1Se mettre en chemin depuis la nuit des temps peut paraître une pratique ambigüe sauf à croire que nos manières de marcher se reproduisent à l’identique depuis les temps les plus anciens. Comme si les mêmes principes culturels et relations pratiques et symboliques aux espaces s’inscrivaient dans les mêmes temporalités et visions du monde. Nous avons ainsi été invités à marcher à plusieurs sur un des tronçons reliant les deux cavités pariétales les plus emblématiques de notre histoire humaine1. Mais comment situer nos pérégrinations pédestres, spatiales et relationnelles dans cette grande fresque du vivant ? Quelles relations avons-nous avec ces dessins « préhistoriques » dans la manière d’envisager un lien avec les déambulations esthétiques que l’on nous propose de vivre ? Quelle place devons-vous faire aux rencontres échelonnées tout au long du parcours avec différents artistes et acteurs engagés dans une présence particulière avec ce territoire de vie ? Bref, nos rhétoriques cheminatoires avaient pour ambition et finalité de concevoir un récit et un fil conducteur qui permettent de nous situer, quand même, dans la nuit des temps. Mais, au fond, de quoi sommes-nous les témoins et de quoi sommes-nous porteurs dans l’intention de participer à l’écriture d’une nouvelle médiation éco-artistique ? Même si cela n’est pas avoué explicitement, les personnes sollicitées dans cette œuvre collective en gestation, sont toutes concernées par la question de la transition, de l’essoufflement d’une société de l’accélération perpétuelle et d’une intention de tracer de nouveaux itinéraires pour continuer à nomadiser la rencontre des altérités sociales, territoriales et artistiques en mouvement en direction de cette temporalité esthétique émergente. Qu’avons-nous donc récolté dans nos besaces durant notre semaine immersive, vu et engrangé pour accompagner l’écriture de cette fresque transitionnelle du vivant ? Il ne reste plus qu’à prendre notre bâton de pèlerin pour partir à la rencontre de ces altérités esthétiques qui ont jalonné le chemin de notre voyage.
2Comment envisager ce trajet en lien avec les lieux, les acteurs et les artistes que nous avons rencontrés ? Les itinérances effectuées étaient - elles que des jonctions pour passer d’un site à l’autres ou avions-nous à composer avec les entités humaines et non humaines présentes tout au long de ce parcours. Avions-nous à trouver des grottes pour explorer ces mondes souterrains qui nous invitent à une rêverie ancestrale ? À envisager une connexion avec une nature atemporelle et éternelle pour activer notre sauvagerie au contact des traces d’une nature primitive ? Et les habitants et les touristes ne sont-ils que des figurants dans cette scène ou avions- nous à jouer notre rôle de missionnaire pour prêcher la bonne parole auprès des populations locales et des touristes ? Et saisir leur relation possible avec l’art pariétal et la manière dont cet art s’inscrit dans la nuit des temps en lien avec l’art contemporain en devenir. Sans doute, un peu de tout cela, mais peut-être aussi autre chose, en fonction des inspirations et des errances ouvertes à la déambulation poétique. Au fond, pourquoi est-il (si) important de relier notre vie contemporaine avec celle de nos cousins lointains ? Encore une fois, rien n’est écrit et dit sur la nécessité d’envisager cette connexion avec l’art pariétal dans l’intention de composer une esthétique transitionnelle.
3Au fond, la finalité de ce projet ne repose pas simplement sur l’invention d’un nouveau linéaire autour d’une thématique qui rejoint deux moments de l’histoire de notre humanité, au milieu de tous les autres existants. Pourquoi tout cela pour si peu ? Mais peut-être que la finalité s’inscrit dans une dimension différente dans la perspective d’activer une réponse aux impasses du monde contemporain. Comme si l’art, la culture et les pratiques récréatives pouvaient aussi être des activateurs de la transition sociétale en proposant des chemins esthétiques et déambulatoires inédits pour réanimer la fresque du vivant en lien avec d’autres relations corporelles, sensorielle et imaginaires avec le nature et ses habitants. Comme si la ruralité des profondeurs avant des « choses à nous dire » pour réactiver la braise du vivant sur d’autres registres récréatifs que ceux que la modernité à activer pendant le siècle dernier. L’enjeu n’est donc pas superficiel et banal. Mais peut - on accepter, sans prétention déplacée, concevoir ce voyage d’un art pariétal à un autre comme la participation à une œuvre collective qui se donne pour ambition l’émergence d’une nouvelle alliance avec la terre et ses habitants ? Que ça ! ! !... mais pourquoi pas ! ! ! Comme une arche de Noé (dans la continuité d’autres dynamiques collectives en mouvement) qui embarque un collectif de chercheurs, d’artistes et de rêveurs dans la grande aventure de cette odyssée en long cours.
Tableau 1
4Mais que nous raconte notre attachement à ces grottes et cavités ornés de peintures pariétales ? Quel message avons-nous à décoder pour relier notre relation à ces esthétiques silencieuses mais riches en interprétations multiples ? Simple trace d’un passé vivant ou invitation à saisir et explorer les cavités du XXIème siècle qui illuminent la nouvelle route des temps à venir ? Au fond, n’est-pas cela l’ambition et le code poétique de ce voyage : donner à voir les cavités et les grottes artistiques et esthétiques en émergence qui traduisent les médiations symboliques avec les univers de vie mises en scène par les figurants de cette histoire éco-récréatives en gestation. L’art pariétal donne à voir les intimités partagées et les relations dominantes avec les êtres qui composaient l’environnement de ces communautés de vie. Une proximité est ainsi visible avec l’univers des animaux et son bestiaire animalier, symbolisé par la puissance sauvage de ces représentants (ours, lion, cerf, mammouth…). L’art pariétal traduit cette interface entre le monde des humains et des non-humains via les figurations transmises.
5Il donne les clés de lecture pour exprimer les représentations dominantes d’une période de l’histoire évoquant la proximité alimentaire et symbolique avec le peuple des animaux pour ces chasseurs-cueilleurs, ancrés dans leur nomadicité (pour la plupart). Comment alors envisager le lien possible avec ces collectifs « préhistoriques » sinon dans l’intention de qualifier notre nécessité d’ouvrir un nouveau champ des possible qui symbolise l’Arcadie des temps à venir. « Marcher depuis la nuit des temps » ne signifie-t-il pas alors : se donner les cadres d’action esthétique pour composer les aires transitionnelles (au sens de Winicott) que nous avons besoin, nous, pour sortir des impasses de l’anthropocène et ouvrir une nouvelle ontologie des mondes à venir. Ces lieux iconographiques d’antan peuvent s’envisager comme des espaces vivants au sein desquels les peuplades passaient du temps et renforçaient leurs relations avec ces autres vivants de leur environnement de vie. Et ces représentations esthétiques pouvaient participer à l’élaboration d’une « commun culturel » signifiant leurs attachements aux « structures anthropologiques de leurs imaginaires » de vie. La fabrique de ces compositions esthétiques participerait, alors, à l’émergence d’un espace communautaire au sein duquel se qualifie le grand du petit et les êtres majeurs, mises en récit dans des scènes figurées par le jeu des torches qui rend vivant les relations avec le monde animal qualifié et référent. Il symbolise le partage du sensible (Rancierre, 2000), avant toute symbolisation verbale et écrite, comme présence phénoménologique dans un monde culturel partagé.
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Photo 1 : La nature enchevêtrée dans l’éco-rhizome forestier

7De quel antre avons-vous besoin aujourd’hui pour qualifier le commun récréatif de nos territoires de vie ? Deux univers nous ont été offerts pour, à notre tour, marcher depuis la nuit des temps : celle des cavités artistiques investies par des personnages remarquables, illuminés dans leurs œuvres créatrices ; et celle de lieux territorialisés, portés par des acteurs engagés dans le tissage de liens au sein de collectifs embarqués dans cette histoire commune :
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Que ce soit dans le laboratoire de la tisserande, du sculpteur et du ferronnier, une même alchimie est engagée pour transformer la matière initiale (le végétal, le bois et le fer) dans une transmutation, convoquant le sublime de la métamorphose réalisée. Au fond, ce processus créatif s’inscrit dans un processus holistique au sein duquel le tissage relationnel, au sens d’Ingold (2013) qui prend forme entre les différentes sphères transformatrices, fait l’œuvre. La matière initiale n’est pas la simple ressource matérielle ; elle est amenée à exprimer sa puissance de vie en fonction de l’acte artistique effectué. L’œuvre est une invitation à s’inscrire dans une écologie esthétique comme intention de nouer des liens avec la terre des origines et ses puissances de vie. N’est-ce pas le message que Christel2, la tisserande, veut nous transmettre avec ses tapisseries végétales pour nous inviter à saisir toute la subtilité des plantes, leur puissance de vie, leur légèreté et leur fragilité biologique dans le lien qu’elles tissent avec leur écosystème ? Passage d’un imaginaire à l’autre lorsque le bestiaire paléolithique passe le témoin au végétal transitionnel comme nouvelle composition imaginaire avec le vivant. L’immersion dans sa grotte végétale se présente comme une médiation esthétique ; une invitation à investir la rencontre avec la nature végétale (coquelicot, mousses, lichens…) à la sortie de son antre pour saisir les nuances esthétiques des errances botaniques que nous suivrons sur les crètes de la montagne qui surplombe Conques... Magie de cette médiation esthétique que nous poursuivons avec Caroline3, la plasticienne du végétal. Elle nous invite à nous immerger dans la micro-écologie des mondes vivants que nous côtoyons tout au long de notre itinéraire. Une autre focale relationnelle nous est proposée dans l’attention portée à ces compositions esthétiques qu’elles illuminent par ses gestes artistiques et ses prises de vue photographiques. Une autre intelligence du milieu nous est ainsi proposée pour enchanter une nature que ne nous parle pas (ou plus), engoncés que nous sommes dans notre modernité aveuglante, et aveuglée par les codes urbains de la modernité qui ne donnent à voir que la surface rurale, reliée à nos miroirs égocentriques. Une autre fresque du vivant prend forme au sein de ce tissage relationnel qui induit d’habiter les lieux pour en saisir toute la puissance de vie.
Photo 2 : L’alchimiste dans sa caverne transitionnelle : transmutation du bois en sculpture.
Photo 3 : Caroline dans l’intimité de ses explorations florales et végétales
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- 4 https://www.assodesclous.fr/le-copeau/
- 5 Nous faisons référence à la notion de commun négatif évoquée par Monnin (2021)
- 6 Nous faisons référence au texte d’Augustin Berque (…) sur ce sujet.
De même, n’est-ce pas une même perspective qui nous est donné à vivre lors de nos rencontres avec les tiers-lieux récréatifs que nous avons investis ici ou là, tels que ceux-ci ont été composés et façonnés par des collectifs d’habitants. Lieux avant tout imprégnés des rêves, projections et inspirations des locaux pour en faire des cavernes à vivre le temps d’une halte dans ces hauts-lieux de la médiation esthétique. Que ce soit l’habitat des glaneuses combinant gîte et boulangerie, la cabane d’ermitage pour vivre seule, la chapelle restaurée et Le Copeau4 (antre ré-créative), une même énergie esthétique émerge de ces initiatives locales pour donner de la vitalité à une ruralité rurale. Celle pensée et appropriée par ces collectifs endogènes, désireux d’investir leur monde-vie pour en faire des aires transitionnelles. Là où il fait bon se poser, méditer et se laisser imprégner des ambiances émergentes ; pour ceux qui savent prendre le temps de l’immersion dans le tissage relationnel réalisé. Sans le vécu des interactions sociales, culturelles et écologiques activées dans ces lieux, pas de connexions possibles avec les imaginaires transitionnelles (Corneloup, 2023). N’est-ce pas là l’ambition de cette marche depuis la nuit des temps : savoir qualifier et composer nos grottes transitionnelles pour contourner les communs culturels négatifs5 (ceux de la modernité centrée sur la visite des choses à voir et à prendre par les urbains) qui imprègnent les relations contemporaines à la nature. N’est-il pas tant d’ouvrir ce champ des possibles esthétiques pour envisager une autre issue à l’ontologie contemporaine embarquée vers un effondrement certain, si des narrations joyeuses ne prennent pas le relais comme invitation à concevoir des rhétoriques cheminatoires effervescentes et emballantes dans cette nouvelle alliance cosmogonique en devenir. Natura natura sempe… « La nature est à naître »6, à partir de la nouvelle histoire à écrire par les habitants des territoires ruraux, de la part de tous ceux qui souhaitent écrire le parchemin de cette éco-spiritualité en gestation.
8Si le tympan de l’abbatiale de Conques nous délivre les clés religieuses de la modernité chrétienne évoquant la bataille entre les forces du mal et du bien, un tympan éco-récréatif est en action entre les forces du conservatisme moderne et celle du renouveau spirituelle définissant d’autres mode d’existence et relations à la nature et à la ville. N’oublions pas que l’abbatiale de Conques s’est élevée sur la nature sauvage et la joie de vivre, issue des fruits de la nature pour inviter les croyants à prendre le chemin de la lumière divine. Une autre alliance est à construire et à imaginer que des arpenteurs de l’éco-récréativité investissent déjà, tout le long du chemin qui réunit ces deux grottes pariétales ; comme symbole d’une humanité intentionnelle qui a choisi la voie du vivre-ensemble autour d’un projet collectif partagé.
Tableau 2 : Le tympan du jugement dernier (Abbatiale de Conques)
Tableau 3 : Le tympan éco-récréatif de « Marcher depuis la nuit des temps7 »
9Dès lors, cette marche depuis la nuit des temps participe à nourrir ce commun culturel transitionnel pour accompagner l’embarquement des uns et des autres dans un monde culturel attrayant, nourri d’un sentiment d’appartenance à une œuvre collective contre les forces du pessimisme et du renoncement. Sans doute, faut-il noter que les arpenteurs auront besoin de ce soutien et de cet emballement collectif tant les déceptions et le pessimisme sont observables parmi les personnes que nous avons rencontrées. En effet, plus d’un, nous ont fait part d’un sentiment d’usure et de fatigue d’avoir tant donné, sans voir un effet significatif observable. D’où le rôle que peut jouer cette caravane collective et transitionnelle pour accompagner les errants dans leur quête de solidarité et de soutien devant les résistances au changement auxquelles ils sont confrontés. De la tristesse est ainsi observable parmi nos arpenteurs….
Photos 4 et 5 : Un tissage relationnel entre les différents actants de cette scène locale activée
Photo 6 : L’antre des glaneuses
10Comment faut-il saisir la singularité de ce chemin transitionnelle ? S’inscrit-il dans l’esprit de la modernité, telle que le sentier de Saint Jacques de Compostelle le propose ou tant d’autres chemins de randonnée, proposant de partir d’un point A pour atteindre le point B, le long d’un itinéraire fixe et rectiligne ?. Dans cet univers, « seule la fin justifie les moyens », exprimant l’aboutissement du projet moderne lorsque le randonneur atteint le point d’arrivée. Ou faut-il le voir comme un éco-rhizome enchevêtré où chaque tronçon porte en lui-même la matrice éco-récréative de ce projet transitionnel. Pas de début ni de fin. Chaque tronçon fabrique son propre milieu récréatif à partir du moment où il ne s’agit pas d’aller au plus vite d’une étape à l’autre, mais d’aller à la rencontre des esprits ancrés dans les profondeurs des cavernes artistiques transitionnelles. C’est ici que se loge tout l’originalité de cette itinérance dans l’intention d’inviter les gens à errer, vagabonder et itinérer pour convoquer d’autres registres relationnels avec les entités humaines et non humaines des lieux traversés et habités.
Photos 7 et 8 : Le refuge « Vivre seule » : l’interface imparfaite d’une habitabilité éco-récréative
11Cette focalisation sur les habitants créateurs, artistes et bâtisseurs n’est pas anodine, à partir du moment où l’on considère que ces publics de la ruralité rurale détiennent une partie des clés du renouveau spirituel et culturel pour élaborer d’autres modes d’existence en lien avec des formes d’économie locale en relation (Corneloup, 2023). Pourtant, au - delà de l’incroyable prouesse logistique, créative et humaine réalisée par l’équipe organisatrice, sans doute faut-il considérer que les processus transitionnels activés au sein des grottes artistiques et des habitats « insolites » sont en chemin et en cours d’éclosion ; mais pas tous finalisé. En effet, pour illustrer le propos, le refuge8 « vivre seule » se présente comme une invitation à habiter la forêt et un habitat transitionnel pour lâcher-prise et instaurer une écologie relationnelle avec l’espace local. Cependant, comment une micro-écologie du vivant et du partage du sensible est-elle possible dans une espace refermée sur lui-même, sans échange directe avec la nature (sinon par une vitre étanche) et avec comme médiation symbolique des ouvrages, proposées par l’artiste, sans aucun lien avec les habitants et leurs expressions artistiques, localement situées. Dès lors, comment passer d’une logique artistique exogène et à une logique artistique endogène comme accompagnement à la présence d’un trans-art (Corneloup, 2017) ; celui qui émane des habitants-créateurs en lien avec l’animateur artistique pour donner à vivre l’écologie et le tissage relationnels de ce territoire de vie ? Si l’enjeu est la fabrique d’un commun récréatif, la finalité ne peut pas être que matériel (par l’aménagement d’un refuge), sans l’ancrage dans une forme culturelle, localement ancrée, dans le milieu de vie locale. D’où la nécessité d’accorder de la valeur à la parole habitante comme invitation à aller à la rencontre d’une ruralité, vivante et riche en de multiples formes de connexion avec la nature ordinaire et le vivre-ensemble localement situé.
12Comment ne pas terminer cette pérégrination pédestre sans évoquer une autre figure esthétique qui relie les lumières de Bastien Carré9 (le lumigraphe) avec les mises en scène des insectes dans la nature. L’art lumineux peut se saisir comme un médiateur sensoriel qui nous invite à s’immerger autrement dans les antres de la nature et à s’émerveiller de chorégraphies naturantes. N’est-ce pas cette focale de lecture que nous propose Vincent, le sensible, lorsqu’il s’émerveille de ce ballet luminaire, proposée par les insectes qui se jouent des ombres et des lumières et des rayons de soleil en relation avec la petite brise, dans cette clairière qui nous investissons le temps d’un pique-nique, à proximité de la rivière. N’est-ce pas non plus Vincent, en solitaire, qui se met à réaliser une composition artistique sur le chemin, une sorte de land art spontané, pour se jouer des restes d’animaux pour en faire émerger un symbole animalier et floral, comme invitation à la rêverie, éloignée des puissances animalières pariétales. En parallèle, une autre lecture de la nature avec Caroline se met en mouvement dans notre attention portée à ces fresques de sauvageries végétales, au détour des sentiers, qui s’offre à nous. La nature ordinaire compose ainsi, dans les sous-bois, des scènes envoûtantes comme invitation à s’émouvoir de ces enchevêtrements de mousses, de lianes, de plantes et d’arbres « enlierrés », vivants ou en décomposition, comme invitation à apprécier cette nature baroque. Une rencontre avec la profondeur esthétique de cette petite nature s’inscrit dans le temps long de l’habitabilité des écosystèmes forestiers. Là, où se donne à vivre une rencontre poétique avec le chemin et ses périphéries pour le quitter et partir dans des errances paysagères, telles que nous avons pu le faire. Le chemin n’est plus alors un itinéraire qui relie deux points dans une logique linéaire, mais un prétexte à l’activation d’un maillage relationnel entre les grottes transitionnelles, le paysage et les déambulations esthétiques que nous vivons au sein de notre petite communauté de voyage, tout au long de notre périple.
Photos 9, 10 et 11 : Correspondance entre les luminaires de Bastien Carré10 et les aspirations à l’émerveillement écologique de proximité par Vincent
Photos 12 et 13 : Les compositions artistiques de Vincent
Photos 14 et 15 : La fresque du vivant écologique dans la nature ordinaire
13Arrivés au bout du chemin, nous avons à qualifier notre embarquement pendant une semaine dans ce périple au long cours. Au fond, avons-nous marcher depuis la nuit des temps ? ou pas ? Sans doute que si, un peu… Mais avons-nous pénétré dans cette profondeur immersive pour accompagner l’émergence de cette nouvelle nuit des temps ? Par certains aspects, j’ai eu l’impression d’être dans un rallye automobile où nous avions à enchainer des « spéciales », entrecoupées de jonctions pour se rendre d’un lieu artistique récréatif à l’autre. Comment envisager alors au mieux la fabrique de cette carte du sensible au sein d’une écologie récréative et existentielle continue, pour faire en sorte que les hauts-lieux fréquentés ne soient pas que des bulles, sans reliance avec nos itinérances pédestres, bien souvent asphaltées et monotones ? Comment sortir de la simple visite d’un lieu artistique et récréatif pour habiter le territoire et les médiations artistiques présentées ? Comment s’immerger dans l’alchimie de la pierre, du bois et des mousses ? Comment dépasser la simple visite d’un refuge (vivre seule) ou d’une chapelle (chrétienne) pour vivre cette présence existentielle avec les ontologies contemporaines en devenir, souhaitant se mettre à distance du naturalisme contemporain, suivant la pensée de Descola (2005) ? Il faudrait alors mieux connecter les itinérances avec les hauts-lieux artistiques et récréatifs pour révéler la pleine puissance ontologique de ces grottes esthétiques transitionnelles. Des « spéciales itinérantes » devraient aussi exister (en lien avec les artistes locaux) pour favoriser une écologie de la profondeur (Abram, 2010), comme invitation à marcher depuis la nuit des temps. Au fond, n’est-ce pas non plus, un des enjeux de ce projet : ouvrir de nouvelles connexions à la naturalité dans l’intention d’envisager des relations avec les intériorités des non-humains ? Comme si la relation cosmogonique des premiers peuples avec la nature pouvait nous inviter à ouvrir un autre dialogue avec la nature, que celui dominant durant toute la modernité.
Photo 16 : La chapelle de Saint-Léonard de Monédiès
14Un lien pouvait être fait entre la chapelle de Saint-Léonard de Monédiès et son environnement proximal pour saisir la puissance de vie de cet ermitage et du chemin que nous avons suivi après. Des reliances autour d’une éco-spiritualité auraient pu être mises en scène pour sortir du commun culturel chrétien qui relie les anciens habitants et néo-habitants (âgés) autour d’un patrimoine religieux muséifié. Mais comme le disent les restaurateurs de ce patrimoine religieux : « cela n'intéresse pas les jeunes ! ». Un autre commun culturel transmoderne est à écrire qui pourrait avoir des liens avec les ontologies préhistoriques : « Dans ce monde-là, les humains ne sont pas encore séparés des autres vivants, ils constituent un seul et même ensemble uni par des relations d’altérité » (Geneste, 2024). C’est peut-être cela : marcher depuis la nuit des temps : dépasser « l’acosmie environnementale » actuelle (Berque, 2014) pour renouer avec le vivant. Mais pour cela, faudrait-il que les immersions écologiques soient plus fortement présentes pour favoriser ces émergences esthétiques, et remettre en cause peut-être cette ontologie humaine substantielle : « L’humain ne deviendra la figure dominante qu’une fois amorcé l’inexorable phénomène de prédation qui est dans son essence… » (Geneste, 2024).