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Dossier thématique

L’accueil des migrant·e·s dans les espaces de marges. Regards croisés sur des villages de Calabre et du Limousin

Migrant Reception in Marginal Areas. Comparative Views on Villages in Calabria and the Limousin
La acogida de migrantes en las áreas marginales. Una visión cruzada sobre los pueblos de Calabria y de Limousin
L’accoglienza dei migranti nelle aree marginali. Sguardi incrociati sui piccoli comuni in Calabria e in Limousin
Daniela Ristic
p. 231-253

Résumés

En mobilisant différents terrains menés au sein de dispositifs d’accueil territoriaux en France et en Italie, l’article s’intéresse aux effets de mesures de transfert, de redirection et de dispersion géographique des migrant·e·s vers des zones très éloignées des principaux centres métropolitains. Une première partie met l’accent sur l’horizontalité des expériences vécues par les personnes transférées en ces lieux. Les récits recueillis dans les deux pays convergent vers un sentiment de forte relégation qui témoigne de la dépossession des projets migratoires individuels et de la déception des imaginaires nourris au sujet de l’Europe. La seconde partie s’intéresse à la manière dont les acteur·rice·s locaux·ales (bénévoles, associatif·ve·s et municipaux·ales) se réapproprient l’enjeu migratoire pour le convertir en une ressource politique, sociale et/ou économique, pour les territoires. L’analyse de parcours d’inclusion des migrant·e·s invite à se demander en quoi ces espaces de marges autorisent des formes de solidarités contestataires, peu perméables aux impératifs gestionnaires dictés par les normes de l’asile.

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Texte intégral

1Depuis la fin des années 1990, en France comme en Italie, on observe une délégation croissante des politiques migratoires vers les administrations locales. Ce processus a engendré de nouvelles spatialisations de l’enjeu migratoire, comme en témoigne la multiplication de dispositifs d’accueil des demandeur·euse·s d’asile sur l’ensemble des territoires nationaux. La répartition territoriale des migrant·e·s questionne les dimensions sociospatiales de la gouvernance multiniveau et, tout particulièrement, les effets d’un ensemble de mesures de transfert, de redirection et de dispersion vers les marges des États-nations.

2Un exemple fort de ces redirections en France intervient à la suite du démantèlement du camp de Calais en octobre 2016, qui a débouché sur le transfert de plusieurs milliers de personnes en demande d’asile vers des régions et petites communes parfois très éloignées des grands centres urbains et des principales routes migratoires. Cette opération a accéléré la dispersion territoriale dans une logique renforcée d’identification, de contrôle et d’invisibilisation des « indésirables » (Agier, 2008). Ce plan de répartition, concrétisé par l’ouverture de nouveaux centres d’hébergement à travers la France — les centres d’accueil et d’orientation (CAO), suscite de vives réactions à l’échelle des territoires concernés. Dans plusieurs petites communes, on assiste à des manifestations « anti-migrants » ou à d’autres marques d’hostilité ; alors qu’à l’inverse, des collectifs citoyens se développent en de nombreux territoires, en solidarité avec ces nouvelles arrivées.

  • 1 La mairie perçoit des fonds publics jusque-là versés à un prestataire étatique chargé de la gestion (...)

3La fermeture de plusieurs CAO, depuis 2016, n’a pas toujours entraîné de désengagement de la part des élu·e·s et des habitant·e·s. Certain·e·s se sont ainsi mobilisé·e·s afin de faire perdurer l’accueil au-delà du mandat de gestion de l’État, en constituant parfois de nouveaux projets en dehors du cadre institutionnel initial. C’est le cas d’un village de Haute-Vienne de 1 000 habitant·e·s où le maire, face à la diminution du tourisme et avec la participation d’associations locales et d’un collectif d’habitant·e·s, décide de mettre plusieurs gîtes touristiques à disposition des migrant·e·s1.

  • 2 Pour une présentation de ce plan et de sa logique de distribution territoriale, voir Dipartimento d (...)
  • 3 Dans les années qui ont suivi le « Plan pour l’accueil des migrants » (voir la note précédente), un (...)
  • 4 Le SPRAR (Sistema di Protezione per Richiedenti Asilo e Rifugiati) naît au début des années 2000 et (...)
  • 5 Cf. La rete SIPROIMI, disponible sur : https://www.siproimi.it/la-storia

4En Italie, c’est à partir de l’« urgence humanitaire » décrétée en 2011 que la participation des collectivités territoriales à l’accueil des migrant·e·s s’accentue. Un vaste « plan » d’accueil est mis en place, en vue d’accroître rapidement le nombre de places d’hébergement sur l’ensemble du territoire national2. Comme dans le cas des CAO en France, ces politiques de redistribution territoriale dans l’urgence favorisent l’ouverture de structures d’accueil improvisées à travers le pays (hôtels et complexes touristiques, anciennes casernes et maisons de retraite, etc.). En parallèle de l’apparition de nouveaux centres, dont la responsabilité est principalement confiée aux préfectures3, le ministère de l’Intérieur décide d’augmenter la capacité d’un autre type de structure d’accueil, dont la gestion relève cette fois directement des communes : le SPRAR (système de protection pour réfugiés et demandeurs d’asile)4. Le réseau SPRAR finance des projets locaux qui visent à étendre les pratiques d’accueil au-delà de la seule prise en charge des biens de première nécessité (hébergement, nourriture et revenu de base), pour incorporer des « mesures d’information, d’accompagnement, d’assistance et d’orientation basés sur les parcours individuels d’insertion socio-économique ». Ce système promeut un type d’accueil dit « diffus » (en appartement, par opposition aux grandes structures d’hébergement), dans le but de renforcer « une culture de l’accueil auprès des communautés citoyennes »5.

  • 6 Pour une analyse détaillée de la construction du « Modèle Riace », des imbrications entre les échel (...)

5Parmi les communes qui ont inspiré les projets SPRAR, le village de Riace, en Italie du Sud, se distingue par des pratiques d’inclusion micro-économique et d’accueil dans les maisons abandonnées du centre-bourg. Située dans une région particulièrement touchée par l’émigration et la crise économique, cette commune de Calabre est peu à peu devenue un exemple vertueux de développement local et un symbole médiatique incontournable de l’engagement pour la cause des migrant·e·s en Italie. Inspirées par ce modèle, plusieurs communes environnantes ont mis en place des politiques d’accueil similaires, toutes insérées dans le réseau national SPRAR6.

  • 7 En Italie, le terme aree interne (aires internes) est une catégorie de l’action publique. À l’origi (...)
  • 8 L’analyse s’appuie sur les définitions des « espaces de marge » en géographie, afin de dépasser la (...)

6Bien que les temporalités et les modalités de mise en œuvre de ces différents dispositifs d’accueil varient fortement en fonction des contextes locaux et nationaux, les cas italiens et français que nous venons de présenter soulèvent des questionnements communs. Le transfert, l’arrivée et le séjour de personnes migrantes dans des zones très éloignées des grandes villes, et en particulier au sein des petites communes dites rurales ou « internes »7, a pris de l’ampleur un peu partout en Europe. Ce phénomène met en lumière des expériences liées aux épreuves de l’altérité là où on s’y attend le moins, c’est-à-dire à l’échelle de sociétés locales auparavant faiblement, voire pas du tout concernées par le fait migratoire contemporain. Plusieurs interrogations émergent au croisement des politiques d’accueil locales et d’espaces vécus, construits ou étiquetés comme marginaux8. On peut s’interroger sur les stratégies sécuritaires de dispersion opérées par les États et les géographies qui les sous-tendent ; sur l’expérience vécue de la marginalité territoriale par les personnes migrantes elles-mêmes ; ou encore sur la manière dont les habitant·e·s, acteur·rice·s associatif·ive·s et élu·e·s locaux·ales se saisissent de cet enjeu pour le transformer en une ressource territoriale.

  • 9 Ce travail s’appuie sur une immersion dans le quotidien des acteur·rice·s locaux·ales (acteur·rice· (...)
  • 10 La dénomination de « petit » se rapporte à la spécificité des contextes locaux (Marconi, 2015 : 35) (...)
  • 11 En France, l’intérêt croisé pour « les campagnes » et les migrations a notamment été impulsé par l’ (...)

7Nous interrogeons ces dispositifs d’accueil territoriaux à partir de terrains9 menés au sein du village médiatique de Riace et de trois autres petites communes de Calabre10 (hébergement dans des appartements inhabités des centres-bourgs), ainsi que dans trois communes limousines rurales11 (hébergement dans des complexes touristiques, une ancienne maison de retraite et quelques appartements inhabités). Pour ce faire, nous effectuons deux rapprochements comparatifs : d’une part, nous confrontons les expériences vécues des migrant·e·s transféré·e·s vers ces petites communes, en tenant compte de leurs évolutions dans le temps. D’autre part, nous explorons les formes de retournement de l’enjeu migratoire et la manière dont les responsables politiques et habitant·e·s peuvent en faire une opportunité sociale, économique et politique. Ces réappropriations locales du sens des migrations sont saisies par l’observation des situations d’inclusion dans les deux contextes, ainsi que par l’analyse des solidarités contestataires qui émergent dans le cadre de la mise en œuvre des politiques d’accueil.

  • 12 Autre notion horizontale qui ouvre « la possibilité » méthodologique d’un « assemblage » entre une (...)

8Sur le plan théorique et méthodologique, les situations d’accueil locales observées sont appréhendées comme autant de « microstructures de la globalité », pour reprendre l’expression de Sassen (2009 : 138). Cette notion ouvre la voie à une analyse horizontale de l’enjeu migratoire en posant « les liens d’interdépendance entre les échelles locales et globales » du politique et des pratiques d’accueil qui nous intéressent. Ces dernières résultent de processus transnationaux qui ont généré « des effets sur la formation d’institutions globales, qui à leur tour affectent l’expérience des acteurs sociaux » (Tcholakova, 2016). Dans cette optique, les dispositifs d’accueil territoriaux étudiés — qu’ils soient « diffus » (au sein d’appartements), ou concentrés (dans des structures et centres d’accueil) — forment un « paysage »12 d’institutions globales, produites par les effets plus généraux des politiques de l’asile en Europe.

  • 13 Cette ancienne appellation régionale est conservée, car utilisée par les enquêté·e·s qui identifien (...)
  • 14 Pour la France, la catégorie de l’« hyper-ruralité » (Depraz, 2017) ; pour l’Italie, la catégorie d (...)

9Le croisement de ces dispositifs d’accueil en Calabre et en Limousin13 part d’un autre point de départ commun, celui de la marginalisation relative des territoires où ils se déploient. Les « espaces de marge » sélectionnés présentent des « caractéristiques de mise à l’écart » par rapport à un « centre » (Depraz, 2017 : 387). Ce rapport est historiquement construit et ses manifestations contemporaines, matérielles et symboliques sont encore importantes, à différents degrés, dans l’expérience sociale des acteur·rice·s locaux·ales. Malgré des rapports à l’État fort différenciés, ces espaces locaux sont ordinairement appréhendés au travers de catégories d’action, de représentations essentialisées (modes de sociabilités forcément organiques, isolement, immobilisme supposé, etc.) et de réflexions savantes qui les interrogent et/ou les déconstruisent pour leur caractère marginal14. Cet article cherche donc à interroger la manière dont ces rapports sociospatiaux particuliers influencent ou non, la relation d’accueil telle qu’elle se déploie au quotidien.

L’accueil au village : entre imaginaires déçus et innovations solidaires

  • 15 Tous les prénoms ont été modifiés.

« Arrivé à la gare, j’avais l’impression de revoir un vieux film, comme ceux que je regardais au pays, tu sais ces anciennes gares de la Seconde Guerre mondiale ? » (Célestin15, la vingtaine, demandeur d’asile, village de Corrèze)

10L’expérience vécue par les personnes transférées vers ces territoires extra-urbains permet d’effectuer un premier rapprochement entre les situations étudiées. Dans un premier temps, l’arrivée dans ces centres ou appartements d’accueil peut s’accompagner d’un fort sentiment de relégation parmi les migrant·e·s interrogé·e·s dans les deux pays. Parfois, le refus catégorique de rester dans les communes de transfert se traduit par des départs individuels ou collectifs à pied sur de longues distances, vers les gares et villes les plus proches. Ces résistances aux transferts constituent une forme de réappropriation du choix migratoire qui ne va pas sans impliquer des sanctions : le départ volontaire met fin, entre autres conséquences, aux aides financières versées par les États aux demandeur·euse·s d’asile. Quant aux personnes qui acceptent de rester sur place, c’est souvent dans une optique pragmatique avec, pour horizon espéré, une régularisation.

  • 16 Joly Gaëlle (2016) Calais : pour les migrants, quelques minutes pour choisir une destination, souve (...)

11En France, les images médiatiques des évacuations de la « jungle » de Calais en 2016 montrent un hangar de la ville transformé en gare routière. Les migrant·e·s y font la queue, puis on leur présente une carte sur laquelle les noms des régions françaises sont inscrits à la main. En quelques instants, une destination est choisie16. Cette situation illustre bien la manière dont la question du choix du lieu d’installation est souvent instrumentalisée aux dépens des projets migratoires individuels. Les témoignages recueillis auprès de plusieurs personnes arrivées dans un village du Limousin, situé à une heure de train de la ville la plus proche, montrent comment ces redirections de parcours sont vécues comme imposées. Yazen, demandeur d’asile irakien, était parmi les premières personnes à être transférées fin 2016 en bus, de Calais vers ce CAO du département de la Haute-Vienne :

« Avant d’arriver ici [], je voulais partir pour l’Angleterre, je me suis immiscé dans un camion et la police m’a trouvé. Après plusieurs tentatives échouées, [] on m’a donné un papier sur lequel était inscrit : [le nom de la commune de transfert]. [] Je ne savais pas que c’était aussi petit et qu’il n’y avait personne. [] Nous sommes arrivés pendant la nuit et au réveil nous sommes partis visiter [le village], et nous avons pensé : “ah tout est là ! En dix minutes on avait fait le tour ! Mince !” [rires] Au début, on a voulu partir d’ici, mais nous n’avions pas d’argent, on ne savait pas où partir. Moi je suis resté, mais après quatre mois, mes amis sont partis pour retourner à Calais et maintenant ils sont en Angleterre et en Norvège et moi je suis là ! Cela fait un an quatre mois et trois jours que j’attends, j’attends, j’attends mes papiers [il se tourne vers un calendrier accroché au mur de son logement], un an quatre mois et trois jours ! [] Je connais par cœur le nombre de pas pour arriver à la supérette []. Je regrette de ne pas être reparti avec mes amis ! » (Entretien en anglais avec Yazen, la trentaine, demandeur d’asile, commerçant en Irak, le 23 mai 2018, village de Haute-Vienne)

12Plusieurs personnes ont exprimé cette même absence d’information au sujet de leurs transferts. Elles pensaient d’abord être transférées vers une ville moyenne (Limoges notamment) et ce n’est qu’à leur arrivée qu’elles prennent conscience des difficultés pour sortir de la commune d’accueil, qui ne dispose ni d’une gare ni d’un service de bus leur permettant de se déplacer aisément.

13Les membres du conseil municipal et des associations engagées autour de ce centre, qui héberge près d’une cinquantaine de personnes en demande d’asile, ont aussi souligné les conditions difficiles rencontrées lors des premières arrivées en bus dans le village :

« Ils n’ont pas voulu descendre du bus []. Je suis montée dans le bus et on a parlementé pendant plus d’une heure, ils arrivaient de nuit, ils étaient arrivés au milieu de nulle part, dans la forêt, après quatorze heures de voyage [], les chauffeurs du bus avaient mis des sacs poubelle sur les sièges, c’est quelque chose qui m’a profondément choquée. » (Entretien avec Sophie, la cinquantaine, habitante et élue municipale, le 17 mai 2018)

« Parmi ces jeunes garçons y’en a qui hurlaient, y’en a qui pleuraient, c’était l’horreur, l’horreur totale ! D’ailleurs lors du premier arrivage les trois quarts sont immédiatement repartis, à savoir qu’ils ont fait le voyage d’ici à Limoges à pied pendant la nuit (près de cinquante kilomètres) [], oui parce que quand ils sont partis de Calais on ne leur a pas expliqué où ils allaient atterrir ! » (Entretien avec Constance, habitante retraitée et membre du Secours populaire, le 14 mai 2018)

  • 17 Entretien avec Célestin, la vingtaine, demandeur d’asile qui a fait des études universitaires au Co (...)

14Le sentiment de relégation a été d’autant plus fort lorsque les personnes se sont rendues seules en train directement vers les communes de transfert. Cela a été le cas de Célestin, la vingtaine, demandeur d’asile congolais. Fin 2016, un agent de l’OFII lui annonce son transfert de Paris vers une petite commune de Corrèze et lui fournit un billet de train pour s’y rendre. Il cherche aussitôt la commune sur Internet et est rassuré d’apprendre qu’elle dispose d’une gare. Il décide alors d’acheter un abonnement de train pour Paris avant son départ, pensant pouvoir y revenir régulièrement. Mais une fois arrivé à destination, il réalise qu’il ne s’agit pas d’une ville moyenne, et qu’en plus « ce n’était pas fini ! Quelqu’un devait venir me chercher pour m’accompagner dans un autre village à une demi-heure de voiture ». Il raconte son angoisse au moment de monter dans le véhicule : « mon cœur battait très fort, j’avais peur ». Sur la route, il aperçoit uniquement « des arbres, la forêt et l’obscurité » et une fois arrivé dans cette ancienne maison de retraite transformée en centre d’accueil, il dit s’être senti « démoralisé et neutralisé […] comme dans une prison modernisée ». Il dépose ses affaires dans une petite chambre qu’il partage avec un demandeur d’asile afghan et descend aussitôt pour parler avec une travailleuse du centre et lui annoncer son départ, il est catégorique. La personne lui explique que s’il décide de partir il perdra la possibilité d’être hébergé ailleurs, ainsi que son aide financière. Après une première « nuit d’insomnie » et plusieurs jours de réflexion, Célestin décide de rester17.

15Depuis 2016, le système de transferts s’est pourtant considérablement amélioré selon Élise, une assistante sociale chargée d’accueillir les arrivant·e·s dans les gîtes touristiques de son village d’origine, transformés en CAO :

« Maintenant, les arrivées de nuit se font extrêmement rares. Il y a une énorme progression dans la communication [], les accompagnateurs m’appellent, ils ont un questionnaire à remplir, ils peuvent communiquer avec les personnes, les rassurer dans le bus pour leur dire, “ben voilà : vous allez avoir ça, ça et ça, tels commerces, la gare est à dix kilomètres, etc.” [] On en a encore quelques-uns qui arrivent et qui ne veulent pas rester, mais ça se passe dans la douceur. » (Entretien avec Élise, la trentaine, habitante et assistante sociale d’un CAO de Haute-Vienne, le 15 mai 2018)

16Élise associe la diminution des départs spontanés à l’amélioration de l’information durant les transferts. Mais les réseaux de solidarité et les liens communautaires, consolidés localement au fil du temps, jouent également un rôle important. D’une part, les habitant·e·s et militant·e·s de ces lieux « font preuve d’innovation pour répondre aux besoins […] des réfugiés, d’une manière plus ou moins formelle, mais généralement efficace » (Tardis, 2019 : 9) et d’autre part, une forme d’expertise migratoire circule parmi les personnes transférées qui, parfois, sont directement en contact avec des ami·e·s et des membres de la famille sur place ou étant déjà passés par ces centres d’accueil. Pour illustrer ces derniers constats, on peut prendre l’exemple d’un mineur transféré depuis Calais vers cette même commune de Haute-Vienne. Sur place, il retrouve un ami de sa famille avec qui il était déjà en contact à son arrivée en France :

« J’étais à Calais, je sais qu’en général les gens qui vont à Calais veulent aller en Angleterre, pour moi ce n’était pas mon objectif, mais comme j’étais avec des amis, ils m’ont dit “on va essayer”. Au bout d’une semaine ou deux, je n’ai pas aimé et je me suis dit bon… moi, je vais rester [en France] []. [L’OFII m’a dit] qu’on allait m’accueillir dans un petit village, qu’il y avait des Éthiopiens et à peu près toutes les origines et tous les pays. Nous étions trois Éthiopiens à être transférés en bus. [] [Sur place] j’ai rencontré des gens de mon ethnie [dont] un gars, que je ne connaissais pas, mais mes parents connaissent très bien ses parents []. D’ailleurs, quand je suis arrivé à Nice au tout début, il m’avait appelé, il m’avait dit “va à Paris et tu verras ce que ça va donner”. [] Dès que je suis arrivé [dans le village de transfert], il est venu vers moi [] et m’a aidé. Moi, ce que j’ai adoré là-bas c’était l’école. Le lendemain de mon arrivée, j’étais déjà à l’école. [] Même si j’écrivais mal, au bout d’une semaine j’ai appris l’alphabet et les chiffres []. Pour se déplacer, ce n’était pas très difficile parce qu’il y avait des gens qui avaient envie de nous aider []. [Par la suite], j’ai été déplacé à Limoges, c’était très très difficile d’être tout seul []. Je me rappelle encore [il sourit en se remémorant], j’étais dans un hôtel pendant quinze jours et je ne voulais pas rester. Je n’avais pas de téléphone je n’avais rien, et je me suis ditbon, je vais retourner à [nom du village d’accueil]”. [] Je ne sais pas comment [] j’ai été de Limoges [au village] à pied ! [rires]. » (Entretien avec Abdaney, la vingtaine, réfugié statutaire, en formation professionnelle, le 8 décembre 2019)

17Le récit d’Abdaney illustre le primat du lien communautaire par rapport à la possibilité de rester en ville. Dans la suite de l’entretien, il décrit comment cet ami hébergé dans le CAO du village l’aide pour communiquer avec les membres des associations, pour lire ou se rendre au supermarché. La question de la mobilité n’est pas vécue comme un obstacle, car il a pu s’appuyer sur les réseaux solidaires locaux. Les solidarités générées depuis 2016 ont encouragé plusieurs initiatives en vue de répondre à l’isolement géographique des personnes. Par exemple, il est courant que les habitant·e·s prennent en stop les personnes hébergées dans les centres, qui se placent stratégiquement sur la route principale à la sortie du village. Des collectifs ont de même créé des systèmes de navettes informels pour accompagner les migrant·e·s vers les gares et les villes les plus proches. Dans le cas de la commune d’accueil que décrit Abdaney, le conseil municipal a financé un service de navettes étendu ensuite à l’ensemble de la population locale. Cette politique pour la mobilité a pourtant généré quelques tensions et des formes d’hostilité envers les migrant·e·s parmi quelques habitant·e·s non véhiculé·e·s. Certain·e·s ont dénoncé un favoritisme supposé, un accès à la mobilité dont la population locale aurait été exclue.

18D’autres activités visent à pallier la carence de services de la commune, comme une « unité mobile de psychologues » venant depuis Limoges, accompagnés de traducteurs pour rencontrer les personnes hébergées dans ces gîtes touristiques. Ce qui est frappant dans le cas de ce village, c’est d’observer l’intensité de l’investissement des habitant·e·s bénévoles dans l’organisation des activités proposées aux personnes hébergées (divers ateliers culturels et sportifs, autres initiatives individuelles d’inclusion à la vie socioculturelle de la région). La fréquence hebdomadaire des ateliers de français contraste avec les situations de surcharge couramment observées en ville, particulièrement à Paris, face à une demande de cours jamais vraiment satisfaite. Toutefois, plusieurs bénévoles regrettent le manque d’accompagnement dans leur engagement pédagogique, se sentant souvent désemparé·e·s face à l’hétérogénéité des niveaux d’apprentissage de la langue.

19Abdaney exprime une forme d’attachement à la commune ainsi qu’à certain·e·s membres du collectif qu’il se réjouit de retrouver. Mais la recherche de nouvelles opportunités de formation et d’emploi va finalement le conduire à nouveau à Limoges, comme c’est d’ailleurs le cas pour la plupart des personnes qui transitent par les centres observés. Les efforts de création d’espaces de sociabilités et d’échange mis en place par la sphère associative locale génèrent des formes d’inclusion des migrant·e·s à l’intérieur de tissus sociaux articulés. Toutefois, les quelques expériences positives du séjour recueillies parmi les migrant·e·s se limitent uniquement à la durée de la procédure de l’asile et sont vite rattrapées par les faibles possibilités d’insertion professionnelle offertes localement.

20Des situations fort similaires à celles exposées jusqu’ici en Limousin ont été constatées dans les villages ethnographiés en Calabre. Même dans le cas de la très médiatique Riace, pourtant investie depuis près de vingt ans dans les politiques d’accueil et d’inclusion des migrant·e·s, ces dernier·ère·s souhaitent souvent repartir. Andrew vit à Riace avec sa femme depuis cinq ans. Particulièrement inséré au sein du village, il est salarié auprès d’une coopérative sociale, fréquente régulièrement les lieux de sociabilité du centre-bourg (bars, places publiques, etc.) et partage des liens d’amitié avec plusieurs habitant·e·s. S’il est considéré comme un symbole positif de l’inclusion locale, Andrew vit son arrivée en Sicile puis son transfert à Riace comme un déclassement accompagné d’une forte désillusion au sujet de l’Europe :

« Je n’avais pas en tête de venir en Europe. Tu sais… je travaillais, j’étais un homme d’affaires []. J’avais un magasin, si tu veux je peux te montrer quelques photos sur mon Facebook [il sort son téléphone et montre des photos de son magasin et des produits qu’il vendait], c’est ainsi que je vivais en Gambie []. Je vivais dans la deuxième capitale [du pays], en Italie ce serait comme dire Milan ou Turin, ou en France peut-être Lyon, quelque chose comme ça []. Parfois, en Gambie, quand j’étais sur mon ordinateur, je naviguais juste pour voir quelques images de l’Europe, mais quand je suis arrivé ici [en Sicile] je me suis dit : “non, non, c’est impossible, ce n’est pas l’Europe !” [Ensuite] ils m’ont envoyé ici [à Riace], j’ai pris un train et quelqu’un est venu me chercher [dans une gare située à dix-sept kilomètres de Riace] []. Lorsque la voiture a atteint cet endroit, en montant directement au milieu des buissons, je regardais autour de moi et au début j’étais découragé… la route ! Je ne voyais que la route et je pensais, mais où est-il en train de m’emmener ? J’ai même eu peur pour la première fois ! [] La route est comme ça, comme ça, comme ça, comme ça [il mime les virages de sa main], je voyais uniquement des buissons, des buissons, aucune maison ! Puis le lendemain matin, je me suis réveillé et je me suis rendu immédiatement au bureau [de l’association en charge des politiques d’accueil dans la commune] [], j’ai dit : “je ne veux pas rester ici, je veux partir !”. Alors que nous parlions, Domenico [Lucano, le maire] est venu et a dit : Cosa c’è, cosa c’è ?[], [il traduit] “Quel est le problème ?” Il disait que je devrais rester, il était même en train d’essayer de me convaincre [en me disant] “tu viens juste d’arriver, plein de gens ont dit la même chose, mais reste, dans quelque temps tu auras un travail tu comprends, tu travailleras. » (Entretien en anglais avec Andrew, la trentaine, salarié d’une coopérative de nettoyage à Riace, il était commerçant en Gambie, le 11 octobre 2019)

21Malgré les efforts de persuasion du maire, Andrew demande à être transféré à plusieurs reprises. Un jour, il décide de retourner seul en Sicile pensant pouvoir obtenir un transfert directement depuis la première ville d’arrivée en Italie, mais en vain. Il rejoint alors un ami à Naples durant quelques jours, puis finalement se laisse convaincre au téléphone par sa femme, restée dans la commune de Riace, ainsi que par une travailleuse salariée de l’association d’accueil qui le cherche depuis plusieurs jours. Dès le lendemain de son retour, il signe un contrat de six mois avec une coopérative locale chargée de l’entretien de la commune.

22Ainsi, après plusieurs semaines de résistance à son transfert à Riace, l’opportunité de travailler aura raison de ses objectifs migratoires et contribue à le faire changer d’avis. Comme il le décrit dans la suite de l’entretien, les relations quotidiennes au travail vont lui permettre de nouer des liens forts avec ses collègues migrant·e·s et habitant·e·s. Depuis, il est connu et se sent reconnu, il a peu à peu reconsidéré les avantages de la vie à Riace. Il se dit « habitué » et ne souhaite plus repartir. Il a le sentiment de pouvoir compter sur de nombreuses personnes et se confier pour « expliquer ses problèmes ». Par-delà la sécurité matérielle et une forme de stabilité enfin atteinte grâce à la régularisation de son statut administratif, il considère que sa permanence à Riace a été influencée par une forme d’adhésion et de ralliement à l’engagement politique de « Mimmo », surnom qu’il utilise comme beaucoup pour parler de la figure engagée de l’ancien maire.

23Les expériences vécues des arrivées dans ces communes rurales et/ou « internes » de France et d’Italie ont suscité la crainte et la désolation parmi les personnes migrantes interrogées dans les deux pays. La découverte de territoires isolés « déçoit l’imaginaire de l’économie d’un pays industrialisé » (Elia, 2014 : 81) et nombreux·ses sont celles et ceux qui regrettent les avantages de leur séjour dans les grandes métropoles (liens communautaires, échanges d’expertise migratoire, anonymat, mobilité, etc.), du moins durant les premiers mois. Toutefois, la création d’espaces d’inclusion formels et informels par les réseaux de solidarité locaux, les liens communautaires consolidés avec le temps, ainsi que les liens de proximité favorisés par des contextes de petite échelle, sont autant d’éléments qui semblent encourager la permanence des personnes à plus long terme dans ces communes. Le fait de séjourner dans un lieu où tout le monde se connaît ou presque, d’être inséré dans des réseaux professionnels et des liens forts d’interconnaissance favorise parfois l’installation des personnes après la période officielle de l’accueil institutionnel. D’autres facteurs peuvent expliquer les installations au-delà de la procédure de demande d’asile. Par exemple, l’accès à des emplois dans le travail domestique ou saisonnier (tourisme, agriculture), bien que souvent précaires et instables. Aussi, la scolarisation des enfants incite certain·e·s à se projeter plus longtemps dans ces lieux. Il s’agit également de régions dans lesquelles le coût du logement et de l’alimentation est relativement bas. Enfin, le sentiment d’être moins exposé aux contrôles d’identité par rapport au « poids de la menace » expérimenté dans les grandes villes (Le Courant, 2015) fait également partie des motivations qui favorisent les décisions individuelles et familiales de rester sur place.

  • 18 Expression définie dans l’éditorial de ce dossier thématique.
  • 19 Ici nous analysons uniquement les réappropriations en faveur de l’accueil et à contre-courant de la (...)

24Ces divers constats contribuent à dessiner les contours de relations d’accueil singulières, propres aux « petits milieux »18. En outre, l’irruption de l’enjeu migratoire à l’échelle de ces petites communes réactive des questions politiques plus anciennes liées à la disqualification sociospatiale des territoires. Parfois, ces rapports à l’espace conduisent les responsables et militant·e·s à se réapproprier la question des migrations19 dans le cadre d’une démarche de requalification (sociodémographique ou économique) et/ou de reconnaissance (politique ou sociale). Pour illustrer ces aspects, la prochaine section analyse les mobilisations et initiatives locales visant à inclure les personnes migrantes sur le long terme, en dépit des obstacles contextuels et des freins liés aux politiques de l’asile.

La migration comme opportunité : des solidarités locales hors procédures

« Si demain j’annonçais que le CAO ferme, je pense qu’il y aurait des gens qui feraient la tronche, parce qu’il y a quand même aussi, et il faut bien se le dire, un intérêt économique [] et pour une commune rurale comme la nôtre c’est pas négligeable ! [] Entre ce que la collectivité achète pour répondre à la lettre ministérielle, c’est-à-dire le pain par exemple, mais encore les médicaments et tout le surplus de la consommation qui est faite par les associations qui sont en proximité des réfugiés, et par les réfugiés eux-mêmes, je veux dire, il y a une vraie activité économique qui n’existait pas. Cinquante habitants de plus dans une commune de 1 000 habitants c’est pas neutre. » (Entretien avec le maire d’une commune de Haute-Vienne, Cadre et ancien syndicaliste, le 18 mai 2018)

  • 20 Le phénomène du déclin démographique doit être nuancé pour chacune des communes étudiées (faible dé (...)
  • 21 Entretien avec Domenico Lucano, maire de Riace, le 10 mars 2016, dans les locaux de l’association C (...)

25On observe dans les territoires étudiés diverses formes de conversion de la « crise migratoire » en ressource territoriale. Ces réappropriations locales sont portées par des acteur·rice·s hétérogènes (venant des associations, de la société civile et des municipalités). Elles émergent souvent à partir de motivations liées à la marginalité de ces espaces géographiques (accès à la mobilité, carence en services sociosanitaires, arguments économiques et démographiques20, enjeux de reconnaissance politique, etc.). Dans certains contextes, ces motivations hétérogènes se recoupent pour ériger l’enjeu migratoire en opportunité : il s’agit d’agir ensemble contre l’abandon des villages21 et pour un objectif commun de développement local. On observe ainsi des formes de coopération entre des groupes sociaux perçus et construits comme antagonistes : prêtres et agents de l’État, « natifs » et « néoruraux ». Dans d’autres cas, c’est un argument particulier, à l’instar de la question de la survie des écoles et des classes qui est mis en avant.

  • 22 En Italie, le SPRAR prévoit une période d’accueil de six mois renouvelables une fois (sauf dérogati (...)

26Dans les deux pays, la mise en place de dispositifs d’hébergement a produit des effets d’institutionnalisation du transit : l’accueil, basé sur des systèmes de rotation dans l’hébergement et la circulation des demandeur·euse·s d’asile, produit des expériences du séjour essentiellement provisoires et instables22. Mais ces logiques se heurtent constamment aux volontés locales d’élargir les solidarités et d’assurer la continuité du séjour des migrant·e·s au-delà des périodes prévues par les procédures d’asile. À ces freins institutionnels, s’ajoutent les freins contextuels liés aux faibles opportunités d’insertion, un phénomène qui touche d’ailleurs également les habitant·e·s.

  • 23 Concepts empruntés à Paugam (2014 : 7). Les liens sociaux reposent sur deux dimensions fondamentale (...)

27Comment les initiatives et les mobilisations locales permettent-elles de dépasser ces différents obstacles ? Pour répondre à cette question nous analysons des situations concrètes, individuelles et collectives, qui font des migrations une opportunité, c’est-à-dire qui apportent, réciproquement ou non, de la « protection » matérielle et/ou de la « reconnaissance »23 symbolique aux habitant·e·s et au migrant·e·s accueilli·e·s dans ces petites communes. Cela permet de réfléchir à la manière dont les politiques d’accueil dans ces espaces de marge semblent autoriser des formes de solidarités élargies, visant à inclure des personnes aux parcours pourtant illégitimes par rapport aux normes restrictives de l’asile.

28Le parcours d’Adama, la quarantaine, en est un bon exemple. Son arrivée dans la commune de Riace est favorisée par l’expérience d’un ami « compatriote » qui réside déjà dans le village. Son parcours migratoire en Europe et sa lutte pour obtenir des papiers durent depuis près de dix ans. Sa décision de venir à Riace se présente comme une possibilité de répit et une « chance », celle d’avoir rencontré des personnes prêtes à l’inclure malgré son statut administratif incertain :

  • 24 « Camp » en italien. L’enquêté se réfère au système d’accueil national dans son intégralité, ce qui (...)

« Je ne suis pas arrivé comme les autres immigrés, je suis arrivé un peu volontairement, je n’ai jamais pensé qu’un jour j’aurais pu mettre les pieds ici. J’étais en Grèce, j’ai fait au moins sept ans et demi en Grèce. Quand on arrive ici en Europe, notre objectif premier c’est d’avoir des papiers, la liberté de circulation, ça c’est très important pour nous ! [] [Après avoir traversé l’Europe centrale, s’être arrêté en Allemagne, en Belgique, puis en France], j’arrive à Milan, je connaissais un ami là-bas, puis aussi [] un compatriote à Riace []. Avant d’arriver en Italie je connaissais déjà les différences entre les campo24, les différences dans l’accueil des gens : certains coins ne sont pas les mêmes [qu’ici], il y a des coins où l’on est enfoncé dans des grandes maisons. Après tant d’années en Europe, je n’ai plus envie de vivre ainsi, c’est ce qui m’a fait chercher un coin un peu plus confortable. Quand j’ai appelé l’ami en question, lui m’a expliqué les conditions, il m’a dit que ce n’est pas une grande ville comme on a l’habitude, mais quand même qu’ici “tu seras à l’aise, car tu as une maison, tu seras peut-être avec une seule personne”, franchement il m’a rassuré []. Je vais être clair, c’est la manière dont on accueille les gens ici qui m’a poussé à venir, parce que dans les autres campo je sais comment les immigrés vivent en Italie []. Et voilà, je suis arrivé ici à Riace []. Le jour de mon arrivée, j’ai eu de la chance [] j’ai rencontré Domenico [Lucano, le maire], je lui ai dit que quelqu’un m’avait parlé d’un maire qui peut aider les gens [], le jour même j’ai été intégré []. Aujourd’hui, même si on me donnait de l’argent pour être transféré dans une autre grande ville, je n’accepterais jamais, j’ai pris goût à ce village, je m’y sens à l’aise [], ce village est un peu comme ma maison. » (Entretien avec Adama, la quarantaine, qui a un permis de séjour « travail » et est salarié d’une association d’accueil à Riace, le 20 juillet 2018)

29L’expertise d’Adama sur les différentes déclinaisons de l’accueil en Italie va le conduire à rechercher stratégiquement un type d’hébergement plus « digne », encouragé par l’expérience de son ami sur place. Comme il le raconte dans la suite de son récit, au départ, il ne se projette pas à long terme dans cette commune « isolée », il envisage d’y rester « maximum six mois », le temps estimé pour pouvoir enfin obtenir ses papiers. Mais l’allongement de son séjour sur place va progressivement le faire changer d’avis : l’association qui lui a mis à disposition un hébergement à son arrivée, lui propose par la suite un travail ponctuel « d’homme à tout faire ». Traductions, « médiation » dans les politiques d’accueil, petits travaux manuels au sein des appartements du village où vivent les migrant·e·s du SPRAR, sont autant d’activités qui donnent un sens à sa présence et c’est d’ailleurs par ce biais qu’il parvient à régulariser sa situation, après neuf longues années de tentatives infructueuses dans plusieurs pays.

30Bien qu’à l’origine il ne soit pas arrivé par les canaux institutionnels légitimes de la gestion migratoire nationale et européenne, il raconte la manière dont, au-delà de l’aide initiale du maire, plusieurs travailleur·euse·s associatif·ive·s et habitant·e·s se sont mobilisé·e·s pour l’insérer dans le tissu socio-économique de la commune. Ces solidarités hors procédures — en raison du statut administratif incertain de la personne — témoignent de l’usage que font les acteur·rice·s locaux·ales de politiques codifiées qu’ils élargissent et flexibilisent de manière à inclure informellement ces laissés-pour-compte. Elles révèlent les marges de manœuvre locales et se profilent comme autant d’actes de désobéissance et de prises de position contestataires, parfois hautement politisés et rendus visibles médiatiquement, et d’autres fois simplement effectuées dans un engagement du quotidien.

  • 25 D’agostino (2019 : 85) parle de « Sud-Globaux ». Elia (2014) mobilise la notion de « statut minorit (...)

31Ce qui est singulier dans le cas de Riace, c’est que ces actions inclusives informelles se configurent à partir de la volonté d’un maire et leader politique consacré, ainsi que de travailleur·euse·s sociaux·ales représentant la déclinaison locale du système de gouvernance multiniveau des migrations. Ces constats révèlent une mise en œuvre qui consiste à « s’infiltrer dans les institutions, agir simultanément à l’intérieur et à l’extérieur des filets de la gouvernance, pour transformer l’accueil en un espace politique » tourné vers l’intérêt général (D’agostino, 2019 : 125). Par la revendication d’une condition de subordination commune25 — asymétriquement vécue par les migrant·e·s et les habitant·e·s — les acteur·rice·s municipaux·ales et associatif·ive·s construisent des outils d’inclusion qui se veulent réciproques : les pratiques d’inclusion envers les migrant·e·s permettent de dégager des opportunités d’insertion économique pour nombre d’habitant·e·s calabrais·e·s.

32Sur ce point, il faut préciser que le réseau national SPRAR (ministère de l’Intérieur) est devenu un important pourvoyeur d’emploi dans l’espace local étudié (pour l’ensemble des villages, au-delà de Riace). Ce réseau d’accueil institutionnel a fait intervenir une multitude de figures salariées localement — comme des personnes accompagnantes dans les procédures administratives, des employé·e·s du secteur social et médical, des médiateur·rice·s culturel·e·s, des professeur·e·s d’italien, etc. — ce qui a favorisé l’accès à l’emploi pour des dizaines d’habitant·e·s plus ou moins diplômé·e·s et plus ou moins jeunes. Certain·e·s jeunes qui avaient émigré à l’étranger ou dans le Nord de l’Italie ont pu revenir en Calabre grâce aux projets d’accueil mis en place dans leurs communes d’origine. À ces emplois directement générés par le SPRAR, s’ajoutent les répercussions économiques indirectes, qui impliquent les petits commerçant·e·s et entreprises locales, notamment dans la fourniture des biens de première nécessité à destination des personnes accueillies dans ces communes.

  • 26 Entretien avec Domenico Lucano, maire de Riace, le 10 mars 2016, dans les locaux de l’association C (...)
  • 27 Seulement jusqu’en 2016, moment où les premières coupures de fonds publics sont imposées à la commu (...)

33Mais, l’objectif de « réciprocité » poursuivi par les acteur·rice·s locaux·ales soulève la question de l’asymétrie des opportunités dans la relation d’accueil. Concrètement, les possibilités d’insertion pour les migrant·e·s restent faibles et freinées par un univers normatif gestionnaire qui délimite les frontières d’un accueil précaire et provisoire. Comme le revendique souvent l’ancien maire de Riace, Domenico Lucano — issu des mouvements pour l’« autonomie » et de lutte ouvrière, proche des causes kurdes et palestiniennes, et inspiré dit-il, par « l’engagement de l’utopie sociale »26 — les politiques d’accueil de Riace sont allées « au-delà » des seuls manuels et normes bureaucratiques qui régissent l’accueil d’État. En près de vingt ans, plusieurs activités orientées vers cet objectif de réciprocité ont vu le jour, contribuant à une économie locale solidaire longtemps soutenue par les fonds publics du système d’accueil italien27.

34À titre d’exemple, une partie des fonds publics a été destinée au financement de boutiques artisanales visant à revaloriser les savoir-faire traditionnels locaux (fabrication et vente de produits artisanaux destinés aux touristes) et dans lesquelles une majorité de femmes, migrantes et calabraises, ont travaillé ensemble de façon rémunérée. Les interactions quotidiennes au sein de ces boutiques ont favorisé l’émergence de liens forts entre les habitantes et les femmes migrantes salariées. Aussi, les va-et-vient de visiteur·se·s militant·e·s (particulièrement l’été) et les interactions avec les familles et ami·e·s des habitantes salariées et le voisinage, ont généré un mélange des sphères professionnelles et domestiques qui inclue ces femmes migrantes dans des liens de proximité caractéristiques des sociabilités locales.

  • 28 Comme le nomme Neha. Il s’agit d’un des plus grands centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CARA (...)
  • 29 L’enquêtée parle de « parcours d’autonomie » (Entretien avec Mara, la trentaine, le 8 mars 2016).

35Neha, la trentaine, réfugiée pakistanaise, travaille dans l’une des boutiques artisanales aux côtés d’une habitante calabraise du même âge qu’elle. Leurs enfants jouent souvent ensemble sur la petite place devant le laboratoire artisanal. Comme elle le souligne en entretien, depuis son arrivée en Calabre il y a cinq ans, ce travail salarié est la première opportunité d’emploi qui s’est présentée à elle. Avant d’être transférée depuis le « campo de Crotone »28 à Riace avec son mari et ses enfants, elle confie que : « personne ne me connaissait, personne ne m’aidait pas même pour mes enfants, je ne connaissais aucune personne italienne ». À l’issue de la procédure de demande d’asile, elle et son mari obtiennent le statut de « réfugié », après quoi, ils sont très vite retirés du canal institutionnel de prise en charge (SPRAR). Selon une représentante régionale du SPRAR, après une période réglementaire, les « bénéficiaires » régularisé·e·s sont supposés avoir atteint l’« autonomie » nécessaire29 pour libérer les places d’hébergement qui leur ont été attribuées. Or, Neha raconte qu’à ce moment-là elle et son mari ne connaissent personne ailleurs en Italie et qu’ils ne savent pas où aller. Les faibles revenus de son mari (travail occasionnel dans la récolte des olives) ne leur permettent pas d’accéder à un autre logement. Leur fils est scolarisé à Riace et la famille se retrouve sans alternatives. C’est alors que le maire, « Mimmo » comme elle le surnomme elle aussi, lui propose ce travail salarié dans la boutique, tout en mettant à disposition de la famille un appartement dans le centre historique du village.

  • 30 Les salarié·e·s des projets SPRAR en Calabre signalent que moins de 5 % des migrant·e·s parviennent (...)

36Les normes bureaucratiques de l’accueil, basées sur l’idée de rotation d’hébergement et la possibilité d’une autonomisation, sont en déconnexion avec l’expérience individuelle des personnes insérées dans ces projets territoriaux, ainsi qu’avec la réalité des limites structurelles d’accès à l’emploi (emplois souvent saisonniers et payés à la journée). Les efforts de construction d’activités économiques inclusives parviennent difficilement à s’inscrire dans une économie locale de long terme et pouvant fonctionner au-delà de l’univers gestionnaire lié aux procédures de l’asile. Mais, bien que les situations d’inclusion socio-économique des personnes décrites jusqu’ici restent minoritaires à l’échelle des villages étudiés30, elles s’imposent néanmoins comme des actes de résistance à la seule institutionnalisation du passage, dans une démarche de conversion de l’enjeu migratoire en une ressource pour le territoire.

37Dans le cas des villages limousins ethnographiés, on observe aussi plusieurs formes de réappropriation de la question de l’accueil. Ces dernières se configurent à la fois par le biais de mobilisations collectives portées par les militant·e·s locaux·ales, ou simplement au travers d’actions individuelles et/ou municipales déployées hors des frontières légitimes de l’accueil d’État. Ainsi, tout comme pour le cas calabrais, on observe en Limousin l’émergence de réseaux de solidarité contestataires qui se mobilisent dans le but de favoriser la continuité du séjour des personnes accueillies. Dans les communes limousines, à la différence de la posture politique fortement médiatisée de Riace, on observe plutôt des mobilisations citoyennes et habitantes plurielles et éparses, moins visibles. Une seconde divergence réside dans la conception des apports réciproques de l’accueil. En Limousin, les apports sociodémographiques, économiques et politiques de l’accueil ne sont pas mobilisés comme des éléments centraux du discours des acteur·rice·s locaux·ales. Ils sont pourtant importants pour comprendre les conditions d’émergence de certains de ces dispositifs.

38En Haute-Vienne, dans une commune d’un peu plus de 2 000 habitant·e·s, l’ouverture d’un centre d’accueil principalement ciblé vers des familles en demande d’asile s’est faite sous l’impulsion des élu·e·s locaux·ales (PS) et sur la base d’un constat : la menace de fermeture de classes. Initialement cet argument n’est pas publiquement affiché par la municipalité, mais il s’impose progressivement dans le débat public à mesure que la mairie décide d’instaurer un dialogue avec une « population » jusque-là tenue à l’écart. Un des représentant·e·s de la liste municipale d’opposition, issu de « l’ultragauche anarcho-autonome » comme il l’affirme en entretien, raconte ce manque de communication durant la phase de création du nouveau centre. Les rumeurs qui circulent alors dans cet espace social de petite échelle, vont rapidement pousser les élu·e·s à organiser une réunion d’information :

« Le maire et son adjoint [] ont annoncé tout à coup qu’il y allait y avoir un [centre] et ils ont dit qu’ils allaient faire une réunion publique, parce qu’il commençait à y avoir des bruits hallucinants sur le fait qu’étaient attendus des hordes de Roms qui allaient voler donc… ils ont compris qu’il fallait peut-être faire un effort d’explication. [] L’argument important de la mairie c’était : grâce au centre on va garder une classe, ce qui était vrai, et d’ailleurs nous on l’a utilisé à notre tour, on disait : “vous avez profité du centre pour garder une classe, mais quand il y a des élèves qui risquent de se retrouver à dormir à la gare de Limoges, vous ne pouvez pas laisser faire ça !” » (Entretien avec Michel, le 6 décembre 2019)

39Quelques mois après l’ouverture du centre, les premiers effets de la logique restrictive des normes de l’accueil se font ressentir, avec l’apparition de plusieurs familles restées sans solutions d’hébergement après le rejet de leur demande de régularisation. Très vite, la situation de ces familles déclenche des mobilisations contestataires, mais contrairement au cas d’étude de Riace, celles-ci ne sont pas directement impulsées par le maire ou les travailleur·euse·s sociaux·ales locaux·ales.

  • 31 À noter qu’un second argument, concernant la création du centre, a été mis en avant par la mairie. (...)

40C’est à l’initiative d’un groupe d’habitant·e·s que s’organise une manifestation devant la mairie dans le but d’exiger des solutions pour plusieurs « débouté·e·s » de l’asile, sur le point d’être délogé·e·s du centre (situé dans un domaine touristique composé de bungalows31). Les parents et camarades de classe d’une enfant en voie d’expulsion participent aussi au rassemblement. Comme le décrit Michel dans le dernier extrait d’entretien, les bénévoles du collectif — dont certain·e·s sont membres d’une liste municipale non partisane — se réapproprient l’argument « ressource » (la survie d’une classe scolaire) initialement formulé par la mairie, pour en souligner les incohérences et dénoncer le manque de continuité de l’inclusion au-delà de la procédure d’asile. Cette manifestation va attirer l’attention des médias locaux auxquels des habitant·e·s expliquent publiquement leur disponibilité pour prendre en charge les frais de loyer éventuels pour ces familles. À l’issue de quelques négociations, le maire de la commune se présente à son tour devant les médias et annonce la mise à disposition de plusieurs hébergements municipaux jusque-là inhabités. « Du coup, je crois que [les élus] ont pris conscience, et qu’ils se sont engagés dans une politique assez ouverte là-dessus », poursuit l’enquêté dans la suite de l’entretien.

41Suite à cet épisode, d’autres appartements vacants du centre-bourg sont mis à disposition par la municipalité. Ces solutions d’hébergement hors procédures ont notamment donné à Belina et Nina  deux « déboutées de l’asile » et toutes deux mères d’un enfant scolarisé dans la commune — la possibilité de rester « là où on les connaît », comme l’affirme un militant d’une association solidaire. Pour cet enseignant de premier cycle, le fait de rester dans le périmètre du village permet de les « protéger » et de les mettre à l’abri du contrôle policier, tout en maintenant une continuité dans les rapports amicaux tissés jusque-là. Après de longs mois d’invisibilité administrative et plus de cinq ans d’attente d’une régularisation, toutes deux ont enfin obtenu leurs papiers grâce à la continuité du suivi de leurs dossiers par les bénévoles de la commune.

  • 32 Entretien avec Belina, qui effectue un travail domestique chez une personne âgée, le 19 mai 2018.
  • 33 La cohésion des liens sociaux dans les villages étudiés en France comme en Italie n’est pas une « d (...)

42Cet exemple montre que la contestation de la rigidité des normes bureaucratiques centralisées est avant tout portée par la sphère associative et par des militant·e·s politisé·e·s. La concession successive du maire l’engage dans une forme de désobéissance collective, dont on peut avancer qu’elle est guidée par plusieurs facteurs. D’abord, le maire connaît personnellement les personnes hébergées dans les appartements du centre-bourg. Belina raconte ce lien en entretien, lorsqu’elle évoque son passage au sein du foyer du maire, où elle décide de se rendre pour apporter un plat traditionnel de son pays en guise de remerciement32. Le contexte de proximité des liens sociaux33 facilite le positionnement hors procédures de l’accueil. Il est aussi guidé par la volonté de rejoindre une visée stratégique initiale, celle de « sauver l’école », en maintenant sur place les enfants des personnes déboutées scolarisés dans la commune. Enfin, comme le soulignent nombre d’enquêté·e·s, l’attitude « ouverte » du maire s’inscrit également dans une recherche de consensus politique.

43L’enjeu migratoire va parfois générer des situations de coopération « désobéissante » entre des groupes d’acteur·rice·s qui se perçoivent mutuellement comme « divisé·e·s » et politiquement antagonistes. L’exemple de l’engagement d’une figure religieuse locale dans ces solidarités illustre bien ce dernier aspect. Il s’agit du prêtre de la région (attaché à plusieurs communes environnantes) qui a notamment mis à disposition d’une famille migrante un appartement vide au sein du presbytère d’un village voisin. Le positionnement de ce « prêtre ouvrier » — comme le nomment certain·e·s enquêté·e·s — ainsi que son engagement au quotidien, vont favoriser la mobilisation de plusieurs membres de sa paroisse autour de personnes dont la demande d’asile a été rejetée. En parallèle de la sphère chrétienne, quelques membres d’une association culturelle laïque vont rejoindre les activités de soutien qui se structurent autour de ces personnes (papiers administratifs, navettes, accès aux soins, cours de français, etc.), aux côtés du collectif d’habitant·e·s qui s’est créé suite à l’ouverture du centre d’accueil dans la commune.

  • 34 Sur les recompositions et la multiplicité des appartenances en milieu rural voir les travaux de Sen (...)

44Les membres de la paroisse et de l’association culturelle sont souvent étiqueté·e·s localement comme des « natifs » : ce terme est utilisé pour désigner un groupe social originaire des lieux, supposément de classe moyenne ou populaire, touché par la disqualification historique du territoire, et que les représentations locales opposent aux « néoruraux », représentant·e·s archétypiques d’une classe supérieure « écolo », mais surtout perçu·e·s comme les non originaires par excellence, parfois malgré des décennies de résidence dans la commune. Les récits et représentations qualifient parfois les « natifs » comme moins susceptibles de s’engager pour la cause des migrant·e·s, voire plutôt enclins à être hostiles à leur présence. Or, les circulations et les liens observés entre ces catégories d’acteur·rice·s que l’on oppose spontanément invitent à repenser les découpages binaires du milieu rural, pour s’intéresser à la complexité de ces espaces sociaux34, dont les acteur·rice·s endossent, bien souvent, de multiples casquettes (associatives, militantes, politiques, résidentielles, etc.). De même, il est intéressant de constater comment l’enjeu migratoire favorise parfois la coopération entre des groupes politiquement et socialement distincts, qui convergent autour de répertoires d’action à dominante contestataire (manifestations ou pratiques solidaires hors procédures), en vue de contraster les effets de politiques basées sur le rejet et la compartimentation des catégories de migrant·e·s légitimes.

Conclusion : penser la réappropriation des migrations à partir d’espaces à la marge en Europe

45L’analyse des expériences de la relégation vécues par les personnes migrantes transférées vers des lieux éloignés des grands centres urbains en Limousin et en Calabre a permis de replacer le phénomène de la répartition territoriale dans le contexte plus vaste de la gestion coercitive des migrations. Les redirections et la rationalisation des arrivées en ces lieux génèrent des déplacements vers les marges qui dépossèdent les personnes du choix de leurs projets migratoires et conditionnent leur accès aux droits.

46Toutefois, le séjour des migrant·e·s dans ces petites communes génère des solidarités élargies, à contre-courant de ces mêmes logiques de dispersion et d’invisibilisation. En France comme en Italie, des associations, des collectifs de citoyen·ne·s, des prêtres et des maires se mobilisent pour accueillir les « débouté·e·s » une fois sorti·e·s de la sphère légitime de l’asile. À Riace, le maire et les habitant·e·s salariée·e·s du SPRAR bravent à leur tour la rigidité des normes de l’accueil, en construisant une économie microlocale visant à faire travailler à la fois les personnes accueillies, et les Calabrais·e·s sans emploi.

47Car ces pratiques informelles inclusives et « désobéissantes » ne sont pas sans lien avec les problématiques des territoires. À Riace, les pratiques d’accueil ont formé un espace politique polarisé autour de l’apport positif des migrations en termes de développement local et de reconnaissance d’une citoyenneté historiquement marginalisée. Dans les villages limousins, ces arguments émergent séparément et sont issus de stratégies municipales de maintien de classes scolaires ou de réponse au déclin touristique. Les décisions municipales se déploient aux côtés d’habitant·e·s bénévoles et d’associations qui contribuent à politiser l’importance d’une continuité de l’accueil.

  • 35 C’est le cas de migrant·e·s supposé·e·s avoir atteint « l’autonomie » et être sorti·e·s du système (...)
  • 36 Rapegno Julien (2018) Manifestation de soutien à un jeune demandeur d’asile : Michel Lulek, figure (...)
  • 37 Rapegno Julien (2018) Faux-la-Montagne entre en résistance : « La Creuse a caché des enfants juifs, (...)

48La confrontation de ces deux cas place le curseur d’analyse à l’entrecroisement des échelles du politique. L’entrée par différents dispositifs de l’accueil territorial a permis d’approcher l’horizontalité des expériences et des pratiques solidaires qui chevauchent les réseaux et les cultures d’engagement dans des contextes locaux et nationaux forts différenciés. Par ailleurs, dans ce paysage de l’accueil, on retrouve d’autres phénomènes globaux communs aux deux terrains croisés : la criminalisation croissante de plusieurs acteur·rice·s et des micro-espaces d’inclusion informelle des personnes en migration. À l’image de la crise politique engagée à Riace depuis 2016 (la commune calabraise a connu diverses coupes budgétaires, justifiées entre autres « irrégularités », par la question des « longs séjours »35) et de l’arrestation médiatisée de l’ancien maire, Domenico Lucano, accusé d’avoir « favorisé l’immigration clandestine ». Ou encore, d’une manifestation réprimée « à coups de gaz lacrymogènes »36 dans un village de la Creuse, en lien avec l’initiative solidaire d’une centaine d’habitant·e·s et du conseil municipal, qui s’étaient engagé·e·s dans l’inclusion socio-économique de quatre jeunes sans-papiers37. À la lumière de ces constats, on peut se demander dans quelle mesure ces espaces de marge s’imposent, ou non, comme des lieux de contre-pouvoir et des terrains propices à la contestation de politiques migratoires jugées par certain·e·s acteur·rice·s de plus en plus répressives et inhumaines.

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Notes

1 La mairie perçoit des fonds publics jusque-là versés à un prestataire étatique chargé de la gestion du centre. Cette nouvelle organisation continue de s’aligner aux directives ministérielles et est mise en place par le biais d’une convention entre la mairie et la préfecture. Par rapport au contexte national, il s’agit d’une configuration de gestion atypique : des élu·e·s locaux·ales prennent en charge des activités de gestion et un poste est créé à la mairie à cet effet.

2 Pour une présentation de ce plan et de sa logique de distribution territoriale, voir Dipartimento della protezione civile Presidenza del Consiglio dei Ministri (2011).

3 Dans les années qui ont suivi le « Plan pour l’accueil des migrants » (voir la note précédente), une « rhétorique de l’urgence dans la gestion des flux migratoires » se généralise en Italie. Dès 2014 cela se concrétise par la multiplication de centres d’accueil appelés « extraordinaires » — Centri di Accoglienza Straordinaira (CAS) — mis en place par le biais de conventions préfectorales sur les territoires. L’objectif officiel des CAS est celui d’un accueil « temporaire » à activer en cas d’insuffisance de places dans les structures d’accueil préexistantes. Toutefois, depuis 2014 ces structures provisoires deviennent la « règle » et se pérennisent dans le système d’accueil italien. En juillet 2017, sur 205 000 personnes hébergées toutes structures confondues, près de 80 % se trouvaient dans les CAS (Albanese, 2020 : 22-23).

4 Le SPRAR (Sistema di Protezione per Richiedenti Asilo e Rifugiati) naît au début des années 2000 et est un réseau public national qui vise à regrouper des communes et des organisations du secteur tertiaire chargées de la mise en œuvre de politiques d’accueil locales. Après « l’urgence humanitaire » de 2011, la capacité d’accueil du réseau augmente : entre 2012 et 2013, le nombre de places d’accueil du SPRAR va tripler et poursuivre son augmentation tout au long de l’année 2014. Sur ces chiffres, voir SPAR (2014). À noter que le SPRAR a été remis en question par des décrets promus en 2018 par l’ancien ministre de l’Intérieur et leader du parti d’extrême droite italien : ces décrets prévoyaient notamment une restriction du public cible aux seul·e·s réfugié·e·s et mineur·e·s isolé·e·s. Le système traditionnel a pourtant été réintroduit en octobre 2020 par le second gouvernement Conte sous une nouvelle appellation, Sistema di Accoglienza e Integrazione (SAI).

5 Cf. La rete SIPROIMI, disponible sur : https://www.siproimi.it/la-storia

6 Pour une analyse détaillée de la construction du « Modèle Riace », des imbrications entre les échelles locales, régionales et nationales dans ce processus et de la « diffusion » des pratiques vers d’autres municipalités voisines, voir Sarlo et Martinelli (2016).

7 En Italie, le terme aree interne (aires internes) est une catégorie de l’action publique. À l’origine, il s’agit d’une dénomination ancrée dans la réflexion des économistes méridionalistes qui ont étudié ces régions « sacrifiées et paupérisées » (Barbera, 2015 : 36). Aujourd’hui la catégorie s’applique à plusieurs zones en déclin situées à l’intérieur des terres sur l’ensemble du territoire national. Elle est aussi reprise par les sciences sociales dans plusieurs travaux pluridisciplinaires. À titre d’exemple récent, voir De Rossi (2018).

8 L’analyse s’appuie sur les définitions des « espaces de marge » en géographie, afin de dépasser la seule « approche systémique, fondée sur une relation asymétrique entre territoires », souvent « péjorative », pour privilégier une approche « sociale qui considère les espaces de marge pour eux-mêmes » (Depraz, 2017 : 387).

9 Ce travail s’appuie sur une immersion dans le quotidien des acteur·rice·s locaux·ales (acteur·rice·s associatif·ive·s et bénévoles) et des migrant·e·s « accueilli·e·s », en Calabre (2016-2019) et dans le Limousin (2018-2019), ainsi que sur une série d’entretiens. J’ai tout particulièrement observé la relation d’accueil et l’expérience du séjour au sein des centres d’accueil ou appartements, des bureaux associatifs et des espaces de sociabilité des villages (bars, places publiques, petits commerces et arrêts de bus).

10 La dénomination de « petit » se rapporte à la spécificité des contextes locaux (Marconi, 2015 : 35), sans fixer de seuil pour le nombre d’habitants. Plusieurs autres travaux ont investi l’échelle des « petites communes » en Italie, voir, entre autres Balbo (2015) ou, pour la Calabre, Elia et Jovelin (2017) et voir aussi l’éditorial de ce dossier thématique.

11 En France, l’intérêt croisé pour « les campagnes » et les migrations a notamment été impulsé par l’ANR CAMIGRI démarrée en 2016 (https://camigri.hypotheses.org/) ; voir l’article de Berthomière et al. dans ce dossier.

12 Autre notion horizontale qui ouvre « la possibilité » méthodologique d’un « assemblage » entre une localité ancrée et des phénomènes « planétaires » (Agier, 2014 : 15). Ce positionnement suppose de passer par une étape préalable d’historicisation des contextes locaux croisés dans l’analyse (Werner et Zimmermann, 2004), en vue d’accorder « une grande attention aux particularités des cas étudiés » (Barbier, 2015 : 37), une étape que nous ne pouvons restituer dans les limites de cet article.

13 Cette ancienne appellation régionale est conservée, car utilisée par les enquêté·e·s qui identifient souvent le territoire par « le Limousin ». Les observations ont été menées dans les départements de la Haute-Vienne, la Corrèze et la Creuse, aujourd’hui insérés dans le découpage administratif de la région Nouvelle-Aquitaine.

14 Pour la France, la catégorie de l’« hyper-ruralité » (Depraz, 2017) ; pour l’Italie, la catégorie d’« aires internes » (voir note ci-dessus), ou encore le terme de « territoires fragiles » utilisé notamment pour les travaux sur la Calabre (Corrado e D’agostino, 2019). En ce qui concerne les représentations issues du langage commun, mais transférées pour un temps au langage administratif, pensons par exemple à la catégorie dépréciative de « rural profond ».

15 Tous les prénoms ont été modifiés.

16 Joly Gaëlle (2016) Calais : pour les migrants, quelques minutes pour choisir une destination, souvent au hasard, France Info, Hauts-de-France, 24 octobre.

17 Entretien avec Célestin, la vingtaine, demandeur d’asile qui a fait des études universitaires au Congo, le 21 mai 2018.

18 Expression définie dans l’éditorial de ce dossier thématique.

19 Ici nous analysons uniquement les réappropriations en faveur de l’accueil et à contre-courant de la construction dominante des migrations en tant que « problème ». Les tensions, divisions et conflits entre et à l’intérieur des groupes sociaux ne disparaissent pas au profit d’une sorte de consensus local autour des politiques d’accueil, mais caractérisent l’ensemble des espaces politiques étudiés.

20 Le phénomène du déclin démographique doit être nuancé pour chacune des communes étudiées (faible déclin, espacé dans le temps, chute démographique, vieillissement, ou encore reprise récente, etc.). Parfois, la présence de plusieurs appartements inhabités dans les centres-bourgs est principalement liée à des logiques de modernisation qui ont déplacé le bâti résidentiel en dehors et autour des centres-bourgs historiques.

21 Entretien avec Domenico Lucano, maire de Riace, le 10 mars 2016, dans les locaux de l’association Città Futura.

22 En Italie, le SPRAR prévoit une période d’accueil de six mois renouvelables une fois (sauf dérogations). Dans les villages étudiés, ce système de rotation se révèle incompatible avec l’objectif officiel poursuivi par le SPRAR (insertion et accompagnement vers « l’autonomie »). En France, le défenseur des droits souligne que : « l’objectif affiché [des CAO semble] être davantage celui de “fluidifier” au maximum les places en CAO, en faire un simple lieu de passage » (Défenseur des droits, 2016).

23 Concepts empruntés à Paugam (2014 : 7). Les liens sociaux reposent sur deux dimensions fondamentales : d’une part, sur la « protection », soit le « compter sur », qui renvoi « à l’ensemble des supports que l’individu peut mobiliser face aux aléas de la vie (ressources familiales, communautaires, professionnelles, sociales, etc.) » ; et d’autre part, sur « la reconnaissance », soit le « compter pour » qui renvoi « à l’interaction sociale qui stimule l’individu en lui fournissant la preuve de son existence et de sa valorisation par le regard de l’autre ou des autres ».

24 « Camp » en italien. L’enquêté se réfère au système d’accueil national dans son intégralité, ce qui comprend aussi le SPRAR en hébergement « diffus » (en appartement).

25 D’agostino (2019 : 85) parle de « Sud-Globaux ». Elia (2014) mobilise la notion de « statut minoritaire ».

26 Entretien avec Domenico Lucano, maire de Riace, le 10 mars 2016, dans les locaux de l’association Città Futura.

27 Seulement jusqu’en 2016, moment où les premières coupures de fonds publics sont imposées à la commune. D’autres suspensions de fonds interviennent les années suivantes, ce qui paralyse progressivement l’économie locale. Fin 2017, plusieurs dizaines d’habitant·e·s salarié·e·s du SPRAR, y compris une partie de la population migrante, perdent leurs emplois. Cette situation de crise va déboucher l’année suivante sur l’arrestation éclatante de Domenico Lucano, sous le coup d’un procès pénal encore en cours, et dénoncé par de nombreuses personnes comme un « procès à la solidarité ». En 2020, la décision ministérielle de fermer le SPRAR à Riace est pourtant jugée illégitime par les autorités judiciaires. Et en réponse à cette crise politique, les militant·e·s engagé·e·s à Riace ont créé une fondation et lancé une récolte de fonds afin de poursuivre les activités solidaires et d’emploi réciproque avec les migrant·e·s resté·e·s dans la commune.

28 Comme le nomme Neha. Il s’agit d’un des plus grands centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CARA) d’Europe situé dans la ville portuaire calabraise de Crotone. Les migrant·e· sont logé·e·s au sein de containers dans des conditions « critiques » (Médecins sans Frontières, 2010).

29 L’enquêtée parle de « parcours d’autonomie » (Entretien avec Mara, la trentaine, le 8 mars 2016).

30 Les salarié·e·s des projets SPRAR en Calabre signalent que moins de 5 % des migrant·e·s parviennent à rester durablement sur le territoire après la période d’accueil institutionnel. Quelques autres arrivées et installations volontaires en dehors des canaux institutionnels (comme le cas d’Adama décrit plus haut) ont été constatées à Riace.

31 À noter qu’un second argument, concernant la création du centre, a été mis en avant par la mairie. Il s’agit de l’interrogation sur le déclin de fréquentation touristique de la commune. Une partie des bungalows reste destinée au tourisme, ce qui crée des situations de coprésence atypiques entre touristes et migrant·e·s.

32 Entretien avec Belina, qui effectue un travail domestique chez une personne âgée, le 19 mai 2018.

33 La cohésion des liens sociaux dans les villages étudiés en France comme en Italie n’est pas une « donnée » absolue. Souvent, elle constitue un « possible » « souhaité » par les acteur·rice·s locaux·ales (Piolle, 1990 : 350 et 352).

34 Sur les recompositions et la multiplicité des appartenances en milieu rural voir les travaux de Sencebe (2011).

35 C’est le cas de migrant·e·s supposé·e·s avoir atteint « l’autonomie » et être sorti·e·s du système de l’asile, mais qui ont continué à occuper les maisons du village d’accueil (comme Neha, décrit plus haut).

36 Rapegno Julien (2018) Manifestation de soutien à un jeune demandeur d’asile : Michel Lulek, figure militante du plateau de Millevaches, interpellé, La Montagne, 9 juillet.

37 Rapegno Julien (2018) Faux-la-Montagne entre en résistance : « La Creuse a caché des enfants juifs, cacher des réfugiés, c’est notre devoir », La Montagne, 16 juillet.

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Pour citer cet article

Référence papier

Daniela Ristic, « L’accueil des migrant·e·s dans les espaces de marges. Regards croisés sur des villages de Calabre et du Limousin »Revue européenne des migrations internationales, vol. 36 - n°2 et 3 | 2020, 231-253.

Référence électronique

Daniela Ristic, « L’accueil des migrant·e·s dans les espaces de marges. Regards croisés sur des villages de Calabre et du Limousin »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 36 - n°2 et 3 | 2020, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 13 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/15311 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remi.15311

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Auteur

Daniela Ristic

Doctorante en sociologie, Fellow à l’IC Migrations, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Centre Maurice Halbwachs (CMH), 48 boulevard Jourdan, 75014 Paris ; daniela.ristic.univ@gmail.com

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