Introduction
Résumés
Ce dossier, consacré aux écritures manifestaires et leurs enjeux pour une représentation de soi, aspire à proposer une réflexion sur les différentes possibilités auxquelles les écritures ont pu donner lieu en termes de constitution d’ethos. En ouverture, trois contributions envisagent le manifeste au travers de différentes approches théoriques (la question du genre littéraire, celle des études de genre et celle de la poétique du support). Trois études de cas sont ensuite orientées vers l’avant-garde, dont l’investissement manifestaire a été aussi prolifique que varié. En guise de conclusion, un article d’ouverture prolonge la réflexion jusqu’au xxie siècle, avec une étude des multiples « jeux de langage » (Wittgenstein) auxquels donne lieu aujourd’hui le mot manifeste.
Entrées d’index
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- 1 Benoît Grossin, « “Manifeste du surréalisme” : le manuscrit d’André Breton reste un “appel sans auc (...)
- 2 Yvan Goll (dir.), « Manifeste du surréalisme », Surréalisme, nº 1, 1924, [s. p.].
- 3 Dans le cadre de l’exposition « Surréalisme » au Centre Pompidou (4 septembre 2024‑13 janvier 2025)
- 4 « Tel qu’il se présent à nous aujourd’hui, le manuscrit du Manifeste du surréalisme frappe par son (...)
- 5 Pour reprendre les mots de Jérôme Meizoz dans « Ce que l’on fait dire au silence : posture, ethos, (...)
1En 2024, au moment où nous écrivons ces lignes, le centenaire du Manifeste du surréalisme d’André Breton a attiré l’attention du public. Cette célébration a remis en lumière le manifeste littéraire, à travers l’un des textes emblématiques du xxe siècle. Le texte de Breton énonce les principes d’un mouvement, notamment la volonté de « subversion totale des valeurs de la société occidentale1 ». Il revendique aussi l’usage du terme « surréalisme », en réponse aux accusations de contrefaçon publiées dans le seul numéro de la revue éponyme d’Yvan Goll2. Enfin, ce manifeste se présente comme un texte lié à un support précis. Il s’agit à la fois de la préface de Poisson soluble, devenue manifeste, et du manuscrit original. Celui-ci a été exposé au musée à l’occasion du centenaire3. Olivier Wagner associe d’ailleurs ce manuscrit à ce qu’il appelle l’« éthique de l’écriture de Breton4 ». La question de la force rhétorique intrinsèque au manifeste, dans lequel l’énonciateur mène tout un travail « de l’intérieur du discours5 », est celle qui nous intéressera ici.
2Plutôt que de circonscrire le manifeste à sa seule visée utilitaire (fonder un mouvement et consacrer son auteur en tant que chef de file dudit mouvement), on concevra bien plutôt le manifeste comme une fin, en l’envisageant comme l’accomplissement d’une construction de soi de et par le signataire. Pour tout cela, il nous a semblé intéressant de revenir sur les modes d’énonciation propres à ce genre‑phare de la modernité qu’est le manifeste.
- 6 Dominique Chouinard, « Sur la préhistoire du manifeste littéraire (1500‑1828) », Études françaises, (...)
- 7 Marc Angenot et Darko Suvin, « L’implicite du manifeste : métaphores et imagerie de la démystificat (...)
3Rappelons que ce dernier a acquis sa signification par le rapprochement terminologique avec le manifesto italien au xvie siècle, qui se définit comme une « feuille volante […] qu’on affiche dans les lieux publics, dans une intention publicitaire ou propagandiste, afin de divulguer des faits intéressant la communauté6 ». Son intention publicitaire ou propagandiste est, précisément, ce qui le distingue d’autres formes discursives : il s’agit, en effet, d’un texte où les auteurs formulent d’une manière explicite leurs réclamations et leurs requêtes et usent de leurs aptitudes rhétoriques dans leur quête d’adhésion7. Pour ce faire, ils y élaborent un ethos pouvant être marqué à la fois par la revendication, l’agressivité et la prophétie.
- 8 Ruth Amossy, L’argumentation dans le discours, 3ᵉ éd., Paris, Armand Colin, 2016, p. 83.
- 9 Dominique Maingueneau, Le discours littéraire : Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Col (...)
4Depuis la tradition aristotélicienne, l’ethos est considéré comme pisteis, c’est‑à‑dire comme outil de persuasion qui équivaut à « l’image de soi que l’orateur construit dans son discours pour contribuer à l’efficacité de son dire8 ». S’il était à l’origine pensé à partir d’actes exclusivement locutoires et avait comme fondement trois principes émanant de la morale — le bon sens, la vertu et la bienveillance —, les différentes traditions discursives depuis la rhétorique classique ont repensé les implications et les modes de fonctionnement de ce principe dont la visée demeure : l’élaboration d’un statut à vocation persuasive par son sujet d’énonciation9. Toutefois, la nature polémique et la prétention révolutionnaire du manifeste imposent une dimension spécifique au genre, qui le fait s’extirper de ses seuls aspects éthiques et qui se traduit dans la performance qu’elle nécessite.
5Dans un tel contexte mêlant persuasion et controverse et où la virulence des propos agit comme moteur de révolutions sociales et/ou esthétiques, comment le manifeste parvient‑il, dans ses formes énonciatives, à correspondre aux préceptes esthétiques et politiques préconisés par le ou la scripteur·trice ? En ce sens, comment s’articule concrètement l’ethos du ou de la signataire d’un manifeste et, le cas échéant, celui du groupe dont il ou elle se réclame (et dont éventuellement le texte pourra contribuer à l’édification) ? Ou encore en quoi les éléments de l’image préalable des auteur·trices de manifestes sont-ils mobilisés dans le cadre de l’écriture (identités de genre, de classe sociale ou d’origine culturelle, notamment) ?
6Ce numéro monographique aspire à proposer une réflexion sur les différentes possibilités auxquelles les écritures manifestaires ont pu donner lieu en termes de constitution d’ethos.
- 10 Claude Abastado, « Introduction à l’analyse des manifestes », Littérature, nº 39, 1980, p. 4.
7En ouverture, trois contributions envisagent le manifeste au travers de différentes approches théoriques : la question du genre littéraire et des principales difficultés qu’elle soulève dès lors qu’elle est pensée en fonction d’un objet foncièrement protéiforme (par Dominique Maingueneau), celle des études de genre pour questionner, voire redéfinir, le « prototype » du manifeste — établi à partir d’œuvres rendues canoniques par la critique — dans la perspective d’une histoire genrée (par Anne Tomiche) et celle de la poétique du support comme pierre angulaire de l’« effet‑manifeste10 » de nombreux écrits de contestation et de revendication (par Bart Van den Bossche).
- 11 Ibid.
8Trois études de cas sont ensuite orientées vers l’avant‑garde, dont l’investissement manifestaire a été aussi prolifique que varié — et ce sont ces chemins de traverse, en marge des définitions canoniques du manifeste comme « texte qui prend violemment position11 », qui nous intéresseront particulièrement ici — : une première sur l’ethos discursif inhabituel élaboré par la cinéaste Nelly Kaplan dans le Manifeste d’un art nouveau : la polyvision (par Sarah-Jeanne Beauchamp Houde), une deuxième sur deux formes atypiques de manifeste et de contre-manifeste publiés en Espagne afin d’explorer les marges de la construction de l’ethos manifestaire (par Laurie‑Anne Laget) et une troisième qui présente le projet MANART, base de données consacrée aux manifestes artistiques et littéraires, dont la structure est pensée en lien avec les caractéristiques propres à ce genre (par Viviana Birolli).
- 12 Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1953.
9En guise de conclusion au numéro, nous proposons un article d’ouverture visant à apprécier la question de l’ethos manifestaire au‑delà des littératures d’avant‑garde, en prolongeant la réflexion jusqu’au xxie siècle, avec une étude des multiples et parfois contradictoires « jeux de langage12 » — pour reprendre l’expression de Ludwig Wittgenstein — auxquels donne lieu aujourd’hui le mot manifeste (par Nana Ariel).
Notes
1 Benoît Grossin, « “Manifeste du surréalisme” : le manuscrit d’André Breton reste un “appel sans aucune contrainte à la liberté” », France Culture, 18 septembre 2024, disponible en ligne sur <https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-info-culturelle-reportages-enquetes-analyses/manifeste-du-surrealisme-le-manuscrit-d-andre-breton-reste-un-appel-sans-aucune-contrainte-a-la-liberte-4897832> (consulté le 30/09/2024).
2 Yvan Goll (dir.), « Manifeste du surréalisme », Surréalisme, nº 1, 1924, [s. p.].
3 Dans le cadre de l’exposition « Surréalisme » au Centre Pompidou (4 septembre 2024‑13 janvier 2025).
4 « Tel qu’il se présent à nous aujourd’hui, le manuscrit du Manifeste du surréalisme frappe par son extrême rigueur et les leçons qu’il donne sur ce qu’a été l’éthique de l’écriture de Breton », Olivier Wagner, « Le manuscrit du Manifeste du surréalisme ou l’éthique de l’écriture », dans Surréalisme, Paris, Centre Pompidou, 2024, p. 13.
5 Pour reprendre les mots de Jérôme Meizoz dans « Ce que l’on fait dire au silence : posture, ethos, image d’auteur », Argumentation et Analyse du discours, nº 3, 2009, p. 3, disponible en ligne sur <https://doi.org/10.4000/aad.667>.
6 Dominique Chouinard, « Sur la préhistoire du manifeste littéraire (1500‑1828) », Études françaises, vol. 16, nº 3‑4, 1980, p. 23, disponible en ligne sur <https://doi.org/10.7202/036715ar>.
7 Marc Angenot et Darko Suvin, « L’implicite du manifeste : métaphores et imagerie de la démystification dans le “manifeste communiste” », Études françaises, vol. 16, nos 3‑4, 1980, p. 43‑67, disponible en ligne sur <https://doi.org/10.7202/036717ar>.
8 Ruth Amossy, L’argumentation dans le discours, 3ᵉ éd., Paris, Armand Colin, 2016, p. 83.
9 Dominique Maingueneau, Le discours littéraire : Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004.
10 Claude Abastado, « Introduction à l’analyse des manifestes », Littérature, nº 39, 1980, p. 4.
11 Ibid.
12 Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1953.
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Référence électronique
Sarah-Jeanne Beauchamp Houde et Laurie-Anne Laget, « Introduction », Recherches & Travaux [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 09 juillet 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/recherchestravaux/9217 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14azr
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