Jean-François Dupeyron, L’école des communs
Jean-François Dupeyron, L’école des communs, Le Bord de L’eau, coll. « Critiques éducatives », 2024, 260 pages, ISBN : 97823851 90132
Texte intégral
- 1 Ce livre est traduit en français en 2010 : Elinor Ostrom (2010), La Gouvernance des biens communs : (...)
1Depuis déjà quelques décennies, le terme et concept de « communs » a émergé dans le monde comme un thème mobilisateur et fédérateur dans les nombreuses luttes contre le capitalisme néolibéral. Conjointement à ces mouvements sociaux, les recherches sur les communs se sont multipliées en histoire, en droit, en économie, en sociologie, en théologie et en philosophie. Dans cette production théorique, le travail de l’économiste Elinor Ostrom, qui publie en 1990 Governing the commons. The Evolution of Institutions for Collective Action1, marque un tournant. En effet, la Prix Nobel d’économie de 2009 montre que, lorsque les ressources mises en commun sont gérées par les producteurs ou les usagers eux-mêmes suivant des règles qu’ils se donnent et qu’ils respectent, il y a une rationalité et une efficacité des communs.
- 2 Pierre Dardot & Christian Laval (2014), Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La D (...)
- 3 Christian Laval & Francis Vergne (2021), Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir, Pa (...)
- 4 Sylvia Federici (2022), Réenchanter le monde. Le féminisme et la politique des communs, Genève/Pari (...)
2En France, le livre de Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014)2, constitue à son tour un apport très important qui impulse de nouveaux travaux. Les auteurs y opèrent un déplacement des communs au commun comme principe politique non seulement de l’institution des communs mais aussi de la transformation de l’ensemble des sociétés. Quelques années plus tard, Christian Laval et Françis Vergne, dans Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir (2021)3, prolonge ce travail avec un projet de transformation démocratique des écoles et des universités en communs éducatifs selon cinq principes : liberté de l’esprit, égalité dans l’accès aux savoirs, définition d’une culture commune, pédagogies de la coopération, autogouvernement des institutions scolaires et universitaires. Le livre de Jean-François Dupeyron, L’école des communs (2024), s’inscrit dans les perspectives ouvertes par Dardot, Laval et Vergne mais aussi dans celles de Sylvia Federici4 qui, en lien avec le féminisme, ancre les communs dans la vie quotidienne des populations dans le monde et en particulier dans le travail de reproduction effectué en grande partie par des femmes, notamment des femmes racisées (éducation, santé, alimentation, soins, etc.).
Introduction
3L’école des communs est un livre important et novateur à plus d’un titre. Premièrement, Dupeyron repense en philosophe l’éducation dans son ensemble à partir des communs. À cet égard son livre est un véritable traité de philosophie de l’éducation. Deuxièmement, il pense radicalement l’école des communs, non pas comme une transformation démocratique de l’école publique (ce qui nous semble être l’hypothèse de Laval et Vergne), mais comme une troisième école, par-delà l’école étatique et l’école privée, et en continuité avec les expérimentations de l’école de la Commune de Paris (1871), de l’école syndicale de la CGT syndicaliste révolutionnaire, des écoles libertaires et de certaines écoles d’Éducation nouvelle (en particulier Freinet).
- 5 Jean-François Dupeyron (2020), À l’école de la Commune de Paris. L’histoire d’une autre école, Dijo (...)
4Dans un livre précédent, À l’école de la Commune de Paris. L’histoire d’une autre école5, Dupeyron a montré que, durant la deuxième moitié du XIXe siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, le mouvement ouvrier élabora le projet d’une troisième école, une école indépendante de l’Église mais aussi de l’État. C’est contre cette autre école que s’est construite l’École républicaine de Jules Ferry.
5Troisièmement, Dupeyron ne se limite pas au cas de la France, comme le font Laval et Vergne : son livre s’ouvre aux voix venues des autres continents que l’Europe et en particulier des voix féministes, écoféministes, décoloniales et s’appuie sur les expérimentations des zapatistes du Chiapas (Mexique) et du MST (le Mouvement des sans-terre du Brésil).
6Quatrièmement, grâce à cette prise en compte des réalisations et théorisations non occidentales, Dupeyron peut proposer, non pas un modèle unique d’écoles des communs, mais un changement de paradigme et une « inversion » radicale de perspective (partir de la variabilité de l’humain au lieu de partir du même et de l’identique comme norme) pour des écoles des communs et des pédagogies des communs dans le cadre d’un principe de non-domination et de non-discrimination.
7Cinquièmement, centrant l’éducation sur la vie des populations et non pas sur les seuls savoirs, il fait la proposition radicale d’une école libérée de l’évaluation, où « la participation à l’exercice de cette fonction [la fonction éducative commune] ne requiert la possession d’aucun titre particulier, à part l’appartenance universelle à l’association des commoners. » (p. 166)
- 6 bell hooks (sans majuscules) est le nom de plume de Gloria Jean Watkins.
- 7 André Gorz (1997), Misère du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, p. 11.
8Ce livre s’appuie sur un travail de recherche universitaire vaste et rigoureux qui se réfère non seulement à Grundtvig, Dewey, Bachelard, Illich, Freinet, Rancière, etc., mais aussi à de nombreux penseurs non occidentaux tels que Freire, Tagore, bell hooks6, Appiah, Shiva, Takeo Doi, Carneiro, Ribeiro, etc. (l’ouvrage se termine par une liste présentant 75 autrices et 73 auteurs du monde entier). S’adressant à un public relativement large, L’école des communs n’est pas un ouvrage purement académique. Engagé contre la société capitaliste sans être militant pour une idéologie, Dupeyron y propose, non pas l’utopie d’une école parfaite, mais l’utopie concrète d’une école possible ou plutôt d’écoles possibles. « Il faut apprendre, écrivait André Gorz, à discerner les chances non réalisées qui sommeillent dans les replis du présent »7.
L’éducation des communs
9L’ouvrage L’école des communs est divisé en trente chapitres relativement courts organisés en trois parties : L’éducation des communs, Les écoles des communs, Les pédagogies des communs.
- 8 Massimo De Angelis, dans Ashish Kothari et al. (dir.) (2022), Plurivers, un dictionnaire du post-dé (...)
10La première partie expose les principes de l’éducation des communs. Mais d’abord, qu’est-ce qu’un commun ? L’auteur reprend la définition de l’économiste Massimo De Angelis qui distingue trois éléments : commonwealth, commoners, commoning. « Par “communs”, j’entends les systèmes sociaux composés de trois éléments de base interconnectés : 1) un commonwealth, c’est-à-dire un ensemble de ressources détenues en commun et régies par 2) une communauté de commoners qui s’engagent également dans 3) la pratique du commoning, ou “faire en commun”, qui perpétue leur vie en commun et celle de leur commonwealth. En ce sens, toutes les formes de coopération humaine non hiérarchique sont des formes différentes de communs. »8
11Dupeyron met en garde contre trois dérives : l’idéalisation des communautés rurales d’hier (les communs sont des inventions d’aujourd’hui), la gestion non démocratique de « biens communs » (les communs, c’est l’autogestion populaire), le communautarisme identitaire ou sociologique (les communs sont universellement accueillants). L’idée que les commoners sont des gens du commun, des « sans-titres », non pas des gens qui se ressemblent, mais qui agissent ensemble, et que la communauté des coopérants ne peut pas être discriminante est un principe fondamental de l’éducation des communs.
12La philosophie de l’éducation de Dupeyron met en œuvre deux distinctions, celle entre educare et educere et celle entre mode majeur et mode mineur de l’éducation.
131) Tout d’abord, l’auteur renouvelle la distinction classique entre les deux étymologies attribuées à « éduquer ». Alors qu’educare est souvent laissé de côté ou réduit au remplissage au profit d’educere identifié à l’émancipation, Dupeyron voit dans educare la première tâche de l’éducation des communs : le soin de la vie, le souci des vivants comme souci du bien-vivre (buen vivir), autrement dit, à l’opposé de l’esprit du capitalisme, le primat des relations sur les possessions, des liens sur les biens. L’éducation des communs va de l’educare vers l’educere. Dupeyron s’inspire de Paulo Freire, qui écrit dans La pédagogie des opprimés : « Personne ne libère personne, personne ne se libère tout seul : les êtres humains se libèrent ensemble » (cité par l’auteur, p. 45). L’émancipation ne se fait pas individu par individu, mais en commun. Elle n’est pas l’horizon de l’éducation, mais sa condition (elle est le mouvement initial par lequel l’élève décide d’apprendre par lui-même). Elle n’est pas la mission des seuls éducateurs (censés libérer les autres), mais elle est auto-émancipation. En somme l’éducation des communs part de la vie des populations, de leurs besoins réels, et elle s’élargit et s’élève vers des savoirs plus formels et plus généraux.
142) Ensuite, l’auteur fait une distinction entre mode mineur et mode majeur de l’éducation. Il se réfère à l’anthropologue Tim Ingold qui conçoit l’anthropologie comme l’étude de la vie humaine dans son histoire, c’est-à-dire l’étude de l’ensemble des activités par lesquelles les humains s’humanisent. L’éducation se confond en ce sens avec les processus d’humanisation et elle se caractérise par son inachèvement, son devenir, sa créativité et sa variabilité. Elle est une activité faible (non pensable avec les catégories fortes de la métaphysique), qui s’effectue sur un mode mineur, autrement dit qui ne vise pas (mode majeur) la transmission et inculcation d’une essence préétablie de l’homme (ce que serait, selon Dupeyron, la Bildung). « Le mode mineur d’éducation ne prétend ni transmettre une forme figée de culture et d’humanité ni se contenter de cultiver une capacité d’auto-éducation vide et indifférenciée. » (p. 59). L’éducation n’est pas de l’ordre d’une maitrise sur les choses et les êtres (éducation sur le mode majeur) et d’une possession de biens (conception bancaire de la tête pleine comme un compte en banque). Elle est une culture de l’attention et de la relation avec les choses, les vivants, les autres humains et soi-même (éducation sur le mode mineur). L’éducation des communs est démocratique. Elle l’est d’une part au sens où elle est une action d’une population sur elle-même (autogestion populaire) et où elle ne peut être confiée à des pouvoirs extérieurs à cette population (État, clergés, experts, etc.). Elle l’est d’autre part au sens où elle est une pratique de l’égalité, une lutte permanente contre toute domination et toute discrimination. En résumé, l’éducation des communs est « une éducation prenant soin du buen vivir des populations, autogérée par celles-ci, déployée sur un mode mineur et incarnée dans la culture de la relation et de la médiation » (p. 67).
15Dans une telle éducation, la vie en commun (la coopération, la solidarité, l’élaboration en commun des règles de vie) a un caractère structurant à l’égard de l’enfant. L’auteur renouvelle la critique de « l’enfant roi ». Alors que souvent cette critique est faite du point de vue réactionnaire de la restauration de l’autorité, Dupeyron montre que « l’enfant roi » est, en réalité, l’enfant du Capital. Dans le modèle néolibéral d’éducation, il s’agit de former un individu entrepreneur de soi-même, consommateur-jouisseur, un individu qui a une mentalité capitaliste de propriétaire, de prédateur (tout est potentiellement à moi). « N’obéir à personne, ne respecter aucune règle sociale sans y être contraint, ne reconnaître aucun droit à autrui, sont des attitudes égoïstes très conformes au modèle néolibéral » (p. 127). L’enfant du Capital n’a pas le sens de la coopération, il ne connait que la compétition (écraser l’autre).
Les écoles des communs
16La deuxième partie porte sur les écoles des communs. Dupeyron met à mal les séparations qui sont au fondement de l’école républicaine, notamment celles entre l’école et la société, l’école et la vie, l’instruction et l’éducation, la raison, les savoirs universels et les croyances particulières. Aux oppositions habituelles entre écoles privées et écoles publiques, et entre écoles religieuses et écoles laïques, il substitue celle entre les écoles plébéiennes et populaires d’un côté, et de l’autre, les écoles patriciennes et non populaires. Les écoles du commun diffèrent à la fois des écoles publiques laïques et des écoles privées ou religieuses. Ce sont des écoles plébéiennes, des écoles pour les populations, pour la vie matérielle et spirituelle des populations, et gérées par ces populations elles-mêmes. Celles-ci étant diverses, les écoles plébéiennes le sont aussi.
17Mais faut-il une école ? Oui, répond l’auteur, qui, à la différence d’Ivan Illich, pense qu’il faut un lieu spécifique pour la fonction épistémique. Mais ce lieu ne saurait avoir une forme unique. « Il y a en fait de très nombreuses façons de faire école » (p. 144), écrit Dupeyron. « Peut-être d’ailleurs faut-il se demander si le mot école doit toujours être conservé » (p. 170). La Commune de Paris parlait de « maison d’instruction et d’éducation », John Dewey de « centre actif » d’enquête sociale. Les écoles des communs ne sont pas réservées à un âge de la vie, elles sont ouvertes à toutes les générations. Elles ne sont pas autogérées seulement par celles et ceux qui travaillent et vivent dans ces écoles (les élèves et les éducateurs) mais aussi par les populations concernées par ces écoles. Elles ne sont pas centrées sur les seuls savoirs formels, livresques, mais elles sont des écoles pour la vie dans sa variété, sa créativité et ses relations avec le monde.
- 9 Martin Breaugh (2007), L’expérience plébéienne. Une histoire discontinue de la liberté politique, P (...)
- 10 Cf. Jacques Rancière (1987), Le Maître ignorant, Paris, Fayard.
18Des écoles plébéiennes ? Dupeyron emploie ce mot de « plébéien » dans le sens que lui a donné le professeur de théorie politique Martin Breaugh dans L’expérience plébéienne9 à travers l’étude de trois expériences insurrectionnelles modernes, celles des sans-culottes parisiens dans la Révolution française, des jacobins anglais en 1792-1799, des communards en 1871. Breaugh oppose la politique patricienne du petit nombre doté de titres (la fortune, l’âge, le savoir, etc.) qui autorisent à gouverner à la politique plébéienne exercée par les « sans-titres » au nom de l’égalité de tous contre les titres à gouverner. Dupeyron applique aux écoles des communs, en tant qu’écoles gérées démocratiquement, cette opposition entre principe plébéien et principe patricien. « L’école des communs est donc, par nécessité, étrangère à toute dévolution de la fonction éducative commune à une catégorie patricienne (hiérarchie académique, autorité politique, caste savante, clergé, parti politique, nomenklatura de tout type), puisque la participation à l’exercice de cette fonction ne requiert la possession d’aucun titre particulier, à part l’appartenance universelle à l’association des commoners. » (p. 166). Dupeyron reconnaît qu’il y a des métiers de l’éducation comme il y a des écoles pour la fonction épistémique (chapitre 16). L’éducation des communs est fondamentalement une action des populations sur elles-mêmes. « Cela étant, nous réservons quand même le concept de “métiers de l’éducation” à des activités bien spécifiques […] Un professionnel de l’éducation n’est pas simplement un intervenant ponctuel ou un partenaire occasionnel : il enseigne, éduque, forme, accompagne et sensibilise avec constance et savoir-faire. Il a fait de l’éducation son métier. » (p. 133) Il enseigne et éduque sans titres l’autorisant à enseigner et éduquer ? (Nous reviendrons sur cette question dans la partie consacrée à la discussion). Les « modèles du pastorat, de l’expert et du maître à penser » (p. 136) ne sont pas en adéquation avec ce qu’est l’éducateur-enseignant des communs. Celui-ci a pour qualité première la présence dans la relation et il doit se comporter, autant que possible, en « maître ignorant »10. Dupeyron n’emploie pas le mot « autorité ». Mais ne peut-on pas concevoir l’autorité de l’enseignant sur un mode démocratique ?
- 11 Christian Laval & Francis Vergne (2021), Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir, Pa (...)
19Laval et Vergne, qui défendent « l’impératif de rationalité », écrivent : « Aucun renoncement au principe de l’argumentation rationnelle, notamment au prétexte de la “diversité culturelle”, du respect des convictions religieuses ou des “particularismes locaux ou ethniques”, ne doit être admis »11. À la différence de ces auteurs, Dupeyron prend en compte l’« injustice épistémique » (concept élaboré par la philosophe féministe Miranda Fricker) subie par les dominés et fait place aux « cultures plébéiennes », qu’il oppose aux « cultures des dominants » : savoirs locaux, sagesses traditionnelles, apports des migrants, savoirs pratiques, oralité, etc., à l’exclusion des pratiques qui portent atteinte à la dignité des personnes (mariages forcés, etc.). « Une école qui ne reconnaîtrait pas, par principe, les cultures plébéiennes, ne serait pas une école des communs, mais une école peu ou prou patricienne. » (p. 169). Pour étayer son propos, Dupeyron donne l’exemple de l’éducation quilombola au Brésil et des écoles du MST.
20On pourrait objecter à l’auteur le risque d’une idéalisation des populations. Dans certaines circonstances, certaines populations ne peuvent-elles pas devenir racistes, xénophobes ? Le dernier chapitre de la deuxième partie pose alors le problème de l’éthique des communs. La diversité des populations et la démocratie des communs rendent possible un pluralisme des valeurs, mais dans le cadre du principe fondamental de non-domination et de non-discrimination. Ce principe est un principe universel, un universel qui, au lieu d’être imposé de l’extérieur (un universel de surplomb), est construit collectivement : « L’universel n’est pas ce qui se décrète ou s’inculque, mais ce qui émerge de la discussion. » (p. 192).
Les pédagogies des communs
21Dupeyron ne propose pas un modèle pédagogique unique, mais des pédagogies des communs, en adéquation avec la diversité des besoins et des modes de vie des populations ainsi qu’avec la variabilité de l’humain. Ces pédagogies, pour être réellement des pédagogies des communs, doivent mettre en œuvre le principe de non-domination et de non-discrimination et donc refuser d’une part la méthode transmissive et d’autre part l’évaluation. Les pédagogies des communs sont en continuité avec les pédagogies socialistes, libertaires et certaines pédagogies d’Éducation nouvelle (Dewey et Freinet notamment). Les maîtres-mots des pédagogies des communs sont : critique et conscientisation (Freire), coopération, dialogue, attention, résonance (Hartmut Rosa), expérience (Dewey). Le refus de la transmission est un refus, non de la transmission comme objectif, mais de la transmission comme méthode. À la transmission monologique, verticale et autoritaire, Dupeyron oppose la transmission dialogique par coopération, partage, mise en commun. Mais, « critiquer, résonner, chercher. Être vigilant, être relié, être en quête. Problématiser, échanger, agir. Ces éléments des pédagogies des communs ne sont guère originaux. » (p. 217).
- 12 Charlotte Nordmann (2007), La fabrique de l’impuissance, Paris, Éditions Amsterdam. On peut regrett (...)
22Mais, « dans ces conditions, où se situe la réelle spécificité pédagogique des communs ? » (Idem). Elle est dans ce qui est totalement inassimilable par l’éducation néolibérale, à savoir « l’absence d’évaluation, de notation et de classement tout au long du processus d’apprentissage » (p. 218). L’évaluation n’a pas de fonction pédagogique, elle n’aide pas le travail des élèves ni celui des enseignants, elle n’a qu’une fonction politique de contrôle des enseignants et de tri et hiérarchisation des élèves au service d’une société inégalitaire et injuste. Comme le montrait déjà Charlotte Nordmann dans La fabrique de l’impuissance 212, l’évaluation humilie, stigmatise et paralyse les élèves plus qu’elle ne les motive ; elle fabrique de l’impuissance. Dupeyron propose, à la place de l’évaluation, « une appréciation dialogique de l’activité de l’enfant » (p. 222) : « aider les élèves à apprécier leurs réalisations collectives et individuelles » (p. 221).
23Les pédagogies des communs sont donc fondamentalement des pédagogies de l’accueil et de la rencontre anthropologique au service d’« un projet de société sans domination, ni discrimination » (p. 222). L’auteur fait référence à la philosophie africaine ubuntu dont Mungi Ngomane, petite-fille de Desmond Tutu, est la porte-parole : je suis parce que tu es. L’humanité est plurielle ; l’autre est, comme moi et à égalité avec moi, un membre à part entière de l’humanité ; il n’est pas différent de moi, il est « différent comme moi » (p. 224). Accueillir quelqu’un, c’est lui donner la parole pour qu’il se présente lui-même. Les pédagogies de l’accueil et de la rencontre s’opposent à la pédagogie de la colonialité qui parle à la place de l’autre, l’assigne à une identité et lui applique des catégories discriminantes. Dupeyron propose une « inversion pédagogique « » (p. 234) du « processus d’ostracisation de la différence » (idem) : partir, non pas de la « normalité », de l’identique, mais de la variabilité de l’humain et reconnaître les singularités sans les hiérarchiser ; neutraliser les catégories stigmatisantes produites par la colonialité, la racisation et la hiérarchisation sociale. « Cela conduit à la suspension des distinctions normal-pathologique, valide-invalide, blanc-coloré, “homophone” et allophone, scolaire et non-scolaire, hétérosexuel et homosexuel, ou encore esprit abstrait et esprit concret » (p. 231), certaines de ces distinctions pouvant cependant être prises en compte ponctuellement.
Discussion
- 13 Jérôme Baschet (2021), Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, Paris, La Découverte.
- 14 Jacques Derrida (2001), L’Université sans condition, Paris, Galilée, p. 11-12.
24Dupeyron, et c’est le grand apport de L’école des communs, s’efforce d’imaginer et de penser la possibilité d’une troisième école, en rupture avec l’école privée et l’école étatique et aussi avec l’universel abstrait européocentré. Il expose ce que Jérôme Baschet appelle « un imaginaire alternatif »13, un imaginaire libertaire, égalitaire et solidaire, alternatif au capitalisme mais aussi au communisme d’État. Par ce projet d’école, il pose la nécessité d’un lieu spécifique pour la fonction épistémique. Mais prend-il suffisamment en compte la spécificité de l’épistémique, c’est-à-dire de la logique ou plutôt des logiques propres au travail de la pensée et de la recherche et à la vie de l’esprit dans sa diversité et sa créativité ? Dupeyron, et c’est un des mérites de son livre, fait place aux cultures plébéiennes et dénonce avec raison l’injustice épistémique. Mais, nous semble-t-il, il ne porte pas suffisamment attention aux logiques de décontextualisation, conceptualisation, problématisation, formalisation, systématisation qui font le travail de la pensée et de la recherche et à la nécessité éducative d’aider ceux qui se forment à sortir de l’expérience immédiate (Gaston Bachelard) pour accéder aux langages formels et à l’écrit dans tous ses genres (narratif, poétique, argumentatif, etc.). Cela signifie aussi pour les écoles des communs, écoles pour et par les populations, que soit reconnue, y compris peut-être par la loi, une certaine autonomie aux mondes de la pensée, de la culture, de l’enseignement et de la recherche, à commencer par la liberté de penser et de créer en tant que « liberté inconditionnelle de questionnement et de proposition »14.
- 15 Cf. Platon, Protagoras, 322d-323a.
25Dans le cadre de cette autonomie relative, ne doit-on pas reconnaître aussi la nécessité, pour certains enseignements, de titres qui autorisent à enseigner, autrement dit des diplômes ? La distinction faite par Protagoras15, un des premiers penseurs européens de la démocratie, entre discuter sur l’architecture (ou tout autre métier) et discuter sur les problèmes politiques de la cité, a peut-être encore une pertinence ? Certes, les populations qui habitent les bâtiments (en particulier les bâtiments scolaires) ont un savoir pratique (de même que celui qui porte les chaussures a un savoir pratique différent de celui du cordonnier), cependant l’architecte a un savoir spécifique que n’a pas l’usager.
Conclusion
26Une autre société, une société sans domination et sans discrimination (nous dirions plutôt une société en lutte permanente contre les dominations et discriminations), ne peut advenir que si des anticipations de cette autre société émergent déjà au sein même de la société capitaliste. Il ne peut pas y avoir d’écoles des communs sans qu’il y ait conjointement des communs dans d’autres domaines que celui de l’éducation (l’alimentation, la santé, les transports, le numérique, etc.). Et on ne peut pas anticiper une autre société sans commencer à construire dès aujourd’hui une autre école.
Notes
1 Ce livre est traduit en français en 2010 : Elinor Ostrom (2010), La Gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Bruxelles/Paris, De Boeck.
2 Pierre Dardot & Christian Laval (2014), Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte.
3 Christian Laval & Francis Vergne (2021), Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir, Paris, La Découverte.
4 Sylvia Federici (2022), Réenchanter le monde. Le féminisme et la politique des communs, Genève/Paris, Entremonde.
5 Jean-François Dupeyron (2020), À l’école de la Commune de Paris. L’histoire d’une autre école, Dijon, Éditions Raison et passions. Cf. la recension de Jean-Marc Lamarre dans Recherches en éducation (REE), n°44, 2021.
6 bell hooks (sans majuscules) est le nom de plume de Gloria Jean Watkins.
7 André Gorz (1997), Misère du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, p. 11.
8 Massimo De Angelis, dans Ashish Kothari et al. (dir.) (2022), Plurivers, un dictionnaire du post-développement (2022), Wildproject, p. 195.
9 Martin Breaugh (2007), L’expérience plébéienne. Une histoire discontinue de la liberté politique, Paris, Payot.
10 Cf. Jacques Rancière (1987), Le Maître ignorant, Paris, Fayard.
11 Christian Laval & Francis Vergne (2021), Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir, Paris, La Découverte, p. 39.
12 Charlotte Nordmann (2007), La fabrique de l’impuissance, Paris, Éditions Amsterdam. On peut regretter que Dupeyron ne fasse pas référence à ce livre.
13 Jérôme Baschet (2021), Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, Paris, La Découverte.
14 Jacques Derrida (2001), L’Université sans condition, Paris, Galilée, p. 11-12.
15 Cf. Platon, Protagoras, 322d-323a.
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Référence électronique
Jean-Marc Lamarre, « Jean-François Dupeyron, L’école des communs », Recherches en éducation [En ligne], 56 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ree/12960 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12qy4
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