Tisserand Chloé, Calais, une médecine de l’exil
Tisserand Chloé, Calais, une médecine de l’exil. – Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2023. – 240 p. ISBN : 978-2-379-24315-8
Texte intégral
1À partir d’un terrain ethnographique mené entre 2013 et 2019 au sein de la permanence d’accès aux soins (PASS) de l’hôpital de Calais, l’ouvrage de Chloé Tisserand, issu d’un doctorat de sociologie, offre une description fine et circonstanciée de l’émergence d’une forme de médecine étroitement intriquée aux effets contemporains de l’Europe des frontières : une « médecine de l’exil » confrontée à la prise en charge d’une population précaire et exilée, dont les corps sont fortement marqués et abimés par les multiples épreuves liées aux tentatives de franchissement des frontières. La monographie réalisée dans le contexte calaisien mobilise des observations en consultations et des entretiens au long court avec le personnel soignant de la PASS. Elle enrichit une réflexion plus large sur les effets du gouvernement des frontières et sur le fonctionnement de l’institution hospitalière publique prise en étau par des politiques — managériales et migratoires — qui la mettent à mal.
2L’ouvrage se décompose en quatre chapitres inégaux en longueur, mais complémentaires. Il débute par une longue introduction permettant de situer le propos quant aux choix méthodologiques effectués, et notamment le parti pris de se centrer sur le point de vue des soignants plutôt que sur celui des exilés. L’introduction apporte également des éléments de contextualisation sur la PASS de Calais qui, depuis son ouverture, a connu des évolutions majeures face à l’arrivée du public exilé (Afghans et populations originaires de la Corne de l’Afrique notamment), dont une majeure partie a pour objectif de rejoindre l’Angleterre.
3Le premier chapitre intitulé « Une médecine médico-sociale pour les désaffiliés » (pp. 35-93) décrit les maux et blessures de la frontière sur les corps en errance. Ces maux sont dus aux barbelés et aux tentatives de franchissement des frontières, à la vie quotidienne dans les jungles (épidémies de gale, etc.), aux affections bénignes qui tendent à dégénérer en contexte d’insalubrité, aux traumatismes et troubles psychiatriques liés à l’exil ou encore aux addictions. Ce faisant, le premier chapitre insiste sur ce qui fait la singularité d’une PASS à la frontière. Il relate les difficultés des soignants pour définir et délimiter un équilibre toujours fragile entre le social et le sanitaire. Les débats autour de la mise à disposition de douches à destination des exilés vivant dans les campements sont exemplaires de ces tensions. La prise en charge médico-sociale des exilés est d’autant plus délicate qu’il s’agit d’une population mobile et mouvante à propos de laquelle les soignants n’ont que très peu d’éléments relatifs aux trajectoires et aux antécédents médicaux. Ils se retrouvent ainsi dans une zone d’inconfort à la fois morale, éthique et pratique, où ils tentent de réparer les effets de la frontière.
4Le chapitre 2 « Une médecine de l’instant. Quand les frontières politiques conditionnent les frontières du soin » (pp. 95-128) prolonge la réflexion sur l’impact des politiques migratoires restrictives sur les manières et les possibilités mêmes du soin. Il montre comment « la prise en charge de trajectoires fragmentées » (p. 103) joue sur le rapport aux soins des soignants eux-mêmes. Aux bricolages pour reconstituer le puzzle des trajectoires thérapeutiques antérieures, parvenir à enregistrer les dossiers patients en l’absence d’identité certaine, s’ajoutent ceux qui s’imposent pour assurer, à minima, un suivi médical, alors que les soignants ne sont jamais sûrs que les patients reviendront au prochain rendez-vous. Le chapitre décrit très bien comment l’incertitude migratoire engendre une incertitude médicale laissant la place à une « médecine générale d’urgence » soulageant plus qu’elle ne guérit, et peinant à assurer ses missions de prévention comme de suivi des maladies chroniques. Ce contexte se répercute sur le moral des soignants miné par un sentiment d’impuissance voire d’instrumentalisation par l’État et les politiques migratoires : ils se retrouvent réduits à de l’humanitaire venant panser les effets sécuritaires.
5Le chapitre 3 « Maintenir l’arc de travail, échapper aux effets frontières » (pp. 129-148) prolonge le chapitre précédent en décrivant comment cette incertitude migratoire donne lieu à une médecine « borderline » « des petits riens ». Malgré la temporalité de l’urgence, du temps est pris pour bricoler des solutions et réconforter des corps tournés vers l’impératif de rester endurants avec en ligne de mire l’espoir de passer de l’autre côté de la Manche. Le chapitre évoque aussi la difficile gestion des émotions des soignants mis quotidiennement à rude épreuve.
6Le chapitre 4 « L’arrachement au pays comme enjeu médical » (pp. 149-206) aborde les enjeux de la différence culturelle dans les soins. Si le chapitre ouvre une discussion rapide sur le relativisme culturel à laquelle semble se rallier de nombreux soignants de la PASS de Calais au contact des exilés, il aurait pu davantage insister sur l’asymétrie qui lui reste constitutif. Au-delà de la « bonne volonté » des soignants, le risque de reproduction de stéréotypes culturalistes n’est jamais loin, d’autant que ceux-ci restent fortement présents dans la médecine postcoloniale. À cela s’ajoutent, en l’absence d’une langue commune, les difficultés liées à la communication sociolinguistique : à nouveau, le chapitre décrit les initiatives mises en place par les soignants pour y remédier tant bien que mal. Secret médical, consentement du patient, établissement du diagnostic : autant d’enjeux qui se trouvent alors complexifiés, et le recours aux soignants étrangers de la PASS ne résout pas tout.
7En conclusion, l’ouvrage revient sur ce qui, selon l’auteure, compose la « médecine d’exil » : une médecine marquée par une forte incertitude temporelle et migratoire, une dimension sociale prégnante, mais aussi une médecine de crise au sens de médecine des blessures, de l’urgence et de l’humanitaire.
8Écrit de manière limpide, agrémenté de nombreuses illustrations et photographies, Calais, une médecine de l’exil, transporte le lecteur dans le quotidien d’une PASS à la frontière. Si l’on comprend bien le choix de l’auteure de se centrer sur le point de vue des soignants, il est dommage que l’on n’ait pas plus d’éléments sur leurs trajectoires biographiques et professionnelles afin de pouvoir mieux situer leurs pratiques. Enfin, pour prolonger cette étude, un terrain complémentaire interrogeant de manière croisée le point de vue des exilés sur leurs prises en charge permettrait de faire ressortir, dans toute leur complexité, les effets de la frontière sur les rapports soignants/soignés et les trajectoires de soins vues de part et d’autre. Il reste que l’ouvrage montre de manière très fine comment les politiques migratoires fabriquent aussi des inégalités sociales de santé et viennent bouleverser le monde du soin.
Pour citer cet article
Référence papier
Anaïk Pian, « Tisserand Chloé, Calais, une médecine de l’exil », Revue européenne des migrations internationales, vol. 40 - n°2 et 3 | 2024, 265-267.
Référence électronique
Anaïk Pian, « Tisserand Chloé, Calais, une médecine de l’exil », Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 40 - n°2 et 3 | 2024, mis en ligne le 01 octobre 2024, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/27037 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12htr
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