- 1 Nous n’oublions pas ici la capacité du capitalisme à mettre en marché toutes les idées et pratiques
- 2 Monce L., 2018, Ces arbres qui nous veulent du bien, à la découverte des bienfaits de la sylvothéra (...)
- 3 Brisbare E., 2020, Un bain de forêt : découvrez la sylvothérapie et les bienfaits des arbres, Poche (...)
- 4 Miyazaki Y., 2018, Shinrin Yoku, les bains de forêt, le secret de santé naturelle des japonais, Guy (...)
- 5 Grasselli Meier M, 2021, La Nature Guérisseuse - Pratiques Inspirantes d'écothérapie, Le courrier d (...)
- 6 Par exemple : Mang-Joubert S., 2021, Se sentir vivant par la sylvotherapie, éditions De Vinci
- 7 Wohlleben P., 2017, La vie secrète des arbres, Les arènes.
- 8 https://www.domainedelatrigaliere.com/activites-sportives-de-loisirs/sylvotherapie-art-du-bain-de-f (...)
- 9 https://entrelesarbres.com/experimenter-lempathie-avec-un-vegetal/
- 10 https://www.les3vallees.com/fr/experiences/la-sylvotherapie-bain-de-foret
- 11 https://www.plantes-et-sante.fr/articles/solutions-naturelles/3802-ressentir-lenergie-des-arbres
1Aujourd’hui et depuis une dizaine d’années, nous assistons au développement exponentiel de pratiques corporelles et philosophiques qui invitent, accompagnent, guident les individus vers des activités qui semblent renouveler une écologie corporelle1. On entendra parler de sylvothérapie2, de bain de forêt3 (Shinrin-yoku)4, de bain de nature, de thérapie forestière, de hug-tree, d’éco-thérapie ou de nature thérapie5. Précisons que certaines appellations s’autoproclament comme appartenant à la famille des pratiques de santé et de soins (Guyon, 2020). Pourtant, les personnes rencontrées ne sont pas, dans leur majorité, « malades », mais sont dans une recherche de mieux-être (maux de dos, problèmes de digestion, de stress, recherche d’un mieux - être psychologique et spirituel, etc.), ou dans une période de changement de vie, ou encore curieuses de découvertes d’un autre sens du vivant. Cela est confirmé par des ouvrages grand public où l’on va parler de ressourcement physique, émotionnelle, spirituel grâce à la forêt6, mais aussi de la vie du vivant7. L’activité étudiée se déroule dans un espace forestier et nécessite un déplacement afin d’atteindre l’objet symbolique espéré de la quête. Une promesse est annoncée : « La forêt qui soigne »8, « Expérimentez l’empathie du végétal »9, « Réduisez votre stress »10, « Bénéficiez de l’énergie des arbres »11 etc. Au sein de cette famille de pratique, les dimensions recherchées vont donc de la santé physique (santé cardiovasculaire, système immunitaire), au bien - être mental et émotionnel (réduction du stress, calme intérieur), en passant par la connexion avec la nature (sentiment d’appartenance, découverte écologique), la spiritualité et l’introspection (temps pour soi, exploration spirituelle). Le cheminement consiste au travers d’un tour ou d’un parcours, à fréquenter un espace forestier pour venir à la rencontre des arbres et de leur univers sylvestre, soit, une immersion corps (physique), esprit (raison) et âme (spirituel ; émotion). Nous nommons cela les itinérances forestières.
2L’humanité est emportée par son quadrimoteur « science – technique - économie-industrie » (Morin, 2011). L’anthropocène devient alors « le label de la prise de conscience » (Quenet, 2017) des origines humaines des dépassements des limites, du délaissement du corps-système, de la vision instrumentale et rationnelle (ou irrationnelle) de la nature, et de la solitude ontologique qui envahit l’humanité. Le corps contemporain ressent cette non-viabilité du système et cela se manifeste par des questionnements, des curiosités, une perte de sens, un mal-être, des mal-heures, des mal-aises, des mal - adies.
- 12 Dans notre échantillon, 35% des répondants sont en stress très élevé ou en burn out.
3Nous identifions plusieurs formes de fatigue et d’épuisement qui touchent « l’anthropocénien occidentalis » à divers degrés12. Les différentes expressions repérées depuis l’Antiquité (fuite de substance, sentiment de vide, épuisement des réserves énergétiques, etc.) (Vigarello, 2020) semblent se retrouver dans le discours contemporain, sous des figures aussi diverses que le stress, l’usure, l’impuissance, l’épuisement, la dépression, le burn-out. Pour les cultures autochtones, la fatigue est souvent perçue comme un déséquilibre entre l’individu et son environnement et peut avoir des dimensions spirituelles et émotionnelles (Isaak & Marchessault, 2008). Elle est alors interprétée comme un signe de désalignement spirituel, la connexion avec la terre et avec les cycles naturels permet de maintenir l’énergie et la vitalité. Suite à nos diverses enquêtes, nous identifions quatre types de fatigue, que nous nommons : de la compression, ontologique, axiologique, fatigue d’être soi.
4La fatigue de la compression de l’espace/temps concerne les effets du développement incontrôlé de la technique et des temporalités contemporaines (urgence, instantanéité, sur-information, déplacements). Ces rythmes éloignent l’homme « du temps biologique, du temps des saisons, du temps de la vie humaine » (De Gaulejac, 2009, p. 83). La vitesse « technologique » qui montre la victoire du temps sur l’espace serait le résultat de la succession des vagues d’accélération : révolution des transports, des transmissions, et de la transplantation (Rosa, 2018, p. 78). Ainsi, la ville où vit 80 % de la population, en tant que système socio-technique (lumières des vitrines, éclairage public, bruits et circulation continue) sollicite notre système nerveux de façon trop intensive et éparpille notre attention (Kaplan & Kaplan, 1989). À cela s’ajoute la connexion informationnelle continue.
5La fatigue d’être soi (Ehrenberg, 1998), nait de la domination de la pensée libérale et de l’économie de marché qui fonde l’action sur l’initiative individuelle. La « Grande Mue » (Charbonneau, 1990) de l’humanité, et son recours forcé à la technologie produisent leurs effets. L’humanité assise et immobile, regarde son « corps superflu, surnuméraire, encombrant » (Le Breton, 2011). Le corps est démembré, dés-organisé, certains sens sont neutralisés, avec par exemple la « mystérieuse et inquiétante désodorisation » (Corbin, 2016) occidentale dont le résultat aboutit au « dénigrement de l’odorat » (Le Breton, 2006). Cette médiation technique entre l’homme et la nature devient exclusive et le lien complexe et fragile que « l’homme avait patiemment tissé, poétique, magique, mythique, symbolique disparaît » (Ellul, 1977, p. 47). En même temps, dans la société technicienne, les moyens ont remplacé les finalités. Le progrès technologique a conduit à une déshumanisation de l’individu car les machines et les systèmes technologiques dépassent les capacités humaines, nourrissant ainsi une obsolescence et une honte du corps des personnes humaines (Anders, 2002).
6La fatigue ontologique résulte des effets du naturalisme (Descola, 2005), actif depuis le XVIème siècle, renouvelé et appuyé par les révolutions industrielles. Faute de cosmicité, séparés de la nature, les « hommes flottants n’ont plus de racines ou de terres véritables », deviennent des « infirmes ontologiques » (Berque, 2013). Voir les conséquences de la nature transformée en objets pour la satisfaction de nos besoins questionne profondément l’être. Nait ici le syndrome du déficit de nature (Louv, 2008). Nous sommes devenus « des hommes de serre », héritiers domestiqué des hommes de plein air, ceux qui voyaient, sentaient, humaient, écoutaient, palpaient, aspiraient « la nature par tous leurs sens » (Febvre, 1942, p. 462). Les rencontres avec la diversité animale et végétale se raréfient, l’extinction de l’expérience de nature (Pyle, 2016, Miller, 2005), est actée.
7La fatigue axiologique ou existentielle que rencontre l’animal laborans (Arendt, 1983) est une figure de l’homme sans monde, sans horizon, sans transcendance, voire même qui détruit son propre monde. L’incompréhension de certaines valeurs contemporaines dominantes et la dissonance entre valeurs personnelles et sociétales font éprouver aux individus un sentiment d’aliénation égotique (perte de relation à son environnement) ou de perte de sens. L’absence de relation, d’interaction entre les vivants, la « perte de monde » est une aliénation, car l’homme est dorénavant seul avec son corps. Ainsi, quand les conditions d’habitabilité de la Terre sont détériorées, nait le mal du « pays sans exil » (Morizot, 2019).
- 13 Dans notre échantillon, 30% ont « assez souvent, très souvent, en permanence » des problèmes d’inte (...)
8La fatigue physique devient dès-lors le lieu d’expression somatique des différentes fatigues13. C’est dans ce moment de « chaosmose » (Guattari, 1992), processus de création et de transformation, que se développent des pratiques et des praxis, sous la forme du re-nouveau, d’une revitalisation (Corntassel, 2012), d’une résurgence, donc littéralement ce qui réapparait à l’air libre, à la vue, donc ce qui se réactive dans un écosystème.
9Des écrivains et des chercheurs, des socio-professionnels, des artistes questionnent l’idée de la « réintroducation ». En effet, on y trouve des éléments dans divers courants pédagogiques, de santé, et écologiques. Par exemple, les immerseurs, naturiens, naturistes, émerseurs (Andrieu, 2012, 2014) y ont recours, avec des finalités plurielles. Le naturisme traduit autant l’émergence d’un retour à la nature comme un remède à la décadence moderne, comme nouvelle forme d’attention de l’individu à son propre corps et aux sensations que l’environnement lui procure (Bauberot, 2004). Dans les années 1930, on emmenait les tuberculeux ou asthmatiques faire des « bains de forêt » (Corbin, 2014). On y retrouve les écoles de plein air (Villaret, Saint-Martin, 2004), les classes de nature, de forêt (Laffage – Cosnier , 2015), le scoutisme, les crèches en forêt (Waldkindergarten), les « forest schools » japonaises ou en Europe du Nord, les école dehors, au Canada ou en France14.
10Ce fait social peut se traduire comme une volonté de « renouer ce lien secret » (Wohleben, 2020), de « s’enforester » (Morizot, 2018), de se ré-ensauvager (Scott, 2019), de se re-connecter (Richardson, 2023, Cosquer, 2021), d’entrer en « résonance » corporelle (Rosa, 2018). Ici se déroule « la réalisation de Soi avec la Nature que nous avons perdue » (Næss, 2008, p. 260). Ces pratiques se situent dans le courant des soins verts (ou Natural Assisted Therapy), (Annerstedt & Währborg, 2011), du « Green Care » (Bragg et Atkins, 2016), des écothérapies. Nous pouvons placer les itinérances forestières dans une mouvance nourrie d’une écologie cosmique, d’une écologie sensorielle, d’une écologie corporelle (Andrieu, Sirost, 2014). Ainsi, les espaces forestiers ainsi que les espaces verts et bleus, sont de plus en plus considérés à travers les bénéfices escomptés pour la santé, se connecter, se reconnecter, générer, se régénérer.
- 15 Les premiers travaux sur les effets de la forêt sur la santé datent des années 1980, au Japon. Noto (...)
11Les thérapeutes, coachs, accompagnateurs en montagne, éducateurs en environnement, enseignants de yoga qui développent aujourd’hui des itinérances sylvestres s’inspirent des influences orientales (bouddhiste, taoïste), chamanique, selon l’angle des chakras et méridiens, des énergies, mais aussi de la naturopathie européenne. Le shinrin-yoku matérialise ainsi le phénomène de l’interculturalité15.
- 16 Sylvatorium du Mont d’or, domaine d’Hostens et celui de Blasimon en Gironde, parcours zen de la sta (...)
- 17 Prescri-Nature, premier programme de prescriptions d’exposition à la nature au Québec, inspiré par (...)
12Ce terme de « réintroducation » nait du mixage des termes « réintroduction » et « éducation ». En effet, il vise à traduire comment la relation à l’environnement peut être source d’éveil, de transformation, dans les triples dimensions, à soi, à la biodiversité (donc aux autres, ou nature-territoire), au cosmos. La « réintroduction » peut prendre différentes formes, auto-organisée (individuelle), guidée et éduquée par une personne, un espace aménagé16 ou une institution17. Le terme éducation a une double origine latine, les notions de educare et educere. Ainsi, nous y trouvons à la fois une action et un mouvement qui consiste à conduire hors du chemin, et une aide à mettre au monde, nourrir, et élever. La question des potentialités, des capabilités est sous - jacente. Le terme de ré-introduction, est un mouvement, un résultat et une action, qui vise à placer, à introduire à nouveau quelque chose ou quelqu’un, à insérer une partie dans un ensemble.
13Nous explorons ces faits sociaux, que sont les itinérances forestières, à partir de l’anthropologie de l’égarement, approche qui mêle des dimensions spatiale, sociale, culturelle, corporelle, donc physique, énergétique, émotionnelle et spirituelle. L’égarement représente à la fois un cheminement, un terrain inhabituel et un état, un moment, généralement de courte durée, caractérisé par une perte de conscience ou de contrôle de soi. Une forme de créativité peut ainsi naître de cette divagation, via le contournement des habitudes routinisées. C’est donc s’échapper d’un quotidien qui enferme dans des espaces, dans des sensations, dans un rythme, dans des imaginaires, dans une routine comportementale, et ainsi voir la vie comme une « immanence absolue » (Deleuze, 2003), quand le sujet humain vit grâce aux relations qu’il tisse de manière permanente avec les composantes de son environnement. La notion de cosmotique offre alors un cadre conceptuel qui enrichit notre compréhension de la corporéité, en intégrant les dimensions éthiques, esthétiques et environnementales de l’expérience humaine. Le corps humain est dorénavant intrinsèquement lié à son environnement et donc à des dimensions cosmiques.
14Nous questionnons la place de ces « moments végétaux » lors des itinérances forestières, dans la conquête ou la reconquête d’un soi relié. Il s’agit d’une quête physique, philosophique, voire cosmologique. Les éléments apportés ici, sont issus de plusieurs séquences de recherche mêlant de l’observation participante, des entretiens (N =18), une enquête par questionnaire (N =90), ainsi qu’une étude sur les offres de loisirs. Remarquons qu’il existe une diversité de modalités de pratique de ces loisirs en nature, allant de la simple observation d’un arbre dans un parc, ou lors d’une balade forestière de 2 à 3h, jusqu’à l’échange énergétique, en passant par le séjour prolongé de plusieurs jours en forêt, afin de se laisser pénétrer au plus profond du corps, par les terpènes, phytoncides, ions négatifs et les autres substances végétales (couleur, forme, ambiance, sonorités, etc.) (Miyazaki, 2018 ; Qing, 2018, Barton & Pretty, 2010). Il y a donc une marche, plus ou moins longue, à réaliser dans un environnement arboré et des contacts à créer (visuel, olfactif, gustatif, sonore, tactile, magnétoceptif, proprioceptif, équilibrioceptif, thermoceptif, nociceptif, interoceptif). Mais il y a également un cadre conceptuel à construire, des références à s’autoriser, et des rituels à initier. C’est dans ce cheminement là que certaines sensations vont faire sens. Notre approche consiste à observer ces interactions avec l’environnement.
15Notre réflexion concerne l’ensemble des activités qui comprend des itinérances sylvestres. Nous trouvons ainsi, une diversité d’offres commerciales, privées ou associatives, mais également individuelle et gratuite. La marche sert de moyen de locomotion pour imposer une attitude corporelle spécifique. Des activités de type land-art, méditation forestière, marche pieds-nus, marche yeux bandés, observations ciblées, dégustation, rituels sont inclues. Les sous - activités observées dans ces moments forestiers, s’apparentent alors à la pratique des « curios » (Leroi-Gourhan, 1965, p. 213), comme une stratégie « pour renouer avec cet affect fondamental en vue de restaurer une relation de soin » entre les hommes et leurs environnements (Gaité, 2019). L’étymologie du terme nous intéresse à double sens, le premier par l’origine latine de cura, le « soin », qui renvoie aux images positives d’attention, de préoccupation et le second qui concerne la curiosité comme une appétence à la connaissance mais également curiosité esthétique et poétique. Ainsi, dans les itinérances forestières s’expriment des états de stress, de fatigue, mais également des désirs d’exploration, de compréhension (écologiques, physiques, énergétiques, sociaux émotionnels et spirituels), tels des moments sur la courbe du deuil. Les interactions développées dans ces moments forestiers représentent un essai de réponse aux fatigues, questionnements et curiosités nées dans l’anthropocène. Cette entrée montre les dimensions cultivées ici : sensori-motrice, réflexive - épistémique, et symbolique - poétique - existentielle. Nous les détaillons en trois points, s’autoriser un corps sens-ible, entrer en reliance, en chemin vers l’auto-santé holistique et enfin travail du corps capacitaire et des mémoires phylogénétiques.
- 18 D-limonène (les épines de Douglas sentent la citronnelle), Alpha-pinène (parfum de pin), etc.
16Itinérer consciemment c’est se promener les sens en éveil, dans un lieu boisé et laisser l’environnement imprégner nos capteurs. Le ralentissement de la vitesse n’est pas un objectif en soi, mais la condition à la connexion des sens (donc de soi) au monde. Notre connaissance de celui-ci, est bien systématiquement multisensorielle (Le Corre 2014), et « synesthésique » (Merleau-Ponty, 1945, p. 265). La nouvelle esthétique consiste à développer sa sensibilité, c’est - à - dire l’ensemble des dimensions proprioceptives et intéroceptives. Ainsi, une immersion forestière concerne la vue, les couleurs et les lumières « bleu-vert » aux effets tonisédatif, calmant et vivifiant, l’odorat par la respiration des terpènes et des phytoncides18 , molécules présentent dans les huiles essentielles (aromathérapie) joue sur le taux de cortisol, le toucher des mousses et des rugosités des écorces, le chant du vent dans les feuilles, la sensation de la sol des pieds qui se pose sur le sol forestier, entre douleur et douceur, ressentir l’équilibration du corps en terrain instable, vibrer sous les énergies des arbres, etc. (Park et al., 2010 ; Hartig et al., 1991 ; Sandifer et al., 2015).
17On assiste à une remise en route des moyens bio - anato - physiologiques (de la mobilité à la sensorialité). Le recours aux sensations élémentaires est une expérience forte qui nécessite d’accepter sa sensibilité dans un monde façonné par la virilité et le culte du corps fort. Il s’agit d’un véritable combat politique qui questionne les opérations, acteurs et institutions qui mettent en place des dispositifs de désensibilisation des personnes humaines (Silberzahn, 2022) et qui neutralisent les affects et la sensibilité (Plumwood, 2015, p. 39). L’objectif de l’apprentissage est une plus grande ouverture attentionnelle à ses sensations et ainsi développer un savoir-faire perceptif.
Photo 1. Sens olfactif
Photo 2. Sens toucher
18Entrer dans la forêt, quitter le parking et l’asphalte, et laisser ses préoccupations dans une boite symbolique, c’est entrer dans un univers sylvestre, plus léger. Les téléphones portables sont éteints, rendant les personnes indisponibles à un certain monde, mais ouvertes pour un autre. Il ne s’agit pas de simplement « traverser » un espace plein d’arbres, mais de laisser les éléments naturels « entrer en soi ». Le monde se remplit et se concrétise par des textures, des épaisseurs, des saveurs, des substances, des énergies, des personnalités. La matière devient quelque chose de « vibrant, vital, énergique, vivant, frémissant, évanescent et efflorescent » (Bennett, 2010, p. 122) avec laquelle on entre en interaction, on résonne. Ici, même la biodiversité ordinaire, invisible reprend corps et âme. De cette existence, plusieurs interactions ou reliances (Bolle De Bal, 2003) sont mises en jeu en rapport à l’espace et aux éléments, au temps, à soi, au corps sensible, aux autres, aux activités corporelles, à l’invisible, aux énergies et donnent lieu à quatre dimensions de la spiritualité (intérieure, sociale, écologique, cosmique et transcendantale).
19Ainsi, les participants expriment une communion avec la nature (98 %) et l’univers (66 %). 86 %) ressentent l’énergie des arbres et 82 % celle du sol. Les arbres sont dorénavant des confidents, des ancêtres, des sages (entre 74 % et 88 %), apportent de l'énergie (98 %) et représentent une source d'inspiration (91 %). Sur le parcours, des rites s’organisent, comme par exemple celui d’offrandes à la nature. Cette expérience sensible, encouragée quelques fois par les conseils de l’encadrant, permet l’accès à un renouveau symbolique, à des visions et rêves (Cajete, 2019). Cela représente une forme de conscience du monde, où de nouveaux liens sont tissés, produisant une nouvelle trame ontologique sur laquelle l’espèce humaine peut se déplacer. Dès-lors les humains se considèrent comme des composantes d’un agencement cosmologique.
Photo 3. Cosmose
Photo 4. Voir le détail
20La question de l’agentivité des sujets dans l’éducation à la santé est essentielle (Andrieu, 2012). Aujourd’hui, le soin va du bain de forêt (où le corps s’imprègne) à la « douche de forêt » (où l’on se lave). Cela passe donc de la séance occasionnelle, tel un pansement sur une plaie, au changement de mode de vie. Dans une logique consumériste, ces pratiques offrent un temps hors du temps contemporain, de la vitesse, du rendement, de la disponibilité. On va ainsi les nommer digital-detox, séjour-détox. La marche lente, l’immobilité, le silence sont les bienvenus : les pieds nus sont plantés au sol, les paumes des mains posées sur l’écorce, les émotions se déroulent, l’esprit se libère, le corps est ici et maintenant, dans un milieu accueillant.
21Ces pratiques permettent d’accéder à l’otium, un moment de calme, de liberté qui offre la paix intérieure, mais qui nourrit aussi la vitalité. Lors d'une séance en forêt, les participants ressentent un apaisement (99 %), du réconfort (83 %), de la joie (77 %), plus d'énergie (98 %), plus de force (84 %), et une reconnexion à soi (99 %). Ainsi, marcher pieds nus, dépasse le renouveau des sensations générées par cette libération sensorielle et nourrit l’idée de la fragilité de la nature développant des « rapports de réciprocité entre le monde humain et non humain » (Coulthard 2017).
Photo 5. Landart
22Le « corps capacitaire » (Deleuze et Guattari, 1980, Andrieu, 2018) ou « dispositions psychiques, sensori-motrices et émotionnelles intériorisées » (Descola, 2005, p. 151) encadrent les compétences permettant de structurer le flux de la perception, d’organiser tant l’activité pratique que l’organisation de la pensée et des émotions, et de fournir un cadre pour les interprétations de comportement ou d’évènements. Ici, ces schèmes sont mobilisés, questionnés, perturbés. L’hyperacuité relative représente alors une capacité à écouter et interpréter les sensations qui émanent de son corps, et à construire à l’âge adulte, son capital corporel, en marquant sa mémoire et son corps capacitaire.
23Ces expériences socialisatrices nécessitent un environnement adéquat pour se réaliser telle une matrice anthropologique d’ancrage (Guyon, 2013). En effet, il faut examiner et saisir les mécanismes, dispositifs et contextes à partir desquels se construit le processus d’ancrage à une pratique de « réintroducation » et surtout la mise en jeu de l’acteur. Pour approcher ce processus, notre regard s’appuie sur les expériences et les situations rencontrées : l’individu œuvrant entre ses penchants (que l’on nommera logique sociale, avec les notions de trajectoires, de capitaux et de ressources, d’habitus et d’éthos.), ceux de son espace social de proximité (espace de vie, réseaux), les logiques propres à la pratique, et enfin les autres espaces sociaux (milieu professionnel, autres loisirs, milieu de vie, autres cercles). Cette perspective théorique dynamique de l’agent permet d’envisager les expériences et leur poids dans la matrice d’ancrage. Les espaces sociaux fonctionnent comme des marchés qui renforcent ce qui est acceptable à un moment de l’histoire et découragent ce qui ne l’est pas ou plus. Deleuze et Guattari utilisent la schizophrénie comme une métaphore pour illustrer la manière dont les individus peuvent se libérer de certaines normes sociales et des structures de pouvoir, en embrassant des formes de pensée et d'être alternatives. On pense ici au fait d’aller demander conseil à un arbre.
Schéma 1 : Matrice et processus d’ancrage à une activité de « cosmotique forestière »
24Tout être tend à persévérer dans son être (Aristote), jusqu’à un point de bascule (burn out, stress, connaissances vitales, prise de conscience). Ce sont ces moments forts en énergie qui peuvent créer une ouverture et engendrer de nouveaux plis singuliers dans l’habitus (Lahire, 2013). On peut alors parler d’une « auto-écoformation existentielle » (Boelen, 2021). De plus, des expérimentations avec des personnes âgées dépendantes montrent une résurgence des capacités mémorielles, émotionnelles et gestuelles.
25La réintroduction s’apparente alors à une réaction curieuse et vitale. Ainsi, « faire corps » avec la nature, débute par une sensation, mais semble se prolonger par une disposition. En effet, on assiste à la fois à une modification des états de conscience mais aussi à des modifications d’ordre physiologique, psychologique, social et anthropologique, attestées par des études scientifiques19 (augmentation de l’attention, diminution de l’anxiété et du stress, amélioration des fonctions cognitives, amélioration de l’humeur, diminution du rythme cardiaque et la pression artérielle, renforcement de la créativité, augmentation du sentiment de bien-être, amélioration des défenses immunitaires), (Qing, 2010, Sandifer et al., 2015 ; Quan et al., 2024).
26Les pratiquants semblent se répartir sur un axe allant de ceux dont la pratique vient compenser les effets négatifs d’un mode de vie à ceux qui choisissent de changer d’écologie corporelle, en investissant par exemple un éco lieu. On assiste aussi à l’expression d’une nouvelle façon d’être au monde, une cosmologie empreinte de traces d’animisme. Ainsi, les éco biographies semblent modifiées par les connaissances et sensations écologiques. Ces pratiques corporelles favorisent une prise de conscience de cette interconnexion des éléments de l’univers.
27Les cosmotiques forestières (et en biodiversité), traduisent cette recherche de réponses à des questionnements individuels mais également collectifs. Ils concernent les paramètres de l’habitabilité et de la viabilité du mode de vie de l’anthropocénien occidentalis. Les « réintroducations » du corps dans l’écosystème sylvestre apparaissent comme des espaces, des moments, des états de corps, des états d’âme permettant de tester un renouveau poétique et ontologique. Nous pouvons faire un parallèle avec les « forêts de la guérison au Canada »20 , car il s’agit d’entamer un chemin vers la réconciliation, et ainsi favoriser la santé et la guérison, tout en nourrissant un sentiment de communauté. Cela passe nécessairement par une décolonisation des esprits, des croyances sur la place de l’animal laborans, sur l’individualisme, et de penser la cosmicité et l’éthique du corps de l’espèce humaine.