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Dossier

Aux sources britanniques des salles d’asile françaises

The British sources of the French “salles d’asile"
Marie Vergnon

Résumés

Dans les histoires de la préscolarisation en France, les références à l’infant school britannique sont récurrentes. Les travaux sur l’histoire de la prise en charge de la petite enfance ont montré la pluralité des propositions qui ont pu nourrir l’élaboration des institutions françaises. Les références à Robert Owen (1771-1858) et son infant school (inaugurée en 1816), en particulier, sont déjà présentes dans les écrits des premiers organisateurs de l’accueil collectif des jeunes enfants en France. Mais les Français qui se sont rendus en Grande-Bretagne pour observer les infant schools au cours de la première moitié du XIXe siècle se sont très majoritairement rendus dans des établissements londoniens. Il convient alors de s’interroger, en confrontant ce que l’on sait de l’infant school écossaise et des projets des premiers organisateurs de l’éducation collective des jeunes enfants en France, sur ce qui a pu passer des valeurs et projets pédagogiques défendus par Owen dans celui des institutions françaises. La dimension proprement pédagogique, encore peu étudiée, nous permet ici d’apporter un éclairage complémentaire aux travaux antérieurs sur la place du modèle britannique dans la construction des salles d’asile françaises.

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Texte intégral

1Le XIXe siècle voit se développer, dans toute l’Europe, le souci de l’éducation de la petite enfance. Cette préoccupation est en partie corrélée à la Révolution industrielle qui s’accompagne de l’exode rural des familles ouvrières se rassemblant près des usines nouvellement créées. Les parents travaillent, la famille élargie et la communauté villageoise ne sont plus présentes pour veiller sur les plus jeunes. Il convient donc d’imaginer l’accueil de cette jeunesse délaissée et désœuvrée. Or cette question se pose en Grande-Bretagne avant de se poser dans le reste de l’Europe qui connait la Révolution industrielle environ trente ans plus tard. Dans ce contexte, le philanthrope et industriel britannique Robert Owen (1771-1858) est unanimement considéré comme l’un des premiers à avoir élaboré une réponse éducative en créant son Infant School à New Lanark en Écosse. Dans cette structure, on accueille tous les enfants dès qu’ils sont en âge de marcher pour leur enseigner des rudiments dans différentes matières, grâce à la découverte de leur environnement et aux histoires racontées, pour leur apprendre à vivre en collectivité et les amener à développer des habitudes d’ordre et d’hygiène (Vergnon, 2013a, 2013b). Dans le sillage de cette première expérience, les infant schools vont rapidement se développer en Grande-Bretagne, puis les Français vont notamment tourner leur regard outre-Manche pour nourrir leurs propres réflexions. En France, ce sont les salles d’asile, créées à partir du milieu des années 1820, qui seront les premiers établissements à être amplement déployés après plusieurs initiatives isolées. Si le nom d’Owen émaille les discours sur l’histoire de la préscolarisation, a-t-il subsisté quelque chose d’owénien dans les salles d’asile françaises ?

1.  Une multiplicité d’initiatives à l’échelle européenne et une circulation des acteurs avérée

2Les travaux sur l’histoire de l’éducation de la petite enfance ont montré la pluralité des propositions qui ont pu nourri l’élaboration des institutions françaises (Luc, 1999a, 1999b ; Chalmel, 2000 ; Burger, 2014). L’ouvrage de Jean-Noël Luc, L'invention du jeune enfant au XIXe siècle (1997) s’ouvre ainsi sur une partie consacrée aux « antécédents français et européens » dans laquelle l’auteur brosse le tableau d’une Europe qui, très tôt, a vu émerger de nombreuses initiatives. Le Ban-de-la Roche, Paris, Copenhague, Berthoud, Hollande, Bruxelles, Genève, Lausanne, Crémone, Postdam… : il suffit de reprendre la liste des lieux identifiés pour se convaincre de la multiplicité des propositions. Toutefois, comme il le remarque, « l’initiative la plus célèbre est celle de Robert Owen » (p. 16). Or, bien que l’on relève des références à Owen lui-même et son Infant school en particulier dans les écrits des premiers organisateurs de l’accueil collectif des jeunes enfants en France, cela ne saurait suffire à leur donner une place dans l’arbre généalogique des salles d’asile.

2.  Une référence récurrente aux origines britanniques des salles d’asile françaises

3Dans les différents types de textes sur la préscolarisation en France (archives officielles, articles et ouvrages sur l’histoire des salles d’asile publiés au XIXe siècle notamment), les références aux infant schools britanniques sont nombreuses. À titre d’exemple, une « Note historique sur les salles d’asile » conservée aux Archives nationales françaises indique que :

L’idée des salles d’asyle ou premières écoles de l’enfance est née en France, a été transplantée en Angleterre, et là mise promptement à exécution, a produit des fruits admirables. Alors on l’a reprise parmi nous, et en 1825 s’est manifesté un grand désir d’imiter l’exemple de l’Angleterre. (Fonds Guizot, s.n., s.d.)

4On retrouve cette référence jusque dans les textes officiels. Ainsi, en 1837, Salvandy, alors ministre de l'Instruction publique, écrit dans son rapport précédant l’Ordonnance royale sur l’organisation des salles d’asile :

  • 1 Philanthrope français engagé dans l’organisation des premières salles d’asile françaises.

C'est l'Angleterre, par ses Infant schools, qui a fourni le premier modèle de ces établissements : toutefois la France, en les lui empruntant, n'a fait que reprendre à l'étranger une pensée qui était née sur son propre sol. [...] M. Cochin1 [...] alla étudier en Angleterre les bonnes méthodes, et, au retour, il éleva la maison modèle de la rue Saint-Hypollyte (sic), qui a puissamment contribué [...] aux rapides progrès de l'institution dans tout le royaume. (Rapport de Salvandy et Ordonnance royale sur l'organisation des salles d'asile, 22 décembre 1837)

  • 2 Voir notamment Luc (1997, p. 17-26).

5L’historiographie fait aussi une place récurrente à cette inspiration britannique dès le XIXe siècle. On trouve de telles références notamment dans les écrits d’Émile Gossot, auteur de l’ouvrage Les salles d’asile en France et leur fondateur Denys Cochin (1884) et de l’article sur Cochin dans les deux éditions du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire dirigé par Ferdinand Buisson (1882-1887 ; 1911), mais aussi sous la plume de Charles Defodon, auteur de l’article sur Eugénie Millet (envoyée à Londres par Cochin2 observer les infant schools) dans le même dictionnaire, ou dans son texte sur « Les origines de l’école maternelle » (1886) : « L’idée et la mise en pratique de la salle d’asile proprement dite eurent besoin […] de ce qu’on appelle […] en Angleterre, les Infants schools. La création des Infant schools anglaises est due à l’initiative du célèbre Robert Owen […] » (p. 38). On note dans cet extrait que c’est à l’Angleterre et aux écoles anglaises qu’il est fait référence, auxquelles Owen est explicitement associé. L’Écosse n’est pas plus citée que la Grande-Bretagne. Peut-être s’agit-il d’une formule métonymique, mais nous pouvons aussi faire l’hypothèse d’un amalgame entre les différentes propositions qui ont émergé sur le territoire britannique.

2.1.  Une inspiration britannique avérée

6Le fait que des Français se sont intéressés aux réalisations britanniques, sans qu’il faille en faire leur unique source d’inspiration, est avéré. Luc (1999b) consacre ainsi la première partie de son propos sur « La diffusion des modèles de préscolarisation » à « L'influence du modèle de l’infant school ». On repère ainsi dans le fonds Guizot une bibliographie sur l’instruction publique en Angleterre, mais on peut trouver plus tôt encore des traces de cet intérêt. Par exemple, en 1830, le comte de Lasteyrie, philanthrope français, publie Des écoles des petits enfants des deux sexes de l'âge de 18 mois à 6 ans, dans l’avertissement (p. 3) duquel il indique que la visite d’institutions en Écosse, en Irlande et en Angleterre l’a amené à écrire cet ouvrage. Mme Mallet avait, quant à elle, vu son intérêt aiguisé par les observations d’un autre philanthrope ayant voyagé outre-Manche, Joseph-Marie de Gérando :

Gérando parle des […] infant schools à plusieurs invitées, dont Mme Jules Mallet qui s'enthousiasme pour cette institution. Après avoir lu les manuels rapportés par Gérando, dont celui de Wilderspin, Mme Mallet réunit plusieurs de ses relations dans un Comité des dames qui ouvre la première salle d'asile française au cours de l'été 1826. (Luc, 1999b, p. 190-191)

  • 3 La lettre n’est pas datée, mais il semble probable que cet écrit date du début ou du milieu des ann (...)

7Le Musée national de l’éducation (Rouen) conserve aussi une lettre de Mme de Pastoret, actrice précoce de l’accueil collectif des jeunes enfants à Paris (Luc, 1997, 1999a, b), qui remercie sa correspondante du courrier dont elle lui a donné lecture, lui permettant de se faire « une idée plus nette de l’instruction donnée aux enfants » dans les infant schools de Londres que celle qu’elle avait pu s’en faire dans les livres3. Elle demande à faire lire cette description à d’autres dames « afin que nous tâchions, écrit-elle, d’imiter ce qui se fait à Londres » (Munaé, 1979 09121).

2.2.  Des Français à Londres

8C’est en effet sur les réalisations londoniennes que les organisateurs des premières salles d’asile en France se sont majoritairement penchés. Denys Cochin envoya ainsi Mme Millet observer les infant schools de Londres avant de se rendre lui-même sur place. Mme Millet fit ensuite publier ses Observations sur le système des écoles d'Angleterre pour la première enfance établies en France sous le nom de salles d'asyle (1828). Parmi les principales écoles londoniennes d’alors, nous pouvons citer celle de Brewer’s Green, ouverte à l’initiative notamment du philanthrope Lord Brougham, et avec l’aide de James Buchanan, premier enseignant de l’Infant school de New Lanark. Brougham, impressionné par les réalisations écossaises d’Owen, lui avait demandé de détacher un enseignant pour établir dans la capitale un établissement du même type. La seconde école est celle de l’éducateur britannique Samuel Wilderspin à Spitafield, ouverte après sa rencontre avec Buchanan et ses financeurs, dans laquelle Mme Millet a passé la plupart de son temps d’observation.

  • 4 Les extraits des références en anglais sont des traductions de l’auteur.

[…] incidemment, ou plutôt providentiellement, je rencontrai […] Mr. James Buchanan, qui était activement engagé dans une nouvelle expérience. Il avait été amené [à Londres] de New Lanark par quelques notables et messieurs, pour superviser un asile à Westminster, qui avait vu le jour grâce à Lord Brougham, pour des enfants de la classe la plus basse, âgés de deux à onze ans. Notre conversation porta sur l'éducation de la petite enfance, je lui ai expliqué mon point de vue, il en résulta qu'une demande me fut adressée quelques jours plus tard par un membre du Comité, pour prendre la direction d'un établissement similaire mais plus important […]. (Wilderspin, 1832, p. 2)4

9Dans les évocations de l’histoire de la préscolarisation en France, au-delà de cette référence londonienne, Owen est souvent convoqué. Sans qu’il soit nécessairement cité comme celui dont s’inspirent les salles d’asile françaises, la manière même dont il lui est fait place dans ces récits contribue à créer une assimilation entre ses réalisations de New Lanark et les établissements londoniens qui ont nourri la réflexion des Français. Or, comme le souligne Chalmel (2000, p. 255) « les "graves leçons" observées par Eugénie Millet dans les Infant Schools de Londres, semblent peu en rapport avec les indications données par Robert Owen à ses éducateurs de New Lanark. »

2.3.  Amalgame des infant schools britanniques

  • 5 Munaé, numéro d’inventaire 2020.1.1

10On constate en effet un amalgame entre le projet écossais et les développements londoniens. Gérando (1839, p. 244) écrit ainsi à propos du contexte britannique : « Le premier exemple fut donné à New-Lanark, dans le célèbre établissement tenté par M. Robert Buchanan (sic), vers 1819. En 1820, M. Buchanan fut appelé à Londres pour ouvrir une infant school ». On peut ici faire l’hypothèse d’une confusion entre Robert Owen, organisateur de l’éducation, et James Buchanan, l’un des enseignants. On relève aussi la confusion sous la plume de Defodon (1882-1887, p. 1803) qui écrit que « quelques personnes qui avaient visité l'Angleterre en rapportèrent une vive admiration pour les Infants schools créées à Londres par Buchanan ». Lasteyrie (1829, p. 8) écrivait quant à lui que la première école londonienne était « à l’imitation de celle de M. Owen ». Sans qu’il soit toujours fait un rapprochement aussi significatif, Owen est présent dans les récits de l’histoire des salles d’asile et de la préscolarisation en France. Ainsi, sous la plume d’Albert Durand, auteur d’un manuscrit sur les principes et méthodes des salles d’asile dans les années 1870, Owen et Buchanan sont cités à la suite d’Oberlin et Mme Pastoret sur la page intitulée « Historique »5. Dans le Dictionnaire de Buisson dans lequel il signe la première partie de l’article sur les écoles maternelles, on peut encore lire :

La création des salles d'asile en France fut déterminée par l'exemple de l'Écosse et de l'Angleterre. Le célèbre Robert Owen avait fondé en 1810, dans son établissement industriel de New Lanark, une école de petits enfants, dont il confia la direction à un simple ouvrier tisserand, James Buchanan […]. Les succès que Buchanan obtint dans l'école de New Lanark attirèrent l'attention sur lui ; en 1819 il fut appelé à Londres par Henri Brougham et chargé par celui-ci d'organiser dans cette capitale des écoles enfantines (Infant schools). […] En 1825, M. De Gérando ayant parlé avec admiration des Infant schools anglaises […] Denis Cochin […] décida […] Mme Millet, à aller étudier sur place les Infant schools. Voulant lui-même connaître la méthode de Buchanan, il se rendit aussi à Londres, et […] revint en France avec la traduction des manuels de Buchanan. Le Comité ouvrit, en 1828, rue des Martyrs, une salle d'asile imitée de celle de Londres. […] La même année, Cochin fonda un asile modèle […]. (Durand, 1888, p. 1862)

11Une première difficulté est que les soi-disant manuels de Buchanan cités n’existent pas, à notre connaissance. Tous les auteurs y faisant référence s’appuient sur ce texte de Durand, mais nous n’avons jamais pu identifier de manuel ou traité pédagogique signé par Buchanan. La seule trace que nous ayons pu identifier de ses conceptions pédagogiques est un journal cité par l’une de ses descendantes, Barbara Isabella Buchanan (1923) qu’il aurait tenu avant d’émigrer en Afrique du Sud. Bien qu’Owen ait beaucoup écrit sur les questions éducatives, il n’a jamais fait paraitre de manuel d’éducation. Il est donc plus probable que l’auteur des textes que Cochin a rapportés soit Wilderspin, dont les premiers ouvrages parurent en effet avant 1827, et auxquels le terme de « manuels » correspond bien puisqu’il s’agit de guides pratiques. En outre, Mme Millet cite 1819 comme date de création des Infant schools en Angleterre qui concentre son attention (à l’exclusion de l’Écosse) ; elle précise aussi que l’Infant school de Spitafield, celle de Wilderspin, lui a « paru bien supérieure aux autres » (Millet, 1828, p. 5).

12Le singulier employé le plus souvent pour désigner un modèle britannique cache donc une pluralité d’acteurs et de propositions. Les Français qui se sont rendus en Grande-Bretagne afin d’étudier les propositions britanniques pour la petite enfance se sont très majoritairement rendus dans des établissements londoniens, comme l’observait déjà Chalmel. Or, Owen lui-même avait amplement critiqué l’Infant school de Brewer’s Green à Londres, prétendument inspirée de celle qu’il avait créée à New Lanark, et où œuvrait son ancien maître Buchanan (Vergnon, 2013a). En outre, à la même période, des établissements pensés notamment par Wilderspin ont été ouverts sous la même dénomination. Au-delà d’un éclairage par la circulation des acteurs, il convient alors de s’interroger, en confrontant ce que l’on sait de l’Infant School écossaise d’Owen et des projets des premiers organisateurs de salles d’asile en France, sur ce qui a pu passer des valeurs et projets pédagogiques défendus par Owen dans ceux des institutions françaises.

3.  L’éclairage des pratiques pédagogiques

13La dimension pédagogique, la circulation des idées et des pratiques, moins souvent convoquées que celle des acteurs, nous semblent en effet apporter un éclairage complémentaire aux travaux antérieurs en interrogeant tant les objets d’enseignement, les outils et techniques que l’aménagement de l’espace. Nous les étudions à partir des propositions des pédagogues et organisateurs de l’éducation, dans leurs textes et l’iconographie qui les accompagne, ainsi que les témoignages des visiteurs de ces établissements.

14Nous avons choisi de prendre comme référence pour les institutions françaises la salle d’asile modèle de la rue Saint Hipollyte fondée par Cochin, d’une part, car son fondateur s’est rendu à Londres, et d’autre part, bien qu’il ne soit ni le seul ni le premier établissement d’accueil de la petite enfance, il est reconnu comme précurseur et exemplaire de cette nouvelle modalité d’éducation. Salvandy le cite dans son rapport précédant l’Ordonnance royale sur l’organisation des salles d’asile, et l’on peut lire, dans les archives du fonds Guizot qu’« un des principaux établissements de ce genre est sans contredis celui qui a été fondé rue St Hipollyte par M. Cochin ».

15Marie Pape-Carpantier rappelle plus tard dans son Rapport sur le cours pratique des salles d'asile (Munaé, manuscrit daté de 1867) qu’avant 1837 « une sorte de stage facultatif dans une salle d’asile bien dirigée et l’excellent manuel de Monsieur Cochin avaient été jusque-là les seuls moyens d’instruction des directrices ». En effet, ce rapport contribua à poser les cadres de ce que furent les salles d’asile grâce, notamment, à la publication d’un Manuel des fondateurs et des directeurs des premières écoles de l'enfance, connues sous le nom de salles d'asile (1834), ouvrage de référence pour leur organisation.

3.1.  Chants et comptines

16Dans les écoles de New Lanark, de Londres et de Paris, de nombreuses chansons et comptines étaient utilisées pour l’éducation des enfants. À Londres (Millet, 1828, p. 8) et Paris, elles servent à l’éducation religieuse (Cochin, 1834, annexes 2 et 3), une dimension absente des traces des pratiques de Buchanan dont nous disposons, même si l’on repère une comptine morale (cité par Buchanan, 1923, p. 6). Elles servent aussi à rythmer la vie du groupe : on peut citer par exemple des comptines pour entrer en classe proposées avec leurs partitions par Buchanan (cité par Buchanan, 1923, p. 5 ; Cochin, 1834, annexe 1). Les chants sont aussi utilisés pour toutes sortes d’apprentissage. Mme Millet (1828, p. 8) rapporte ses observations sur l’alphabet et la numération, précisant que l’« on entremêle tout de chant » (p. 9). On trouve aussi dans le manuel de Cochin (1834, annexes 4, 5, 6, 7 respectivement) un « Chant de l’alphabet » un « Chant de l’épellation », des comptines pour « la numération » et « l’addition ». Les comptines sur la grammaire présentées par Buchanan (cité par Buchanan, 1923, p. 5) et Wilderspin (1840, p. 206) sont en revanche presque identiques, or les dates des publications convoquées ici ne nous permettent pas de formuler des hypothèses sur ce qui peut leur être respectivement attribué. Les comptines servent aussi à l’apprentissage des tables de multiplication, et l’on repère cette fois une différence majeure entre les comptines présentées par Wilderspin (1845, p. 112) et Cochin (1834, annexe « Chant de la table de Pythagore »), qui proposent une simple mise en musique des opérations, et celle qui figure dans le journal de Buchanan. Cette dernière présente un caractère plus pédagogique reposant sur l’association de l’opération avec une phrase indiquant une action à effectuer et rimant avec le résultat de l’opération (« Twice one are 2, thumbs up to view »). Les sonorités, le rythme et la gestuelle sont associés en appui à la mémorisation tout en conférant un caractère ludique à l’exercice (Vergnon, 2013a, p. 157).

17Enfin dans les comptines présentées par Buchanan, on repère des contenus liés à l’environnement des enfants, aux animaux qui les entourent (chat, poisson, mouton) mais aussi une longue comptine sur la vache et tous les usages qu’il peut être fait de son lait, sa viande, son cuir… (cité par Buchanan, 1923, p. 6-7). De telles propositions ne sont pas mises en évidence chez Wilderspin ou Cochin, mais Millet propose, à l’issue de ses observations, de s’appuyer sur « plusieurs airs de la musique française » dont « il pleut, bergère pour une histoire de moutons ».

18On relève ainsi des usages différents des comptines, liés à des ambitions ou des intuitions pédagogiques différentes, mais aussi à l’environnement dans lequel les enfants évoluent.

3.2.  Salles de classe, aménagement de l’espace

19Les salles de classe imaginées par Wilderspin (1840) sont organisées autour de gradins placés au bout d’une pièce (Millet, 1828, p. 6) et d’espaces aménagés dans la classe pour l’enseignement mutuel. Nous ne disposons pas d’informations sur l’aménagement de la salle d’asile dirigée par Buchanan, mais on retrouve une disposition très similaire dans les premières salles d’asile parisiennes (Cochin, 1834 ; archives iconographiques de la salle d’asile Saint-Hipollyte, Munaé). Si les classes de New Lanark témoignent de la mutualisation des supports d’enseignement (partitions, frises chronologiques, planches d’histoire naturelle...), on n’y trouve pas trace de gradins (Vergnon, 2013b). On peut toutefois faire l’hypothèse que les enfants y étaient beaucoup moins nombreux, rendant inutile le recours à un tel aménagement.

3.3.  Corps et hygiène

20Le développement physique et la santé des élèves constituent aussi une préoccupation partagée par ces éducateurs. Owen avait pris de nombreuses dispositions à cet égard pour l’ensemble des habitants de New Lanark. Dans le livre de comptes de l’institution, figurent des mentions régulières de rémunération pour le nettoyage des locaux qui fait d’ailleurs partie des postes de dépenses figurant aux récapitulatifs annuels. Les visiteurs soulignent la propreté de l’école et les aménagements prévus (Vergnon, 2013b, p. 231-232). Une cour est aménagée pour les enfants devant l’école et sert notamment aux jeux (cerceaux par exemple) et exercices physiques. Les temps en extérieur n’étaient toutefois pas limités à la fréquentation de la cour et les enfants profitaient de l’environnement du village, parfois au son de la flûte de Buchanan. L’ouvrage A System for the Education of the Young de Wilderspin s’ouvre sur une gravure de la cour telle qu’il la conçoit, accompagnée d’une description des aménagements (p. xi-xii) : des mats avec des cordes, des pièces de bois pour des constructions, un chariot pour les transporter, des arbres fruitiers et des enseignants-surveillants pour inciter les enfants à s’occuper, prévenir les accidents, veiller à la moralité. Les écrits de Millet (1828, p. 13) témoignent du même souci. Elle souligne notamment que « d'aussi jeunes enfans ont besoin d'exercice et d'air ». Cochin (1834, p. 196, 201) consacre moins de développements à cette question mais évoque les récréations et leurs jeux, le préau couvert, le fait que « la récréation offre des occasions favorables pour faire à certains enfans des instructions ou des remontrances sur leur propreté », l’importance de « l'activité du corps en même temps que celle de l'esprit » citant, parmi les meilleurs exercices en récréation la course, le saut à petites distances, la marche ou saut avec une corde.

21Là encore, la manière dont est investie pratiquement la question de l’importance du corps est conditionnée par l’environnement, mais les éléments rassemblés témoignent de l’importance accordée partout au jeu, au corps et à l’hygiène.

3.4.  Histoire naturelle et rapport à l’environnement

22Les manuels de Wilderspin font une part importante à l’histoire naturelle et à la botanique, présentant des planches d’instruction illustrées. À Paris, Cochin (1834, p. 276) propose des leçons de choses et des leçons par images. On trouve aussi dans la classe de New Lanark de nombreuses planches d’instruction (animaux, plantes…) (Vergnon, 2013b). La différence majeure réside dans le fait qu’à New Lanark, ces planches et les objets collectionnés dans la classe n’étaient utilisés que lorsque les enfants ne pouvaient sortir (par mauvais temps) ou que les leçons portaient sur des sujets qui ne se trouvaient pas dans leur environnement (on note par exemple trace de l’achat d’un crocodile empaillé). On tente toutefois en ville de compenser l’absence immédiate d’une nature si riche. Millet (1828, p. 6-7) remarque à Londres des « plantes cultivées en plate-bande, notamment celles qui sont les plus utiles à la nourriture des hommes et des animaux et aux travaux des arts et métiers, afin de pouvoir en prendre texte d’instruction ». Cochin (1834, p. 210-211) rappelle qu’à Londres, un maître d’Infant School « fait voir […] son jardin garni de plantes intactes autour du lieu où les enfants prennent leurs exercices de récréation » et souligne qu’à Paris plusieurs asiles « offrent les mêmes exemples ».

23Nous pouvons faire l’hypothèse que les contextes géographiques de développement de ces expériences ont conditionné pour partie les pratiques pédagogiques que nous présentons. Owen à New Lanark était dans un milieu qui lui permettait, tant pour les jeux que pour les leçons, de profiter d’un environnement riche, tandis que dans les villes que sont Londres et Paris, il a fallu imaginer d’autres manières de gérer l’espace de la classe et la moindre opportunité de profiter de ressources naturelles.

244.  Conclusion

25L’éclairage à partir des pratiques pédagogiques, bien que nuancé à la faveur des contextes, permet de confirmer les conclusions proposées à la lumière de la circulation des individus entre la France et la Grande-Bretagne au début du XIXe siècle. Si les Français qui ont organisé les premières salles d’asile se sont bien inspirés, entre autres, de pratiques britanniques, il s’agit surtout des pratiques londoniennes de Wilderspin. Il semble même que les Français aient tenté de se démarquer de pratiques qui leur semblaient peu appropriées, et qu’Owen avait critiquées lors de sa visite à Brewer’s Green :

La méthode qui y était suivie ne fut pas absolument celle des Infant schools. « J'ai vu en Angleterre, écrivait Mme Millet à quelques années de là, donner de graves leçons dans les écoles de la première enfance. J'ai constamment fait mes efforts pour qu'en France l'enseignement des salles d'asile soit substantiel et varié sans être approfondi. […] ». (Durand, 1888, p. 1863)

26Ainsi, certaines similitudes peuvent n’être que le reflet de l’invention des Français face à une proposition dévoyée à Londres (d’après Owen) de ce que le pédagogue avait entrepris à New Lanark. En dehors d’avoir sensibilisé Buchanan à ces questions, Owen a ainsi peu de place dans l’histoire de la préscolarisation française. Micheline Vincent-Nkoulou attire toutefois notre attention sur une expérience française directement inspirée par celle d’Owen à New Lanark :

[…] c’est sur le modèle d’Owen, qu’il est allé rencontrer en Écosse en 1822, que Marc-Antoine Jullien le disciple de Pestalozzi, va « fonder, en 1831, sur sa propriété parisienne, située dans l’ancien premier arrondissement, une salle d’asile ». (Vincent-Nkoulou, p. 119 ; citation de M.-C. Delieuvin, Marc-Antoine Jullien, de Paris (1775-1848) Théoriser et organiser l’Éducation, Thèse, Université de Paris Descartes, 1999, p. 295-296)

27Si Owen n’a en effet pas eu la place que l’écriture de l’histoire a parfois contribué à lui prêter dans l’inspiration du mouvement général et l’élaboration du modèle des salles d’asile françaises, ses propositions pour l’éducation de la petite enfance (qui, entre autres, avaient attiré de nombreux visiteurs curieux à New Lanark) ont toutefois nourri la réflexion sur ces questions en France. La diffusion de ses propositions et réalisations dans les publications, son rôle dans l’œuvre pédagogique de Buchanan à Londres ou dans l’ouverture de l’école de Jullien, témoignent finalement d’une certaine influence, quoi que souvent indirecte et de portée finalement limitée.

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Bibliographie

Sources

Manuscrits et archives iconographiques

COLLECTION ICONOGRAPHIQUE SUR LA SALLE D’ASILE COCHIN, Munaé, 1979.00439.1, 1986.00208.1, 1986.00208.2, 2006.05972.63, 2006.05972.113

The Expenses Book for the Institute for the Formation of Character 1816 - 1825, University of Edinburgh Library, LIBSC1/803

FONDS GUIZOT, 42AP21, Archives nationales (Dossier VI, sous Salles d'asiles, 26 nov. -1er déc.1835)

DURAND Albert (après 1871), Recueil des principes et des méthodes des salles d’asile, Munaé, 2020.1.1

PASTORET, Mme de (vers 1820 ?), Lettre sur les salles d’asile, Munaé, 1979.09121

PAPE-CARPANTIER Marie (1867), Rapport sur le cours pratique des salles d'asile, Munaé, 1979.37360

Imprimés

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DEFONDON Charles (1882-1887), « Millet (Mme) », dans Ferdinand Buisson (éd.), Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Partie 1, Tome 2, p. 1923-1925.

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GÉRANDO Joseph-Marie de (1839), « Des écoles pour les petits enfants, ou salles d'asile pour l'enfance », dans De la bienfaisance publique, Bruxelles, Société belge de librairie, p. 244-259.

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Notes

1 Philanthrope français engagé dans l’organisation des premières salles d’asile françaises.

2 Voir notamment Luc (1997, p. 17-26).

3 La lettre n’est pas datée, mais il semble probable que cet écrit date du début ou du milieu des années 1820. La correspondante de Mme de Pastoret est Clémentine Cuvier (1809-1827) qui transmit une lettre de sa demi-sœur, Sophie Duvaucel (1789-1867).

4 Les extraits des références en anglais sont des traductions de l’auteur.

5 Munaé, numéro d’inventaire 2020.1.1

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Vergnon, « Aux sources britanniques des salles d’asile françaises »Recherches en éducation [En ligne], 50 | 2023, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ree/11461 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ree.11461

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Auteur

Marie Vergnon

Maître de conférences, Centre interdisciplinaire de recherche normand en éducation et formation (CIRNEF), Université de Caen-Normandie

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