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Varia

La mise au ban des Haïtiens des dispositifs de protection. L’exemple de la Jamaïque (2004-2005)

The Exclusion of Haitians from Protection Systems. The Example of Jamaica (2004-2005)
La exclusión de los haitianos de los marcos de protección. El ejemplo de Jamaica (2004-2005)
Sébastien Nicolas
p. 329-352

Résumés

Cet article s’intéresse aux instruments d’action publique déployés par les pouvoirs publics jamaïcains durant les années 2000 afin de prendre en charge l’arrivée de migrants haïtiens fuyant l’instabilité politique dans leur pays d’origine. L’hypothèse de départ est que ces déplacés sont construits comme une menace pour la population locale par le biais de diverses technologies gouvernementales, via le recours à des camps, des procédures médicalisées, des politiques d’asile et des expulsions. En désignant les Haïtiens comme un danger existentiel, ces dispositifs de pouvoir n’ont pas seulement pour effet de produire un groupe déviant : ils tracent également les frontières morales de la normalité et participent ainsi à réaffirmer la légitimité de l’ordre postcolonial.

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Texte intégral

Nous tenons à remercier Cyrielle Maingraud-Martinaud, Christine Chivallon et les évaluateurs de la REMI pour leur lecture attentive et leurs conseils avisés.

Introduction : fabriquer de l’ordre à travers les migrants haïtiens

  • 1 La Jamaïque est une île caribéenne de 3 millions d’habitants appartenant à l’archipel des Grandes A (...)

1Bien que l’immigration constitue un élément fondateur de l’histoire de la Jamaïque — qu’on songe à la déportation massive d’esclaves africains dans l’île entre le XVIIe et le XIXe siècle, ou à l’arrivée de travailleurs chinois et indiens jusqu’au début du XXe siècle — elle ne suscite qu’un faible nombre de recherches sur la période contemporaine. La Jamaïque étant aujourd’hui un pays d’émigration, la littérature scientifique s’est principalement concentrée sur les mouvements à destination de l’étranger — entre 1970 et 2012, près d’1 million de personnes, soit l’équivalent du tiers de la population actuelle, ont émigré vers les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni — et sur les rapports de cette diaspora à la société de départ1 (Lewis and Kirton, 2015 : 193-198 ; Sives, 2012). D’autres aspects sur la situation migratoire du territoire sont, en revanche, restés dans l’ombre.

2C’est le cas, en particulier, de l’immigration dite « illégale » vers l’île et des politiques publiques destinées à la réguler. On sait peu de choses de l’orientation, des mécanismes et des objectifs assignés aux dispositifs d’action publique mis en œuvre sur cette question, ainsi que de leur rôle dans la délimitation des frontières de l’État-nation. Depuis le début des années 2000, afin de lutter contre des migrations « clandestines » en provenance d’Haïti, les pouvoirs publics jamaïcains ont mobilisé d’importantes ressources humaines et financières, combinées à une diversité de règlements et de procédures, qui posent la question des modalités d’exercice du pouvoir politique local. Derrière cette gestion des mouvements de populations étrangères se dessine un terrain où se projettent, tel un miroir grossissant, les fondements de la « pensée d’État », c’est-à-dire la manière dont l’autorité étatique se pense elle-même et définit sa relation de domination avec ses administrés (Sayad, 1999 : 7). Cet article vise à éclairer la nature de ce type d’instrument d’action publique, avec l’objectif principal d’interroger par ce biais les pratiques du pouvoir étatique en Jamaïque et les cadres normatifs qui en découlent. Il prend pour objet les dispositifs d’action publique mis en place en 2004-2005 consécutivement à l’arrivée dans l’île d’environ 1 millier d’Haïtiens fuyant la violence politique dans leur pays d’origine.

  • 2 Les Mulâtres désignent, dans le contexte de l’esclavage, des personnes métissées nées d’un parent b (...)

3La période étudiée recouvre un moment particulier pour l’État en Jamaïque. Les politiques d’immigration instaurées par les administrations publiques prennent place dans un contexte où les cadres idéologiques traditionnels du pouvoir étatique national sont, depuis les années 1980, contestés à la faveur de nouveaux répertoires d’action politique. Le système institutionnel actuel fut établi à l’indépendance du territoire, obtenue du Royaume-Uni en 1962. Il repose sur une démocratie parlementaire inspirée du modèle britannique de Westminster et se caractérise par la domination de deux partis politiques de masse, le Jamaica Labour Party (JLP) et le People’s National Party (PNP). Le nouvel État construit sa légitimité autour d’un récit national formulé au sein des classes moyennes mulâtres2 et communément identifié comme le « nationalisme créole ». Cette idéologie s’articule autour de deux axes : l’idée qu’il faut mettre fin au caractère « arriéré » de la nation jamaïcaine par la mise en place d’un gouvernement représentatif et moderne élu par des citoyens « responsables » ; l’accès à la « civilisation » n’est possible que dans l’acceptation de la créolisation, conçue comme un vecteur d’intégration face aux clivages socioraciaux hérités de l’esclavage (Brodber, 1989 ; Thomas, 2004 ; Bogues, 2002).

4Il existe une certaine proximité entre les cadres de la pensée coloniale et les postulats du nationalisme créole, parce que ce dernier porte l’ambition de « civiliser » la majorité noire en transformant ses membres en citoyens « respectables », et développe une vision de l’exercice du pouvoir relativement proche de celle du colonisateur (Brathwaite, 1971 : 311). Cette idéologie est illustrative du caractère postcolonial des institutions en Jamaïque après l’indépendance, car celles-ci procèdent d’une configuration où perdurent les effets de pouvoir du régime colonial, tout en générant de nouvelles pratiques sociales (Smouts, 2007 : 33 ; Vergès, 2005 : 68). L’hégémonie du nationalisme créole serait, toutefois, en voie de « dissolution » depuis le début des années 1980, sous l’effet conjugué de politiques d’ajustement structurel ayant conduit à un affaiblissement de l’État, et de la contestation de la domination symbolique des classes moyennes mulâtres par les catégories populaires (Meeks, 1996 : 201).

5C’est dans ce contexte d’essoufflement du modèle de l’État-nation jamaïcain qu’intervient l’immigration haïtienne étudiée ici. Entre 2004 et 2005, un climat de violence politique dans l’île voisine conduit environ 1 millier d’Haïtiens à se réfugier en Jamaïque. La question de ces déplacés devient un sujet majeur dans l’espace politique local et conduit au déploiement de divers instruments d’action publique, tels que des camps de rétention, des procédures de catégorisation administrative et des mécanismes de surveillance policière et médicale, produisant une marginalisation sociale et politique des Haïtiens. Ces mécanismes ne sont pas nouveaux en soi : ils s’inscrivent dans un environnement international marqué par une « sécurisation des migrations », où le traitement des mouvements de population est principalement envisagé sous un angle sécuritaire et se traduit par un recours accru à des dispositifs de contrôles des frontières (Bourbeau, 2011 ; Balibar, 2002 ; Robinson, 1998). Certains de ces instruments bénéficient du soutien financier d’organisations internationales, telles que le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, et présentent à première vue le profil de pratiques relativement répandues. Pour autant, les dispositifs destinés aux personnes réfugiées venant d’Haïti sont aussi le fruit d’arbitrages internes entre administrations publiques locales et procèdent de catégories d’action préexistantes. Prendre au sérieux le processus « d’illégalisation » (De Genova, 2002) des Haïtiens enjoint de questionner ces référentiels et ce qu’ils révèlent plus largement du rapport au pouvoir étatique local.

6Les instruments d’action publique ne sont pas des outils neutres de formalisation des décisions prises par les gouvernants : ils ont des effets propres et produisent des représentations qu’ils légitiment. Foucault (1994 : 820) les envisage comme des technologies gouvernementales qui permettent au pouvoir politique de réguler les modes d’agir des individus qu’il gouverne. Lascoumes et Le Galès (2005 : 13) ajoutent que les instruments déployés par l’État sont aussi l’expression d’une certaine conception de la manière dont le pouvoir doit s’exercer et réguler les rapports sociaux. À ce titre, ils véhiculent, jusqu’à les transformer en évidences, des comportements, des normes, des valeurs et des savoirs légitimes. Ils participent, en ce sens, à la fabrication de l’ordre social (Muller, 2000 ; Zittoun, 2013). Dans ces conditions, quelles catégories d’action fondent les pratiques d’exclusion destinées aux migrants haïtiens ? En quoi ce travail de désignation d’une altérité a-t-il partie liée avec la remise en cause des cadres de pensée traditionnels du pouvoir étatique jamaïcain ? Quels types de normes véhiculent-ils ?

7L’objectif de cet article est de décrire les mécanismes par lesquels les politiques mises en œuvre à partir de 2004-2005 construisent les Haïtiens comme un groupe social déviant et produisent par la même occasion une forme d’ordre normatif. Ce propos ne vise pas à saisir la manière dont ces instruments sont reçus par leurs destinataires — migrants haïtiens et par extension, population jamaïcaine — mais plutôt à interroger les conceptions du pouvoir qu’ils révèlent en lien avec le contexte dont ils sont issus. Après avoir présenté le processus de politisation du « problème haïtien » dans l’espace public local, nous mettrons au jour quatre principaux types de représentations véhiculés par les dispositifs d’action publique qui nous intéressent : la menace de la subversion, le soupçon de la contamination, le danger de la mixité et la figure du « faux réfugié ».

  • 3 Ces deux journaux, de tendance conservatrice, ont joué un rôle actif dans la construction du « prob (...)

8Les pratiques instrumentales présentées dans ce texte sont restituées à partir de trois principaux types de sources empiriques. Une étude textuelle thématique a été menée sur les deux principaux titres de presse écrite de la Jamaïque, le Jamaica Observer (JO) et le Jamaica Gleaner (JG)3. Les articles évoquant la présence des Haïtiens ont été recensés sur toute la période des arrivées, de février 2004 à décembre 2005. Cette étude repose également sur des entretiens semi-directifs réalisés avec des responsables politiques et des acteurs administratifs impliqués dans la prise en charge des Haïtiens. Ces données ont été collectées durant deux terrains de recherche de deux et trois mois en 2013 et en 2014, durant lesquels trente-sept personnes furent interrogées. Enfin, cette recherche se base sur des rapports gouvernementaux internes portant sur les migrants haïtiens.

Politisation et processus de qualification du « problème haïtien »

9Les prémices de la « question haïtienne » remontent en janvier 2004, lorsque des affrontements violents éclatent à Haïti entre les partisans du président au pouvoir, Jean-Bertrand Aristide, et une partie de l’opposition. Durant le mois de février, le conflit armé gagne la périphérie de la capitale, Port-au-Prince. Après plusieurs jours de pillages et de combats dans les rues de la ville, le président haïtien est contraint de quitter le pays sous escorte militaire américaine. Les conditions de cette extradition déclenchent une vive polémique : alors que Jean-Bertrand Aristide déclare qu’il a été kidnappé, les États-Unis affirment que son départ était volontaire. Le gouvernement jamaïcain dénonce ce qu’il considère comme une ingérence occidentale dans la Caraïbe. En signe de protestation, le Premier ministre et leader du PNP, Percival James Patterson, décide d’accueillir Jean-Bertrand Aristide et sa famille en Jamaïque pendant plusieurs semaines, entre mars et juin 2004 (JO, 25/02/2004a ; JO, 19/03/2004).

  • 4 Les immigrés installés en Jamaïque viennent principalement d’Amérique du Nord (32 %), de la Caraïbe (...)

10C’est dans ce contexte qu’interviennent les premières arrivées de migrants haïtiens en Jamaïque : le 14 février 2004, dix Haïtiens débarquent dans la paroisse de Portland au nord-est de la Jamaïque (JO, 15/02/2004). Alors que les affrontements entre pro et anti-Aristide s’intensifient, le mouvement migratoire s’amplifie : le nombre d’Haïtiens passe à 131 le 8 mars 2004 (JO, 08/03/2004), à 361 le 12 avril 2004 (JO, 12/04/2004), puis à 538 le 17 mai 2004 (JO, 17/05/2004). Si Haïti est un pays d’émigration depuis la deuxième moitié du XXe siècle, la Jamaïque demeure traditionnellement une destination marginale pour les Haïtiens au regard des États-Unis, du Canada et dans une moindre mesure de la France (Audebert, 2004 ; Domenach, 2002 : 21-23). L’origine du mouvement migratoire de 2004-2005 s’explique notamment par le soutien du gouvernement jamaïcain envers Jean-Bertrand Aristide et l’accueil de ce dernier en exil dans l’île. D’après les articles publiés dans la presse jamaïcaine de l’époque, l’instabilité politique, la violence et la crainte de persécutions constituent les principaux motifs invoqués par les Haïtiens pour se réfugier en Jamaïque (JO, 24/02/2004 ; JO, 27/02/2004). Bien que l’ampleur de ces arrivées puisse paraître limitée, celles-ci s’inscrivent dans un pays où l’immigration est notoirement faible : en 2011, les personnes nées à l’étranger ne représentent que 0,87 % de la population en Jamaïque (Thomas-Hope, 2018 : 6)4.

11Dans un premier temps, les migrants haïtiens sont qualifiés de « frères » par le Premier ministre et font l’objet d’une mise en scène mettant en valeur la compassion des pouvoirs publics jamaïcains (Clarke, 2010 : 124). Leur accueil est justifié au nom d’une histoire partagée et d’un devoir humanitaire. Peter Philipps, le ministre de la Sécurité nationale affirme par exemple :

  • 5 Les propos retranscrits à partir des articles de presse et des entretiens sont traduits de l’anglai (...)

« Nous n’allons certainement pas les renvoyer à la mer alors qu’ils se présentent sur nos côtes. Nous reconnaissons qu’Haïti est un pays qui a une histoire très proche de celle que nous avons eue en tant que peuple de la Caraïbe. […] Ce que nous essayons de faire, c’est de voir comment nous pouvons honorer notre devoir humanitaire5. » (JG, 28/02/2004)

12Ce modèle interprétatif s’illustre entre autres par le fait que les Haïtiens sont communément appelés des « réfugiés » par différents responsables politiques et administratifs, sans qu’ils en aient pour autant acquis le statut. Toutefois, au fil des semaines, alors que le nombre d’Haïtiens arrivant en Jamaïque augmente, ce discours officiel évolue sensiblement.

13Entre février et mai 2004, différents « cadrages » s’affrontent au sein des administrations publiques pour déterminer comment traiter la question des migrants haïtiens (Benford et Snow, 2000). Au fil des semaines, le recours à un répertoire compassionnel s’amenuise au profit d’une « ligne dure » hostile à la présence haïtienne. Cette inflexion est le résultat de luttes entre différentes coalitions d’acteurs étatiques et se traduit par l’émergence d’un modèle interprétatif construisant les Haïtiens comme une source de danger pour la population jamaïcaine (Sabatier et Jenkins-Smith, 1993 : 212). Dès les premières arrivées, un représentant de l’agence de l’immigration, rattachée au ministère de la Sécurité nationale, rapporte dans la presse une inquiétude révélatrice de la « ligne dure » :

« La prise en charge va coûter de l’argent. Et nous n’en avons pas. C’est une situation effrayante. Plus l’insurrection à Haïti dure, plus les chances que cela arrive augmentent. » (JO, 18/02/2004)

  • 6 HCR : Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ; PNUD : Programme des Nations unies po (...)

14En réalité, une part non négligeable du coût de la prise en charge des personnes réfugiées est assumée par diverses organisations internationales, telles que le HCR, le PNUD, l’UNICEF, et l’OIM6. Durant les trois mois suivant l’arrivée des premiers réfugiés, le HCR verse aux pouvoirs publics jamaïcains 155 050 dollars américains. Ces fonds visent à couvrir quatre types de dépense : les frais d’hébergement, de nourriture et de prise en charge médicale des Haïtiens, ainsi que le surcroît d’activité supporté par les administrations locales. Cette aide est prolongée à plusieurs reprises, jusqu’en mars 2005, pour un montant total de 521 000 dollars américains. Le PNUD et l’UNICEF participent à certains frais liés à l’administration des camps où les Haïtiens sont logés. L’OIM prend en charge les frais de rapatriement de 362 personnes sur les 512 ayant exprimé le désir de retourner à Haïti (UNHCR, 2004a ; Clarke, 2005 : 39 ; 72).

15La presse nationale relaie des énoncés véhiculés par les partisans ne souhaitant pas accueillir ces exilés. La ligne éditoriale des deux principaux titres de presse écrits, le Jamaica Gleaner et le Jamaica Observer, s’articule principalement autour de la dénonciation des « boat-people haïtiens » venant « profiter des ressources de la Jamaïque ». Les articles aux titres évocateurs se succèdent tout au long de la période 2004-2005, tels que « L’afflux d’Haïtiens inquiète les Jamaïcains » (JG, 29/02/2004), « Stoppons le déferlement de réfugiés » (JG, 09/03/2005), « 41 nouveaux boat-people haïtiens arrivent en Jamaïque » (JO, 27/02/2004), « Ils sont de retour » (JO, 13/03/2005), « Le gouvernement va discuter du problème des réfugiés haïtiens demain » (JO, 18/05/2004). Ce traitement médiatique installe durablement l’idée d’un « problème haïtien » dans l’espace public et conduit à un changement sémantique du discours officiel sur les « réfugiés ».

16Le recours à des renvois vers Haïti est acté durant un Conseil du gouvernement jamaïcain présidé par Percival James Patterson le 18 mai 2004, quelques jours avant l’annonce du départ de Jean-Bertrand Aristide de la Jamaïque le 25 mai 2004 (JO, 26/05/2004). Dans un communiqué de presse, le Premier ministre déclare :

  • 7 La Jamaïque est un État faisant partie de la Convention des Nations unies sur les réfugiés, dont le (...)

« Bien que la Jamaïque ait l’obligation de recevoir les réfugiés, le gouvernement reste conscient de sa responsabilité suprême de protéger le peuple de Jamaïque7. » (JO, 19/05/2004)

17Le « devoir humanitaire » n’est plus couplé à une identité commune, mais est au contraire opposé à la « protection » des Jamaïcains. De « frères » partageant une histoire commune, les Haïtiens sont transformés en menace pour la société jamaïcaine et pour le fonctionnement de l’État. Le renvoi des migrants est dès lors présenté comme un impératif nécessaire à la survie du pays (Ibid.).

18La sociologie de la déviance met en lumière comment la mise au ban de certains groupes « d’outsiders » remplit un double rôle symbolique de stigmatisation des déviants et de valorisation des producteurs de la norme (Becker, 1963 ; Gusfield, 1963). Dans le cas présent, si la désignation des Haïtiens en tant que groupe déviant est liée à des événements conjoncturels — un mouvement migratoire provoqué par le renversement du président Aristide dans une situation socioéconomique jamaïcaine dégradée — et aux rapports de force fluctuant entre les administrations publiques et les exilés, elle s’inscrit également dans un contexte idéologique plus large d’exclusion des Haïtiens. Depuis la conquête de son indépendance en 1804, Haïti a été de manière récurrente l’objet d’une intense stigmatisation par le discours colonial. À partir du XIXe siècle, les puissances occidentales ont construit, de part et d’autre de l’Atlantique, les Haïtiens comme des êtres inférieurs et barbares (Trouillot, 1995 ; Fischer, 2004). Ces mises en récit participent de la réaffirmation d’un pouvoir colonial blanc contesté dans sa suprématie par la victoire d’esclaves noirs contre les armées européennes. Elles sont ordonnées pour lier indissolublement l’étrangeté assignée à Haïti au facteur racial et ancrer celle-ci en dehors des frontières de la civilisation. Les stéréotypes racistes de corps haïtiens menaçants ressurgissent régulièrement dans les espaces publics américains, européens et caribéens au cours du XIXe et XXe siècle. Il est possible d’en identifier quatre principaux types : la figure du zombi et du cannibale (Hurbon, 1988), le corps contaminé porteur de maladies infectieuses, telles le sida (Farmer, 2006), le sauvage indolent gouverné par ses émotions (Dash, 1997) et le présupposé d’un peuple ingouvernable rétif à l’ordre (Lawless, 1992). Dans le cas de la Jamaïque, dès les années 1960, Smith (2005 : 180) observe une intensification « à des niveaux absurdes des stéréotypes anti-haïtiens », ajoutant que « pour les États caribéens nouvellement décolonisés […], peu assurés dans leur indépendance et excessivement marqués par le besoin de se donner à voir comme des modèles de civilité et d’ordre postcolonial, l’association avec Haïti et ses vagues de réfugiés fuyant par centaines dans des bateaux de pêche branlants était potentiellement embarrassante ». Le processus de qualification du « problème haïtien » en 2004 s’inscrit dans la continuité de ce référent postcolonial et les procédures mises en œuvre par la suite en constituent une traduction institutionnelle. Les instruments exposés correspondent à ceux en vigueur entre 2004 et 2014 : certains dispositifs, notamment la politique d’asile, sont officiellement mis en place en 2009 et traduisent la formalisation des procédures mises en œuvre de façon ad hoc depuis 2004.

La menace de la subversion

Un régime de circulation restreint

  • 8 Après l’adhésion d’Haïti en tant qu’État membre de plein droit à la CARICOM en 2002, les dispositio (...)

19La marginalisation des Haïtiens est en premier lieu le produit des lois sur l’immigration et des catégorisations dont elles sont porteuses. Durant les années 2000, les arrivées des Haïtiens en Jamaïque sont soumises à l’obtention d’un visa préalable à leur arrivée. Toute demande doit être envoyée directement au ministère de la Sécurité nationale (MNS) à Kingston, qui statue au cas par cas et de manière discrétionnaire. Cette procédure s’apparente à une forme d’exception dans la mesure où les traités de la communauté caribéenne (CARICOM), la principale organisation régionale caribéenne dont Haïti et la Jamaïque sont membres, garantissent en théorie la liberté de mouvement des individus. Ainsi, les Haïtiens sont les seuls ressortissants de la CARICOM à ne pas bénéficier d’une exemption de visa de plein droit à leur arrivée sur le territoire jamaïcain8. À l’inverse, le gouvernement haïtien a ouvert ses frontières et les Jamaïcains sont libres de s’y rendre pour les séjours de moins de trois mois. En 2011, dans le cadre de discussions régionales, les États membres de la CARICOM envisagent de mettre en place une procédure « simplifiée » destinée aux ressortissants haïtiens. Celle-ci prévoit l’octroi de plein droit d’un visa pour les Haïtiens voyageant pour des motifs professionnels, pouvant justifier d’une importante somme d’argent pour couvrir leurs frais de séjour, d’un billet d’avion prouvant qu’ils quittent le territoire concerné à la fin de leur séjour, et impérativement d’un visa étatsunien, canadien, britannique ou européen (JG, 11/03/2011). Ces dispositions — notamment le fait paradoxal que les ressortissants haïtiens puissent se rendre plus facilement en Amérique du Nord ou en Europe que dans les pays membres de la CARICOM — ont été adoptées de manière définitive en 2018. Ce régime de visa « extraordinaire », au sens premier du terme, constitue l’un des principaux instruments réglementaires sur lesquels les pouvoirs publics se fondent, tout au long des années 2000, pour légitimer et naturaliser l’illégalité assignée aux Haïtiens arrivés sans visa en Jamaïque.

Catégorisation administrative, surveillance policière et exclusion du droit commun

20Le processus de prise en charge de ces migrants « non autorisés » débute dès qu’ils sont repérés en mer : les premiers acteurs à intervenir sont les forces de police locales, dont la mission est de « sécuriser la zone » (Government of Jamaica, 2009 : 5). Le commandant de police de la paroisse de Portland relate la prise en charge d’un bateau transportant des Haïtiens en février 2013 :

« Le bateau a été repéré par un résident qui a appelé la police. Nous avons été là-bas, nous avons vu ces gens étranges [“strange people”] sur nos côtes, venir sur nos côtes. Nous avons fait le nécessaire, nous avons établi un cordon autour de la zone, conformément à ce qu’on attend de la police. Ensuite, nous avons sécurisé l’embarcation et nous les avons transportés vers notre centre de santé. » (Entretien, 16 mai 2014)

21Une fois débarqués, les arrivants sont soumis à une série d’opérations d’enregistrement : leurs identité, âge, sexe et profession sont répertoriés, ainsi que le motif de leur voyage. Chaque individu est photographié et se voit attribuer un numéro de dossier. Les empreintes digitales des adultes sont relevées. Les policiers ont notamment pour mission de repérer les « individus constituant une menace pour la sécurité » (Government of Jamaica, 2009 ; Portland Disaster Committee, 2014a). Ces dispositifs de classification administrative remplissent plusieurs objectifs : d’une part, ils dépossèdent l’étranger haïtien de son identité individuelle au profit d’une catégorisation bureaucratique générée par l’administration policière. D’autre part, ils permettent d’initier une prise de contrôle sur des personnes jugées potentiellement dangereuses : le recours à des procédures d’enregistrement est un moyen de ramener un corps étranger dans le domaine du connu et de le rendre « inoffensif » (Fischer, 2007 : 15). Il s’agit d’acquérir du savoir sur la population ciblée pour optimiser le pouvoir exercé sur elle : le corps, ainsi cadré, devient administrativement « traitable » et est rendu disponible pour les procédures à venir.

  • 9 Nous retenons la catégorie de « camp » pour désigner un lieu d’enfermement dont les applications so (...)
  • 10 Le Portland Disaster Committee (PDC) est l’antenne locale de l’Office of Disaster and Preparedness (...)
  • 11 La description qui précède est basée, d’une part, sur une visite du camp, désaffecté depuis le mili (...)

22Le processus d’exclusion des migrants haïtiens est consacré par leur mise en rétention : ils sont transférés dans un complexe désigné par les autorités locales jusqu’à leur départ. Le choix du lieu d’enfermement repose à la fois sur des critères sécuritaires — la possibilité de confiner et de surveiller les retenus — et financiers — les pouvoirs publics locaux privilégient les mises à disposition à titre gracieux. Ainsi les arrivées de 2004-2005 sont liées à la mise en place de ces dispositifs. Dans un premier temps, les Haïtiens sont placés dans un centre d’action sociale, le Rehabiliation Center, ou dans une église adventiste, tous deux situés à Port-Antonio, la capitale administrative de Portland. En raison du nombre croissant d’arrivées, les autorités locales sont contraintes de transférer les retenus dans une ancienne maison de retraite, la Winnifred Rest Home, reconvertie en camp à partir de fin février 20049. Qualifiée « d’emplacement idéal » par le Portland Disaster Committee (PDC10), celle-ci est un bâtiment excentré dans la campagne à une dizaine de kilomètres de la ville de Port-Antonio (Portland Disaster Committee, 2014b). Pour y accéder, il faut quitter la route principale qui longe la côte de Portland et emprunter un chemin de terre d’environ un kilomètre à travers la campagne. Une clôture grillagée de deux mètres cinquante de haut, surmontée de barbelés et installée pour l’occasion, entoure le complexe. Le bâtiment lui-même est divisé en huit pièces et autant de dortoirs, tandis que les sanitaires se trouvent dans la cour à l’extérieur11.

23Au fil des arrivées, Winnifred Rest Home est marqué par une surpopulation : fin avril 2004, le centre, qui n’est guère plus grand qu’une maison individuelle, accueille plus de 300 retenus (JO, 05/05/2004). Dès le mois de mars, le gouvernement annonce alors la mise en place d’un nouveau camp situé de l’autre côté de l’île, dans la paroisse de Saint-James, à la périphérie du village de Montpelier (JO, 16/03/2004). Les lieux présentent une configuration relativement similaire à celle de Winnifred Rest Home : le complexe est une ancienne base militaire située à l’écart dans les collines, en milieu rural. Les bâtiments, plus vastes, disposent d’une capacité de 400 places et sont également entourés de grillages surmontés de barbelés. Les transferts en provenance de Portland commencent début avril 2004 et se poursuivent jusqu’en juin 2005 (JO, 08/06/2005). La rétention des personnes réfugiées n’est pas conçue comme un dispositif temporaire, mais comme une mesure permanente en vigueur dès leur arrivée jusqu’à leur expulsion. Elle concerne l’intégralité des Haïtiens catégorisés comme « illégaux », y compris les demandeurs d’asile, les mineurs et les enfants en bas âge. Selon les cas, le confinement dure de quelques semaines, pour les Haïtiens optant pour un rapatriement volontaire dans leur pays, à plus d’un an, pour ceux déposant une demande d’asile. L’adoption d’un « régime de rétention à durée indéterminée » constitue l’une des illustrations les plus notables de l’exclusion des Haïtiens du régime de droit commun : cet internement est illimité, sans restriction juridique et placé sous le pouvoir exclusif et discrétionnaire de l’appareil administratif.

La mise en scène d’une population dangereuse

24Le recours à l’enfermement est perçu comme un moyen de prévenir de nouvelles entrées sur le territoire et d’empêcher la dissémination des Haïtiens dans la population jamaïcaine. Ces structures sont marquées par leur isolement et la mise en place de clôtures surmontées de barbelés, mais aussi par le biais des moyens humains déployés pour assurer la « sécurisation » du lieu : dès les premières arrivées à Winnifred Rest Home, le site est gardé jour et nuit par des policiers armés. Ceux-ci ont pour mission d’assurer l’étanchéité du complexe et d’éviter tout contact jugé « non nécessaire » entre les Haïtiens et « l’extérieur » (JO, 25/02/2004b). Des instructions sont données pour que les internés n’aient pas accès à un téléphone portable, les autorités locales craignant que des appels vers Haïti ne « créent un afflux massif » de migrants (Portland Disaster Committee, 2014b). De même, la sécurité semble être une priorité lors de l’ouverture du camp de Montpelier : le complexe est alors lourdement gardé et les journalistes ont interdiction de pénétrer sur le site (JO, 02/04/2004). Les transferts de retenus entre les deux camps, qui impliquent que les Haïtiens traversent l’île d’est en ouest, suscitent de fortes inquiétudes : leur escorte est assurée par les forces armées, et non par la police nationale (JO, 16/03/2004).

25Ces instruments visent à anticiper une menace potentielle, en traitant les groupes visés comme des suspects avant un éventuel passage à l’acte (Bernardot, 2011 : 52). Lors des premières arrivées en février 2004, la directrice de l’ODPEM justifie par exemple le confinement des Haïtiens en ces termes :

« Ils semblent être en relativement bonne santé. Mais nous devons les maintenir en rétention parce que nous ne savons pas qui ces gens sont. » (JO, 25/02/2004b)

26La coordinatrice du PDC de Portland indique pour sa part sa crainte que les Haïtiens ne soient des « espions » :

« Dans tous les pays, ils mettent les réfugiés dans des zones confinées. Nous ne savons pas qui ils sont, ils pourraient être des espions. Tous les pays font ça. Ils sont incarcérés jusqu’à ce que le ministère de la Sécurité nationale prenne une décision. Si vous les laissez libres, on ne peut pas savoir ce qui se passe, nous ne savons pas qui est qui, ils pourraient être des espions. » (Entretien, 15 mai 2014)

27Le commandant de police de la paroisse de Portland indique que l’incarcération a entre autres pour objectif de contenir la nature supposément violente des internés :

« Ils essaient de s’échapper. Ils l’ont déjà fait avant […]. C’est une des règles prioritaires, les empêcher de s’échapper. Les empêcher de se battre entre eux, pour de la nourriture, pour des vêtements, etc. Et bien sûr pour prévenir toute forme de violence. » (Entretien, 16/05/2014)

28Le recours à l’isolement contribue à valider l’image de dangerosité associée aux Haïtiens, présentés comme un groupe d’individus instables prêts à s’entre-déchirer pour une ration alimentaire. La surveillance s’exerce par le biais de nombreux autres aspects. Les retenus n’ont par exemple pas le droit de préparer leur propre nourriture, comme l’explique la coordinatrice du PDC :

« Une surveillance quotidienne est effectuée, les Haïtiens ne sont pas autorisés à cuisiner […]. Faire la cuisine peut être dangereux pour les Haïtiens et cela pourrait les exposer [à un danger]. Nous leur fournissons des outils pour manger. » (Entretien, 15/05/2014)

29Les « outils » sont en réalité des cuillères, les couteaux étant jugés trop dangereux.

30Les instruments mobilisés pour contrôler les migrants donnent à voir la production de corps catégorisés comme « hors-la-loi » et potentiellement subversifs. C’est par le biais de ces procédures que s’accomplit le passage des Haïtiens dans un régime de pouvoir spécifique. Considérés comme des formes de vie à part, ils sont confinés dans ce qu’Agamben (1998 : 71) identifie comme un statut de « corps nus » sur lesquels la loi des hommes ne s’applique pas. Le processus de régulation de l’État-nation, explique le philosophe italien, repose sur la distinction opérée par le « pouvoir souverain » entre l’être politisé soumis à la norme, et celui qui n’est plus un être humain, car il ne rentre pas dans les schèmes de sens produits par l’appareil étatique (Ibid. : 142). À cet égard, le recours à des dispositifs migratoires exonérés des contraintes habituelles s’inscrit dans cette délimitation de l’humanité opérée par l’État. En corollaire, l’exclusion des Haïtiens de la règle du souverain indique à la population gouvernée ce qu’elle ne devrait pas être : des êtres désignés comme rétifs à l’ordre, dangereux et irrationnels. Loin de n’être qu’une création administrative, la désignation des Haïtiens comme des êtres subversifs et violents renvoie à des idéologies historiquement et socialement situées. Ces pratiques s’inscrivent dans la continuité du projet de société porté par le nationalisme créole, à savoir la construction d’une société moderne, disciplinée et responsable. Les dispositifs d’action publique destinés aux Haïtiens ne consistent pas seulement à mettre en scène un corps construit comme primitif : elles donnent un aperçu révélateur de la manière dont les frontières de la communauté nationale demeurent définies à partir de catégories héritées de l’idéologie du nationalisme créole.

Le soupçon de la contamination

31Ces pratiques de désignation de l’altérité fondées sur des répertoires issus du discours postcolonial s’observent également dans leur prise en charge médicale. La surveillance policière des migrants est articulée à un volet sanitaire par le biais de diverses procédures. Le recours à ces dispositifs met en évidence la manière dont la maladie devient un élément à part entière de la déviance assignée aux Haïtiens, construits en opposition à un ordre social jamaïcain présenté comme plus hygiénique et plus évolué.

Contrôles médicaux et désinfection des espaces

32Le contrôle médical exercé sur les corps des migrants s’exerce dès leur arrivée et se poursuit jusqu’à leur départ. Une fois pris en charge par les forces de police, les Haïtiens sont immédiatement transportés dans un centre de soins où ils sont soumis à un examen obligatoire par une équipe de médecins conduite par le responsable sanitaire de la paroisse (Portland Disaster Committee, 2014a : 1). La responsable de l’unité d’urgence du ministère de la Santé explique la procédure en ces termes :

« Notre première priorité est de nous assurer que nous détectons leurs besoins sanitaires urgents. Nous les amenons dans un de nos centres médicaux […], nous menons un entretien médical avec eux et nous les traitons […]. Par la suite, nous essayons d’aller un peu plus loin concernant leur état de santé, parce que certains d’entre eux ont des maladies chroniques et nous vérifions s’ils ont des médicaments […]. Par ailleurs, nous investiguons leur statut immunitaire, parce qu’ici en Jamaïque nous avons un très bon programme immunitaire ; nous avons éradiqué la plupart des maladies infectieuses, y compris la malaria, qui en revanche est présente en Haïti. Nous les traitons de façon appropriée. » (Entretien, 11 octobre 2013)

33La coordinatrice du Portland Disaster Committee (PDC) met également en avant l’importance des examens médicaux face à un pays « affecté par diverses maladies » :

« La première chose que nous faisons quand les Haïtiens viennent, c’est d’éviter tout contact avec les locaux. La police est appelée pour assurer une protection, de manière à ce qu’ils ne s’échappent pas. Ensuite le ministère de la Santé arrive pour s’assurer qu’ils sont en bonne santé. […] Il est bien connu qu’Haïti est affectée par diverses maladies, comme la malaria, le choléra ou la tuberculose. Ils sont inspectés [“screened”], leur sang est analysé et leur santé est surveillée. C’est particulièrement nécessaire après un long voyage en mer. » (Entretien, 15 mai 2014)

34Ces techniques médicales participent à la « neutralisation » d’un corps perçu comme potentiellement suspect : ce dernier est inspecté et soumis à des prélèvements sanguins. L’étape finale de cet examen préliminaire est le « traitement » des Haïtiens, qui marque le passage du statut de « corps présumé infecté » vers celui de « corps sous surveillance ». La mise en œuvre de ces procédures médicales permet de compléter le travail de dépossession entamé par l’administration policière : celles-ci ont pour effet de mettre à distance une enveloppe charnelle infériorisée, mais aussi d’en prendre le contrôle discursif et de matérialiser son essentialisme biologique.

  • 12 Entretien, 15 mai 2014.
  • 13 Entretien, 16 mai 2014.

35Cette entreprise de purification des corps « contaminés » par le biais des instruments se donne à voir jusque dans le traitement des espaces occupés par les Haïtiens. La prise en charge de l’embarcation utilisée par ces derniers en donne un exemple illustratif : la coordinatrice du PDC explique qu’à chaque arrivée, « le bateau est sécurisé par la police et désinfecté, parce qu’on ne sait pas ce qu’ils rapportent avec eux »12. Le chef de la police locale signale que dans la plupart des cas, l’embarcation est brûlée : « vous savez, quand un bateau vient, en général on ne le garde pas, on le brûle. Les autorités sanitaires en ont la charge, ce qui est vraiment une mesure de précaution. En termes de maladies »13.

Mise en quarantaine et confinement des corps

36L’assignation de la déviance par la maladie se concrétise également par le recours au camp, qui a pour effet de désigner et contenir un risque de contamination. À cet égard, le centre de rétention associe les dimensions d’espace de gestion des mouvements migratoires et de mise en quarantaine. L’ancienne directrice de l’ODPEM évoque l’inquiétude des autorités sanitaires liée à la « protection » de la population jamaïcaine :

« Le ministère de la Santé était inquiet du point de vue de la santé publique, parce que je pense qu’ils surveillaient les… les maladies qui auraient pu venir, et que nous avions eues en Jamaïque à une autre époque. Donc la question était de savoir comment protéger la population jamaïcaine. Le ministère de la Santé gérait ce… ce genre d’aspects. » (Entretien, 14 juin 2014)

  • 14 Entretien, 15 mai 2014.
  • 15 Entretien, 11 octobre 2013.

37En dépit des tests effectués dès l’arrivée, la surveillance médicale des internés est durable, comme le souligne la coordinatrice du PDC : « les agents du ministère de la Santé viennent régulièrement les voir, pour faire des vérifications et les traiter. Mais cela n’est pas connu, ils ne disaient rien parce qu’ils ne voulaient pas que des bruits se répandent »14. La documentation interne du PDC précise que la procédure standard consiste à désinfecter les lieux avant l’arrivée des futurs internés, à mettre en place des moustiquaires au-dessus de chaque lit et à instaurer un suivi sanitaire régulier (Portland Disaster Committee, 2014b). D’après la responsable de l’unité d’urgence du ministère de la Santé, les visites sont « quotidiennes » de manière à parer à toute « urgence »15.

38La relation asymétrique instaurée avec les migrants n’est toutefois pas vécue comme telle par les individus qui la mettent en œuvre. Ces derniers insistent plutôt sur l’aspect humanitaire et le caractère ordonné de la prise en charge des Haïtiens. La plupart des personnes interrogées ont insisté sur la générosité des pouvoirs publics et fait part de leur fierté quant aux soins apportés aux migrants. La directrice de l’ODPEM en 2004-2005 explique par exemple :

« La Jamaïque a un système de gestion de crise développé, c’est un système décentralisé. Donc la première réponse à l’afflux d’Haïtiens s’est faite au niveau de la paroisse. […] Quand les migrants arrivent, la paroisse prend soin d’eux. […] Vous demandiez comment les locaux, les Jamaïcains, les voyaient. Les locaux sont vraiment très accueillants envers les Haïtiens et les ont beaucoup aidés. » (Entretien, 14 juin 2014)

  • 16 Entretien, 10 juin 2014.

39Ce paradoxe de la coexistence d’un discours compassionnel et de pratiques répressives à destination de migrants n’est pas particulier à la Jamaïque et s’inscrit dans un contexte plus général marqué par l’ambivalence des dispositifs d’aide humanitaire (Agier, 2008 ; Olivier de Sardan, 1997). Ainsi, tout en ayant pour justification de s’assurer de la bonne santé des retenus, les procédures médicales déployées, en mettant en scène des corps appelant à une attention constante, contribuent à naturaliser l’association opérée entre Haïtiens et pathologies infectieuses. Si des docteurs ayant participé au contrôle médical des Haïtiens nous ont confirmé que certains d’entre d’eux étaient porteurs asymptomatiques de la malaria, la manière dont l’épidémie a été cadrée au sein de l’espace public jamaïcain n’en est pas moins illustrative de cette lecture hygiéniste de l’altérité16. Le corps du migrant est désigné comme un réceptacle et un vecteur de maladies. Il est nommé « groupe à risque », tant pour lui-même que pour les autres, sur la base d’une double logique de discrimination et de naturalisation (Fassin, 2000 : 5). C’est à partir de ce raisonnement considéré comme allant de soi que les Haïtiens sont désignés comme les responsables directs d’une potentielle contagion : la maladie n’est pas considérée comme un phénomène naturel, mais comme ayant une origine sociale.

40Cette personnification de la menace sanitaire renforce le stéréotype d’une population différente et légitime l’impératif de renvoyer les migrants dans leur pays. Elle donne également à voir, en contrepoint, dans la continuité de la norme postcoloniale, une société se distinguant par son hygiène et sa maîtrise des savoirs scientifiques. Si les instruments sanitaires déployés affectent en premier lieu les migrants haïtiens, le message qu’ils véhiculent s’adresse également à une audience interne. À travers la fabrication des Haïtiens en tant qu’êtres potentiellement contaminés, l’appareil étatique produit une représentation normative de corps jamaïcains pensés comme plus civilisés et plus évolués.

Le danger de la mixité

41La volonté de se distinguer des Haïtiens afin de se donner à voir comme un modèle de civilité et d’ordre postcolonial déjà observée dans les années 1960 (Smith, 2005 : 180) est réactualisée par la volonté constante exprimée par les pouvoirs publics d’éviter toute mixité entre Haïtiens et Jamaïcains. L’impératif d’une séparation stricte entre les deux groupes, érigée en priorité absolue, est justifié par des raisons de sécurité, les Haïtiens étant perçus comme potentiellement « instables » et « émotionnels ».

42D’après les protocoles d’accueil des Haïtiens rédigés par les autorités locales, la mise en rétention répond à trois objectifs : assurer une mise en quarantaine pour limiter les « risques sanitaires », empêcher les évasions, éviter les « interactions non-nécessaires » avec la population locale (Portland Disaster Committee, 2014a : 2). L’impératif d’empêcher un « mélange » entre Haïtiens et Jamaïcains est régulièrement exprimé par les responsables administratifs rencontrés à l’image des propos tenus par le commandant de la police locale :

« Notre inquiétude est que nous ne voulons pas compromettre la sécurité. Nous ne voulons aucune forme d’interaction. Je vous ai dit qu’une fois l’un d’entre eux a essayé de s’échapper, et que nous l’avons rattrapé dans l’heure qui a suivi sa fuite. La chose la plus importante, c’est de prévenir [insiste sur le mot] toute forme d’interaction entre les locaux et eux. Parce que cela compromet leur sécurité. La deuxième raison, c’est qu’ils puissent vouloir s’engager dans des relations. Et vous ne voulez pas ça à ce moment-là, parce qu’ils ne sont pas autorisés à être ici. Pas vrai ? Donc vous ne voulez pas que des rapports soient établis. Par conséquent, vous empêchez cela également. Cela peut aussi avoir pour conséquence un conflit, vous ne savez jamais. Donc, une fois encore, nous ne voulons autoriser aucun type d’interaction. » (Entretien, 16 mai 2014)

43Le principe de séparation des corps s’exprime jusque dans les espaces traditionnels de confinement de la déviance. En novembre 2005, suite à la fermeture du camp de Montpelier, vingt-trois migrants sont transférés dans le principal centre pénitentiaire de Jamaïque, le Horizon Adult Remand Centre situé à Kingston. Une militante des droits de l’homme ayant rendu visite aux Haïtiens témoigne de leurs conditions de rétention :

« Je suis allée les voir à Horizon, mais ils étaient placés en rétention. Et la situation là-bas était vraiment, vraiment horrible. Ils étaient maintenus en rétention comme si c’étaient des prisonniers. Ils étaient confinés dans une zone loin des Jamaïcains. » (Entretien, 14 mai 2014)

44L’incarcération de migrants, dont plusieurs demandeurs d’asile, dans une prison de haute sécurité, illustre le processus de criminalisation dont les Haïtiens sont l’objet. Et l’isolement du reste des prisonniers au sein même du système carcéral témoigne de la volonté de perpétuer la séparation entre les corps haïtiens et jamaïcains, ces derniers fussent-ils déjà condamnés par la société. Richard Reece, directeur du système pénitencier jamaïcain en 2004-2005, justifie l’existence de cette mise à l’écart par la « menace » que les Haïtiens représentent du fait de leur caractère « désobéissant » et « émotionnel » :

« - Une question plus générale, que représente Haïti pour vous ?
- Je vois beaucoup d’opportunités économiques. […]. La seule menace que je verrais, de par mes expériences avec les Haïtiens que j’ai rencontrés, est qu’ils sont très émotionnels.
- Vraiment ?
- Oui. Comme les Français. Oui, comme en France, j’ai entendu que vous étiez très militants, je ne sais pas si c’est quelque chose de culturel, mais je sais qu’en les gérant ici, ils ont fait des grèves de la faim, des petites manifestations, pour essayer d’attirer l’attention. Quand ils étaient en détention.
- Les réfugiés, quand ils étaient dans les camps ?
- Non, quand ils étaient à Horizon. Ils ont essayé de démarrer une grève de la faim, mais nous leur avons dit qu’ils devaient arrêter, qu’ils avaient de la chance d’être bien nourris. Il y avait une frustration de leur part, parce qu’ils voulaient rentrer chez eux, mais qu’ils attendaient l’autorisation de l’État haïtien pour revenir. Leur frustration a débordé en une sorte de réaction émotionnelle. Donc je pense que c’est leur principal défi, ils ont eu une longue histoire de, vous savez, de désobéissance civile et de conflits politiques. » (Entretien, 5 septembre 2013)

  • 17 Entretien, 15 octobre 2013.

45Pour Lynvale Bloomfield, député PNP de la paroisse de Portland, cette différence identitaire constitue également un motif de séparation et de renvoi des Haïtiens dans la mesure où ils sont « déplacés de leur habitat naturel, de leur maison et de l’environnement dans lesquels ils évoluent. […] Si les Haïtiens viennent, nous pouvons nous organiser pour qu’ils soient rapatriés le plus rapidement possible »17.

46Le caractère instable associé aux Haïtiens, ainsi que leur incapacité présumée à se gouverner eux-mêmes en raison d’une réticence à accepter l’ordre, s’inscrit dans la continuité de l’image coloniale d’Haïtiens gouvernés par leurs émotions. Ces discours donnent un aperçu illustratif de la manière dont les stéréotypes issus de la figure du « barbare haïtien » et des normes coloniales qui l’informent sont reconduits dans le langage des responsables administratifs.

Le faux réfugié

47Le processus de qualification de ressortissants haïtiens fuyant la violence politique en tant que menace pour la civilité de l’ordre social jamaïcain est parachevé par leur transformation en « migrants économiques ». Cette « illégalisation » est formalisée par les procédures de demandes d’asile, qui aboutissent de manière quasi systématique à un refus du statut de réfugié (De Genova, 2002). La construction d’une distinction entre « vrais » et « faux » réfugiés permet de confirmer le caractère illicite de la présence des Haïtiens et valide leur expulsion du territoire national, présentée comme une solution inéluctable.

48L’examen des demandes d’asile mis en place en 2004-2005 repose sur un dispositif ad hoc. Tout en étant signataire de la convention des Nations unies sur les réfugiés, la Jamaïque ne dispose pas, à l’époque, de législation sur le droit d’asile. Par conséquent, les procédures de demande d’asile s’inscrivent dans un flou juridique qui fournit aux agents de l’administration publique d’importantes marges de manœuvre dans leur application. Sur le millier de personnes ayant fui vers la Jamaïque en 2004-2005, 281 déposent une demande d’asile. Des Comités d’éligibilité sont mis en place pour interroger les Haïtiens et déterminer s’ils ont droit au statut de réfugié. Ceux-ci sont composés de trois personnes : un représentant du ministère de la Sécurité, un représentant du ministère des Affaires étrangères et un représentant du ministère de la Justice. Chaque Comité émet ensuite une recommandation, la décision définitive sur l’octroi du statut de réfugié étant prise par le ministre des Affaires étrangères. Entre avril et mai 2004, les entretiens des 281 demandeurs sont menés dans le camp de Winnifred (JO, 19/05/2004). Un haut responsable de l’agence nationale de l’immigration et ayant pris part à l’un de ces Comités présente le processus de sélection comme un outil impartial et objectif :

« La position du gouvernement est que ceux qui voulaient demander l’asile ici, ils ont eu la possibilité d’en faire la demande. Et ceux qui faisaient cette demande ont tous été examinés, et ceux qui étaient considérés comme présentant un cas légitime de peur fondée de subir des persécutions, ils ont obtenu le statut de réfugié. » (Entretien, 12 septembre 2013)

  • 18 Le HCR ne dispose pas d’antenne en Jamaïque et est représenté depuis 1998 par un officier de liaiso (...)

49Contrairement aux dispositions de la convention sur les réfugiés, les demandes ne sont pas examinées par une autorité administrative indépendante et les Haïtiens n’ont pas droit à une représentation légale durant les entretiens avec les membres des Comités d’éligibilité. La représentante du HCR en Jamaïque, Clover Graham, est consultée à titre informatif sur la mise en place des procédures, mais n’est pas autorisée, malgré plusieurs demandes, à assister aux auditions des demandeurs d’asile (Clarke, 2005 : 47)18. Par ailleurs, les formulaires de demandes d’asile, qui constituent la base légale de la requête des Haïtiens, sont rédigés en anglais (Ibid. : 49). La majorité des demandeurs d’asile n’étant pas anglophone et une partie d’entre eux ne sachant pas écrire, il est plausible que les formulaires aient été rédigés par les évaluateurs des Comités eux-mêmes. Dans ces conditions, les demandeurs d’asile ont une influence minimale sur le processus de décision et se retrouvent dépossédés de leur témoignage.

50Environ quatre mois après le début des entretiens, le 29 septembre 2004, une délégation officielle se rend à Montpelier pour annoncer le verdict des pouvoirs publics. Les responsables administratifs, escortés au sein du camp par une escouade de policiers lourdement armés, annoncent que l’intégralité des demandes d’asile déposées par les Haïtiens a été refusée (JG, 30/09/2004). En réalité, au terme du processus, les Comités ont recommandé d’accorder le statut de réfugié à sept personnes, ce que le ministère des Affaires étrangères a omis d’officialiser. Sur les sept personnes concernées, quatre d’entre elles avaient déjà été expulsées vers Haïti lorsque le ministère a réalisé son erreur (Clarke, 2010 : 134). En dépit de la crise de l’État haïtien et de ses difficultés à assurer la protection de ses citoyens, le refus des demandes est par conséquent quasi systématique. La représentante du HCR en Jamaïque, Clover Graham, exprime à l’époque son inquiétude auprès des pouvoirs publics locaux quant à cette politique de rejet, mais n’obtient pas de réponse officielle (Clarke, 2005 : 49).

51Cette transformation des Haïtiens en « migrants économiques » est validée par le biais de la procédure d’appel. Sur les 281 personnes qui se sont vu signifier un refus de l’administration, 216 décident de faire appel auprès du gouvernement jamaïcain (IJCHR, 2005). À la fin de l’année 2004, un tribunal d’appel ad hoc est mis en place (JO, 06/10/2004). Aucune législation n’existant sur le sujet, la mise en place du tribunal d’appel obéit à des critères flous et mouvants. Le tribunal est présidé par un juge à la retraite, assisté de deux ambassadeurs également retraités. Les premières audiences se tiennent en février 2005 et prennent fin quatre mois plus tard (JO, 09/02/2005). Contrairement à la procédure initiale, les Haïtiens ont cette fois droit à une représentation légale et leur défense est assurée par les avocats de l’Independant Jamaican Council of Human Rights (IJCHR), une des principales ONG jamaïcaines de défense des droits de l’Homme, assistés par la représentante du HCR en Jamaïque. Cependant, le processus d’appel semble également orienté vers la disqualification des requêtes de protection formulées par les demandeurs d’asile. De manière paradoxale, les Haïtiens ne sont pas autorisés à assister à leur propre audience. L’avocate qui, avec son confrère, a représenté les demandeurs d’asile pour l’IJCHR, témoigne :

« C’était un processus très décourageant. Parce que dès le premier jour il était évident qu’ils n’allaient donner à personne le statut de réfugié. […] Quels que soient les arguments que j’avançais, [les juges] les contestaient aussitôt. C’était tellement ridicule ! […] Les autres avocats que j’avais mobilisés pour nous aider avec les appels, ils sont venus une fois. Ils m’ont appelé et ils ont dit : “qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? Ils ne vont rien donner à personne ! Pourquoi se donner la peine d’y aller ? […] Je ne vais pas y retourner, c’est une perte de temps.” Et ils ont abandonné comme ça. Il n’y avait plus que moi et le docteur Barnett. » (Entretien, 23 septembre 2013)

52Sur les 216 appels, dix sont jugés recevables par le tribunal. Sur le millier d’Haïtiens arrivés en 2004-2005, treize d’entre eux sont effectivement autorisés à rester. La distinction établie entre « vrais » et « faux » réfugiés par le biais de la procédure d’asile a pour conséquence de légitimer les autres types d’étiquetage véhiculés par l’appareil étatique. En validant la nature « illégale » des Haïtiens, celle-ci procède d’un verrouillage du champ des possibles et contribue à légitimer les outils utilisés afin de contenir la déviance qui leur est assignée.

53Les reconduites hors du territoire concernent environ 950 personnes. Outre la dizaine de demandeurs d’asile ayant obtenu le statut de réfugié, une quarantaine d’individus parvient à échapper à la vigilance des forces de police. Dans un premier temps, les pouvoirs publics privilégient un système de rapatriements volontaires. Les personnes manifestant leur désir de retourner en Haïti sont priées de signer un formulaire, intitulé Declaration of Voluntary Return, fourni par le HCR. De juin à juillet 2004, 282 personnes sont renvoyées à Haïti par avion (UNHCR, 2004b : 10).

54Après le refus des demandes d’asile, les dispositifs déployés par les pouvoirs publics évoluent : les personnes n’ayant pas fait appel de la décision du gouvernement jamaïcain sont placées d’office en instance d’expulsion (JO, 30/09/2004). L’année 2005 est marquée par une multiplication des éloignements et un durcissement des politiques de refoulement. Dans un communiqué, le MNS explique que les Haïtiens sont « renvoyés en grand nombre de manière à prévenir toute instabilité dans les camps où ils sont logés » (JG, 23/06/2005). Les expulsions sont supervisées par l’armée : les retenus sont placés dans des bus et conduits sous escorte à l’aéroport de Montego Bay.

55En mai 2005, le directeur de la division internationale du ministère de la Justice annonce que les Haïtiens arrivant en Jamaïque ne seront désormais plus « considérés comme des réfugiés » (JO, 08/05/2005). À partir de cette date, les pouvoirs publics décident d’expulser systématiquement tout ressortissant haïtien se présentant sur les côtes jamaïcaines. Dans les années qui suivent, ces dispositions demeurent en vigueur et les Haïtiens arrivés de manière « clandestine » sont considérés comme des « migrants économiques » et renvoyés dans un délai de deux semaines maximum. Le cas du séisme de 2010 en constitue un exemple illustratif : quelques semaines après le tremblement de terre ayant frappé Haïti, soixante-deux personnes naviguant dans deux embarcations sont interceptées au large des côtes jamaïcaines (JO, 24/03/2010). Conformément aux procédures en place, toutes sont maintenues en confinement, subissent des tests médicaux approfondis puis sont expulsées du territoire national sous escorte militaire six jours après leur arrivée (IPS, 01/04/2010).

56Si cette criminalisation des Haïtiens est généralement tenue sur le mode de l’évidence — un « cela va de soi » dont la performativité est régulièrement réactivée par la mise en scène de sa violation — elle s’apparente à un processus qui, en classant les individus, matérialise l’existence d’une communauté nationale présentée comme davantage civilisée (De Genova, 2002 : 439). La mise en scène du groupe social déviant, puis celle de son expulsion du corps collectif, permettent à l’autorité publique, dans un double mouvement, de fabriquer de l’altérité tout en réaffirmant la légitimité des institutions postcoloniales.

Conclusion

57C’est à partir des rapports de classe qu’est généralement abordée la production de l’ordre postcolonial en Jamaïque (Brodber, 1989 ; Gray, 1991 ; Bogues, 2002 ; Thomas, 2004). Ce niveau d’analyse a contribué à mettre en lumière la manière dont les hiérarchies socioraciales et les institutions issues de la colonisation sont réactualisées, mais aussi contestées, dans l’espace politique jamaïcain contemporain. Dans cet article, il s’est agi de transposer ces questionnements en interrogeant le caractère agissant des catégories de sens issues de l’idéologie postcoloniale dans les pratiques de l’État à travers les instruments migratoires. Peut-on, à partir de cette approche, reprendre les hypothèses de Meeks (1996 : 201), qui constate une « dissolution » de la norme postcoloniale incarnée par le nationalisme créole et des cadres idéologiques traditionnels du pouvoir étatique ? La nature des instruments d’action publique destinés aux migrants haïtiens depuis 2004 amène à nuancer ce constat.

58Les craintes suscitées par l’arrivée des Haïtiens au sein des administrations publiques et relayées par la presse nationale favorisent une politisation de la question et se traduisent par la désignation d’une menace pour la sécurité nationale. La gamme des instruments mis en œuvre — camps, surveillance policière et médicale, processus d’illégalisation et expulsions — traduit l’institutionnalisation de ce groupe déviant par l’appareil étatique. De « réfugiés », les Haïtiens sont transformés en « migrants économiques » dont la présence est perçue comme nuisible à la société. L’impact des représentations véhiculées par les administrations publiques demeure, il est vrai, incertain : outre que les récepteurs de ces discours sont susceptibles d’en contester ou renégocier le contenu, leur effet est difficilement mesurable. En revanche, la nature des instruments mobilisés et les catégories utilisées par les responsables administratifs et politiques pour les justifier donnent un aperçu illustratif de la « pensée d’État » informant leurs actions.

59La déviance haïtienne produite par les administrations publiques contribue à construire en contrepoint une société jamaïcaine pensée comme respectable, plus hygiénique et plus « civilisée ». Ces pratiques suggèrent que les catégories de sens issues du projet « modernisateur » du nationalisme créole — fondé sur la volonté de se distinguer de sociétés « arriérées » — demeurent un référentiel agissant dans la fabrication des politiques publiques. La qualification des Haïtiens en tant que corps subversifs et contaminés, le caractère violent et émotionnel qui leur est assigné, le souci constant de les isoler de la communauté nationale afin de mieux s’en distinguer, s’inscrit par ailleurs dans la continuité des catégorisations produites sur Haïti par le discours colonial. Ces logiques de réactualisation enjoignent de questionner, dans le cas de la Jamaïque, la norme postcoloniale non comme un régime de domination figé ou en voie d’érosion, mais plutôt comme une catégorie à part entière de l’action publique remodelée au fil des enjeux et des formes de conflictualités travaillant l’espace politique local.

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Presse écrite

Inter Press Service (IPS) (01/04/2010) Haitian refugees sent home.

Jamaica Gleaner (JG, 28/02/2004) … Jamaica will accept refugees.

Jamaica Gleaner (JG, 29/02/2004) Haitian influx worry J’cans.

Jamaica Gleaner (JG, 30/09/2004) Haitians denied Government refuses asylum request.

Jamaica Gleaner (JG, 09/03/2005) Halting the refugee flood.

Jamaica Gleaner (JG, 23/06/2005) More Haitians sent home, others protest.

Jamaica Gleaner (JG, 11/12/2005) Bring back my Haitian husband!

Jamaica Gleaner (JG, 14/12/2005) Row Over Haitians – Repatriation sparks conflict, Boat people bill $ 10m a month.

Jamaica Gleaner (JG, 11/03/2011) Jamaica to Ease Travel Restrictions on Haitian Investors.

Jamaica Observer (JO, 15/02/2004) 8 armed cops arrive here among 10 Haitian refugees.

Jamaica Observer (JO, 18/02/2004) Jamaica braces for Haitian refugees.

Jamaica Observer (JO, 24/02/2004) Aristide must go, says Seaga.

Jamaica Observer (JO, 25/02/2004a) Caricom won’t recognise unconstitutional gov’t in Haiti.

Jamaica Observer (JO, 25/02/2004b) Mosquito nets, games and cell phones.

Jamaica Observer (JO, 27/02/2004) 41 more Haitian boat people arrive in Jamaica.

Jamaica Observer (JO, 08/03/2004) Thirty-one more Haitians land.

Jamaica Observer (JO, 16/03/2004) $ 36 million to host Haitian refugees.

Jamaica Observer (JO, 19/03/2014) Patterson urges Caricom to hold ranks on Haiti.

Jamaica Observer (JO, 02/04/2004) 62 Haitians relocated to $ 35-m Montpelier facility.

Jamaica Observer (JO, 12/04/2004) Fifty-one more Haitians arrive.

Jamaica Observer (JO, 05/05/2004) Ministry promises improvements for cops at Haitian boat people camp.

Jamaica Observer (JO, 17/05/2004) 47 more Haitians refugees arrive here.

Jamaica Observer (JO, 18/05/2004) Cabinet to discuss Haitian refugee issue tomorrow.

Jamaica Observer (JO, 19/05/2004) Haitians going home.

Jamaica Observer (JO, 26/05/2004) Aristide’s departure plans being finalised.

Jamaica Observer (JO, 24/03/2010) 62 Haitians arrive in Jamaica in two boats from quake-hit Haiti.

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Notes

1 La Jamaïque est une île caribéenne de 3 millions d’habitants appartenant à l’archipel des Grandes Antilles, située au sud de Cuba et à l’ouest d’Haïti. L’intérieur des terres étant constitué de montagnes, les villes se concentrent principalement sur la côte, dont Kingston, la capitale, et Montego Bay, la deuxième localité du pays. En 2011, le revenu annuel moyen par habitant y est d’environ 3 750 euros, le taux de pauvreté de 16 % et le taux de chômage officiel de 11 % (Banque mondiale, 2016 ; UNFPA, 2016).

2 Les Mulâtres désignent, dans le contexte de l’esclavage, des personnes métissées nées d’un parent blanc et d’un parent noir, ou de deux personnes mulâtres. Ce groupe socioracial, soumis à un statut particulier jusqu’aux abolitions, est progressivement associé à une classe sociale à part entière, dénommée « bourgeoisie de couleur » dans les Antilles françaises (Beaudoux-Kovatz et Benoist, 2007 : 82) et « classes moyennes » en Jamaïque (Thomas, 2004 : 24). Les frontières et les caractéristiques assignées à ce groupe varient toutefois selon les époques et les contextes.

3 Ces deux journaux, de tendance conservatrice, ont joué un rôle actif dans la construction du « problème haïtien ». Pour cette raison, on distingue trois usages des données empiriques issues de ces médias : l’usage informatif, qui a pour objet de retracer le fil des événements à partir des faits décrits dans la presse ; l’usage consultatif, qui consiste à analyser le rôle des titres enquêtés dans la publicisation de la « question haïtienne » ; et le recueil de discours des acteurs de l’action publique.

4 Les immigrés installés en Jamaïque viennent principalement d’Amérique du Nord (32 %), de la Caraïbe (19 %) et d’Europe (16 %) et tendent à occuper des postes qualifiés (Thomas-Hope, 2018 : 39-40). Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), sauf épisodes conjoncturels, le nombre de demandes d’asile déposées en Jamaïque est « négligeable » ; il s’est par exemple élevé à vingt-quatre pour la période 2012-2016 (Ibid. : 53).

5 Les propos retranscrits à partir des articles de presse et des entretiens sont traduits de l’anglais au français par l’auteur.

6 HCR : Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ; PNUD : Programme des Nations unies pour le développement ; UNICEF : Fonds des Nations unies pour l’enfance ; OIM : Organisation internationale pour les migrations.

7 La Jamaïque est un État faisant partie de la Convention des Nations unies sur les réfugiés, dont le principe fondamental repose sur le non-refoulement des réfugiés, depuis 1964. La région caribéenne n’est pas soumise à des conventions particulières dans ce domaine.

8 Après l’adhésion d’Haïti en tant qu’État membre de plein droit à la CARICOM en 2002, les dispositions relatives à la liberté de circulation des Haïtiens n’ont pas été retranscrites dans le droit des différents pays membres de l’organisation régionale, à l’exception de la Dominique. Cette exception fut justifiée par l’écart de développement entre Haïti et les autres États membres et la crainte de mouvements migratoires en provenance d’Haïti.

9 Nous retenons la catégorie de « camp » pour désigner un lieu d’enfermement dont les applications sont malléables — entre visées répressives, options humanitaires et regroupement dans une perspective de surveillance — mais dont le point commun réside dans la mise à l’écart et hors droit des populations qui y sont placées. La mise en camp se distingue du milieu carcéral par la durée illimitée de la réclusion, son caractère administratif et non judiciaire et sa tendance à être appliquée de manière collective et préventive (Bernardot, 2009 : 43-44).

10 Le Portland Disaster Committee (PDC) est l’antenne locale de l’Office of Disaster and Preparedness and Emergency Management (ODPEM), l’administration publique en charge de gérer les catastrophes naturelles et, par extension, d’organiser la réponse des pouvoirs publics lors de l’arrivée de migrants haïtiens « illégaux ». Depuis 1993, chaque paroisse en Jamaïque dispose d’un Disaster Committee, présidé par le maire de la paroisse, et composé de conseillers territoriaux et de représentants des différentes agences étatiques impliquées dans la gestion des catastrophes naturelles (autorités sanitaires, forces de l’ordre, etc.). Les Disaster Committees ont la charge de coordonner au niveau local la réponse des pouvoirs publics lors de situations de crise et de formuler des plans d’urgence, en lien avec les directives de l’administration centrale.

11 La description qui précède est basée, d’une part, sur une visite du camp, désaffecté depuis le milieu de l’année 2005, réalisée le 16 mai 2014 ; et d’autre part, sur des photos montrant la vie quotidienne des retenus durant l’année 2004 prises par Jeremy Knight, l’ancien directeur du département de la santé publique de Portland. Nous tenons à remercier Monsieur Knight de nous avoir fait partager ces images rares, qu’il a toutefois tenu à ne pas publier.

12 Entretien, 15 mai 2014.

13 Entretien, 16 mai 2014.

14 Entretien, 15 mai 2014.

15 Entretien, 11 octobre 2013.

16 Entretien, 10 juin 2014.

17 Entretien, 15 octobre 2013.

18 Le HCR ne dispose pas d’antenne en Jamaïque et est représenté depuis 1998 par un officier de liaison honoraire.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sébastien Nicolas, « La mise au ban des Haïtiens des dispositifs de protection. L’exemple de la Jamaïque (2004-2005) »Revue européenne des migrations internationales, vol. 36 - n°2 et 3 | 2020, 329-352.

Référence électronique

Sébastien Nicolas, « La mise au ban des Haïtiens des dispositifs de protection. L’exemple de la Jamaïque (2004-2005) »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 36 - n°2 et 3 | 2020, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/16161 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remi.16161

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Auteur

Sébastien Nicolas

Chercheur associé en science politique au laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM), Sciences Po Bordeaux, 11 allée Ausone, 33607 Pessac ; sebastien.nicolas.edu@gmail.com

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Droits d’auteur

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