel emplacement excède le seul cercle familial et fait intervenir des agents extérieurs (marabouts, guérisseurs, etc.). D’autres cas évoqués lors des transhumances inclinent vers moins de contrôle, l’emplacement n’est plus tant choisi qu’indiqué, reçu d’un tiers du fait de bonnes relations sociales. Dans tous les cas, l’emplacement élu du campement reflète le concours d’une pluralité d’acteurs – essentiellement masculins – dont aucun n’a la prévalence, quoique le savoir (gandal) expérienciel personnel y ait une place importante.
9Les villages de cette région, dirigés par un chef, sont constitués d’un centre (école, dispensaire, boutiques et marché hebdomadaire, mais aussi artisans... pour Widou Thiengoly par exemple) et d’une pluralité de campements (d’une dizaine à une trentaine), chacun de ces campements regroupant une ou plusieurs unités familiales : ces dernières peuvent aisément s’identifier au nombre de cuisine au sein du campement. Un campement se décline selon un ordre de construction souvent évoqué et pourtant non exclusif : une clôture extérieure, un enclos pour les petits ruminants, un mbaar (parfois plusieurs, individualisés devant les cases), plusieurs cases (en végétaux ou sudu hudo, en paille plus traditionnelles ou fulfuldu, en ciment plus récemment) auxquelles s’ajoutent la ou les cuisines à ciel ouvert délimitées au sol par des bordures et parfois une sorte de petite tonnelle en bois, permettant de poser ou laisser sécher les ustensiles. Le modèle familial sur lequel se fonde la répartition de l’habitat doit se comprendre sur un format non-nucléaire aux ramifications multiples puisque chaque Peul est considéré comme un parent : durant la saison sèche, lorsque les hommes partent en transhumance avec les troupeaux, ce sont principalement les femmes, les enfants et petits-enfants et les personnes âgées qui restent au campement.
- 10 O. nous dira : « L’aîné doit être plutôt vers l’Ouest et les plus jeunes vers l’Est » (entretien je (...)
- 11 Nous ne pouvons pas développer plus avant dans le cadre de ce chapitre, l’ordonnancement du réel à (...)
- 12 O. entretien du samedi 26 octobre.
- 13 Entretien du jeudi 24 octobre 2024 à Widou, avec I. et dessin de son campement à Ngolko.
10Par sa relative régularité, la disposition des cases au sein du campement questionne sur les motifs qui assurent cet état métastable. Les organisations de l’espace uniformes dominent par rapport à celles dont l’aspect semble aléatoire, ce qui pousse à parler d’une « uniformité variable et de variation uniforme ou typologique » (Coudart, 1994), illustrant, par-là, la diversité et la régularité conjuguées des campements que nous avons pu visiter. Un ordonnancement d’orientation systématique distribue les emplacements : au Nord, la case des parents, ou de celui des parents qui est encore vivant, puis les cases des fils et de leurs épouses, réparties selon un gradient Est-Ouest10 : selon une valorisation peule de la direction Sud, qui peut devenir un paradigme herméneutique plus global, les parents voyant leurs descendances devant eux, ils les conduisent du côté de la vie et de l’avenir, vers le Sud11. Selon la même valorisation, « jusqu’à présent quand on déplace le campement, c’est toujours vers le Sud, peut-être Sud-Ouest, mais jamais vers le Nord »12, direction considérée comme une régression. Au reste, toujours selon cette valorisation cardinale, les portes d’entrée des cases s’ouvrent toutes au Sud. Notre questionnement sur le sens de cette orientation régulière a pu d’abord provoquer une forme d’étonnement, comme suscite le fait de mettre le doigt sur une habitude allant de soi, et nous avons obtenu des réponses assez similaires évoquant la tradition et l’usage hérité. Mais, « c’est pas par hasard… » déclare l’un des éleveurs13 et tous nous préciseront aussi qu’il existe des raisons pratiques à cela : empêcher le froid, le sable et le vent du Nord et d’Est en Ouest (Harmattan) de pénétrer dans les cases. L’entrelacs des deux logiques, symbolique et empirique, contribue à cette relative régularité et harmonisation de l’aménagement des espaces.
11La cohabitation s’étend au-delà de la famille (jom wuro – le chef de campement, ses femmes, ses enfants et leurs compagnes respectives, et autres membres de la famille étendue) aux troupeaux de petits ruminants, poules, ânes et chevaux parfois, comme autant d’espèces compagnes, selon la belle expression de Donna Haraway (2010), avec lesquelles les frontières ne cessent d’être transgressées. Même si les clôtures visent à maintenir hétérogènes les espaces, ces frontières matérielles sont loin d’être étanches, comme en témoignent les incursions fréquentes dans les cases et la hâte avec laquelle les chèvres se nourrissent parfois de leur paille ; cette situation entraîne une vigilance permanente, des cris ou des bruits de bouches variés mais aussi la nécessité de protéger les arbustes plantés ou les arbres existants, en utilisant parfois du grillage (barbar pour fil de fer barbelé) pour renforcer les clôtures en bois. Maintenir étanche la double vocation protectrice (humaine) et alimentaire (pour les chèvres) de la paille est alors un problème constant auquel répond l’installation de tissus dans l’interstice entre la base et le toit des cases pour éviter que les chèvres ne grimpent.
12Qu’il s’agisse de la localisation d’un campement, de la disposition et de l’entretien de ses cases, de l’orientation générale et détaillée de son agencement ou encore de la cohabitation entre humains et non humains, une recomposition permanente est nécessaire. Une sorte de réajustement constant dans ce monde de vie des campements peuls élabore un équilibre ébranlé sans cesse, en fonction des périodes climatiques, des aléas liés à l’accès à l’eau, des mariages et des statuts qui se modifient, de la dégradation des matières végétales diverses utilisées pour l’habitat, de la précarité des existences et de la prégnance des distances.
- 14 Ainsi, cela peut prendre une journée de construire un abri ou winde, lors des transhumances, on ne (...)
13Si la construction dans ces campements est, dans la majorité des cas, un phénomène collectif, ce sont usuellement davantage les femmes qui s’occupent des constructions et de leur entretien. Elles vont chercher les matériaux en brousse et les confectionnent, elles réparent les clôtures, installent leurs cuisines, aménagent leurs cases. Le principe recteur de la construction, notamment en transhumance, est en premier lieu un impératif d’économie d’énergie (« chez les Peuls, on ne construit pas beaucoup » est-il avancé par un constructeur). La construction s'accompagne ainsi toujours d’une représentation de la temporalité et met en œuvre une certaine projection dans le futur. Or, ici comme partout, mais peut-être plus qu’ailleurs étant donné la rudesse de l’environnement sahélien et les contraintes du pastoralisme, l’inscription solide et permanente dans l’espace est incertaine14, les étendues fluctuantes et les lieux de vie transformés, enrichis ou détériorés sans cesse.
- 15 Entretien avec M.S., jeudi 24 octobre. D. D., lors d’un autre entretien le vendredi 25 déclare : « (...)
14Du fait de la durabilité variable des matériaux de construction et des pressions multiformes exercées par le milieu (Diatta & Chevé, 2024), loin d’être d’ordre événementiel, le soin apporté au wuro est le reflet de la nécessité, constamment renouvelée, de réfectionner l’ensemble de ses éléments. Abordant la question d’une ontologie dynamique à l’œuvre dans l’islam ouest-africain, Souleymane Bachir Diagne (2022) souligne « la nécessité de réparer et de guérir continuellement et périodiquement » comme faisant intrinsèquement « partie du bâtiment lui-même », loin de toute recherche « de la monumentalité et de la permanence ». Ainsi, peut s’expliquer la référence faite à Tim Ingold, citée en exergue : ce qui démarque le rapport à l’habitat de l’ensemble de l’habiter lui-même, soit des mises en rapport plurielles entre les individus et le monde, est, ici plus qu’ailleurs, caduc. On n’habite pas le monde, on fait monde et le monde est toujours à refaire. Cette dynamique est exigeante, elle fait l’objet d’un souci et d’un travail constants. La plupart de nos interlocuteurs ont, à cet égard, exprimé les désirs de plus de solidité avec des « bâtiments en dur » (i.e., en béton), plus de commodités sanitaires, des cases supplémentaires pour stocker des objets, des portes « qui ferment à clef pour être tranquilles »15. Tous souhaitent disposer des moyens financiers de « transformer en dur » les bâtis, les clôtures, les sanitaires, les espaces dédiés aux prières en mosquées érigées, les sols et les murs. Seuls les toits semblent être satisfaisants dans leurs armatures en ligneux et parfois, leurs toiles tendues entre les tiges. Tous veulent que les panneaux solaires installés dans presque tous les campements (ils ne sont pas toujours reliés aux branchements nécessaires à l’éclairage), soient plus nombreux, afin que les télévisions, ventilateurs et batteries pour recharger les téléphones portables puissent fonctionner.
- 16 Difficile pourtant à mesurer quoique significatif.
15Pour autant, la bipartition sexuée stricte souvent mise en avant lors des enquêtes – les femmes s’occupent des habitations et des réfections quotidiennes, les hommes s’occupent de financer les réparations plus importantes – se trouve en réalité floutée dans la plupart des cas observés et les connaissances en termes de construction et de réfection sont loin d’être exclusives. L’acquisition de ces connaissances se fait ainsi de manière diffuse, elle passe par l’observation répétée et la proximité avec des chantiers domestiques de tailles variables (c’est « en voyant les gens faire que j’ai appris » dit à cet égard un charpentier). Si elles ne se trouvent réactualisées que lors d’événements singuliers (nécessité de construire une maison et absence de fonds monétaire suffisant pour avoir recours à un professionnel), il semble justifié de pouvoir parler à cet égard de répertoire dormant16 ou de connaissances mises en sourdine. Si nous n’assistons donc pas à une perte (encore moins irréversible) de ces savoir-faire à l’heure actuelle avec la généralisation de la délégation des tâches à des acteurs spécialisés, ceux-ci ne font pas, non plus, l’objet de préoccupations particulières. La rupture se situe davantage entre un travail majoritairement domestique non rémunéré et non valorisé, suivant sa propre temporalité, pris en charge par les femmes et plus largement par la famille, et la délégation de ces activités de construction et de réparation à d’autres acteurs, cette fois-ci exclusivement masculins et plutôt extérieurs à la région, intervenant de manière périodique. Loin de se réduire à un seul schéma, l’alternative entre ces diverses pratiques de construction, qui parfois se recoupent, se pose également non pas en termes de possibilité ou de capacité mais bien de préférence et possibilités financières.
- 17 Ce terme nous est venu à la suite d’entretiens avec plusieurs personnes faisant état à la fois de l (...)
16La raréfaction des ressources ligneuses mise en exergue dans les mutations contemporaines du champ de la construction et de la réparation accentue plutôt qu’elle ne détermine la mise en dépendance à l’égard des circuits commerciaux des villes environnantes. Envisageant la question de l’habitat dans cette zone du Ferlo, on ne peut que constater la diversité des réseaux qui sont tissés avec les pôles urbains alentours, tant pour ce qui est des connexions marchandes et familiales que de ce qu’on pourrait appeler l’imaginaire architectural qui en découle. Il semble que l’inscription de la construction « durable » et « en dur » impacte le paysage comme les esprits. Pour autant, ces aspirations ne remettent absolument pas en cause l’organisation sociale, symbolique et matérielle de la configuration d’un habitat en campement. Ce dernier demeure l’espace vécu et désiré, cet espace repérable d’un monde de vie peul en écho et relations incessantes au milieu. Un espace du campement essentiellement ouvert et poreux : les clôtures n’obèrent pas la vue ni n’arrêtent le vent, et ne bornent pas toujours les animaux ; la paille laisse passer l’air mais aussi la pluie ; les mbaar n’ont pas de cloison et les portes des cases sont en fait laissées ouvertes comme les cuisines … tout circule, les êtres, les animaux et les choses, les cris, les rires et les bruits, les vents, le sable et les poussières, la lumière… Ouverture et distance, porosité et mouvements permanents, une sorte d’intranquillité17 générale caractérisent les campements.
17Comment la dynamique de cette architectonique sensible des campements peuls résistera-t-elle à l’ouverture d’un territoire qui s’intensifie, au désenclavement, à la sédentarisation progressive et à la porosité des marchés de cette région aux produits globalisés ? La manière d’habiter, en Peul, est liée à l’éphémère, à l’incertitude, aux distances et à la mobilité fondamentale comme à l’entrelacs humains non humains : elle est marquée par la filiation et l’adaptation pluriséculaire de l’habitat et des pratiques de construction à l’écosystème. Jusqu’à quel point et sous quelles formes demeurera-t-il, en étant impacté par l’aménagement rationalisé et administré du territoire, notamment pour répondre aux injonctions et aux choix politiques de développement ? Pour autant, paille, bois, bâche, tôle, béton mais aussi plastiques, fils électriques, tuyaux et grillages se mêlent et ne dominent pas chacun à son tour de façon hégémonique, pour le moment, dans les constructions et les aménagements. Leurs parts respectives, au sein des campements ou de la même case, du même mbaar, répondent à des stratégies combinant ressources écosystémiques, confort thermique et coût économique. Ces conjugaisons participent à redéfinir progressivement les relations sociales qui se créent en ces lieux.
- 18 Selon la catégorisation que donne Mazumdar des écrits sur l'architecture vernaculaire : c'est en ce (...)
18Malgré l’aspect limitant d’une « admiring view18 », qui incline à percevoir l'aspect créatif, innovant ou simplement captivant esthétiquement de ces campements (notamment leurs réalisations architecturales en bois et paille), les changements affectant ces espaces et leur culture matérielle, et par écho les façons d’habiter et de faire monde comme les relations qu’elles engagent et déterminent en partie, ont trouvé toute leur place et leur pertinence dans le cadre de notre étude. Ce qui a particulièrement retenu notre attention et provoqué notre réflexion, lors de nos séjours à Widou Thiengoly et dans les campements alentours, c’est ce qui fait tenir ensemble ces acteurs et leur milieu, dans une configuration vivante et sensible, sans cesse en négociation avec les logiques environnementales, axiologiques, matérielles et symboliques. C’est cet « habiter en Peul » l’espace, c’est vivre et faire monde, c’est donner lieu par leurs conceptions, leurs rituels, leurs pratiques et leurs usages, à ce monde de vie.