1Parallèlement au développement d’une compréhension structurelle et systémique du racisme (Carmichael et Hamilton, 1967), dès les années 1990, des travaux de langue anglaise soulignent l’intérêt et la complémentarité d’une approche expérientielle du racisme et des discriminations pour des raisons tant méthodologiques qu’épistémiques et politiques (Essed, 2024 ; Feagin et Sikes, 1995). D’une part, dans la mesure où le racisme contemporain se structure autour d’expressions implicites, voilées, « subtiles » (Guillaumin, 1972), le niveau microsociologique et l’expérience vécue forment un poste d’observation privilégié. D’autre part, si le racisme est en partie qualifié par l’impossibilité d’exister socialement en tant qu’individualités — et non comme l’incarnation de leur groupe d’appartenance supposé — pour ceux qu’il minorise, « faire entendre la parole minoritaire » (Poiret, 2010) participe d’une exigence éthique. En appréhendant le racisme depuis la perspective de ses cibles, cette approche permet enfin une critique radicale des discours dominants de déni et de relativisation.
2Depuis cette perspective, la centralité analytique accordée au « pâtir des acteurs » (Martuccelli, 2015) se double d’une fonction sociale et politique. L’expérience vécue est porteuse de contre-récits et de contre-discours qui combattent l’effacement tandis que l’étude par le bas des régimes d’inégalité et de domination contredit la vision étroite du racisme colportée au sommet d’institutions où les remèdes envisageables ne sont bien souvent que de simples correctifs (Crenshaw, 1989). Si, à maints égards, l’approche expérientielle permet d’infléchir la cécité épistémique (Mills, 1997) organisée et entretenue par les majoritaires au prétexte d’objectivité, elle détient aussi les clés pour devenir la matière même de luttes transformatives (Garrau et Provost, 2022).
3L’objectif de ce dossier thématique est de systématiser ces questionnements et ces perspectives, tout en faisant retour sur les acquis de la recherche qualitative (parmi d’autres, Eckert et Primon, 2011 ; Poiret, 2010 ; Cuturello, 2011 ; Cognet et Eberhard, 2013 ; Eberhard, 2010 ; Dubet et al., 2013 ; Doytcheva, 2015 ; Talpin et al., 2021) comme quantitative (Hamel et al., 2016 ; Safi et Simon, 2013 ; Primon et Simon, 2018), en sciences sociales de langue française.
4L’invention française de la discrimination (Fassin, 2002) à la fin des années 1990 s’est en effet accompagnée d’une transformation de la compréhension du racisme dans la littérature scientifique, déplaçant la focale de sa dimension idéologique à sa face matérielle : l’ordre des faits établis, des actes et des pratiques, des inégalités et de leur interprétation, plutôt que celui des opinions, des représentations et des stéréotypes (de Rudder et al., 2000).
5Dresser le bilan de ce corpus considérable dépasse l’objectif de ce dossier. Celui-ci sera plus modestement d’en dégager quelques lignes problématiques et d’esquisser des domaines d’intérêt et des questionnements à approfondir. Pour amorcer cette revisite, nous commençons par replacer ces questions dans le cadre plus large d’un effort de théorisation de l’épreuve et de l’expérience vécue, en sciences sociales, comme dans la tradition philosophique. Puis, en nous appuyant sur ce parcours théorique, nous esquisserons des prolongements empiriques, tels qu’ils émergent notamment des contributions au dossier.
6Les notions d’expérience, de sociologie de l’expérience (Dubet, 1994), d’épreuve (Boltanski, 2009 ; Martuccelli, 2015), apparaissent structurantes dans une partie de la sociologie contemporaine française : sociologie du sujet (Touraine, 1992), sociologie pragmatique « de la critique » (Boltanski, 2009 ), sociologie de l’individu (Martuccelli et de Singly, 2009) forment autant de courants qui manient la grammaire de l’expérience, de ses « formats », de ses épreuves, voire de ses « épreuves expérientielles » (Boltanski, 2009). Toutefois, à quelques exceptions sur lesquelles nous revenons, cet ambitieux effort théorique a peu traité du racisme.
7De son côté, la sociologie des migrations et du racisme s’est emparée de cette problématique en suivant directement les acquis de la recherche internationale. En amont, la conception de Colette Guillaumin du minoritaire, comme celui à qui l’on refuse « la liberté de se définir », intègre d’emblée la dimension phénoménologique et compréhensive à l’analyse des processus sociaux de racisation.
8En parallèle, la notion d’expérience est également centrale dans d’autres traditions critiques dont la philosophie existentialiste de Sartre et de Beauvoir, la phénoménologie de Merleau-Ponty, la pensée anticolonialiste de Fanon (1952). À partir de travaux plus récents, qualifiés de « phénoménologie critique » (Garrau et Provost, 2022), cette perspective interroge les effets subjectifs et corporels produits par le racisme, la manière dont ses catégories organisent les expériences ordinaires — y compris dans leur dimension non réflexive, affective et intime — en même temps qu’elles configurent les rapports au monde et à soi. Au confluent de la tradition phénoménologique et de la critique sociale, elle réitère les dimensions politiques de l’expérience en tant que matière même des luttes transformatives.
9Nous utilisons ici la notion d’expérience vécue au sens large pour souligner le caractère continu et même total de l’épreuve du racisme (Essed, 2024 ; Poiret, 2010), faite de pratiques systématiques, récurrentes et ordinaires dont l’impact cumulé s’avère plus préjudiciable aux minorisés qu’il n’y paraît aux yeux de l’observateur non initié. Cette acception est différente de celle théorisée par Dubet (1994) qui souligne au contraire l’hétérogénéité immanente des mondes vécus subjectifs, venant en quelque sorte diffracter le principe d’unité de l’analyse sociologique fondé sur l’action sociale. Par là même, nous nous rapprochons de la tradition compréhensive et phénoménologique de l’expérience (Garreau et Provost, 2022 ; Provost, dans ce dossier) que rejoint la voie existentialiste de l’épreuve, en tant que « travail de soi sur soi », mise en valeur par Martuccelli (2015).
10En effet, comme le souligne Poiret (2010), la question des discriminations est souvent abordée sur un mode discontinu et morcelé (travail, logement, éducation) qui occulte le caractère structurel de l’épreuve du racisme et la continuité de l’expérience vécue qui façonne les sujets racisés. Celle-ci est productrice par ailleurs d’un véritable savoir sur le racisme, tissé d’informations factuelles, de représentations, mais aussi de « schèmes d’analyse », issus d’une connaissance pratique au quotidien.
11Cette perspective s’enracine dans l’apport fondateur d’Essed, récemment traduit en français par Trawalé (Essed, 2024). À travers le concept d’everyday racism (racisme quotidien), Essed théorise l’articulation des niveaux micro et macrosociologique, ceux de l’expérience vécue et des rapports sociaux de domination. Inspiré de la tradition phénoménologique et ethnométhodologique, le quotidien focalise l’attention sur les choses d’intérêt pratique. Il permet de dépasser, d’après Essed, les dichotomies de l’idéologique et du structurel, du privé et du public. Entendu comme un exercice continu et souvent non conscient du pouvoir blanc, le racisme quotidien s’incarne dans la banalité de la vie des organisations et de la négociation des ressources. Bien qu’omniprésent, il n’est pas toujours aisé à identifier tant il est intégré à des actions familières, perçues comme « normales » et qui, à bas bruit, perpétuent l’injustice et l’inégalité racistes. Dans ce champ de recherche, la contribution d’Essed se distingue aussi par la centralité d’une approche compréhensive de l’expérience vécue qui demeure particulièrement inspirante.
12L’omniprésence du racisme ordinaire — qui ne dit pas son nom, mais se déploie paré des atours d’une respectabilité sociale qui désarme les mécanismes de résistance — constitue aujourd’hui un acquis de la recherche. Comme l’écrivait Guillaumin dès les années 1970, à mesure de l’illégalisation du préjugé racial, tout se passe comme si la croissance de la lucidité collective, au lieu d’entraîner un recul du racisme, créait au contraire son renforcement latent (Guillaumin, 1972 : 93). D’une expression « ouverte et décidée », le racisme s’est mué « en une négation ouverte et décidée » sans disparaître pour autant. La vigilance accrue quant à son expression verbale a eu pour corollaire une complexification du système de justification qui passe désormais par des mécanismes « subtils », indirects et plus insidieux de racisation (Doytcheva et Gastaut, 2022). Dans le contexte français, Guillaumin a initié ce qui deviendra un thème fort de la recherche contemporaine, à savoir les mécanismes par lesquels, malgré une adhésion proclamée aux principes d’égalité, le racisme perdure dans nos sociétés. Déni et dénégation, stratégies discursives et manœuvres épistémiques, justifications et cadres dominants d’un racisme sans racistes sont devenus ainsi des objets d’investigation privilégiés.
13Cependant, des travaux récents insistent sur des formes tout aussi banales et quotidiennes, mais beaucoup moins latentes ou implicites, comme des « blagues » ou un humour racistes. Avec le concept de « mépris racial amusé » (amused racial contempt), Pérez (2022) montre que le déni du racisme, qui se veut aveugle à la couleur, peut coexister avec des registres racialistes explicites. En se déplaçant du terrain de l’économie affective de la haine vers celui de la sociabilité par le rire et la complicité, l’humour raciste permet non seulement la performance du privilège blanc, mais il tend à contraindre son acceptation par les minoritaires. Dans leur contribution, Géraldine Bozec, Fabrice Dhume, Cécile Rodrigues et Jimmy Stef montrent la prégnance d’un humour racialisé, y compris dans l’espace de l’université. En atténuant la charge négative des propos par une forme prétendument légère, il rend sa dénonciation difficile tout en actualisant les logiques d’infériorisation de manière parfois très explicite. Le racisme, concluent les auteurs, « forme en définitive un ensemble composite, fait de processus structurels, et, au niveau microsociologique, de manifestations ouvertes d’hostilité, de comportements incorporés, tout autant que de “blagues” ».
14Dans sa contribution, Jade Fournier revient sur la genèse et la réception contemporaine, dans les champs militant et scientifique, du concept de micro-agressions. Bien que proche de la théorie du racisme quotidien d’Essed, qui mobilise d’ailleurs le champ lexical des « micro-injustices », Jade Fournier interroge la capacité de cette terminologie à affiner l’analyse des manifestations du racisme ordinaire. Malgré les critiques qui lui sont adressées, dont celles d’une minimisation suggérée par le préfixe « micro », Jade Fournier invite à considérer son intérêt pour rendre compte d’une violence raciste disséminée, intime et non spectaculaire.
15La dimension structurelle et systémique du racisme, formatrice elle aussi de l’expérience vécue, est abordée dans le dossier à travers la problématique, émergente dans le contexte français, du racisme environnemental. En tant que processus sociospatial qui informe tous les lieux et surtout la relation entre eux, le racisme environnemental compose en profondeur l’espace social. À partir de l’étude d’un territoire en mutation, le portfolio d’Alexandre Guilbaud montre l’adéquation structurelle entre spatialités de la pollution et du racisme qui opère sans dessein ni intention. Revenant sur le cas emblématique des Voyageurs, à l’origine de la réception active de cette problématique dans le contexte hexagonal (Acker, 2021), la chronique juridique de William Acker interroge « l’impossibilité légale d’habiter », organisée par un siècle de législation discriminatoire à l’endroit de ces populations, qui se transforme, mais perdure aujourd’hui.
16Polarisée entre insidieux de l’ordinaire et surplomb des macrostructures, l’étude de l’expérience vécue soulève aussi la question des conditions sociales de (d)énonciation de l’épreuve du racisme, analysées notamment en termes de conscientisation (Poiret, 2010) ou de capacité de politisation (Talpin et al., 2021). Bien que le paradigme du racisme quotidien pose l’importance du niveau mésosociologique comme point d’ancrage des rapports de pouvoir, il ne le théorise pas ou peu en tant que tel. Or, comme le montrent un ensemble de contributions, la question des cadres sociaux de l’expérience (Goffman, 1974) revêt un rôle prépondérant.
17À la différence de la démarche proposée par Dubet et al. (2013) à partir d’une opposition analytique controversée entre « stigmatisation » et « discrimination » — qui conduit les auteurs par exemple à considérer les femmes comme « discriminées », mais « non stigmatisées » — la question des « faux négatifs », soit le non ressenti et donc la non-expérience d’un traitement discriminatoire avéré, invite à se pencher sur les conditions sociales de formation, d’interprétation et d’énonciation de l’expérience vécue. La contribution de Michaëlle Provost souligne que « la possibilité même d’avoir une expérience », à savoir d’être traversé par ce qui advient, ne va pas de soi (voir aussi Stavo-Debauge, 2017). Loin de se livrer spontanément à la ressaisie, les vécus subjectifs demandent un travail social et politique de mise en dicibilité et de mise en mots. Aussi, si la phénoménologie se déploie traditionnellement depuis des expériences de présence, Michaëlle Provost invite à tisser l’approche phénoménologique de l’oppression raciste depuis un travail sur l’absence, dans la continuité des œuvres de Sayad et de Fanon.
18C’est ce que montre aussi, depuis d’autres perspectives disciplinaires, la contribution de Martin Aranguren, Diara Doukoure et Vic Nagel. Selon les auteurs, à mesure que des formes subtiles se substituent à un racisme flagrant, la perception d’une discrimination absente devient un problème moins aigu pour l’analyse sociologique que la non-perception d’une discrimination présente. En usant d’un dispositif expérimental, les auteurs montrent ainsi que, plus que dans les caractéristiques des personnes discriminées, la non-perception s’enracine dans les caractéristiques de la situation qui rendent la discrimination indétectable. Prolongeant cette hypothèse des cadres sociaux de l’expérience, Milena Doytcheva analyse le rôle joué, dans ce processus d’invisibilisation, par un « travail de blanchité » qui se déploie aux portes et dans l’organisation. À partir du concept d’organisation genrée-racialisée et à la suite des travaux de Dubar, elle analyse l’expérience vécue comme l’issue d’une double épreuve identitaire — biographique et relationnelle — où la conscience du racisme se forge au diapason d’autrui significatifs et du rapport à soi. Réfléchissant sur les conditions sociales de son (in)dicibilité, Alessandro Bergamaschi, Ingrid Tucci, Francesca Sirna et Nathalie Pantaléon examinent les « ingrédients » liés aux parcours biographiques, aux caractéristiques de l’expérience elle-même, ainsi qu’à la situation, qui participent de la formation de l’expérience de la discrimination, en particulier dans un contexte d’invisibilisation politique des discriminations ethnoraciales. S’appuyant sur une enquête par entretiens auprès de jeunes adultes, ils soulignent l’importance dans ces processus, des instances de légitimation comme le groupe des pairs et l’homophilie, mais aussi le rôle de la famille pour faire taire les ressentis.
19L’ensemble renouvelle la question centrale du rôle de l’analyse sociologique afin de mettre au jour la prégnance de ces dominations, mais aussi d’offrir des appuis — épistémiques, relationnels et politiques — à leur mise en mots et conflictualisation. En ce sens, la persistance de logiques de déni témoigne du fait que, aujourd’hui encore, contester demeure difficile alors qu’une compréhension étroite du racisme en tant que préjugé individuel continue à prévaloir dans les pratiques.