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Dossier thématique

Exilés : premiers moments, bien loin des centres urbains

Exiles: First Moments, Far from Urban Centers
Exilados: primeros momentos, lejos de los centros urbanos
Catherine Deschamps, Laetitia Overney, Jean-François Laé et Bruno Proth
p. 211-230
Traduction(s) :
Exiles: Initial Moments, Far from Urban Centres [en]

Résumés

Notre article décrit quelques premiers moments d’installation de demandeurs d’asile et réfugiés loin des centres urbains, en Bretagne et dans l’Oise, à partir d’une enquête conduite entre 2015 et 2019. Nous avons observé le début du parcours de quelques exilés, leurs pratiques d’habiter, manières de s’adapter, entre contraintes et résistances aux différentes formes et conditions d’hospitalités proposées. Ces premiers temps d’installation sont des moments critiques. Après avoir connu les abris de fortune dans les métropoles et les camps humanitaires de la région parisienne, les exilés se retrouvent dans des lieux inconnus, où ils n’ont pas d’attache, où il leur faut s’installer, d’abord au sens matériel du terme, et puis, (re)jouer des solidarités, (re)créer des liens, se (re)constituer un réseau de ressources.

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Géographique :

France, Bretagne, Oise
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Texte intégral

  • 1 La « Jungle » de Calais comptera jusqu’à 10 000 habitants avant sa disparition programmée. Sur les (...)

1Lundi 24 octobre 2016, des pelles mécaniques détruisent des centaines d’abris, de nombreux CRS montent la garde, quelques effets personnels abandonnés au milieu des gravats font guerre. Ces images du démantèlement du camp de migrants de la lande de Calais sont passées en boucle sur les chaînes d’information continue1. Les caméras filment des flux d’hommes stupéfaits et s’attardent sur leur visage de l’exil : les traits usés. Des hommes et quelques femmes en file d’attente et rang serré montent dans des bus avec leur sac à dos. Mais après, où vont-ils ?

  • 2 Selon le rapport de l’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration), 5 253 personnes (...)
  • 3 En dehors de ces CAO et des hébergements d’urgence de droit commun (115), l’hébergement des exilés (...)

2Dans leur regard pointe cette question : mais où allons-nous ? Ils ne savent pas si c’est en montagne ou au bord de la mer, en ville, dans des champs ou près d’une forêt. La plupart rejoignent des centres d’accueil et d’orientation (CAO) disséminés partout en France2. Vieux bâtiments abandonnés qui par un centre de formation, qui par l’armée, qui par un hôpital, qui par une colonie de vacances. Ces structures ont été créées en novembre 2015 par le gouvernement pour mettre à l’abri de manière temporaire les exilés, quel que soit leur statut au regard du droit au séjour et de la demande d’asile3.

  • 4 Nous utilisons ici le terme « exilés » parce qu’il permet d’insister sur l’expérience vécue par les (...)

3L’État cherche ainsi à rompre avec l’inéluctable établissement de tentes de fortune concentrées dans le Calaisis, le Dunkerquois et dans les grandes villes, en particulier à Paris. Quelques jours après Calais, le 4 novembre 2016, c’est au tour des exilés4 installés sous des tentes dans le quartier de Stalingrad d’être évacués de la capitale. Depuis, l’installation de nouvelles tentes n’a pas cessé en bordure de la capitale. Comme dans un cycle infernal, des exilés déçus reviennent au point de départ.

4Les métropoles urbaines sont d’immenses forces d’attraction pour les exilés. Elles concentrent institutions politiques, économiques, administratives, moyens de transport, ressources alimentaires, entraide, capitaux en tout genre. S’assurer de la proximité spatiale avec ces centralités est donc primordial. Plus faciles d’accès, elles offrent aux nouveaux arrivants des ressources rares (communauté de langue, associations caritatives et militantes, aides juridiques, administrations, etc.) et quelques expédients (travail au noir, récupération). Ils y trouvent un abri dans les interstices inoccupés de l’espace urbain (squats, bordures des voies de communication, voies ferroviaires désaffectées, campements de rue). Contrairement à une idée reçue, un ouvrage confirme que les bidonvilles des années 2000-2010 — comme ceux des années 1960-1970 — ne sont pas installés loin de la ville, mais à proximité immédiate de ses ressources (Daubeuf et al., 2017 : 21-22).

5La grande ville, lieu d’accueil ? Il n’y a pas de doute. Lieu de danger ? Tout autant. Les arrestations policières ou les bagarres pour marquer le territoire de sa tente en témoignent. Cette insécurité liée aux politiques qui tentent de contrôler « les illégaux » présentés comme des dangers pour l’économie n’empêche aucunement leur embauche à la journée, le recours à leur « force de travail » pour débarrasser des chantiers le dimanche. La ville présente simultanément ces deux visages. Pas de logement, mais un abri invisible de la rue. Pas de papier, mais un ami dans un logement qui rédigera un certificat d’hébergement pour présenter sa demande à la préfecture. Pas d’avocat, mais un bénévole pour être accompagné afin de ne pas être contrôlé par la police.

6Les ressources innombrables de la ville sont doublées de dangers, disions-nous. Comment serait-il possible de se prémunir des risques au sein même des opportunités imprévisibles qui se présentent chaque jour ? Risque d’être arrêté, expulsé, renvoyé dans le premier pays d’Europe où l’on a laissé ses empreintes. Comme le montre Le Courant (2016 : 28), c’est bien la menace et son corollaire, la méfiance, qui organisent la vie des exilés : « Si certains vivent dans un monde contaminé par la suspicion, d’autres, plus rares, décident de vivre sans prendre garde, en faisant comme si le danger n’existait pas. […] Entre paranoïa et déni, il existe de multiples façons de vivre en situation irrégulière ». Au fil du temps, les exilés apprennent à se méfier, à vivre le présent « sous menace » justement.

7Les rues de la grande ville sont sous cette double force : force de ressource et force de danger.

  • 5 Circulaire du 20 novembre 2015, ministère de l’Intérieur, ministère du Logement, de l’Égalité des t (...)

8Alors où vont-ils ? Les exilés évacués des camps sont montés dans des autobus sans savoir où ils allaient : les Vosges, l’Ille-et-Vilaine, la Creuse, l’Oise, la côte bretonne ? Adressée aux préfets des départements en novembre 2015, la circulaire en appelle à la « solidarité de l’ensemble des territoires »5 pour faire face à une situation migratoire considérée comme exceptionnelle par les pouvoirs publics. En dialogue avec les élus locaux, les autorités de l’État doivent offrir rapidement de nouvelles places d’hébergement et un accompagnement social aux exilés. Des CAO ouvrent dans des villages et des bourgs de province, loin des centres urbains, où chaque autorité locale doit déclarer ses propres bâtiments abandonnés. Les exilés de Calais — après un transit dans les camps de fortune de la région parisienne ou les centres humanitaires de Paris et Ivry-sur-Seine — sont emmenés vers ces petites villes. Avec cette répartition autoritaire des exilés sur le territoire national, l’hébergement devient un enjeu clé du contrôle de leur mobilité (Kobelinsky, 2015).

9Si le ministère de l’Intérieur s’est montré disert sur l’évacuation du camp de Calais, le silence règne sur les obstacles que les exilés, une fois évacués, rencontrent dans les bourgs et petites villes où ils sont envoyés.

  • 6 Cette enquête a été menée avec le soutien du PUCA en 2016-2017, puis avec le soutien de l’ANR Babel (...)

10Notre article se propose donc de décrire les premiers moments d’installation de ces exilés loin des centres urbains, à partir d’une enquête conduite entre 2015 et 20196. Postulant qu’ils seront pour la plupart encore dans ce pays dans plusieurs décennies, nous avons observé le début de leur parcours, leurs pratiques d’habiter et la manière dont elles s’adaptent ou entrent en résistance aux différentes conditions d’hospitalités proposées. Ces premiers temps d’installation sont des moments critiques. Après avoir connu les abris de fortune dans les métropoles et les camps humanitaires de la région parisienne, les exilés se retrouvent dans des lieux inconnus, où ils n’ont pas d’attache, où il leur faut s’installer, d’abord au sens matériel du terme, et puis (re)jouer des solidarités, (re)créer des liens, se (re)constituer un réseau de ressources.

11À l’envers de la métropole, les rues d’un petit bourg présentent deux grands caractères, une force d’isolement menaçant et une force des sociabilités locales.

12Méfions-nous toutefois de trancher dans le vif. Richesse de la métropole ou pauvreté du petit bourg, rien n’est joué d’avance. Rien n’est perdu ou acquis par principe. Les risques de solitude sont à craindre des deux côtés. Les ressources ont des formes parfois inattendues : moyen, recours, aide peuvent se révéler en marchant. C’est pourquoi nous interrogeons concrètement et de visu les situations. Quelles sont les qualités (ou absence de qualités) de ces territoires du point de vue des exilés : relations avec la ville-centre, réseaux de communication, équipements administratifs et socio-culturels, commerces, structures d’emplois et de formation ? Quel est le maillage de protections (lieux, services, relations d’aide) sur lequel ils peuvent s’appuyer ? Sous quelles conditions de nouveaux lieux d’accueil ont-ils pu naître dans ces territoires ?

13Nous cherchons à voir au ras des situations comment sont vécus ces moments critiques loin des grands centres urbains. Que signifie concrètement pour les exilés de s’installer dans des villes moyennes de moins de 100 000 habitants, dans des villages et petits bourgs de 1 000 à 5 000 habitants ? Les communes où nous avons mené notre enquête sont situées sur le littoral atlantique et dans l’Oise dans la campagne ou dans ce que l’on appelle la France périurbaine (Marchal et Stébé, 2018) : des espaces bâtis et non bâtis, une surreprésentation de l’habitat individuel en ensembles pavillonnaires, quelques cités d’immeubles HLM, des aménagements structurés autour de ronds-points et de routes, des pratiques spatiales dominées par des déplacements en voiture, des habitants qui travaillent à plusieurs kilomètres de chez eux dans une aire urbaine.

14La localisation géographique des lieux d’hébergement — au cœur ou à grande distance des métropoles — ne peut être réduite à cette dualité : la grande ville intègre, les autres territoires isolent. Les situations vécues par les exilés sont multiples. Leur installation est dynamique. Dans chaque localité, petite ou grande, le quotidien d’un exilé est pris en tension entre accès aux ressources et dénuement, entre expositions aux dangers et protection, entre sociabilités et isolement, entre anonymat et proximités. Doivent aussi être pris en compte les mouvements des exilés sur l’ensemble des territoires, à la fois source de déstabilisation et d’accumulation d’expériences. Bien qu’ils soient hébergés en un lieu, les contraintes imposées par la politique de gestion de l’asile les font circuler quotidiennement vers la métropole et en différents points du territoire.

15Dans une première partie, nous décrirons les difficultés quotidiennes que pose l’excentrement des centres d’hébergement à partir de l’enquête menée dans le département de l’Oise. Les exilés que nous avons vus et entendus sont parfois rassemblés dans des structures « au milieu de nulle part », éloignés de tout guichet administratif, à plus d’une heure de marche de tout commerce et transport en commun. Ils sont alors encadrés par des professionnels du travail social qui s’étonnent que certains disparaissent sans prévenir. Alors que l’hébergement doit apporter une stabilité, le mouvement des exilés se poursuit.

16Dans une seconde partie, nous éclairerons le rôle des aidants — élus locaux, bénévoles — qui, loin des centres urbains, tentent d’amortir les vulnérabilités des exilés. Dans l’enquête, nous avons recueilli les récits des personnes aidées et des forces « aidantes » qui les accompagnent à un moment ou l’autre de leur parachutage. Nous serons dans l’ouest de la France. Tout d’abord, dans une commune du littoral du Morbihan, vide au plus fort de l’hiver et grossie de mille et un estivants l’été. Entre volontés d’accueil des élus municipaux, solidarités villageoises et incendie criminel, le projet d’hospitalité échoue. Enfin, dans une petite ville du Finistère, nous suivrons deux réfugiés érythréens logés dans un appartement communal, secondés essentiellement par des habitants qui ont tissé progressivement un canevas de compétences, un cercle de capacités hospitalières et un accompagnement sur-mesure.

17Ces trois exemples contrastés, loin de présenter l’exhaustivité des situations éprouvées par les exilés dans les provinces françaises, nous paraissent à même de soulever quelques pistes sur les conditions de l’hospitalité loin des grands centres urbains. Les trois situations ne sont pas comparables terme à terme : des éléments nous sont connus ici, inconnus ailleurs, le puzzle est incomplet.

Excentrements

Dans l’Oise, en lisière de forêt

18Ce centre a ouvert en mai 2016 dans l’Oise — à une heure de Paris — pour accueillir des demandeurs d’asile dans des locaux surdimensionnés de l’Afpa (Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes). Située au milieu des champs et de petits bois à plusieurs kilomètres de la ville et fermée par une barrière avec interphone, la route qui mène au lieu d’hébergement est longée sur près d’un kilomètre par les chantiers d’essais des apprentis (maçonnerie, coffrage, divers ateliers en plein air liés aux métiers du bâtiment), puis se succèdent de petits immeubles de trois étages en plein bois, à la fois salles de cours et lieux d’hébergement pour les stagiaires, puis une cantine qui assure les repas du midi pour les apprentis et les exilés. C’est la campagne : au dos le bocage de futaies, sur le côté des champs à perte de vue, devant, un long dégagement visuel sur la vallée verte de l’Oise. C’est le grand calme assuré.

19Les exilés occupent l’avant-dernier bâtiment de deux étages, ensuite les étendues arables reprennent leurs droits. Chacun a sa chambre individuelle avec une petite armoire à disposition. Salle de bains et toilettes collectives, propres selon Ahmed, un résident du lieu qui a connu l’abri sous tente à Paris et l’hébergement d’urgence dans un hôpital désaffecté. Le dernier bâtiment est celui des bureaux des formateurs de l’Afpa et ceux des travailleurs sociaux, où se trouve également une salle commune ouverte aux migrants avec une télévision, une cafetière, quatre ordinateurs, une bouilloire.

20En matinée, dehors il n’y a presque personne, ni jeunes apprentis, ni exilés, ce qui donne une impression de ville fantôme située au milieu de nulle part. Et ce n’est pas la carte de France accrochée sur le mur de la salle commune qui doit donner plus de précisions aux exilés, même si les travailleurs sociaux ont dessiné une petite croix juste au-dessus de Paris et porté au stylo la mention « vous êtes ici. You are here ».

21Parce qu’ils seront nombreux à dire qu’ils sont arrivés dans un coin perdu, ici dans l’Oise ou ailleurs. Au début, quand les personnes arrivent, ils n’ont pas un grand sourire, ils ont traversé les deux ou trois kilomètres de champs en se demandant où ils ont atterri. Ensuite, on leur explique qu’ils ne peuvent pas faire à manger dans leur chambre. Mais très vite la première question surgit : “where is the town? Where is the train?”. Comment sortir d’ici forme leur première angoisse. « Ils mettent du temps à s’y faire, mais après une semaine ou deux, ils sont plutôt contents. Ils disent que c’est calme, il y a de l’espace, ils peuvent se poser dans l’herbe », conclut une travailleuse sociale. Cette impression revient très souvent dans les discussions. Plus besoin de se camoufler dans la foule, plus de peur à surmonter à chaque carrefour, plus de crainte ressentie face au danger : la campagne ne comporte pas de risque si ce n’est celui de se perdre sans boussole. Comme l’expliquent Mohammed et Ali, résidents du centre, ici ils ne connaissent « plus de bagarres ». Plus besoin non plus de trouver chaque soir un coin calme où dormir, à deux ou trois. Surtout, ils en ont fini avec les contrôles policiers plusieurs fois par jour à Paris. À chaque fois, il leur fallait montrer leur récépissé de demande d’asile, attendre que les agents vérifient, de longues minutes d’attente et d’angoisse, jamais sûrs qu’ils étaient en règle, qu’ils avaient le droit d’être là, dans la rue, de prendre le métro. Vivre sans police repose.

22C’est un coup d’arrêt à la perpétuelle mobilité du migrant qui consomme toute son énergie souligne Laacher (2007 : 90). Enfin une halte dans cette course effrénée. Calme et inquiétude : la recherche de ressource s’arrête là dans les champs, car le « socle pour vivre » est offert à minima. Ils trouvent dans cet hébergement un peu de stabilité, des repas assurés, mais après ? L’angoisse revient. Ils doivent marcher près d’une heure pour rejoindre la gare et les commerces de la petite ville voisine. Beaucoup ont acheté un vélo d’occasion qui leur permet de rejoindre la gare pour aller à Paris, suivre leur rendez-vous administratif (droit au séjour, demande d’asile, conseils juridiques) ou visiter l’une de leurs connaissances. Un jour où nous sommes là, un jeune homme est de toute élégance, il part sur son vélo après le repas, direction la mission locale. Un autre est fiévreux, l’assistante sociale lui prend rendez-vous chez un médecin pour le lendemain, il va devoir y aller à pied ou à vélo.

23Au terme de quelques semaines, deux mois au plus, l’ennui gagne et il est fréquent que des noms manquent à l’appel. Sur le fichier Excel de la file active du centre, un mot revient en face de certains noms : « DÉPART VOLONTAIRE ». Depuis mai 2016, il y a eu « vingt-sept départs volontaires », nous dit une professionnelle qui utilise la catégorie fixée par les institutions en charge de l’asile. Ce qui est le plus frappant — et nous le constaterons ailleurs — c’est l’évidence de cette catégorie et de ce qu’elle recouvre pour les travailleurs sociaux. Des gens qui sont partis du jour au lendemain laissant leurs affaires. « Pour aller où ? Vous avez des nouvelles ? Pourquoi partent-ils ? Vingt-sept personnes, c’est beaucoup ou pas ? » À ces questions, pas de réponse. « Départ volontaire », le terme indique que la personne ne supportait plus cet hébergement-assignation et l’attente sans fin et sans perspective. Il indique un retour à Paris, pour chercher d’autres ressources, d’autres liens avec sa communauté de langue et d’intérêt. Retour à la case départ pour ces jeunes hommes qui ont souvent passé plusieurs mois dans la capitale, à parcourir les rues, seul ou à quelques-uns, le plus souvent sans but précis si ce n’est celui de l’opportunité de gagner trois sous, mais qui en revanche avaient ce sentiment de circuler et de maîtriser le temps. Décider de circuler à nouveau n’est pas fuir, c’est rechercher de nouvelles ressources et éteindre provisoirement l’attente. On comprend à partir de ce centre en lisière de forêt dans l’Oise que le répit procuré par la solution d’hébergement tant attendue et la tranquillité des lieux est de courte durée. L’excentrement vient relancer la mobilité forcée des exilés.

L’impossible tournée des guichets

24Une question concrète que doivent résoudre les exilés dès leurs premiers jours d’hébergement : comment suivre mon dossier, c’est-à-dire la demande d’asile, et plus largement, toutes les aides et obligations dont ils peuvent bénéficier et auxquelles ils doivent se soumettre (aides alimentaires et pécuniaires, santé, inscription aux cours de français par exemple) ? Les exilés se voient attribuer une place par les autorités administratives en CAO, en centre d’hébergement d’urgence, en hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile ou encore en hôtel low-cost. Puis commence la tournée des guichets, un mouvement quotidien essentiel pour « faire vivre son dossier » : rendez-vous à l’OFII, à la préfecture, dans tel service social, pour récupérer son courrier à l’association de domiciliation, son colis alimentaire aux Restos du cœur, des vêtements au Secours populaire, récupérer des invendus à la fin du marché, etc.

25Toutes ces tournées suscitent des dizaines d’heures de parcours, éclaté sur le territoire parce que les divers services sont éparpillés : une personne peut être hébergée dans une ville, mais dépendre de l’aide alimentaire située dans une autre ville à plusieurs kilomètres, ou encore être domiciliée dans une association d’un autre département, les déplacements dans les métropoles sont fréquents pour se soigner et trouver des ressources parce que c’est là que les exilés ont pris leurs premiers contacts à leur arrivée en France. De plus, les rotations dans les hébergements multiplient les points administratifs. Ainsi, ce jeune exilé qui a fait une demande d’asile en Picardie sans se voir proposer d’hébergement dispose d’une adresse dans une association qui le domicilie à Amiens. Il a été hébergé quelque temps chez des proches dans cette ville avant qu’ils ne lui demandent de partir. Après quelques jours dans la rue, il a rejoint des amis à Paris et dort dans les cuisines d’un foyer de travailleurs migrants. Régulièrement, il doit se rendre à Amiens en train sans financement pour consulter son courrier. Faire un aller-retour Paris-Amiens pour chercher son courrier est inédit ! Car il n’est pas question de rater un rendez-vous éventuel ! Dans ces conditions le temps devient un élastique. Il peut s’étendre et s’étirer sur une journée entière avec au bout, une enveloppe.

26Bien sûr le temps divise les sexes. Il n’est pas le même pour l’un et pour l’autre. Dans un hôtel dédié à l’hébergement des migrants dans l’Oise, les hommes partent toute la journée en ville chercher du travail (ou vaquer à leurs affaires) tandis que les femmes font la tournée des guichets : le CCAS (centre communal d’action sociale) deux fois par semaine pour chercher son courrier, la file d’attente est longue, cela prend la journée. Une bénévole du Secours catholique fait parfois la navette. « Pas de courrier ! » « Merci ». On attend une décision de la préfecture, à défaut on repart avec l’amende SNCF. Beaucoup d’hommes travaillent au noir une semaine sur deux, dans le bâtiment et dans les fins de chantiers lorsqu’il faut remettre en ordre les lieux. Tandis que les femmes s’occupent à trouver des boîtes de conserve à tous les guichets possibles à Pont-Sainte-Maxence, Senlis, Creil. Croix rouge, boutique solidarité, préfecture, CCAS, avocat, c’est la chaîne des institutions qu’il faut garder en tête.

  • 7 Sur l’usage du téléphone mobile qui renvoie paradoxalement à la stabilité des relations même dans l (...)

27Les récits des exilés disent ces vulnérabilités provoquées par cet isolement géographique, cet « excentrement » des hébergements : on se retrouve loin des services administratifs, des commerces, des médecins, de celles et ceux avec qui on avait créé des liens. Comme on l’a vu, les hommes jeunes et en bonne santé qui ont la possibilité d’acheter et de circuler en vélo peuvent davantage amortir ces vulnérabilités. Le pass Navigo à prix réduit ou encore les smartphones permettent également de rester en lien avec les proches et de limiter les effets de l’excentrement7. Parfois, c’est le gérant d’un hôtel dédié à l’hébergement des exilés qui assure de manière informelle le transport en voiture : tous les matins, il emmène quatre femmes dans la ville voisine où il y a une gare ou pour faire les courses. Il pallie l’absence de transport en commun. C’est à la tête du migrant. Ces vulnérabilités résonnent parfois dans les récits jusqu’au dénuement, à entendre cette femme hébergée dans un hôtel défraîchi, en lisière d’une forêt dans l’Oise, à sept kilomètre du premier commerce alimentaire elle devait attendre des vivres livrés par une association. Cette situation n’est pas rare. On repense aussi aux cas de jeunes hommes amenés en autobus un vendredi soir dans un CAO dans une zone d’activités d’Île-de-France et qui sont restés trois jours sans se nourrir.

28Entre un hôtel social ou un CAO clos sur une forêt et un appartement en ville, le contraste est saisissant. L’un et l’autre provoquent des processus inverses. Une évidence s’impose, sociabilités et urbanité marchent d’un même pas. Le récit que nous fait une famille de son installation dans un appartement d’un immeuble HLM trace une installation dans la ville. Le jeune couple va d’abord dans différentes associations pour obtenir de la nourriture ou des jouets pour les enfants, il bénéficie d’une association de solidarité dans l’immeuble, les voisins se montrent très attentifs. Ces jeunes vont à l’église. C’est l’occasion d’avancer des échanges en français. Parce qu’ils vont à la PMI (protection maternelle infantile), ils voient une affiche pour l’inscription des enfants à la maternelle dès deux ans. Ils iront inscrire leur petit. Ils parcourent ainsi différents lieux, centres commerciaux, église, guichets, autant de manière d’apprivoiser l’attente et leur nouveau territoire de vie même s’ils savent qu’il est éphémère.

Petites stratégies pour résister à l’attente

29Est-ce à dire que la seule localisation des hébergements dans les centres-villes suffirait à améliorer sensiblement le quotidien des exilés ? Rien n’est moins sûr. En effet, pour tous, quelles que soient leur localisation géographique et l’offre de transport, l’émiettement des temps et des espaces des exilés accroît leur vulnérabilité. Comprendre le quotidien des exilés implique de décrypter les relations entre l’espace (la localisation et les conditions matérielles d’hébergement, l’étendue de la tournée des guichets sur le territoire) et le temps (les contraintes intégratives, la formation avec perspective, l’activité rémunérée). Comme Fogel (2015) le suggère, il faut inclure à l’analyse les « temporalités migratoires », « le temps sans-papier » qui provoque moult éclats, des basculements soudains d’un hébergement à l’autre, de brusques inversions d’une décision administrative à l’autre. L’espace et le temps sont violemment désencastrés et suspendus à l’attente radicale de droit. Le temps est comme renversé par ces rafales de déplacements. Les temporalités sont sans cesse défaites par cette attente de droits.

  • 8 Sur l’île de Chios, les infernales attentes des migrants avant d’être transférés sur le continent e (...)

30Attendre, comment attendre lorsqu’il n’y pas de borne de repère ? Comment l’attente peut-elle accentuer une situation de vulnérabilité ? À suivre Kobelinsky (2014 : 36-37), « l’aliénation du temps n’est pas un objectif de la politique d’asile ni de la politique d’accueil. Elle est plutôt un effet des bureaucraties. Un effet avec, à son tour, des conséquences sur la vie des demandeurs d’asile hébergés dans un espace qui, après un premier moment de repos et de protection, les confine et les place à l’écart, dans un provisoire qui s’étale dans le temps. »8

31L’attente est ce temps délicat où les demandeurs d’asile ne peuvent pas avoir de prise sur leur avenir et guère plus sur l’espace : c’est l’emprise des tracas. L’attente est partout où ce qu’il cherche n’est pas. C’est l’empire de l’impossibilité. Pour seul horizon, ce sera le centre d’hébergement.

32Pendant une rencontre collective avec des exilés d’âge et de situation différente au CADA (centre d’accueil des demandeurs d’asile) à Compiègne, on remarque que très peu d’entre eux connaissent vraiment la ville. Ils sont là depuis plusieurs mois, mais ils n’ont pas pu l’explorer. « Bloqués », « trop de soucis », nous disent-ils. Leurs sorties se sont limitées aux seuls rendez-vous administratifs obligatoires. Ils connaissent seulement les associations et services dans lesquels ils doivent se rendre. Bien que le CADA soit situé à dix minutes à pied du centre et dans une ville où le bus est gratuit, ces familles ne se sont pas aventurées plus loin. C’est là une vulnérabilité provoquée par l’attente : l’espace se rétrécit et peut faire peur. Malgré l’implantation géographique favorable, l’emprise des tracas reste trop forte.

33Les journées des exilés sont marquées par des discontinuités, cette tournée impossible des guichets et de longs temps d’attente. Sous la véranda de l’hôtel social dédié aux exilés dans l’Oise, dans la chambre du CADA, ou dans la salle commune du centre d’hébergement, tous les après-midis, on a l’habitude d’attendre à attendre que le temps passe. Ici, le temps n’est pas de l’argent. On a tout son temps pour attendre. Attendre. Avoir tout son temps. Lorsqu’on a tout le temps son temps, c’est qu’on n’a pas les moyens de le convertir en argent. Le temps est alors dévalorisé, il ne vaut rien. La situation de pauvreté se définit ainsi : le temps est fixé sur la même heure. Rien ne sert de courir après l’horloge, on n’y gagnerait rien.

34Quelles sont alors les petites astuces trouvées par les exilés pour supporter le temps d’attente et reprendre pied à petits pas ?

35Une jeune tibétaine s’efforce de « ne pas dormir toute la journée ». Elle ne sort pas en ville, mais seulement dans la cour du CADA qui n’en est pas véritablement une d’ailleurs puisqu’il s’agit d’un parking. Plusieurs CADA incitent les demandeurs d’asile — surtout les jeunes hommes pères de famille — à faire du bénévolat en ville, pour « m’occuper », se réjouit un jeune albanais, maçon de métier, « faire quelque chose, au moins deux jours par semaine ».

36Résister à l’attente, pour d’autres, cela consiste à se construire un statut propre au sein du centre d’hébergement. Tania, une jeune femme albanaise vit dans un hôtel social de l’Oise depuis deux ans. Le premier jour où nous y allons, c’est elle qui nous fait visiter les lieux : « Là c’est la cuisine », dit-elle en montrant un petit chalet de jardin en bois, trente mètres carrés, portes vitrées, il est posé sur la pelouse attenante à l’hôtel. Deux grosses gazinières, quatre « fait tout ». Nous sommes en février, il fait froid. « Il est interdit de faire à manger dans les chambres », souligne-t-elle ! Alors le gérant a construit ce chalet pour soixante-deux familles. Elle se présente comme la représentante du responsable de l’établissement en son absence. Est-ce réellement le cas ? Non, mais Tania est la plus ancienne de l’hôtel, elle connaît toutes les procédures techniques du bâtiment, par exemple, machine à laver, robinetterie, point d’eau, heure de fermeture des portes, etc. Elle est arrivée en France en 2012. C’est sa sixième année dans le département, donc elle épouse le rôle de cheffe. Elle a des liens avec le Secours catholique, le 115, les familles albanaises, s’entend bien avec les Africaines, parle l’anglais, a du tact pour faire baisser les tensions.

37Tania a demandé l’asile. « C’est catastrophe. Mon mari m’a quittée ici. Il n’en pouvait plus. Pas d’argent. Ma fille va à l’école à côté. Mon dossier est en panne à Beauvais. Mon mari est en prison. Je me débrouille ». Tania tient en main le trousseau de clés des machines à laver : deux fois par semaine elle ouvre, distribue. Elle connaît tout : les lieux d’étendage du linge, les jours de ramassage des draps changés une fois semaine, le réglage du chauffage, etc. et les règles : ne pas se bagarrer ! « On me paie pas. Je ne suis pas cheffe. Le gérant n’est pas là, donc faut bien faire. Avant c’était une Africaine. Les autres me respectent bien. »

38Elle a reconquis un statut, celui de « bénévole » ou de « compagnon d’aide ». Cette implication dans la vie de l’hôtel lui garantit aussi une évolution sensible de son cadre de vie. Sa chambre qu’elle partage avec sa fille est située dans le couloir « le plus calme » de l’hôtel. Elle peut utiliser la cuisine du studio du gérant, elle évite la cuisine collective dans le cabanon de jardin. Ses usages domestiques se rapprochent ainsi un peu de ceux d’un logement de droit commun.

39Reprendre un peu prise sur son temps, n’est-ce pas non plus la stratégie de ceux qui disparaissent soudainement d’un centre d’hébergement après quelques jours ou quelques semaines ? Comment comprendre ces logiques d’actions ? Peu d’information ne filtre chez ceux qui restent. Certains retournent Porte de la Chapelle, occupent les trottoirs de la métropole. Sans doute visent-ils une autre évacuation ultérieure pour être envoyés dans un ailleurs qui leur semblera plus accueillant ou moins hostile ? Ils attendent qu’un événement survienne pour basculer sur une autre réalité, une évacuation peut signifier un toit et une nouvelle chance. C’est également des jours gagnés sur une expulsion différée pour qui s’est vu refuser le statut de réfugié. C’est aussi prendre ses marques en France, mieux maîtriser la langue, glaner des ressources dans des parcours chaotiques.

40Ces différentes observations montrent combien les institutions contrôlent l’espace et le temps des exilés. Les mouvements des exilés vont de fixation en dispersion, de station arrêt en éparpillement, de passage et de retour en arrière. Tandis que les institutions fixent, déplacent et font attendre les individus, les exilés, de leur côté, trouvent aussi cahin-caha « [leur] propre rythme en posant des actes, en choisissant l’engagement plutôt que l’attente » (Fogel, 2015). L’observation de Fogel sur les sans-papiers au long cours à Paris vaut aussi pour ces nouveaux arrivants orientés loin des grands centres urbains. Cette double face du temps, à la fois attente insupportable et accumulation d’expériences, joue dès les premiers moments d’installation. En croisant analyse des contextes spatiaux et des temporalités, c’est bien l’expérience des exilés qui devient l’unité d’analyse pertinente pour comprendre leur installation. En suivant Joseph (2007 : 115-116), « c’est bien dans une vie que ces petites techniques de résistance se tissent entre elles, prennent une signification réelle. Sinon ce ne sont que des défenses de quelqu’un se trouvant acculé, dos au mur. ». L’expérience d’installation se vit dans un lieu, mais aussi entre la métropole et les zones excentrées parce que les relations et les mouvements sont permanents.

Solidarité et (in)hospitalité au village

  • 9 Nous adoptons cette terminologie déjà utilisée dans le domaine du handicap pour qualifier celles et (...)
  • 10 L’histoire du militantisme en soutien aux étrangers est marquée par une installation dans les grand (...)

41Examinons maintenant le rôle des aidants9 dans ces communes qui ont accueilli pour la première fois des exilés après le démantèlement des camps de Calais en 2015. Comment les aidants organisent-ils l’accès aux ressources en dehors des grands centres urbains ?10 Comment pallier les effets de l’excentrement et de l’attente ? Les bourgs et les villages donnent l’impression que des proximités fortes peuvent s’y établir. L’anonymat — cette « pellicule protectrice » propre aux grandes métropoles — n’y a pas sa place (Pétonnet, 1987). Mais cette absence est-elle une chance dont les exilés peuvent se saisir ? À l’inverse, en dépit des volontés politiques locales et de la solidarité affichée par un groupe d’habitants, le projet d’hospitalité échoue.

Billiers, commune du Morbihan : le local contre l’État

  • 11 La maire, comme souvent dans les villages, n’a pas d’étiquette politique qui fasse sens au niveau n (...)

42À Billiers, dans le Morbihan, la maire raconte en mars 2017 le projet de sa commune11 : « Tout est parti du jeune Aylan, retrouvé sur une plage », explique-t-elle. Un groupe d’habitants sollicite la mairie : « il ne faut pas accepter ça ». Un bien communal, en plein centre de ce bourg de moins de 1 000 habitants, une jolie petite maison de ville se trouve vide depuis plusieurs années, un peu à l’abandon. Deux habitants se proposent pour la rénover, l’un est plombier, l’autre peintre. « On en a fait un petit nid cosy », conclut l’élue. Pendant les travaux, la mairie contacte la préfecture.

« On a assisté à des réunions. Nous étions gonflés à bloc. Notre maison étant prête pour accueillir quatre personnes, soudain, changement de programme : on nous répond que l’État veut faire des centres plus grands. »

43La raison évoquée ? Une économie d’échelle : selon la préfecture, les associations qui accompagnent les demandeurs d’asile ne doivent pas perdre du temps à multiplier leur déplacement sur le territoire. Il faut trouver un autre lieu qui soit à la mesure. Le centre de voile de Billiers devient alors un centre d’accueil et d’orientation. L’État a signé une convention avec le propriétaire (les Pupilles de l’enseignement public) pour héberger quinze à vingt personnes. La maire réunit un conseil municipal, en présence d’un représentant du préfet :

« On avait 60 % des gens favorables à cet accueil et 40 % de gens que je vais appeler des monstres […]. En revanche, les indécis avaient été convaincus du bien-fondé de les accueillir. »

44La mairie aménage alors le centre pour l’accueil. « Mais en octobre 2016, des couillons ont trouvé le moyen de brûler ce centre. […] Il n’y a plus rien ! En fumée ! ». L’histoire ne pouvait pas s’arrêter là. Des habitants créent un mouvement : « J’ai mal à mon village ». 400 personnes sur les 930 habitants de Billiers se retrouvent devant le site incendié pour manifester, rejoints par des associations et des élus de la région. Puisque la préfecture avait fini par rejeter « notre première “petite maison” » nous dit la maire :

« On voulait s’en servir pour des femmes victimes de violence. La préfecture a bloqué : “Vous êtes en réserve pour les migrants”. Il faut être franc, la préfecture dit un jour “vous accueillerez des familles”, un jour “vous allez accueillir des hommes seuls”. Après le démantèlement de Calais, ils savaient qui montait dans les cars. J’ai vu des images où on voyait essentiellement de jeunes hommes. Ils ont trié, même si c’est un mot infâme, c’est le mot. Pour l’administration, c’est plus pratique d’avoir tout le monde sous la main. »

45Cette affaire met en exergue des blocages dans le dispositif d’hébergement temporaire des exilés. La préfecture administre, trie les lieux et en change les échelles, laissant les collectivités locales dans le flou. Les réalités de l’accueil s’entrechoquent. D’abord le rejet et l’acte criminel des incendiaires, puis des villageois qui acceptent d’accueillir de jeunes célibataires masculins plutôt que des familles, enfin ceux qui projettent un humble accueil dans une petite maison, rénovée bénévolement par des habitants. En dernier un État, soucieux de fluidifier les circuits de l’asile, de reloger au plus vite les exilés des centres humanitaires et des campements qui cherche à rationaliser l’accompagnement social. Cette affaire pointe également un hiatus autour de questions d’échelle : un village, qui l’hiver ne compte que peu d’âmes, s’est in fine heurté à une volonté préfectorale d’ouvrir un lieu supposé loger un nombre conséquent de jeunes hommes afghans, demandeurs d’asile.

46Les temporalités envisagées par les différents acteurs entrent aussi en collision. L’émotion du petit syrien mort sur une plage pique au vif les villageois qui s’organisent immédiatement, ils sont prêts, impatients. Les processus administratifs sont plus lents. À Amiens, une femme ayant proposé depuis plus d’un an une partie de son logement pour héberger un demandeur d’asile nous disait à l’été 2017 « toujours l’attendre ». La solidarité administrée par l’État et les solidarités locales peuvent être en décalage. À ce jour, les demandeurs d’asile « promis » à Billiers ne sont toujours pas arrivés : un centre de vacances a été détérioré, la « petite maison bleue » est toujours inoccupée.

Deux réfugiés et une dizaine d’aidants dans le Finistère Sud

47D’autres expériences prennent une voie plus heureuse. C’est le cas à Combrit-Sainte-Marine, 4000 habitants, dans le Finistère Sud où deux exilés érythréens sont accueillis dès mars 2016. L’équilibre de moyens entre la taille de la station balnéaire et le nombre limité d’exilés accueillis est au rendez-vous : si ces derniers restent des lointains, ils prennent visage, peuvent être connus, reconnus et appréciés par les administrés qui vivent là à l’année. L’arrivée de migrants semble alors se faire en douceur, a minima, sans heurts manifestés publiquement, si ce n’est une bronca des élus locaux de l’extrême droite. Car les conditions sont autres : ce sont des hommes, plus si jeunes (trente-huit et cinquante ans), ayant obtenu le statut de réfugié, qui vont être hébergés et qui sont de religion chrétienne. Mais la qualité de l’hébergement, la familiarisation réciproque n’empêchent pas la persistance d’obstacles forts : une lenteur exceptionnelle pour l’obtention et la reconduction des papiers administratifs, l’accès obstrué vers un emploi et la maîtrise claudicante de la langue française.

48Asante, cinquante ans et Janice, trente-huit ans, après être passés par les rues de Paris, se sont rencontrés en 2015 à Villemomble en Île-de-France, où ils ont été pris en charge par l’association ADOMA pendant huit mois. En Érythrée, ils ont vécu des expériences communes de violence de la part de la police et des militaires. Ils sont d’abord envoyés à Quimper en février 2016, puis sont accueillis à Combrit-Sainte-Marine en mars 2016 dans un logement municipal. Depuis le mois de février 2017 et jusqu’en 2019, nous les suivons régulièrement, ainsi que les personnes qui les entourent.

Un accompagnement sur mesure ?

49Par l’élue (sans étiquette politique nationale) et les volontaires qui les aident, nous obtenons des données sur le déroulé de l’accompagnement d’Asante et Janice. La ville de Combrit, comme onze autres communes du Finistère, avait indiqué à la préfecture en 2015 qu’elle disposait d’un espace pour accueillir des migrants : un logement de soixante-dix mètres carrés, situé au premier étage d’une école communale dans le centre-ville de Sainte-Marine. Parallèlement à cette démarche, la mairie avait informé sur sa décision d’accueillir et appelé la population à se manifester pour proposer soit un hébergement, soit des compétences, soit simplement du temps à consacrer aux futurs réfugiés.

  • 12 Voir Le Courant (2016). Tous les contrôleurs, selon leur domaine professionnel, utilisent un étalon (...)

50Depuis mars 2016, un noyau d’habitants, dont une majorité de femmes, « prend soin » de Janice et d’Asante. Trois d’entre elles, Adelina (orthophoniste, retraitée, soixante-douze ans), Monique (médecin, retraitée, soixante-deux ans) et Viviane (psychologue en disponibilité du ministère de la Santé, cinquante-deux ans) ont décidé de s’investir au niveau local : « nous sommes dans une dynamique portée autour de nos personnalités et sans être dans une association, c’est une juste cause ». Car entre les associations en charge des réfugiés et ces trois femmes bénévoles se jouent au début des relations de méfiance. La dispute porte sur « le vrai des récits ». L’institution charge les associations d’évaluer, peser la véracité des mots qui déploient un passé, vérifier un métier, contrôler une explication de départ, des passages de frontières tandis que les trois femmes s’attachent au présent des situations personnelles. Alors que les échanges bureaucratico-administratifs visent à obtenir des données biographiques pour vérifications12, les militantes laissent flotter tous les récits qui arrivent. En somme, les savoirs et les techniques des uns se confrontent aux intuitions des autres.

51Les aidantes de Combrit ne répondent pas à la même logique : elles se concentrent pour résoudre le quotidien. Leur écoute vise à construire une immédiateté complice sous le régime de la confiance. Si Adelina souligne le zèle procédurier d’une employée de la poste pour que Asante puisse tirer, sans difficulté, l’argent de son compte bancaire, si Viviane fait état d’un apprentissage de la langue française peu adapté pour des gens qui n’ont pas été scolarisés dans leur pays d’origine, si Monique regrette que l’accès au monde du travail soit dépendant d’une maîtrise de la langue française, les trois relèvent qu’au fil des mois d’interconnaissances les relations avec les assistantes sociales se sont sensiblement améliorées.

52Si pour l’élue de Combrit « l’idée était d’aménager un temps de répit [pour Asante et Janice], qu’ils se sentent chez eux et qu’ils reprennent les rênes de leur existence [il fallait] leur faire comprendre que c’était leur maison, la leur, qu’ils avaient chacun leur clé, que personne ne viendrait, qu’ils pouvaient poser leurs sacs le temps qu’il fallait ». Les volontaires se sont mobilisés pour le transport, la convivialité, proposer des petits boulots et poursuivre l’apprentissage du français.

53C’est une veille rapprochée qui s’organise et dont témoigne l’épisode suivant. En juillet 2018, Asante a annoncé qu’il voulait aller en Éthiopie pour faire passer sa famille au Soudan, d’autant que son fils aîné, bientôt majeur, devra intégrer l’armée érythréenne pour de longues années s’il ne part pas. À nouveau, la solidarité s’active dans la commune. Viviane avance l’argent des billets d’avion qu’Asante lui rembourse avec le soutien de sa diaspora. Jean fait la demande de visa, lui dessine son parcours sur un plan de la capitale jusqu’à l’ambassade d’Éthiopie à Paris pour le récupérer. Le jour où il se rend dans la capitale, les bénévoles sont encore là au téléphone pour le guider quand il se perd.

54Asante finit par partir plus d’un mois. Il pense à prévenir les bénévoles qu’il est bien arrivé à Addis-Abeba et qu’il loge chez un ami d’enfance. Il trouve du travail à la frontière avec le Soudan : il vend des tomates. Il peut appeler au téléphone sa famille ce qu’il n’a pas pu faire depuis trois ans : « Depuis il les appelle et les voit tous les jours par le cellulaire. Nous aussi nous les avons vus », explique Monique. Mais son retour est « épique » : malgré les précautions des bénévoles — « On lui avait pris un vol direct, car on a toujours peur que lors des contrôles de papiers des problèmes surgissent, plus s’est simple mieux c’est » —, Asante doit faire escale à Stuttgart, la compagnie perd ses bagages, il oublie son passeport dans l’aéroport. Encore une fois, les bénévoles assurent l’urgence, expliquent la situation au téléphone pour récupérer valises et pièce d’identité.

55Il est vrai que les conditions de suivi (administratif, recherches d’emploi et liens amicaux) d’Asante et de Janice par les bénévoles de Sainte-Marine sont exceptionnelles. Hormis celles et ceux que nous ne connaissons pas, Jean, Monique, Viviane, Adelina mobilisent également leur conjoint. En tout, ils sont une petite dizaine de personnes à leur apporter leur aide, lorsque le plus souvent, la proportion s’inverse : un travailleur social s’occupant en moyenne d’une dizaine de migrants.

56Les petites villes sans doute permettent cette veille d’aidants rapprochés. Dans le bourg, à la poste, dans les services sociaux, auprès des habitants récalcitrants, les aidants enclenchent autant de liens de sociabilités pour Asante et Janice. Cette veille a aussi ses failles, ses aléas : comme la plupart des aidants sont retraités, vieillissants, malades parfois, ils peuvent momentanément disparaître, le temps de traiter un cancer, ralentir un début d’Alzheimer, de s’occuper de leurs petits-enfants, etc. Ils se fatiguent aussi, baissent les bras, se découragent.

Une béance : l’emploi

57Qu’en est-il fin 2017 au bout de près de deux années de prise en charge par les aidants du Finistère ? Viviane résume bien le blocage de la situation :

« L’accès au travail est défaillant, mais pas seulement pour les réfugiés. On est dans une problématique beaucoup plus large. Avec les petits boulots, on colmate. Financièrement cela aide, mais c’est du pansement, même si c’est plus sain que de donner un billet pour envoyer à la famille. Dans ma tête, j’ai l’impression que le plus dur est à venir. Parce qu’il n’y aura plus de partenaires pour les aider. Ils vont ressentir un sentiment de solitude énorme, une désillusion. Elles sont là nos limites en tant que bénévoles sur une commune comme Combrit, elles sont atteintes. »

58En effet, le temps de l’installation achevé, la période de la restauration physique et psychique sur la bonne voie, le tremplin vers la maîtrise du français en cours, il reste un principal point noir : l’accès au monde du travail.

59Alors, Janice est parti pour Brest en décembre 2016, pensant trouver plus de possibilités d’emploi dans la métropole. Il est logé dans un hôtel social, puis au bout d’un an il choisit de louer un appartement dans le parc locatif privé. Malgré des connaissances sur place, il n’a pas trouvé de contrat de travail, et il doit travailler au noir. Il reste en lien avec les aidants de Combrit et Asante.

60Asante quant à lui a d’abord songé à quitter Combrit pour Quimper, dans l’espoir d’un travail éventuel. Ses recherches se sont révélées infructueuses. Lors de notre dernière rencontre avec lui, pendant l’hiver 2019, il semblait vouloir s’inscrire ici dans la durée, il occupe toujours l’appartement municipal au-dessus de l’école. Il n’envisageait pas de partir ailleurs ; il commençait à connaître un peu de monde ; il n’était pas seul à Noël. Il nous a fait le planning de ses journées, rythmées par des cours de français dans une école à Quimper deux fois par semaine, et chez lui les autres jours, par les professeures de fortune que nous connaissons et d’autres, chacune son jour, son créneau horaire, sa méthode.

61Il a travaillé quelque temps dans une pizzeria de Sainte-Marine au mois de juin 2017. Le hasard a voulu qu’un restaurateur ouvre une pizzeria à quelques mètres de son logement et par le biais d’interconnaissances lui propose une place de commis de cuisine pouvant déboucher sur un éventuel CDI. Cette proposition était d’autant plus importante qu’elle facilite la demande de regroupement familial, qu’Asante évoque souvent : « Cette embauche nous a semblé formidable, trouver du boulot à cinquante mètres de chez lui, on s’est dit : “ça tient du miracle” ». Mais Assante quitte ce travail au bout de quelques semaines. Configuration ordinaire des conditions de travail des subalternes dans la restauration, accentuée par une maîtrise du français approximative, une compréhension aléatoire, une lecture de dates de péremption impossible, des horaires extensibles, cette expérience souligne bien que la difficulté majeure réside pour Assante dans son impossibilité de s’exprimer et de saisir le français. Pendant le coup de feu du service, ne pas comprendre, ne pas savoir lire, ne pas se faire entendre font perdre tous les moyens, donne mal à la tête, entame la mémoire, altère la réactivité. Le rythme s’enchaîne, une commande en chasse une autre, tout doit se faire vite, les gestes doivent être précis.

  • 13 Il évoque des gens qui lui demandent de faire la taille des arbres, des haies, de pelouses, mais au (...)

62Ce renoncement à l’emploi de commis de cuisine a une incidence sur sa place acquise dans la station balnéaire où il est désormais reconnu, salué, invité, demandé pour exécuter des petits travaux parfois13. Sa « démission » a été vite connue dans la commune et ponctuée de-ci, de-là par quelques commentaires acerbes que Jean a entendus et qu’ils nous rapportent : « il ne comprend pas le français, que voulez-vous ? Au bout de deux ans ! Il n’a pas vraiment envie de travailler, il a le RSA, il est logé gratuitement ». Cette expérience est vécue par Asante comme un sentiment d’échec personnel.

63En janvier 2019, dans le récit que nous fait Asante de son installation progressive à Combrit, l’apprentissage du vélo retient notre attention. Il en a parlé à la fois sur le mode du jeu, du sport, et comme d’un moyen pour se déplacer, être moins dépendants de ses aidants ou des cars pour se rendre à Quimper. Monique aussi nous parle du vélo :

« Dès son retour [d’Éthiopie pendant l’été 2018] on a repris nos cours de français et insisté pour qu’il apprenne à faire du vélo. Jean est parti en vacances à ce moment-là et lui a prêté son vélo pendant quinze jours. Il s’est entraîné tous les jours tout seul dans la cour de l’école. On ne l’a vu que lorsqu’il maîtrisait l’équilibre, on a même filmé. Depuis il s’en sert, il vient jusqu’ici en vélo pour faire le jardin. C’est une porte vers l’autonomie, il a été soulagé par rapport à nous de voir qu’il n’aurait plus besoin de nous pour de petits déplacements. C’est bien parce que parfois on le sentait gêné de devoir dépendre de nous, il disait souvent “désolé, désolé”. À Noël on lui a acheté un casque, les lumières, il est équipé. »

64Alors que nous continuons d’échanger par courriels avec Monique au cours du printemps 2019, nous apprenons qu’Asante est passé à côté d’un emploi, car l’employeur doutait qu’il puisse venir travailler à vélo par temps de pluie.

Conclusion

65Que gagnent les exilés à monter dans un bus pour jouer une carte loin de la métropole ? Si cette dernière offre mille abris doublés de dangers physiques accrus, la petite ville ou le village présente un point d’arrêt doublé d’une protection plus sereine si le milieu associatif est fort, engagé et opiniâtre. À défaut, la discrimination peut être frontale, sévère et violente. Élus et habitants solidaires doivent convaincre, faire tomber les préjugés et sans cesse activer les sociabilités.

66Sans les aidants, dans ces territoires de villes moyennes, bourgs et villages, les effets de l’excentrement empêchent l’installation des exilés. Les aidants tentent d’amortir au coup par coup les chocs. La multiplicité des obligations administratives éparpillées sur des rayons de cinquante voire 100 kilomètres, où les transports publics brillent par leur absence, nécessite un encadrement serré par des bénévoles assidus. Ces derniers font accompagnateurs, branchent les exilés sur les ressources, les lieux de rendez-vous administratifs, les offres d’emplois parfois disséminés aux quatre coins du département. Entre dénuement et ressources, expositions aux dangers et protection, isolement et sociabilités, anonymat et proximités, les aidants sont les seuls leviers. Tout est entre leurs mains. À défaut, c’est la vindicte qui prend le pas. Le bourg devient une source de danger : l’isolement.

67Malgré toute cette ceinture de protection dans les bourgs, reste l’empêchement radical du droit au travail qui désarticule le temps long. Cette incertitude du temps marque la temporalité de l’exil. Lorsque l’on passe d’une institution à une autre, d’une ville à une autre, voire d’une région à une autre, lorsqu’un exilé disparaît puis réapparaît, les relations d’aide sont évidemment cahotantes et hachurées. Impossible de construire une interconnaissance forte. Impossible d’habiter pleinement un espace en construisant des relations continues avec son environnement. Ce sont ces éléments majeurs de vulnérabilisation que l’on retiendra, liés non seulement au transit, mais aussi aux multiples orientations institutionnelles, aux relogements temporaires successifs, aux déplacements répétés vers des guichets dispersés.

68L’analyse contextualisée de l’installation des exilés gagne à intégrer les temporalités. Tout d’abord, le vécu du temps — l’attente, le sentiment de perdre son temps en restant isolé dans un centre ou en multipliant les déplacements infructueux vers les guichets —, cette emprise des tracas peut rendre inaccessible aux exilés les ressources pourtant présentes à proximité. Les potentialités d’un territoire restent ainsi en latence. Ensuite, au cours du temps, les exilés accumulent de l’expérience, c’est-à-dire des ressources, des sociabilités, et par là une certaine confiance active. Cette expérience viendra amortir les défaillances des structures d’aide sur un territoire excentré, les aidera à se déplacer avec plus d’aisance et à actionner leurs droits auprès de différents guichets. Pour agir le droit, il faut accumuler sur un temps long une grande quantité de confiance, diminuer peu à peu les vulnérabilités, construire de l’interconnaissance forte, combattre les défiances à chaque coin de rue. Enfin, l’accompagnement des aidants — essentielle dans des secteurs géographiques peu pourvus en services publics — prend du temps. Le récit des relations entre Asante, Janice et leurs dix aidants est éclairant : soit un accompagnement sur mesure, sur le temps long, près de quatre ans, et une disponibilité quasi quotidienne.

69Pour finir, il nous faut changer d’échelle un instant. Quel est le socle le plus solide pour le futur ? Si l’on résonne sur un temps plus long, rien n’est moins sûr que le bourg gagne sur la métropole et l’inverse. Dès lors, comment réencastrer l’espace et le temps de l’exilé ? Il n’y a pas de doute, la force intégratrice majeure reste et restera le travail, l’emploi, le salariat, l’activité rémunérée. C’est le statut du travail, le gain d’argent et les droits attenants, qui ensemble forment le socle de l’individu en société. Il faut s’inquiéter des années qui passent où les exilés restent des « sans travail ». N’est-ce pas le verrou central ?

70Derrière cette question, c’est de la présence au sein du social, de la place qu’on y occupe dont il s’agit. Plus fortement, c’est sur un droit à l’existence et sur une évaluation de cette existence que porte la question des exilés. Pourront-ils un jour avoir droit au travail ? Que ce soit dans les mégapoles ou dans un village, c’est la réponse à cette question qui autorise le gain financier, la consommation, définit les identités sociales, les appartenances et organise les rapports sociaux. Le travail est dans notre société une norme intégratrice, car il organise notre vie collective en étant le lieu de l’expression des échanges sociaux. La vraie trappe de l’exilé, c’est cet interdit. On voit par-là que la question cette fois se déplace. Elle surplombe les adaptations territoriales. Le droit au travail est le grand intégrateur qui, à défaut, provoque des vulnérabilités de longue durée qui seront très couteuses.

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Bibliographie

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Notes

1 La « Jungle » de Calais comptera jusqu’à 10 000 habitants avant sa disparition programmée. Sur les expulsions, démantèlements et réinstallations de campements en Europe, voir Bouagga et Baré (2017).

2 Selon le rapport de l’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration), 5 253 personnes ont été acheminées dans 197 CAO entre le 24 et le 28 octobre 2016 (OFII, 2017 : 23).

3 En dehors de ces CAO et des hébergements d’urgence de droit commun (115), l’hébergement des exilés est conditionné au dépôt d’une demande d’asile. L’OFII coordonne et attribue les places disponibles dans le cadre du dispositif national d’accueil (DNA).

4 Nous utilisons ici le terme « exilés » parce qu’il permet d’insister sur l’expérience vécue par les personnes : l’exil. Sous la contrainte de menaces ou de violences, elles ont dû quitter un pays où elles ne pouvaient pas faire valoir leurs droits (Laacher, 2005). L’exil exprime aussi la situation d’errance et d’incertitude que rencontrent ces personnes en France en attente d’un statut protecteur. Enfin, le terme prend en compte l’ensemble des situations administratives résultant du droit des étrangers : demandeurs d’asile, réfugiés, sans-papier, déboutés, soumis à une procédure Dublin.

5 Circulaire du 20 novembre 2015, ministère de l’Intérieur, ministère du Logement, de l’Égalité des territoires et de la Ruralité.

6 Cette enquête a été menée avec le soutien du PUCA en 2016-2017, puis avec le soutien de l’ANR Babels en 2018 et 2019. Plusieurs terrains ont pu être investis : à Paris, les centres humanitaires de la Porte de la Chapelle et d’Ivry-sur-Seine, puis une vingtaine de lieux d’hébergement en province (notamment en Picardie, dans l’Oise, sur le littoral atlantique) en privilégiant les sites en dehors des grands centres urbains. Nous avons mené des entretiens et des observations auprès des exilés, des aidants, et des professionnels qui les accompagnent.

7 Sur l’usage du téléphone mobile qui renvoie paradoxalement à la stabilité des relations même dans les conditions de vie les plus difficiles, voir Vollaire (2016).

8 Sur l’île de Chios, les infernales attentes des migrants avant d’être transférés sur le continent européen prennent encore une autre dimension, voir Foucher (2018 : 103).

9 Nous adoptons cette terminologie déjà utilisée dans le domaine du handicap pour qualifier celles et ceux qui aident les exilés et qui ne se reconnaissent pas dans les termes « militants » ou « bénévoles ». Un aidant est une personne qui aide une personne dépendante de son entourage pour les activités de la vie quotidienne, il est donc défini par son rôle et ses actions auprès de la personne aidée. En dehors de toute structure, il aide quand il peut, de temps en temps ou au quotidien, pour une période indéfinie, mais toujours pensée comme temporaire. Le terme recouvre des réalités très différentes et nous semble bien correspondre aux personnes rencontrées dans l’enquête qui sont portées par une humanité civique et laïque. Sur ce point, voir Masson-Diez (2018).

10 L’histoire du militantisme en soutien aux étrangers est marquée par une installation dans les grands pôles urbains, près des zones industrielles où étaient embauchés les travailleurs immigrés. Pour un aperçu de cette histoire dans le Nord voir Pette (2012).

11 La maire, comme souvent dans les villages, n’a pas d’étiquette politique qui fasse sens au niveau national. Sa liste s’appelait « Avec nous, pour l’avenir de Billiers ». À l’écouter, nous avons tendance à lui attribuer une sensibilité de gauche. Elle est par ailleurs travailleuse sociale.

12 Voir Le Courant (2016). Tous les contrôleurs, selon leur domaine professionnel, utilisent un étalon pour mesurer les justes réactions à leur encontre. Celles qui collent au paradigme du comportement adéquat à une situation d’assujettissement où se jouent les capacités d’encaissement, comme les mesures de l’empathie : le surveillant et son prisonnier modèle ; le médecin et son patient observant ; le militant de prévention et l’usager compliant, le volontaire et la prostituée responsable, le policier et le délinquant redressable. Cet étalon fait office de grille d’évaluation pour ceux et celles qui s’écartent trop de la modélisation conforme à la bonne réponse carcérale, médicale ou sociale.

13 Il évoque des gens qui lui demandent de faire la taille des arbres, des haies, de pelouses, mais aussi de participer à la collecte de la banque alimentaire.

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Pour citer cet article

Référence papier

Catherine Deschamps, Laetitia Overney, Jean-François Laé et Bruno Proth, « Exilés : premiers moments, bien loin des centres urbains »Revue européenne des migrations internationales, vol. 36 - n°2 et 3 | 2020, 211-230.

Référence électronique

Catherine Deschamps, Laetitia Overney, Jean-François Laé et Bruno Proth, « Exilés : premiers moments, bien loin des centres urbains »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 36 - n°2 et 3 | 2020, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 12 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/15231 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remi.15231

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Auteurs

Catherine Deschamps

Professeure à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy, chercheure au LHAC, Anthropologue, 2 rue Bastien-Lepage, 54000 Nancy ; cathdes@club-internet.fr

Laetitia Overney

Maîtresse de conférences à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville, chercheure à l’Ipraus-AUSser (UMR 3329), Sociologue, 60 boulevard de la Villette 75019 Paris ; laetitia.overney@paris-belleville.archi.fr

Jean-François Laé

Professeur à l’Université Paris 8-Saint-Denis, chercheur au GTM-Cresppa (UMR 7217), Sociologue, 59-61 rue Pouchet 75017 Paris ; j-f.lae@orange.fr

Bruno Proth

Professeur à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Normandie, chercheur à ATE, Sociologue, 27 rue Lucien Fromage, 76160 Darnétal ; bprothiste@free.fr

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