« Les hystériques, et en particulier les hystériques hypnotisables, sont à cet égard des sujets de choix, et qui méritent bien d’être considérées comme les grenouilles de la psychologie expérimentale » Féré, Ch., 1887, 26.
1Au croisement entre la psychopathologie clinique et la physiologie expérimentale, les expériences spectaculaires de transfert (de la sensibilité) et de polarisation (de la personnalité) menées par Alfred Binet (1857-1911) et Charles Féré (1852-1907) s’appuyaient sur les pratiques d’hypnose initiées à la Salpêtrière à partir d’octobre 1878. Quatre ans plus tard, Charcot officialisait l’entrée de l’hypnose dans la prise en charge médicale et expérimentale de l’hystérie lors de sa célèbre communication à l’Académie de médecine (Charcot, J.-M., 1882). Un grand nombre de disciples zélés du professeur Charcot (dont Richer, Gilles de la Tourette, Bourneville, Babinski, Descourtis et Vigouroux, mais aussi Pitres, Luys, Voisin, Bourru et Burot) s’exerçaient régulièrement aux manœuvres d’hypnotisation sur un petit groupe de femmes hospitalisées et atteintes d’hystérie.
La méthode hypnotique occupait une place centrale dans les investigations publiées en 1885 par Binet et Féré, secondée par un instrument couramment mobilisé pour manipuler les symptômes hystériques : l’aimant. Quel était le mode opératoire des séances d’hypnose pratiqué par Binet et Féré ? Par quels procédés (verbaux, non-verbaux, techniques) ont-ils peu à peu endossés leur rôle d’hypnotiseurs patentés ? Quels étaient les critères, tacites et explicites, de recrutement des femmes hospitalisées pour servir de somnambules ? Dans quelles dispositions les deux patientes principales, Gabrielle Cail. et Blanche Wittman, se présentaient-elles aux deux opérateurs durant les expériences ?
Après avoir replacé les techniques d’hypnose à l’aide d’aimants au sein des typologies définies par Charcot (les trois états hypnotiques et les quatre phases de l’attaque d’hystérie), les expériences de transfert et de polarisation sont décrites du point de vue de l’opérateur et d’après le vécu des patientes.
2Le protocole d’expérimentation basé sur l’hypnose et l’aimant tirait son origine des commissions successives de la Société de Biologie consacrées aux travaux de Victor Burq (1822-1884). Celui-ci réalisait des expérimentations sur les femmes hystériques à l’aide de métaux, d’aimants, de courants électriques. Les trois médecins mandatés par la Société de Biologie (J. Luys, V. Dumontpallier et J.-M. Charcot) exploraient les métaux susceptibles de modifier la sensibilité superficielle et profonde des patientes. Au cours de ces expériences, certaines patientes eurent tendance à « s’engourdir » et à « s’assoupir » (Gauchet M., Swain G., 1997, p. 120 ; Charcot, J.-M., 1890, p. 237-242). L’hypnose s’insinua subrepticement dans le protocole expérimental des commissions avant de s’imposer comme une technique thérapeutique à part entière dans le traitement médical de l’hystérie.
3Les phénomènes de transfert de la sensibilité, mis en exergue par Féré et Binet dans leurs articles de 1885, furent découverts initialement lors des premières séances d’expérimentation sur la métalloscopie en 1876 et 1877. L’application de plaques métalliques sur une région anesthésiée du corps contribuait au retour de la sensibilité dans cette partie du corps, tandis que le côté symétrique, sain à l’origine, perdait sa sensibilité normale. Dans son premier rapport, V. Dumontpallier signalait que ce « fait expérimental nouveau » se manifesta contre toute attente (1877, p. 22).
Charcot avait en outre l’intuition que l’application de métaux n’était qu’un procédé de modification de la sensibilité parmi d’autres, à découvrir. Il proposa le terme de « aesthésiogène » pour qualifier l’ensemble des agents ou des procédés susceptibles d’agir sur la sensibilité. Rapidement, les hypnotiseurs de la Salpêtrière s’adjoignirent les services d’un arsenal d’« aesthésiogènes » pour élaborer leurs manœuvres d’hypnotisation. Outre les métaux traditionnellement usités par Burq dans le cadre de sa métalloscopie, l’électricité, l’aimant, le gong et le diapason firent progressivement leur apparition durant les séances d’hypnotisation, à l’initiative de R. Vigouroux et de D.-M. Bourneville (Vigouroux, R., 1880-1, p. 267-272).
Les études de Binet et de Féré sur l’action de l’aimant sous hypnose s’inspiraient donc des commissions sur le « burquisme ». Elles prenaient fait et cause pour les méthodes, les hypothèses et la typologie du grand hypnotisme élaborée par Charcot. De même qu’ils adhéraient pleinement à l’usage expérimental qu’il faisait de l’hypnose : reproduire les symptômes neurologiques et psychiques de la crise hystérique en plongeant la patiente dans un état second de somnolence ou d’inconscience.
4A chaque séance d’hypnose, Binet et Féré débutaient invariablement « l’échauffement » de la patiente en provoquant une contracture musculaire des membres inférieurs ou supérieurs. La présence de contractures était pour l’expérimentateur le signe indubitable que la patiente ne simulait pas. Sous prétexte qu’un tel phénomène somatique se situait en deçà de la volonté et du langage articulé, l’entrée en hypnose de la patiente était jugée concluante par l’opérateur. Une telle manifestation corporelle était considérée comme inaccessible à la délibération volontaire de la malade. Le spectre de la patiente actrice et simulatrice était définitivement levé. La séance pouvait continuer.
La première étape du protocole hypnotique, dite de l’hyperexcitabilité neuromusculaire ou de la léthargie, était conçue par Charcot et ses assistants, comme un exercice appliqué de myologie et de neuro-anatomie sur un corps vivant. L’opérateur produisait des contractures artificielles, en flexion ou en extension, en frictionnant les muscles fléchisseurs ou extenseurs. Sur un corps vivant endormi, la contraction des muscles et des nerfs permettait de visualiser leur structure interne. Le frottement du nerf ou la pression légère du muscle à contracturer s’effectuait à l’aide des doigts ou d’un stylet sur la peau.
Raideur et tétanisation étaient les symptômes spécifiques de cette phase initiale d’hypnose. Blanche Wittman et Gabrielle Cail.servaient pour l’occasion de sujets d’exception. Elles avaient été choisies comme patientes privilégiées des séances d’hypnose pour leur hypersensibilité neuromusculaire, notamment au niveau des tendons fléchisseurs et extenseurs. Chez Gabrielle, la percussion d’un tendon (rotulien par exemple) se diffusait à l’ensemble du corps. La secousse provoquée d’une jambe ou d’un bras se répercutait dans tout l’organisme en soubresaut. Chez Blanche, la percussion des tendons s’accompagnait d’une contracture musculaire locale, dont la persistance était fonction de l’intensité et de la fréquence des chocs déclenchés (Charcot J.-M., 1887, p. 320 et 362).
5Pour produire l’état cataleptique, l’hypnotiseur demandait à la patiente d’ouvrir les paupières. Sous l’effet d’un flash de lumière, du bruit assourdissant d’un gong, ou encore de la vibration d’un diapason, la patiente tombait en catalepsie. La deuxième phase de l’opération hypnotique était caractérisée par la « flexibilité cireuse » du corps de la malade, c’est-à-dire la tendance de la patiente à conserver les positions que l’opérateur inculquait à ses membres. La patiente apparaissait comme fascinée, les yeux écarquillés. Une lumière vive ou un bruit soudain étaient les signaux tacitement reconnus par l’hypnotisée qui lui indiquaient qu’elle pouvait tomber en catalepsie. Il était d’autant plus aisé pour la somnambule de prendre la posture requise par l’opérateur qu’elle avait les yeux ouverts. Véritable poupée de cire, elle se laissait mouler et façonner par les gestes directifs de l’opérateur.
Comment les deux opérateurs s’y prenaient-ils pour convaincre la patiente qu’elle devait conserver, aussi longtemps que possible, la posture des membres qu’ils tentaient de lui donner ? Binet et Féré employaient un « tour de main spécial », sans recourir apparemment à la communication visuelle ou orale. Par une manœuvre prolongée, ils immobilisaient le bras de la patiente dans la posture souhaitée durant un laps de temps de quelques secondes. La patiente comprenait instantanément qu’elle ne devait pas laisser chuter son bras le long de son corps. « Pour provoquer ces deux effets opposés, il suffit d’une nuance. » (Binet, A., & Féré, C. 1887b, p. 344).
Les mains fermées évoquaient la colère. Les mains jointes exprimaient le recueillement et l’imploration. Mettre la patiente à genoux la faisait tomber en prière. Lorsqu’une main était portée à ses lèvres, la patiente exprimait la joie et envoyait des baisers. Le rôle de la communication non-verbale, produit d’un long travail d’accommodation entre l’hypnotiseur et la somnambule par le toucher, était primordial pour le bon déroulement des séances.
6Durant la troisième et dernière phase de l’interaction hypnotique, le sujet d’expérience se transformait en somnambule. Le signal était donné par l’occlusion des yeux pratiquée par le médecin. Chacune des grandes manœuvres hypnotiques était orchestrée par un signal tactile, sonore ou visuel entre l’expérimentateur et la patiente inconsciente : la fixation du regard pour la léthargie, la lumière vive et le coup de gong pour la catalepsie, et enfin l’occlusion des yeux pour la phase finale, le somnambulisme.
Tandis que la léthargie et la catalepsie induisaient des états psychiques inconscients « où le sujet est étranger à ce qui se passe autour de lui » (Binet A., 1886, p. 560), durant la phase somnambulique, la patiente hypnotisée pouvait parler et dialoguer en compagnie de l’hypnotiseur. La plasticité mentale du sujet était portée à son paroxysme. Au lieu de stimuler les sensations et la sensibilité du malade à travers des excitations physiques, le somnambulisme faisait appel aux émotions et à la suggestibilité du patient, à l’aide d’injonctions verbales (Binet et Féré, 1887a, p. 66 ; Bourru, H., & Burot, P. 1887, p. 157-8). Les phénomènes expérimentaux de transfert de la sensibilité et de polarisation psychique faisaient appel à des dispositions incorporées indispensables pour faire d’une femme hystérique anonyme une somnambule exemplaire. L’hyperexcitabilité d’une part et l’impressionnabilité de l’autre incarnaient les deux facettes d’une disposition unique : la capacité à se laisser commander et influencer, de corps et d’esprit. Lorsqu’ils plaçaient leurs sujets d’expérience en somnambulisme, les opérateurs n’intervenaient plus seulement sur les sens et sur les mouvements des patientes. Ils s’adressaient à leur personnalité toute entière, comme dans les expériences de polarisation.
7A l’intérieur de ce cadrage typologique et expérimental proposé par Charcot pour aborder l’hypnose et l’hystérie, Binet et Féré se firent connaître en revisitant une manœuvre hypnotique classique. Ils s’évertuaient à faire migrer d’une moitié du corps à l’autre les symptômes typiques de la névrose hystérique (contractures, hallucinations, paralysies, etc.). A l’aide d’un aimant, les deux hommes prétendaient déplacer, d’une partie du corps à l’autre, les manifestations symptomatiques de l’hystérie observées à la Salpêtrière.
8Assise près d’une table, Blanche Wittman laissait Charles Féré modeler son bras gauche. Il l’étendit de tout son long et le releva à la verticale. Féré prenait soin d’immobiliser le bras de Blanche Wittman quelques secondes pour qu’elle saisisse intuitivement ce qu’il attendait d’elle (l’état cataleptique). Son œil gauche restait ouvert. Il avait prit soin de clore la paupière de l’œil droit. Du côté droit de son corps, l’avant-bras et la main reposaient nonchalamment sur une table. Le membre supérieur droit était lourd, flasque et hyperexcitable. Sur la table, près du bras droit, un aimant était discrètement dissimulé sous un linge. Féré approcha l’aimant du bras droit. A la suite de convulsions rapides dans les deux bras, la patiente transféra à gauche la léthargie et à droite la catalepsie de ses membres. Le bras droit, précédemment léthargique, se hissa à la verticale, rigide et en extension. Le bras gauche, auparavant cataleptique, se relâcha et retomba le long de la patiente. (Binet, A., & Féré, C., 1885a). Durant la présente expérience, seuls les yeux, l’un clos et l’autre ouvert, n’avaient pas permuté. Blanche Wittman était la seule patiente à pouvoir manier aussi aisément le transfert d’une contracture d’un hémicorps à l’autre d’une contracture. Elle était l’une des seules patientes à pouvoir scinder son corps, de façon à se montrer simultanément léthargique sur une moitié du corps et cataleptique sur l’autre moitié. Dans un registre similaire, elle pouvait déplacer une hallucination de la vue, d’un œil à l’autre.
Binet et Féré faisaient varier les scènes de transfert à l’infini. Au gré de leur fantaisie, ils suggéraient des impulsions d’acte à accomplir à leur patiente tout en interposant l’aimant. Dans une expérience célèbre, Blanche fut priée, sous hypnose, de faire des pieds de nez à la statue du médecin allemand F. J. Gall (1758-1828), fondateur de la phrénologie, à l’aide de sa main gauche puis d’écrire des chiffres de sa main droite. A chaque reprise, le transfert s’opérait.
9Plusieurs cas cliniques de personnalités divisées, découvertes et étudiées en France, contribuèrent à réorienter les expérimentations hypnotiques sur les phénomènes de dédoublement ou de dissociation de la personnalité. Félida X. (Azam E., 1893), Léonie (Janet P., 1889), Louis Vivet (Bourru & Burot, 1888), le sergent originaire de Bazeilles (Mesnet E., 1874) formaient un corpus de cas fondateurs pour donner naissance à la psychologie expérimentale (Bizub, E., 2006). Pas de science des phénomènes de conscience sans sujets d’expérience.
Tandis que Cail. servait de sujet d’expérience pour les séances de polarisation sensorielle, Blanche Wittman était conviée en priorité à des épreuves où elle oscillait entre des états émotionnels opposés.
Binet et Féré s’attachèrent à polariser les émotions des sujets d’expérience en essayant de les faire passer de l’euphorie à l’apathie, de la joie à la tristesse après le réveil. Dans un premier temps, Binet et Féré tiraient parti de Cail. pour des expériences de fluctuation émotionnelle élémentaire. Ils lui suggéraient d’être joyeuse au réveil. Puis ils lui appliquaient l’aimant. « La malade regarde autour d’elle avec étonnement, puis sourit ; elle dit en nous regardant " J’ai envie de rire" puis elle sourit par saccades, et finalement elle part d’un violent éclat de rire. Tout à coup, elle s’affaisse sur le fauteuil, prend une attitude triste, et ne veut plus se laisser approcher » (Binet, A., & Féré, C., 1885c, p. 394). Cail. ne pouvait contenir ses éclats de rire spasmodiques avant de se renfermer dans une attitude évoquant la catatonie (repli sur soi, indifférence à l’égard d’autrui, regard fixe, attitude figée...). Les oscillations d’états émotionnels étaient plus élaborées, duraient plus longtemps et prenaient une tournure dramatique chez leur sujet de prédilection, Blanche Wittman. Elle tenait en haleine les deux expérimentateurs pendant une demi-heure, multipliant indéfiniment la succession de ses humeurs au gré des applications de l’aimant.
Le rapprochement de l’aimant vers la tête de la malade (à son insu) provoquait des amnésies transitoires. Alors qu’une conversation était engagée par l’opérateur sur une vieille connaissance de la patiente, l’usage de l’aimant contribuait instantanément à lui faire oublier le souvenir de cette personne (en l’occurrence le photographe officiel de la Salpêtrière, Albert Londe). Une grande perturbation émotionnelle assaillait et submergeait Blanche Wittman par intermittence, en proie à un discours contradictoire et désarticulé. Les auteurs eux-mêmes confessaient leur étonnement devant l’efficacité de leur manipulation : « Il n’y a rien de plus curieux que de voir une malade, qui paraît jouir de l’intégrité de son intelligence, et qui cause avec tranquillité et un certain bon sens, se contredire à chaque minute, répondre qu’elle connaît L... et une minute après répondre qu’elle ne le connaît pas, sans se douter le moins du monde de ses contradictions incessantes. » (Binet, A., & Féré, C., 1885c, p. 385-386). La succession d’émotions opposées correspondait aux « oscillations consécutives » qui se manifestaient dans l’organisme suite au phénomène de transfert : le retour de l’anesthésie ou de la myasthénie dans l’hémicorps paralysé s’effectuait après plusieurs permutations d’états.
Suggestion et aimantation se conjuguaient pour produire chez Blanche Wittman un « délire circulaire » incessant. L’alternance de gaité et de tristesse, ou de bienveillance et de défiance, était caractéristique de la dernière phase dite « résolutive » de la crise hystérique. Binet et Féré étaient apparemment persuadés que l’aimant était l’agent qui produisait ce « délire circulaire ». A une époque où l’hystérie servait de prototype générique de la maladie nerveuse et mentale en France, l’hypnose permettait d’en déployer les innombrables facettes. La polarisation émotionnelle, que Binet et Féré s’attachaient à engendrer durant leurs séances d’hypnose, faisait écho à ce que les aliénistes français, Falret et Baillarger, désignaient respectivement comme la « folie circulaire » et la « folie à double forme ». Dans le sillage d’Esquirol, la nouvelle entité nosographique articulait les phases de manie et de mélancolie dans un schéma évolutif continu (Falret, J. P., 1853-4 ; Baillarger, J., 1854 ; Binet A., & Simon T., 1910, p. 165).
10Blanche Wittman faisait partie des premiers protagonistes à collaborer aux expérimentations pionnières, menées sur l’application des métaux à la Salpêtrière, sous l’égide des commissions de la Société de Biologie à partir de 1878. Les premières séances d’hypnose conduites sur Cail. Débutèrent un peu plus tard, en janvier 1881 (Charcot, J.-M., 1887, 388). En 1885, les deux jeunes femmes pratiquaient leur rôle de somnambule à la Salpêtrière, respectivement depuis sept et cinq ans. Au moment des expériences de Binet et Féré, les premières expériences de transfert à l’aide d’un aimant étaient déjà anciennes et bien connues des deux femmes.
11Ce n’est qu’après une longue pratique des expériences d’hypnose que les patientes déployaient clairement et distinctement les symptômes propres à chacune des trois phases du « grand hypnotisme ».
Concernant Gabrielle Cail., le quotidien de la vie hospitalière contribua à l’élaboration des états nerveux typiques du grand hypnotisme. Admise en juin 1880 dans le service de Charcot à l’âge de 16 ans, elle développa rapidement deux des trois états du « grand hypnotisme » : la léthargie et le somnambulisme. En lui ouvrant les yeux, les expérimentateurs avaient maintes fois essayé sans succès de la plonger en catalepsie. Un incident inopiné de la vie hospitalière déclencha finalement le troisième état « cataleptique ». Alors que Gabrielle était occupée à coudre, un coup de tam-tam violent et soudain provenant d’une salle voisine, déclencha l’état cataleptique (Babinski J., 1889, p. 513 et 528). Il fut ensuite reproduit sous hypnose sans obstacle. La reproduction régulière des symptômes sous hypnose parachevait en retour la sophistication grandissante des crises d’hystérie.
Née à Paris, lingère de son état, Blanche Wittmann fut admise le 6 mai 1877 à la Salpêtrière, à l’âge de 18 ans. Lorsqu’elle fut admise dans la section des épileptiques de la Salpêtrière, elle y travaillait déjà depuis deux mois comme fille de service (Cf. Hustvedt A., 2011, p. 33-141). Les attaques de Blanche Wittmann se transformèrent en profondeur au cours de son séjour. La crise convulsive s’étoffa au contact des expériences répétées de sommeil artificiel. Peu à peu, elle se structura d’après la chorégraphie, en quatre étapes, de la grande attaque d’hystérie formulée par Charcot (la période « épileptoïde » avec spasmes et aura, la phase des « grands mouvements », puis des « attitudes passionnelles » et enfin le « délire de parole »). A son admission, Blanche Wittmann n’avait que des attaques avortées et dispersées. Les crises éparses qui la soulevaient étaient dépouillées et réduites à la manifestation d’un symptôme isolé. Syncopes, dyspnées, contractures, raideur générale, agitation du tronc, convulsions et contractions, délire de parole ne s’articulaient pas dans un enchaînement synchronisé. Au fur et à mesure des « répétitions », elle étoffa la chorégraphie de ses convulsions corporelles et verbales. « A l’origine, la période épileptoïde l’emportait de beaucoup sur la période clonique et la période de délire, qui n’existaient pour ainsi dire qu’à l’état d’ébauche. Peu à peu ces deux dernières périodes se sont accusées davantage, et, aujourd’hui, nous observons les grands mouvements cloniques et une période de délire bien plus longue et bien plus variée. » (Bourneville D.-M., Régnard P., 1879-1880, p. 28). Bourneville ne faisait pas le lien entre l’utilisation excessive dont elle était désormais l’objet comme sujet d’hypnose et l’amplification de ses crises.
12Pour prouver la véracité de leur démarche, qui reproduisait sur Blanche Wittman et Gabrielle Cail. la succession de deux états émotionnels, Binet et Féré prétendaient que le phénomène dit de polarisation se déroulait de façon similaire chez leurs deux sujets de prédilection. Ils écrivaient candidement en conclusion : « on supposera peut-être que les malades sont des simulatrices ; car il n’y a rien de plus simple que d’imiter la joie et la tristesse. Nous écarterons cette objection en remarquant que le phénomène se passe de la même façon chez Wit... et chez C..., comme si elles s’étaient donné le mot » (Binet, A., & Féré, C., 1885c, p. 395). Les malades pouvaient communiquer entre elles leurs expériences pour mieux décrypter les attentes des médecins. Nul doute qu’elles partageaient leurs impressions sur les séances d’hypnose. Le travail d’entraînement mutuel des femmes hypnotisées, immergées dans le quotidien du service hospitalier, perfectionnait en permanence la manifestation des symptômes.
Avant de servir de sujet d’hypnose très apprécié à la Salpêtrière, Cail était employée dans un cabinet de magnétisme comme somnambule professionnelle (Gilles de la Tourette G, 1889, p. 384) Qui mieux qu’une somnambule expérimentée, déjà rompue aux rituels de l’endormissement, aurait pu répondre aux injonctions sophistiquées des hypnotiseurs de la Salpêtrière ? Les états nerveux rassemblés sous l’étiquette de grand hypnotisme étaient d’ailleurs considérés comme rares et peu représentatifs par tous les expérimentateurs de la Salpêtrière. Au moment de conclure une partie de leurs recherches communes à la Salpêtrière, Binet et Féré précisaient qu’ils avaient rencontré la pose cataleptique chez cinq de leurs malades, sur les seize que comportait leur étude (Binet A. & Féré C., 1887b, p. 323-324).
13Charcot lui-même reconnaissait que la répétition des séances permettait d’affiner la visibilité des symptômes observés sur les patientes. « Il est des sujets qui présentent presque d’emblée, dès les premières séances d’hypnotisme, le phénomène de l’hyperexcitabilité neuromusculaire complètement développé. D’autres, et c’est le plus grand nombre, mettent un temps plus ou moins long à l’acquérir. » (Charcot J.-M., 1890, p. 387). Ce fut le cas pour Gabrielle Cail., qui développa son hypersensibilité des nerfs et des muscles de la face après plusieurs mois de pratiques hypnotiques répétées. Charcot ne démentait pas l’idée répandue chez ses adversaires les plus opiniâtres, selon laquelle les signes cliniques observés sous hypnose étaient le produit d’un dressage inconscient.
Quant à Binet et Féré, ils précisaient à plusieurs reprises que la répétition des séances leur avait permis d’améliorer les performances hypnotiques de leurs sujets. « Nous avons souvent répété cette expérience ; la malade s’est perfectionnée à mesure, et elle est devenue capable d’écrire avec la main gauche en miroir aussi bien qu’avec la main droite dans le sens naturel. » (Binet, A., & Féré, C., 1885a, p. 9-10). L’apprentissage des manœuvres hypnotiques et l’entraînement des malades au fur et à mesure des séances, n’étaient pas considérés comme des biais ou des causes d’erreur du protocole expérimental. Au contraire, les phénomènes étudiés étaient testés sur un faible nombre de patientes, influençables et peu représentatives, afin de parfaire l’expressivité des symptômes, avant d’être érigés en lois de fonctionnement de l’organisme ou de l’esprit.
14Binet et Féré ont acquis une renommée sans précédent à travers leurs expériences de transfert. En exposant auprès d’un public averti des hypothèses de travail qui étaient encore confinées dans le cercle étroit des disciples de J.-M. Charcot, les deux prétendants contribuèrent à la diffusion des conceptions spectaculaires de l’hystérie et de l’hypnose développées à la Salpêtrière. Paradoxalement, ils précipitèrent le durcissement des critiques à l’endroit de l’Ecole de la Salpêtrière.
Leur recherche suscita la défiance d’adversaires opiniâtres, notamment H. Bernheim et J. Delboeuf. Binet s’exposa en première ligne dans la querelle sur l’hystérie (Binet A. & Delboeuf J., 1886b ; Binet A., 1886c) avant d’abandonner publiquement la défense du grand hypnotisme dans son troisième livre (1892, p. 67-68). Peu de temps avant la mort de Charcot l’année suivante, qui scella le grand refoulement des pratiques hypnotiques dans les milieux médicaux français, il admit que les symptômes hystériques provoqués sous hypnose relevaient en grande partie du double processus de suggestion : les injonctions de l’opérateur envers le sujet magnétisé rencontraient « l’attention expectante » du sujet hypnotisé envers le magnétiseur. Binet demeurait néanmoins intimement persuadé que l’aimant intervenait activement sur l’organisme et le psychisme des sujets (Binet A., 1903).
D’autres disciples zélés de Charcot, fascinés par les techniques d’hypnose, déployèrent des expériences d’une extravagance bien supérieure à celle de Binet et de Féré. Bourru et Burot (1887) à Rochefort, mais aussi J. Voisin (1886) à Bicêtre et J. Luys (1887) à la Charité présentaient à leurs sujets hypnotisés des tubes à éprouvette scellés, enveloppés dans du papier noir, contenant des gaz, des liquides ou des solides. Ils étaient persuadés que les médicaments à distance réagissaient diversement sur l’organisme et sur le psychisme du malade. Dans le même temps, Babinski tentait de déplacer les anesthésies latérales non seulement d’une moitié du corps à l’autre, mais aussi d’une patiente à une autre (assises dos à dos durant les expériences). Pendant que l’une se transformait peu à peu en anesthésique totale, la deuxième patiente recouvrait l’usage complet de sa sensibilité. Puis Babinski faisait voyager des contractures et des paralysies qu’il avait lui-même forgées, d’une malade vers sa partenaire. C’est dire combien les expériences de Binet et Féré conservaient une sobriété relative.
Néanmoins, les phénomènes qu’ils observèrent n’étaient guère inédits. Le protocole expérimental défendu par Binet et Féré n’avait rien d’original. Il répondait aux préceptes plus ou moins tacites qui avaient court à la Salpêtrière. Leurs expériences s’inscrivaient parmi les rituels fondamentaux de l’interaction hypnotique pratiqués à la Salpêtrière. Quant aux biais de l’expérimentation sous hypnose, ils étaient parfaitement connus des intéressés. Le recrutement de sujets hypersensibles, la passation répétée des séances d’hypnose sur un petit nombre d’entre eux, le travail d’apprivoisement mutuel entre les deux partenaires, aboutissaient finalement au perfectionnement progressif de l’expressivité des symptômes chez des patientes réceptives, préparées et entraînées.
Les symptômes étaient-ils des signes cliniques à soulager et à guérir ou bien des faits expérimentaux à cultiver et à reproduire ? Les paramètres fondamentaux qui ont cimenté la réussite de l’interaction hypnotique formaient en même temps un ensemble de biais qui obscurcissait l’horizon thérapeutique de la relation soignante. Les phénomènes de transfert et de polarisation mis en exergue par Binet et Féré étaient, indissociablement, des performances psychosomatiques sous hypnose et des symptômes neurologiques de la pathologie nommée à l’époque hystérie. Toute l’ambiguïté de leur recherche se situait dans le statut ambivalent de la médecine mentale et nerveuse, à la fois clinique et expérimentale. Les phénomènes cliniques qu’elle découvrait étaient fabriqués artificiellement dans le cadre d’expériences répétitives et, en même temps, générés spontanément au cours d’une maladie évolutive, sans qu’il soit possible de faire la part des choses entre l’objectivité ou la subjectivité des symptômes, leur fabrication contrainte ou leur génération spontanée.