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Cosmotiques

L’écologie des mauvaises herbes sous une atmosphère d’unité cosmique

Darci Raquel Fonseca

Résumé

Cet article explore l’écologie des mauvaises herbes à travers la photographie, en soulignant les notions de beauté, de perception et de créativité dans l’espoir de sensibiliser notre regard sur le monde végétal. Une approche esthétique que tente une penser la connexion des vivants à travers l’image comme expérience sensible. Entant que corps vivants nous intégrons le cosmos autant que les autres individus, vivants ou non. Une perspective écologique susceptible d’écourter le distancement entre les vivants par la voie du sensible. Un champ de mauvaises herbes est un monde de biodiversité vivace, d’échanges mutuels où la vie continue à générer des vies. Porter le regard sur les mauvaises herbes ne serait pas un bon poste d’observation et d’interrogation sensible d’une écologie que nous écologise ? Ceci ne serait pas un cheminement possible pour penser notre rapport au monde et par quelle manière pouvons-nous tenter de créer des milieux qui font des mondes d’unité cosmique ? J’ai envie de penser qu’un champ de mauvaises herbes est aussi riche d’une atmosphère qui peut nous amener à une conscience de l’unité cosmique.

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Texte intégral

  • 1 Coccia 2019.

La vie est toujours cosmique et non une question de niches ; elle n’est jamais isolée dans un seul milieu, mais elle rayonne à travers tous les milieux ; elle fait des milieux un monde, un cosmos dont l’unité est atmosphérique.
Emanuele Coccia1

1Aborder un sujet tel que celui d’une écologie des mauvaises herbes trouve son sens bien avant moi et mon enfance rurale brésilienne où ma relation avec la nature herbacée se repose sur des connaissances ancestrales, en particulier celles de mon arrière-grand-mère ; herboriste connue dans l’État de Minas Gerais par sa connaissance empirique et cures prodiguées à base d’herbes cultivées dans son jardin. Femme de caractère, elle a fait des plantes sa raison pour aider ceux qui en avaient besoin. Très tôt, par transmission orale, les herbes dites mauvaises ont fait partie de nos vies, car nous croyons aux bienfaits qu’elles apportent au corps, notamment par différents breuvages indiqués selon le besoin. Ces plantes dites mauvaises, en majorités médicinales, ne sont donc pas si mauvaises que ça, puisqu’elles possèdent la capacité de guérir à la fois le corps malade et également l’esprit comme illustre l’Arruda (route de murailles, ), très utilisée au Brésil, elle se trouve aussi en Europe du sud.

2Ceci dit, explorer l’écologie des mauvaises herbes à travers la photographie met en lumière les notions de beauté, de perception et de créativité, dans l’espoir de sensibiliser notre regard au monde végétal. C’est un sujet qui ouvre des pistes permettant de penser le rapport des vivants non humains dans leur monde et, par la même, les vivants humains par rapports à la vie des plantes dont dépend l’existence de la vie de notre planète. Par cette écologie esthétique nous prétendons aborder par le sensible la distance entre des vivants humains et le monde végétal et, par conséquent, questionner les problèmes qui mettent en péril la vie dans notre terre sous l’effets de changements climatiques.

  • 2 Kopenawa 2009 : 19.

3David Kopenawa2, cheffe yanomani, écrit que les esprits de la forêt, les xapiti pë, possédaient l’écologie avant que les blancs ne parlent pas encore de ça. Les gens de l’écologie s’inquiètent maintenant parce que leur terre devient de plus en plus chaude. Or, ces mots de Kopenawa laissent voir que l’écologie (la vie dans sa biodiversité) se déroulaient en harmonie avec le peuple de la forêt et, nous les blancs, nous nous vivons de plus en plus distancés du monde végétal. Il ne s’agit pas d’opposer une écologie à la culture, mais d’essayer de sensibiliser sur le péril que cela représente vis-à-vis de la vie sur terre dans sa globalité. Il est urgent de nous sensibiliser davantage sur notre relation avec la terre, car notre vie dépend d’un écosystème harmonieux.

4Sachant que la vie des plantes n’est pas sensible en soi, m’est venu le désir de cueillir de la nature, par le biais de la photographie, cette écologie des mauvaises herbes afin d’écourter la distance qui nous sépare ; ceci par l’expérience des images. La photographie en tant que double poétique, permet des transpositions secrètes où la beauté s’encadre et donne à voir et à penser. Par cette voie, l’écologie des mauvaises herbes enchâssée par la photographie se donne à voir et rend la perception active et il faut espérer, le désir de voir de plus près cette source de vie qui nous concerne tous. Ce regard porté sur un écosystème où on observe une harmonieux échange entre sujets et milieu semble exemplaire. Exemplaire puisque la vivacité régnante dans un champ de mauvaises herbes révèle un monde qui reflète une vie en harmonie avec son milieu donnant l’impression que régnait là, une atmosphère d’unité cosmique. Il s’agît donc d’une approche esthétique sur la vie qui s’ouvre, certainement, vers de nouvelles voies pour la perception et enrichissement de notre compréhension de l’interdépendance de toutes les composantes du monde naturel, étant l’humain, une de ces composantes. Voir et faire voir le monde a été toujours le destin de la photographie, d’autant plus qu’elle sensibilise par sa vision.

  • 3 Bachelard 1976 : 30.

5D’après Bachelard3, le cosmos est, d’une certaine manière, imprégné de narcissisme : le monde cherche à se contempler, et la volonté, dans son aspect schopenhauerien, engendre des yeux pour voir et se présenter dans la beauté. Toujours selon Bachelard, l’homme veut voir. Voir devient un besoin immédiat. Alors, cette incursion sur le visible permet de penser qu’il existe dans la relation à la photographie, une dimension symbolique et une qualité qui communique une splendeur indicible. Car, photographier et interroger à partir des mauvaises herbes, revient à plonger dans un univers d’images qui ne s’effacent pas avec le temps, mais qui se transforment. Cette expérience des images est, également, une occasion pour se rendre compte de l’évolution transformatrice influencée par les conditions climatiques et environnementales actuelles, à ne pas négliger. Conditions qui pointent l’urgence de prendre conscience d’une réelle appartenance au monde par la reconnaissance du besoin vital d’agir pour minimiser la dégradation de la nature ; l’avis de tempête a été donné, et l’État brésilien du Rio Grande do Sul, en avril 2024 a souffert d’une catastrophe sans précédent. Cette catastrophe a montré que la nature mal menée par la déforestation, la monoculture à outrance, n’a pas dit son dernier mot : interrogeons donc, dans quel monde voulons-nous vivre ? La terre a été lavée par des pluies torrentielles qui ont emporté des villes entières, des vies humaines et non humaines, installant le chaos par tout. La télévision montrait en directe l’impuissance face à cette calamité écologique. Des artistes ont tout de suite fait de l’art le moyen de donner une représentation prégnante quand le cri devant une telle désolation a été étouffé par la douleur. Un traumatisme que chacun, à leur manière, essaye de donner une représentation à ce qu’auparavant semblait irreprésentable.

  • 4 Latour 2020 : 24.

6Je reviens aux mauvaises herbes par leur résistance et capacité de vivre dans des conditions inhospitalières avec une résilience remarquable. Face à une telle désolation, il a fallu résister, il a fallu être résilient car les conditions générales étaient, elles aussi, inhospitalières. Il est donc urgent de comprendre que « cette crise écologique indique le besoin d’une profonde mutation de notre relation avec le monde »4 Certes, être résistant et résilient et, surtout, sensible vis-à-vis de cette course incessante de nos sociétés contemporaine en déséquilibre avec une possible harmonie entre les vivants sur la Terre. Rappelons-nous que, nous aussi, sommes biodiversité évitant ainsi que des plantes renaissaient des cendres comme nous avons vu suites aux incendies, en particulier au Brésil dont certains ont été provoqués par des hommes.

  • 5 Coccia 2021 : 302.
  • 6 Idem.

7Il est temps, alors, de se rendre compte, sans se culpabiliser que nous devons changer notre manière d’être au monde se laissant affecter par le monde où les plantes jouent un rôle fondamental pour la vie. Pensons avec Coccia5 que les plantes ne sont pas seulement les artisans discrets de notre cosmos ; elles ont aussi ouvert à la vie le monde des formes, permettant à notre monde de devenir un lieu d’une figurabilité infinie. Raison pour laquelle l’artificialité de l’image photographique a permis une figurabilité des mauvaises herbes permettant de rendre accessible cette exubérante écologie esthétique où la vie est en continuelle échange permettant que la vie continue à donner des nouvelles vies. L’écologie esthétiques, dès ce type de plantes à travers la photographie, met en lumière les notions de beauté, de perception et de créativité susceptibles de sensibiliser un grand nombre de personnes, qui a leur tour, seront en mesure réinventer et d’être sensible à la vitalité du monde. Car « ce n’est que dans la vie sensible qu’un monde s’offre à nous, et c’est par cette vie sensible que nous existons »6. Parmi la multitude de modes d’exister, celle-ci peut être la plus profondément touchante tel que les photographies nous présentent.

  • 7 Bridle 2023 : 113.
  • 8 Idem.

8Ces mots nous confortent sachant que toutes approches sensibles provoquent le monde en nous de nouvelles expériences mettent en connexion le sujet regardant avec d’autres formes de vies qui le décentre. C’est un décentrement, écrit Bridle7 qui consiste à admettre que les hommes ne sont pas la seule espèce qui compte, ne se traduit pas par une réduction de notre monde. Selon cet auteur, lorsque nous reconnaissons d’autres êtres doués d’intelligence, le fait de faire rentrer les mondes végétaux dans le nôtre enrichit tous ces mondes. Bridle8 ajoute que même les mondes auxquels nous ne participons pas contribuent à la totalité des sensations et des expériences qui composent le vivant et la terre luxuriante dont nous dépendons pour vivre.

  • 9 Bridle 2023 : 111.

9Or cette écologie esthétique des mauvaises herbes montre que les plantes ont un monde et que celui-ci est en connexion avec la vie cosmique. D’après Bridle9, cela signifie que les plantes ressentent et réagissent à un monde dont elles font l’expériences, elles sont des individus qui sentent et régissent, plutôt sujets qu’objets. Les plantes sont en contact avec le monde.

  • 10 Krenak 2019.
  • 11 Idem.

10Nous souhaitons que cette expérience esthétique, donc sensible, puisse favoriser une conscience plus intime des phénomènes qui mettent en péril une harmonie nécessaire si nous voulons, nous aussi respirer l’atmosphère cosmique. Il est essentiel de vivre l’expérience de notre propre circulation dans le monde, non pas comme une simple métaphore, mais comme propose Krenak10, une friction concrète, un acte de solidarité. À cet égard, nous pensons que photographier et exposer les images concrétise des expériences qui frictionnent et éveillent notre capacité critique et créative. Il en faut de la créativité pour envisager l’espace non pas comme un lieu clos, mais comme un cosmos dans lequel, conseille Krenak11, nous pouvons nous précipiter, tels des parachutistes colorés.

  • 12 Coccia 2021 : 119.
  • 13 Descola 2005 : 41.

11Art du visible, la photographie appréhende le monde en métamorphosant en image susceptible d’éveiller l’esprit en friction, donc critique vis-à-vis de cette expérience sensible. Car, l’image telle que préconise Coccia12 est la capacité de vivre hors de la matière propre et c’est avec la même intensité, avec la même légitimité qu’elle peut s’inscrire dans la mémoire et dans les organes de la perception. Cela dit, une image qui quitte sont lieux, fait agir. Agir dans et avec le monde sans contradiction avec la culture afin de promouvoir une connexion plus harmonieuse avec le cosmos. Une harmonie peut-être à apprendre, chez les peuples premiers pour qui « la nature ne s’oppose pas à la culture, mais elle la prolonge et enrichi dans un cosmos où tout s’ordonne aux mesures de l’humanité »13. Cependant, nous savons que dans un pays comme le Brésil, cette quête d’harmonie entre nature et culture propres des natives, n’est pas une règle qui s’applique par tout.

12Les Kaingangs vivants aux alentours de Santa Maria (RS) croient qu’ils doivent résider au même endroit que leurs ancêtres, et que les esprits de ces derniers les appellent, car ils étaient là bien avant l’arrivée de la colonisation espagnole. Les Kaingangs sont des peuples de la forêt, et la région de Santa Maria possède encore des forêts naturelles qu’ils apprécient. La communauté indigène Kaingang est encore hostilisée par certains « civilisés » issus de l’immigration européenne, qui les considèrent comme des mauvaises herbes. Cependant, ils résistent et tentent de préserver leur culture, déjà bien fragilisée par les blancs. Bien que malmenées, ces communautés s’organisent autour d’un chef (cacique) et oscillent entre leurs coutumes traditionnelles et celles de la ville. Ces conditions, malheureusement, ébranlent leur connexion avec la nature qu’ils savent s’en servir et protéger.

13Certains membres des peuples Kaingang intègrent l’Université Fédérale de Santa Maria (UFSM) et constituent des groupes de recherche pour la valorisation et le respect des communautés vivant dans des terres (aldeias) octroyées par les autorités politiques et administratives locales. Le village (aldeia) Kaingang est divisé en deux moitiés appelées Kanhru et Kamê. Les membres de chaque moitié ne peuvent se marier qu’avec les membres de l’autre moitié. Les enfants appartiendront toujours à la moitié du père. La culture Kaingang est profondément liée au territoire, considéré comme un moyen de préserver leur culture liée au monde végétal, et leur langue.

14La vie des Kaingang est marquée par l’occupation des terres indigènes par des immigrants et leurs descendants, par des petits propriétaires et des fermiers. En raison de la présence massive des blancs, la délimitation des zones par le Service de Protection des Indiens a été un facteur important de pression contre la préservation des traditions et des pratiques culturelles indigènes, y compris la langue, ainsi que des mariages interethniques.

  • 14 Guattari 2022 : 14.
  • 15 Bateson 1980 cité Guattari 2022 : 7.

15Voici quelques raisons pour penser que dès qu’il y a opposition entre nature et culture, on est en rupture avec la possibilité de construire de territoires existentiels où il serait possible songer de tomber, tels des parachutes colorés, tout en respirant l’atmosphère cosmique, comme préconise Krenak, lui aussi membre d’une communauté indigène presque anéanti de l’État de Minas Gerais. On a encore beaucoup à apprendre et on a davantage à faire pour continuer à respirer une atmosphère cosmique. Guattari14 rappelle que c’est dans ce contexte de rupture de décentrage, de multiplication des antagonismes et de processus de singularisation que surgissent de nouvelles problématiques écologiques, sans pour autant évoquer une problématisation qui devienne transversale à ces autres lignes de fracture. Rappelons-nous avec Gregory Bateson15 qu’il existe une écologie des idées nuisibles, tout comme il existe une écologie des mauvaises herbes.

  • 16 Coccia 2023 : 55.

16Nous nous rendons bien compte qu’il ne suffit pas de naître pour vivre en cohésion avec le monde qui nous accueille. Il en faut davantage pour être affecté par le monde, car parler d’écologie, c’est aussi prendre conscience des fractures et des tensions qui existent au sein de nos sociétés. D’après Emanuele Coccia, naître, ce n’est pas seulement faire partie du monde. Il s’agit aussi, et surtout, de devenir un atlas ouvert sur le monde : chaque être vivant n’est pas seulement un monde, c’est un miroir appelé à refléter en lui-même, comme une image, le monde tout entier. Nous sommes le monde à la fois en tant que sujet et en tant qu’image16. C’est donc avec la totalité de notre être qu’une relation avec le monde devient possible. L’existence se construit à partir de cette connexion entre l’être et le monde. C’est par mon corps que je suis, que je marche, que je vois, que je ressens : il me porte avec les émotions d’un corps vécu, dans la conscience de l’appartenance de tous à un seul cosmos. Bridle ajoute que nous sommes exposés au même soleil, nous respirons le même air, nous buvons la même eau. Nous existons dans l’expérience partagée et dans la création d’un monde plus qu’humain. Cette idée fait référence à l’interconnexion entre les êtres vivants et les non vivants au-delà des frontières de l’humain. L’écologie des mauvaises herbes a fortement montrée que nous ne vivons pas isolés mais dans un monde où tout est en relation. Reconnaissons donc que nous faisons partie d’un réseau complexe et interconnecté qui va bien au-delà des seuls humains. Ayons la sensibilité nécessaire pour réinventer une manière de vivre où on peut inclure toute forme de vie, et même les objets ou technologies qui interagissent avec nous. Ne serait-il pas par cette conscience d’appartenance que nous pourrions réinventer, être créatives afin de pouvoir se sentir intégré dans le cosmos et respirer l’unité atmosphérique ?

Une écologique esthétique : la photographie comme moyen de réimaginer la nature

Image 1 : Photographies, Raquel Fonseca, 2023.

Image 1 : Photographies, Raquel Fonseca, 2023.
  • 17 Bridle 2023 : 39.

17La photographie métamorphose le réel en image, tout en préservant une vraisemblance qui s’ouvre à l’imagination qui réinvente d’autres images. C’est là l’une de ses forces. C’est aussi son pouvoir de communication : elle stimule notre imagination. Selon Bridle17, la nature elle-même est l’imagination. Cet auteur soutient qu’il est essentiel de réimaginer la nature et de travailler à la réinvention de nos imaginaires, en faisant de la nature notre partenaire, notre complice. En ce sens, la photographie cherche à devenir l’objet sensible qui active l’imagination, éveillant ainsi la complicité avec le monde. L’écologie esthétique des mauvaises herbes fonctionne selon cette intention : réinventer notre imaginaire par la photographie, dont la matérialité visible nourrit l’imaginaire et déborde largement du simple contenu regardé. Elle génère de nouvelles images, permettant une connexion renouvelée avec le monde et sa vivacité. Elle repose également sur la conscience que le monde est une vie pulsante et que les humains ne sont pas exclus de ce mouvement.

18À cet égard, l’observation d’un champ de mauvaises herbes à l’origine de cette approche écologique esthétique pointe une multitude de vivants non humains, visibles et invisibles, qui gravitent parmi les plantes avec une rare vivacité. Dans ce contexte, la vie semble avoir une continuité harmonieuse profitant d’une atmosphère d’unité cosmique exemplaire. Des conditions qui amènent à percevoir, à imaginer et réimaginer et à se demander en quoi et pourquoi bien de fois des vivants humains semblent en réel distancement de l’environnement naturel essentiel à son existence même. Les humains sont capables d’inventer, de travailler son imaginaire, ils ont montré lors de son existence tout ce qu’ils ont pu réaliser dans tout le domaine de la vie car il est technologique et pour cela la créativité n’a pas fait défaut. Il faut donc prendre ses responsabilités sans se culpabiliser, des problèmes liés au changement climatique et ses réels effets tels que sécheresses intenses, pénuries d’eau, graves incendies, élévation du niveau de la mer par la fonte des glaciers, inondations, tempêtes dévastatrices et, par la même, le déclin de la biodiversité. Nous sommes tous concernés car nous sommes aussi biodiversité et en occurrence dans le besoin de réinventer nos modes de vies permettant une connexion plus harmonieuse et consciente avec le cosmos. Il faut réimaginer la vie qui sans doute est sensible, politique, technologique, scientifique et l’homme a toujours su créer des technologies nécessaires à toutes ses formes d’écologies par tous les temps de son existence.

  • 18 Bridle 2022 : 11.

19Alors il faut faire travailler l’imaginaire avec la conscience que la technologie contemporaine est certainement nécessaire mais pas moins inquiétantes vu l’impact majeur dans notre vie quotidienne. Nous sommes alors, invités à réfléchir à propos de cette terre et quelle appartenance peut-ont avoir afin de songer un équilibre permettant de ne pas opposer la nature à la culture. C’est dans cette perspective que James Bridle18 s’interroge sur la relation entre technologie et vie quotidienne : comment les objets que nous fabriquons, en particulier les technologies complexes comme les ordinateurs, affectent-ils la société, la politique et, de plus en plus, l’environnement ? En cette époque marquée par l’intelligence artificielle, il est crucial de se demander ce qu’est l’intelligence face à ce vaste conflit de notre époque, « entre l’agence humaine et l’intelligence des machines, et entre l’illusion de la supériorité humaine et la survie de la planète ».

20L’écologie des mauvaises herbes est une occasion qui favorise les conditions d’échanges d’échange entre sujets et milieu à travers les images. Elle permet de se rendre compte qu’Il existe dans ce milieu un système d’échange entre vivants et non vivants que nous avons peut - être oublié. Une occasion aussi pour que nous puissions réinventer notre connexion avec la nature. Car, nous vivons dans ce paradoxe d’être une nature qui s’oppose à la nature inconsciente qui c’est elle qui garantit la vie sur terre. Au bout du compte, le détachement de l’homme du monde naturel mène à un processus d’aliénation et de dégradation de l’homme lui-même. La biologie végétale, soutenu par le concept de « cécité botanique » s’inquiète de ce distancement qui règne aujourd’hui, d’une part à cause du phénomène physiologique lié à notre cerveau qui ne retient qu’une infime partie de ce que nous voyons, mais aussi de notre culture contemporaine, trop tournée vers la technologie, ce qui crée un éloignement progressif de la vie naturelle.

21Or, si nos modes de vie actuels, en particulier ceux axés sur la culture des écrans, rendent l’humanité de plus en plus insensible aux effets environnementaux, essayons de réinventer par une connexion sensible avec le milieu naturel. Dans ce sens cette écologie esthétique est particulièrement pertinente puisque l’image photographique devient une invitation à remettre en question nos perceptions du monde et à engager une réflexion plus profonde sur ce qui est représenté et bien au- delà de sa visibilité. Reconnaître ce qui met en péril notre planète comme la consommation excessive, la monoculture extensible, la déforestation, la déconstruction des cultures natives, et d’autres dérives de grand impact sur cet organisme vivant qu’est la Terre. Bruno Latour évoque Gaia c’est bien pour attirer l’attention avant que la catastrophe écologie ne s’empire davantage. À nous de nous demander comment pouvons-nous envisager de vivre dans un cosmos dont l’unité atmosphérique est en péril. Il faut donc ré-imaginer pour changer profondément les bases de notre existence au vu d’une nature qui nous l’avertisse avec fréquence ces derniers temps.

  • 19 Coccia 2018 : 117.

22Nous vivons à une époque technologique, sans doute nécessaire. Le numérique a facilité une proximité entre différents domaines, La photographie, l’une des formes d’art la plus technologique, joue un rôle fondamental, tant pour dénoncer les dégradations environnementales à l’exemple de Greenpeace, que pour sensibiliser l’humanité aux aspects de la vie naturelle que nous ne percevons pas toujours. Dans ce sens, la photographie peut être artistique, scientifique, politique et sensible. Sa visibilité extrême nous invite à voire ce dont nous ne voyons plus vraiment. Sensible elle instaure une visibilité qui aide à rétablir une proximité oubliée et de songer à respirer par une atmosphère cosmique. L’image fait exister les choses du monde pour nous rappeler notre appartenance à lui. Coccia19, nous dit que « ce n’est que dans la vie sensible que le monde s’offre à nous, et ce n’est que comme vie sensible que nous sommes au monde ». Donc si nous proposons à faire du sensible c’est bien pour emboiter le pas et suivre cette voie avec une énergie pulsante puisque l’univers est une vie pulsante à laquelle tous les vivants du cosmos sont intégrés.

Image 2 : Photographies Raquel Fonseca, 2024.

Image 2 : Photographies Raquel Fonseca, 2024.
  • 20 Latour 2024.

23Or, l’écologie, dans son sens premier, est la science qui étudie les interactions entre les êtres vivants (biodiversité) et leur habitat, ainsi que les relations entre eux dans ce milieu ambiant, appelés « écosystème ». Dans cette optique, l’écologie des mauvaises herbes présentée ici n’est qu’une petite partie de l’écosystème, mais certainement pas la moins importante. Axé sur l’exercice du regard cette démarche crée une proximité avec la nature. Donc une intimité immédiate avec des plantes que sont à l’origine de la vie et la maintient toujours. Nous avons vu, l’univers est vivant et pulsant, émettant une énergie ou une vibration fondamentale qui imprègne toute l’existence. Sans les plantes, la vie sur Terre n’existerait pas. Les images réinventent la vie des plantes que s’exulte en couleurs et beauté pour nous rendre autrement sensibles. À travers la photographie la beauté des fleurs de mauvaises herbes à être sculpté par des images présentant une proximité avec une biodiversité rayonnante baignée, il nous semble, d’une atmosphère cosmique exemplaire. Artificialisée par la technologie, certes mais pas moins touchante à des nombreux regards. En fin de compte, comme l’écrit Fernando Pessoa, l’artificiel est la manière de jouir du réel. L’artificiel est le chemin pour s’approcher du naturel. « Voici une très bonne raison de continuer à réimaginer le monde, en particulier l’écologie du point de vue de l’esthétique. On ajoute avec Bruno Latour20, pour dire que Gaïa représente une nouvelle esthétique, comprise comme une capacité de percevoir et de s’inquiéter, une capacité à devenir sensible qui précède toute distinction entre science, politique, religion ou art ». L’écologie esthétique des mauvaises herbes, ici présentée, est une invitation à percevoir et à nous inquiéter, à vivre avec et à travers les images, dans l’espoir que le ciel ne tombe pas sur la Terre.

24Bruno Latour propose que la notion de Gaia, inspirée de la théorie de James Lovelock, soit un moyen de repenser l’humanité et ses institutions à la lumière de la crise écologique. Nous entendons par là à une nécessité de se reconnecter avec la Terre plus concrète et moins abstraite, plus engagé et plus proche de la réalité environnementale plutôt que d’une vision à distance non compatible avec une manière de vivre consciente en échèle planétaire.

25Que la photographie nous fasse voir et travailler notre imaginaire de façon à ce que nous rapprochions concrètement du monde et des choses du monde. Que sa visibilité atténue notre impuissance de voir afin d’être présent comme fils de la terre aspirant une harmonie avec tous les autres vivants de notre écosystème, semble aussi une voie d’accès non négligeable.

  • 21 Bachelard 1976 : 9.

26De ce point de vue soyons le monde à la fois comme sujet et comme image, tel que nous le propose Coccia. Avec la photographie on peut songer à l’importance d’être le monde comme sujet et comme image à travers une implication éthique et philosophique de cette perception. La photographie, en tant qu’art et outil, devient ici une manière de rétablir un lien profond avec le monde naturel et de transformer notre vision du monde. C’est un appel à redécouvrir notre place dans l’écosystème, non pas en tant qu’observateurs distants, mais comme acteurs engagés dans une relation harmonieuse avec tous les vivants de la terre. Nous souhaitons que cette démarche esthétique résonne avec les préoccupations écologiques contemporaines tout en nous offrant une réflexion sur le rôle de l’art dans la reconstruction de cette relation. L’art non seulement ré-imagine le monde avec sa puissance intrinsèque, mais il nous invite à faire corps avec le monde. Le monde est incorporé à travers l’art. Car, « c’est dans la chair, nos organes qui naissent les images primordiales » écrit Bachelard21.

Conclusion

27Les mauvaises herbes sont souvent associées à la résistance, à la survie et à la croissance spontanée. Travailler à partir de ces herbes dites mauvaises, pourrait symboliser une approche de réinvention ou de redécouverte de la nature, en remettant en question les normes établies. Cela peut également faire écho à un processus créatif, où l’on trouve de la beauté et des motivations dans ce qui est souvent négligé ou perçu, en apparence, comme banal tel est le cas des mauvaises herbes. Cependant, la photographie propose plutôt une fusion entre le monde concret et les potentialités infinies de l’imaginaire, en laissant un espace pour l’interprétation créative du spectateur susceptible de l’éveiller sur d’autres vivants en connexion avec la vie dans sa globalité. Ceci dit, l’écologie des mauvaises herbes a permis de vivre et de penser une expérience qui décentre et fait prendre conscience qu’il est nécessaire d’établir des interconnexions entre les vivants humains et non humains de nos écosystèmes. Elle nous a aussi appris que l’art peut réduire les distanciations existantes par la voie du sensible, car c’est par cette voie que nous pouvons ré-imaginer et réinventer des liens possibles entre tous les composants de ce lieu nommé Terre et son appartenance au cosmos.

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Bibliographie

Bachelard, G. (1976). L’air et les songes, Paris, Librairie José Corti, 1976.

Bridle, J. (2022). Maneiras de ser, São Pulo, Editora Todavia, 2022.

Bridle, J.(2023). toutes les intelligences du monde, Paris, Éditions du Seuil, 2023.

Coccia, E. (2019). La vie des plantes in Philosophie du végétal, Paris, Librairie VRIN, 2019.

Coccia, E. (2021). La vie sensible, Paris, VRIN, 2021.

Coccia, E. (2023). Metamorfoses, Rio de Janeiro, Dantes. 2023.

Coccia, E. (2018). La vie sensible, Paris, Rivages, 2018.

Descola, P. (2005). Par delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

Guattari, F. (2022). AS três ecologias, Campinas, Editora Papirus, (2022).

Kopenawa, D. (2009). O espírito da floresta, São Paulo, Editora Schwarcz, 2009.

Krenak, A. (2019) Ideais para adiar o fim do mundo, São Paulo, Companhia das Letras, 2019.

Latour, B. (2024). Diálogue com Nicolas Truont sobre o mundo que se impõe com a mudança climática. Disponível em : <https://www.arte.tv/fr/videos/RC-022018/le-grand-entretien-avec-bruno-latour>. Acesso em : 18 mar. 2024.

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Notes

1 Coccia 2019.

2 Kopenawa 2009 : 19.

3 Bachelard 1976 : 30.

4 Latour 2020 : 24.

5 Coccia 2021 : 302.

6 Idem.

7 Bridle 2023 : 113.

8 Idem.

9 Bridle 2023 : 111.

10 Krenak 2019.

11 Idem.

12 Coccia 2021 : 119.

13 Descola 2005 : 41.

14 Guattari 2022 : 14.

15 Bateson 1980 cité Guattari 2022 : 7.

16 Coccia 2023 : 55.

17 Bridle 2023 : 39.

18 Bridle 2022 : 11.

19 Coccia 2018 : 117.

20 Latour 2024.

21 Bachelard 1976 : 9.

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Table des illustrations

Titre Image 1 : Photographies, Raquel Fonseca, 2023.
URL http://journals.openedition.org/rechercheseducations/docannexe/image/18507/img-1.png
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Titre Image 2 : Photographies Raquel Fonseca, 2024.
URL http://journals.openedition.org/rechercheseducations/docannexe/image/18507/img-2.png
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Pour citer cet article

Référence électronique

Darci Raquel Fonseca, « L’écologie des mauvaises herbes sous une atmosphère d’unité cosmique »Recherches & éducations [En ligne], 30-31 | 2026, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rechercheseducations/18507 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14l9n

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Auteur

Darci Raquel Fonseca

Université Fédérale de Santa Maria
d.raqueldafonseca[at]gmail.com

Darci Raquel Fonseca est docteure en Esthétique, Sciences et Technologie des Arts, spécialité en Arts Visuels/Photographie de l’Université de Paris 8/UFRJ. Titulaire d’un Master en Esthétique de l’Université Paris I - Panthéon Sorbonne. Professeure-chercheuse au programme de post-graduação en Master et Doctorat PPGART/UFSM, Post-doctorat à l’Université Sorbonne Paris Nord St. Denis, Post - doctorat dans le projet Capes Print/UFSM à l’Université Sorbonne Paris Cité. Fondatrice et directrice de l’Édition du PPGART, coordinatrice du LabFoto/CNPq (Laboratoire de Recherche en Photographie), membre du groupe Flora de Santa Maria revisitada - Angiospermes, membre du projet internationalisation Capes Print du LARA-SEPPIA depuis 2019 : Laboratoire de Recherche en Audiovisuel - Savoir, Praxis et Poïétiques en Art, et membre du comité de suivi des thèses de doctorat de l’Université Jean Jaurès, Toulouse, France. Membre de la chaire Arte et Nature de l’URGS. Elle publie dans des revues, des livres, des journaux et des cartes postales. Elle possède une série de photographies acquises par la BNF (Bibliothèque Nationale de France). Elle a publié le livre Portrait et Photogénie : Photographie et chirurgie esthétique, aux Éditions l’Harmattan, Paris, 2015. Elle expose au Brésil et à l’étranger.

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