1Dans Vivre la révolution égyptienne à distance, Célia Lamblin analyse l’entremêlement des parcours migratoires et des trajectoires de mobilisation. Elle décrit le moment révolutionnaire comme un espace-temps où les Égyptiens de France — qu’elle se refuse à appeler « communauté » par absence de structuration — se sont retrouvés, au-delà des classes sociales et des situations administratives. L’ouvrage s’appuie sur un matériau riche et divers : une cinquantaine de récits de vie recueillis à partir de janvier 2013 à Paris, à Marseille, à Bordeaux, à Toulouse et dans trois villages du delta du Nil en Égypte, une analyse des réseaux sociaux numériques, considérés comme un espace d’archivage et un traitement statistique de rapports de l’Ofpra, de la Cimade et de l’Insee. Le terrain, dans le delta du Nil, sert de contrepoint et l’étude se concentre sur les Égyptiens en France, dont le nombre s’élève à 200 000 ou 300 000 selon l’auteure qui s’appuie sur les estimations des autorités françaises et consulaires égyptiennes.
2La conclusion nous livre le cœur de l’analyse, en décrivant le moment révolutionnaire (2011-2013) comme un événement révélateur, fédérateur et redistributeur ; révélateur par la mise en visibilité des Égyptiens en France, du fait de leur mobilisation et de leur médiatisation, et la rencontre d’immigrés autour de nouvelles politisations. Fédérateur en créant des « espaces d’unification » (p. 208) marqués par le référent national, au moins à court terme. Redistributeur, enfin, car l’épisode révolutionnaire a modifié les modes d’organisation collective et la place des migrants égyptiens dans l’espace social français. À l’image d’autres travaux menés en Égypte (Barbary, 2019 ; El Chazli, 2020), ceux de Célia Lamblin décrivent les trajectoires militantes et les incidences biographiques de l’épisode révolutionnaire. Elle croise ainsi questions migratoires et sociologie de la mobilisation politique en parlant d’un « champ politique transnational » (p. 18). L’ouvrage suit une progression chronologique d’un point de vue historique et des parcours de vie. Il se divise en six chapitres qui peuvent s’organiser autour de trois grandes thématiques.
3Les chapitres 2 et 3 soulignent la diversité de situations des Égyptiens en France, entre séjour irrégulier et migration des élites. Le chapitre 2 s’ouvre avec une ethnographie de villages égyptiens et retrace des parcours individuels et familiaux, en soulignant le rôle des familles comme « matrice opératoire des migrations internationales » (p. 64). À travers les récits biographiques, il aborde la politique d’émigration égyptienne depuis les années 1960 et la précarité résidentielle et économique des travailleurs sans-papiers en France. Cette dernière est également le cinquième pays de destination des étudiants égyptiens auxquels est dédié le chapitre 3. Il décrit le groupe social particulier des Égyptiens francophones, 3 % de la population en 2000, ayant déjà l’habitude de voyager, majoritairement originaires du Caire ou d’Alexandrie, où ils ont fréquenté les écoles francophones, véritables « lieux de formation d’une élite mobile » (p. 97), productrices d’un capital cosmopolite et d’un prestige de classe. Ces jeunes hommes et jeunes femmes font pourtant l’expérience d’un double déclassement : celui de l’enseignement supérieur égyptien qui ne fonctionne plus comme un ascenseur social et celui de l’arrivée parfois difficile en Europe. Parce que le livre porte autant sur la France que sur l’Égypte, ce chapitre fait un point sur la politique migratoire française fondée sur l’immigration choisie et qui a conduit à une féminisation des migrations étudiantes égyptiennes. La fin du troisième chapitre fait la transition avec la thématique de la mobilisation politique en migration. Elle montre comment l’engagement dans le processus révolutionnaire depuis la France produit un élargissement des réseaux de sociabilités qui se pérennisent au-delà des dix-huit jours de la révolution égyptienne à proprement parler.
4Les chapitres 1, 4 et 5 retracent la chronologie du moment révolutionnaire, soulignant chacun une étape de la mobilisation politique, d’abord spontanée, puis institutionnalisée. Le chapitre 1 revient sur 2011 et sur la structuration d’un « espace contestataire » (p. 28) en France qui passe par le décloisonnement des espaces de lutte, les réseaux sociaux numériques et la multiplication des cadres de discussion. Plus généralement, Célia Lamblin se demande dans quelle mesure les troubles politiques en Égypte ont ouvert de nouvelles voies d’insertion dans le pays d’installation. Elle revient sur l’historique de la mobilisation en Égypte et en France et la décrit comme un contexte propice à la remise en cause des relations sociales préalablement établies. En s’appuyant sur la sociologie de Luc Boltanski et à partir de différents profils, elle étudie la constitution d’une communauté militante avant de décrire la fragmentation d’un espace contestataire unifié autour de la critique, paradoxalement apolitique, du régime de Mubarak. Après la mobilisation spontanée, le chapitre 4 aborde la façon dont les Égyptiens de l’étranger se sont approprié le droit de vote obtenu en 2012. Si, en tant que corps électoral, ils deviennent un nouvel acteur du champ politique, ils participent en fait peu à l’élection présidentielle de 2012 (600 000 votants sur 6,5 millions de personnes). Célia Lamblin évoque une multiplicité de raisons, qui aboutissent in fine à une double marginalisation, en France et en Égypte, des travailleurs sans-papiers. Enfin, le chapitre 5 montre que la perspective droit-de-l’hommiste et laïciste de l’engagement post-2013 est aussi le fait d’une socialisation politique en France où elle permet une mise en visibilité des Égyptiens. Mais le coup d’État de 2013 est aussi un moment de division de l’espace contestataire.
5Enfin, le chapitre 6 interroge la politisation postrévolutionnaire et ses incidences biographiques. À travers le parcours de Magdy, notamment, Célia Lamblin analyse l’émergence de nouvelles pratiques : fréquentation des musées, écriture poétique, études universitaires. Elle revient sur l’élargissement des cercles de sociabilités, puis sur la façon dont l’engagement vis-à-vis de la situation politique égyptienne se révèle être « un tremplin vers un engagement pluriel » (p. 186) qui permet à nombre de ses enquêtés de ne plus considérer la migration en France comme une simple parenthèse. L’ouvrage se clôt sur trois options d’engagement : l’engagement religieux face à l’échec du politique à travers le parcours de Mahmoud, ancien président de la communauté égyptienne dont le pouvoir est remis en question en 2011 ; l’occupation de la scène médiatique avec l’émergence de figures principalement francophones, qui viennent fabriquer les imaginaires des migrations égyptiennes en France ; le retour en Égypte, souvent source de désillusion.
6Avec cet ouvrage, Célia Lamblin propose une approche originale de la révolution égyptienne. Elle apporte une contribution majeure aux rares travaux sur les Égyptiens de France (Boisson et Madbouly, 2022 ; Saad, 2007), rompant avec leur invisibilisation (Lamblin, 2021). En transparent, elle en dit aussi beaucoup sur les stratifications sociales en Égypte et sur les politiques et les représentations de l’immigration en France.