Navigation – Plan du site

AccueilNumérosvol. 42 - n°1Dossier thématiqueDe quoi l’expérience de la discri...

Dossier thématique

De quoi l’expérience de la discrimination est-elle l’expérience ? De la problématique du faux positif à celle du faux négatif

What is the Experience of Discrimination the Experience of? From the Problematic of the False Positive to that of the False Negative
¿De qué cosa la experiencia de la discriminación es la experiencia? De la problemática del falso positivo a la del falso negativo
Martin Aranguren, Diara Doukoure et Vic Nagel
p. 59-81

Résumés

Quel est le lien entre expérience de la discrimination et traitement discriminatoire ? Cette question est abordée à partir d’une expérimentation de terrain réalisée dans les rues de Paris où douze « testeurs », identifiables comme des Arabes, des Blancs et des Noirs, devaient demander un petit service à des piétons. Au terme de l’intervention de terrain, les testeurs ont été interviewés individuellement. Les mesures collectées pendant l’expérimentation décrivent le comportement des piétons et permettent d’objectiver des discriminations. Les entretiens reviennent sur le vécu de ces comportements du point de vue des testeurs et permettent d’identifier des expériences de discrimination. L’étude révèle l’ampleur et la systématicité de discriminations objectives que la personne discriminée ne perçoit pas. Ces « faux négatifs » sont de loin plus fréquents que les « faux positifs », où la personne discriminée perçoit une discrimination que la mesure objective ne corrobore pas.

Haut de page

Texte intégral

Nous remercions avant tout les douze testeurs d’avoir partagé avec nous leur vécu de l’expérimentation. Le travail de terrain dans son ensemble aussi bien que les entretiens ont été réalisés avec un financement de la Comission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Martin Aranguren remercie Nonna Mayer pour son soutien devant la CNCDH et pour le suivi enthousiaste de l’expérimentation tout au long de sa conception, de sa préparation et de sa réalisation. Le CRIS a géré le contrat (et nous remercions notamment Linda Amrani) et financé lui-même la transcription des entretiens et leur analyse par Diana Doukoure et Vic Nagel. Martin Aranguren remercie également Dauphine Maureau qui l’a assisté efficacement dans la constitution de l’équipe de testeurs et dans la conduite de l’expérimentation.

1Ces traitements défavorables appelés discriminations peuvent être vus comme le point de jonction entre la phénoménologie de la stigmatisation (Dubet et al., 2013 ; Lamont et al., 2016 ; Talpin et al., 2021), la problématique du racisme structurel (Bonilla-Silva, 1997) et les mécanismes impersonnels d’amplification d’inégalités englobés sous le concept de discrimination systémique (Reskin, 2012) ou de discrimination institutionnelle (Guimond, 2023). Si nous ciblons le sujet et son vécu, ces comportements constituent la référence de ce qui apparaît comme l’expérience de la discrimination dans la conscience des personnes stigmatisées. Si nous ciblons la structure et la répartition sociale des récompenses et des fardeaux, les discriminations désignent un mécanisme « micro » qui génère des inégalités « macro » au détriment des personnes stigmatisées. Enfin, si nous ciblons les amplificateurs systémiques de ces injustices distributives, les discriminations se hissent comme l’injustice d’origine dont ils opèrent l’amplification.

2En dépit du potentiel du concept de discrimination pour connecter ces trois problématiques distinctes mais complémentaires, force est de constater que l’attitude la plus commune a été de les tenir séparées, occasionnellement par principe, mais le plus souvent sans argument. Citons toutefois quelques exceptions à ce séparatisme d’office, sans aucune prétention d’exhaustivité. Aux États-Unis, s’appuyant sur la notion de « stigmate » de Goffman (1975), Link et Phelan (2001) proposent une réinterprétation sociologique qui connecte la phénoménologie de la stigmatisation en amont avec les relations de pouvoir qui permettent aux dominants d’imposer des stigmates aux dominés et en aval avec les discriminations par lesquelles ses asymétries de pouvoir se perpétuent. En France, partant de la problématique de la « racisation » dans la tradition de Guillaumin (1972), Poiret (2010) appelle à reconnecter les pratiques discriminatoires avec les rapports sociaux dont elles sont à la fois l’expression et le mécanisme de reproduction. Sur le plan empirique, Brinbaum et Primon (2013) analysent, pour un même échantillon de répondants résidant en France, le rapport entre les inégalités scolaires en fonction de l’origine, d’une part, et le ressenti des discriminations ethnoraciales à l’école, d’autre part. Enfin, dans son vaste recensement de la littérature française et internationale sur le sujet, Safi (2025) rappelle que les discriminations constituent un mécanisme central de production d’inégalités. Le présent article se veut une contribution à ces efforts pour reconnecter les discriminations et les inégalités dans les études sur la race et le racisme.

3Dans cette perspective, une question importante d’un point de vue épistémique aussi bien que pratique, est celle de la conscience de ces discriminations génératrices d’inégalités. La sociologie souhaite comprendre comment les discriminations, comme événements connectant l’acteur à la structure, se traduisent en expérience et en contenus de conscience chez la personne stigmatisée. La personne stigmatisée, à son tour, souhaite comprendre dans quelle mesure son expérience immédiate du monde social révèle les discriminations dont elle fait l’objet et qui sont à l’origine de multiples désavantages distributifs. Ainsi, dans cet article, nous nous intéressons à une question rarement formulée et encore moins étudiée : celle du lien entre l’expérience de la discrimination et le traitement discriminatoire. Comment les discriminations vécues à la première personne se rapportent-elles aux discriminations mesurées à la troisième personne ?

  • 1 Ces catégories — et leur grammaire d’application — ont une réalité culturelle en tant que types int (...)

4Afin de répondre à ces questions, nous nous appuierons sur une expérimentation de terrain réalisée dans les rues de Paris par une équipe de douze « testeurs », communément perçus comme des Arabes, des Blancs et des Noirs1, et qui devaient demander un petit service à des piétons. Au terme de l’intervention de terrain, les testeurs ont été interviewés individuellement. Les mesures collectées pendant l’expérimentation décrivent le comportement des piétons et permettent d’établir des discriminations « objectives ». Les entretiens reviennent sur le vécu de ces comportements du point de vue des testeurs et permettent d’identifier des expériences de discrimination. Ce mixte inusité de mesures de comportements et de déclarations d’expériences rend possible la comparaison que nécessite notre question de recherche. Elle nous conduira à revenir sur une question classique en phénoménologie de la stigmatisation : quelles sont les circonstances qui favorisent les attributions de discrimination (Crocker et Major 1989) ?

5Anticipons le résultat principal. La question du rapport entre discrimination objective et subjective est hantée par l’angoisse du faux positif. Le chercheur craint un double discrédit. D’une part, l’invalidation des mesures déclaratives, qui seraient démasquées comme des exagérations de la réalité. D’autre part, le démenti des perceptions des personnes stigmatisées, qui s’avéreraient être des « paranoïaques » (Streiff-Fenart, 2006). Comme nous le verrons, notre analyse montre que cette angoisse du faux positif a peu de fondement et que, en nous faisant fuir la comparaison entre discrimination mesurée et ressentie, elle nous empêche de traiter la question la plus importante : celle du faux négatif. À mesure que les formes subtiles de discriminations se généralisent au détriment de leurs formes flagrantes, la perception d’une discrimination absente devient un problème moins important que celui de la non-perception d’une discrimination présente. Nous verrons que cette non-perception ne tient pas à un défaut quelconque de la part de la personne discriminée, mais s’enracine dans des caractéristiques de la situation qui ont pour effet de rendre la discrimination indétectable pour sa cible mais possiblement aussi pour son auteur.

Le racisme subtil et son mode opératoire

6Nous prenons pour point de départ la métamorphose du racisme depuis la Deuxième Guerre mondiale, impulsée par la décolonisation, la déségrégation et l’interdiction formelle des discriminations en raison de la race ou l’origine. Depuis les années 1980, les psychologues sociaux soulignent que, dans ce nouvel environnement normatif marqué par la diffusion croissante d’une morale antiraciste, le préjugé racial se dédouble dans son mode d’expression — voir Crandall et Eshleman (2003) pour une vue panoramique de cette vaste littérature. Le racisme « flagrant » et décomplexé d’autrefois ne cesse pas d’exister, mais il recule face à un racisme plus « subtil » ayant pour effet de perpétuer discrètement les préjugés dans un environnement normatif officiellement adverse.

7L’un des traits distinctifs du racisme subtil, reconnu par toutes les phénoménologies de la discrimination, est la difficulté à le détecter. Autrement dit, l’incertitude chronique qui hante les acteurs comme les analystes lorsqu’il s’agit de qualifier de racistes des comportements observés. Nous débuterons donc par une revue des travaux explicitant le mode opératoire des discriminations subtiles et les difficultés de détection qu’elles engendrent pour leur cible.

8Toute une tradition d’expérimentations de terrain montre que les personnes motivées par des préjugés, mais sensibles à la norme antiraciste s’abstiennent de discriminer si le motif raciste de leur conduite est évident. Pour passer à l’acte discriminatoire, ces personnes attendent des circonstances propices où le motif raciste peut être brouillé avec d’autres considérations plausibles.

9Une méta-analyse reprenant quarante ans d’expérimentations sur les différences d’altruisme envers les Blancs et les Noirs aux États-Unis montre en effet que, si l’on ne tient pas compte des caractéristiques de la situation, le résultat global de ces études est que — contre toute attente — les Noirs ne sont pas discriminés (Saucier et al., 2005). Les auteurs ont codé chacune des études sur différentes dimensions décrivant le coût (en temps, effort, risque, etc.), pour le destinataire de la demande d’aide, de donner satisfaction à cette sollicitation. Ce codage ex post leur a permis d’établir une corrélation entre le coût et l’ampleur des discriminations : celle-ci tend à s’élargir à mesure que le sacrifice exigé par la réponse altruiste augmente. L’interprétation des auteurs est que pour refuser son aide à un testeur noir, le motif raciste est moins flagrant lorsqu’il coexiste avec un motif non raciste comme la préoccupation matérialiste pour le coût de cette aide.

10Plus récemment, en Europe et s’agissant de groupes stigmatisés très différents, Zhang et al. (2019) rapportent un phénomène de même ordre à l’œuvre dans les interactions d’aide à la gare de Zürich. Les passagers s’autorisent plus souvent à refuser leur téléphone à un testeur étranger (vs autochtone) si la situation met à leur disposition une justification crédible sans lien avec la xénophobie. Par exemple, lorsque celui-ci n’est pas visible, le passager pourra prétexter : « Je suis vraiment désolé, j’ai oublié mon portable à la maison ». De même, dans les interactions de rue à Paris, Aranguren (2025a) montre que les piétons sont indifférents à la catégorie raciale du testeur s’ils peuvent satisfaire à la demande d’aide avec un sacrifice minime (indiquer une rue proche qu’ils connaissent), mais qu’ils discriminent les Asiatiques et les Noirs lorsque le coût de l’assistance est plus tangible (chercher sur le téléphone une rue qu’ils ne connaissent pas). Enfin, à cette date, la démonstration la plus directe de ce mode opératoire provient de l’expérimentation que nous rapportons ci-dessous. Aux heures de pointe dans les rues de Paris, les piétons s’autorisent à discriminer les Arabes et les Noirs seulement lorsque des considérations de coût permettent de masquer de manière vraisemblable le motif raciste.

Les discriminations subtiles sont difficiles à détecter pour leur cible

11Le seul précédent direct de l’analyse que nous livrons ici est décrit dans un article par Pager et Western (2012). Les chercheurs y rapportent deux expérimentations de terrain visant à mesurer les discriminations raciales à l’embauche aux États-Unis, l’une menée à Milwaukee et l’autre à New York. Au lieu de se limiter à une étude de correspondance, où les employeurs évaluent des CV (fictifs), les auteurs ont accepté le coût logistique bien plus élevé d’une étude in situ, où les employeurs ont affaire à des candidats en chair et en os.

12Les chercheurs ont collecté deux types de données : d’une part, la réponse finale de l’employeur ; d’autre part, et ceci fait la singularité de cette étude, les impressions des testeurs sur le déroulement de l’échange avec l’employeur et, sur cette base, leur perception des intentions de l’employeur de les embaucher.

13Malgré les différences marquées entre les deux villes, les Blancs reçoivent deux fois plus de réponses positives que les Noirs tant à Milwaukee qu’à New York. Autrement dit, les Noirs sont discriminés. Les chercheurs soulignent toutefois la faible perceptibilité de ces différences objectives de comportement du point de vue des testeurs. Ceux-ci déclarent des échanges cordiaux avec l’employeur et les testeurs noirs en particulier ne ressentent généralement pas de froideur, d’indifférence ou d’hostilité. La plupart du temps, les testeurs ne détectent pas de signe de l’employeur leur permettant de prédire son choix de les embaucher ou non. La corrélation entre leur évaluation de l’interaction et la probabilité d’une réponse positive est nulle. Pager et Western (2012) en concluent que les testeurs noirs, loin d’être hypervigilants au moindre signe insinuant un traitement défavorable, sous-estiment largement les discriminations dont ils font réellement l’objet.

14L’étude que nous présentons ici suit la même logique en comparant mesures de comportement discriminatoire et déclarations de discrimination. Elle s’en distingue par l’emploi d’une source supplémentaire d’information permettant une triangulation plus fine puisque le premier auteur de cet article a observé directement un bon nombre des interactions relatées par les testeurs. Cette connaissance directe a permis aux entretiens d’atteindre un niveau de précision plus élevé.

Aperçu de l’étude

15À l’exception du travail de Pager et Western (2012) et des expérimentations sur la « discrimination stressante » d’Aranguren (2025c), les recherches sur le sujet s’appuient sur un seul type de données pour établir des discriminations : soit des mesures sur le comportement de l’auteur potentiel de discrimination, comme dans les testings sur CV (du Parquet et Petit, 2019), soit des déclarations sur le ressenti de la cible potentielle de discrimination (Beauchemin et al., 2016 ; Dubet et al., 2013 ; Lamont et al., 2016 ; Talpin et al., 2021). Dans cet article, nous allons nous appuyer sur des mesures et des déclarations qui font référence aux mêmes situations, permettant une comparaison directe entre les deux types d’information. Les mesures de comportement proviennent d’une expérimentation sur les interactions de rue réalisée à Paris en juin 2024 par douze testeurs également répartis entre les catégories « Arabe », « Blanc » et « Noir ». Les déclarations sur le ressenti ont été recueillies à l’aide d’entretiens semi-structurés réalisés auprès de ces mêmes testeurs au terme de l’expérimentation.

L’expérimentation de terrain : mesurer le comportement discriminatoire

  • 2 Procédure évaluée et approuvée par le Comité de déontologie de la recherche de Sciences Po le 25 av (...)

16La procédure2 impliquait une petite demande d’aide adressée à un piéton. Les interactions se déroulaient, spatialement, sur la portion de trottoir devant un passage piéton dans quatre croisements de rue parisiens et, temporellement, durant le créneau de 16h à 19h (heure de pointe de la sortie du travail) en jour de semaine. Dans l’intervalle compris entre le passage du feu piéton du rouge au vert, le testeur devait approcher le premier piéton stationnant devant le feu dans l’attente de traverser la rue. Dans la mesure où l’ordre d’arrivée des piétons n’a pas de systématicité, cette méthode de sélection peut être qualifiée d’aléatoire ; lorsque le nombre de piétons ainsi sélectionnés se compte par milliers comme dans cette étude, l’échantillon représente, avec une marge d’erreur connue, la population sur place aux heures d’observation. En se plaçant à une distance d’environ soixante-dix centimètres perpendiculairement à la position du piéton, le torse droit, tenant à deux mains un téléphone portable, le visage d’expression neutre et le regard dirigé vers les yeux de son interlocuteur, le testeur s’adressait ainsi au piéton : « Excusez-moi de vous déranger. Bonjour. Je suis un peu perdu et j’ai un problème de téléphone ».

17Le texte pouvait être complété par deux types de demande. Le premier consistait en une requête que le piéton pouvait satisfaire très facilement. Par exemple, devant la place de la République, le testeur poursuivait : « Est-ce que vous pourriez m’aider à chercher la place de la République ? ». Il suffisait au piéton de lever le bras et de dire : « C’est là-bas ». Le deuxième type comportait une demande dont la satisfaction impliquait un élément plus tangible de sacrifice pour le piéton. Par exemple, devant la place de la République : « Est-ce que vous pourriez m’aider à chercher l’impasse de la Planchette ? ». Presqu’aucun piéton n’est capable d’expliquer de mémoire comment se rendre à cette adresse. Pour aider le testeur, le piéton devait typiquement sortir son téléphone, saisir l’adresse, lancer une recherche et communiquer son résultat. Ce qui implique du temps, de l’effort et une prise de risque dans la mesure ou le téléphone pourrait tomber ou être soustrait.

18Les douze testeurs, de par leur apparence physique, se répartissaient en trois catégories ethniques ou raciales de sens commun : « Arabe », « Blanc », « Noir ». Le lien entre leur apparence et l’assignation à ces catégories avait été validé par une enquête en ligne préexpérimentation menée auprès de 1 000 répondants résidant en Île-de-France. Dans chaque catégorie, deux sont des hommes qui testent les piétons et deux des femmes qui s’adressent aux piétonnes. Avant l’expérimentation, les futurs testeurs ont suivi une formation in situ. Ils ont également participé à une « séance achats » lors de laquelle une « tenue expérimentale » uniforme pour les hommes et les femmes leur a été remise. La tenue visait un look urbain décontracté adapté à l’âge des testeurs, autour de vingt-cinq ans.

  • 3 Hypothèses déclarées dans le préenregistrement public de l’étude mis en ligne avant la collecte des (...)

19Appelons « taux d’aide » la proportion de piétons qui satisfont la demande adressée par le testeur. L’objectif de l’expérimentation était de comparer les taux d’aide entre les catégories ethnoraciales de testeurs. Lorsque ces taux d’aide diffèrent, nous concluons à la présence d’un traitement discriminatoire. Nous sommes partis des hypothèses suivantes3 : des normes sociales découragent l’expression de préjugés à travers des comportements défavorables à l’égard de personnes stigmatisées en raison de leur origine ou couleur de peau. Nous avons supposé que ce type de comportement a moins de chances de se produire s’il apparaît de manière flagrante comme l’expression d’un préjugé que lorsqu’il peut être présenté comme l’expression d’un autre motif. Ainsi, nous nous attendions à ce que les discriminations ethnoraciales soient plus faibles lorsque le testeur demande la place de la République que lorsqu’il demande l’impasse de la Planchette. Indiquer la dite place lorsqu’on est devant elle ne coûte rien ; si le piéton refuse de donner cette indication à un testeur arabe ou noir, l’hypothèse que ce refus exprime du racisme a une forte crédibilité. Si la norme sociale antiraciste a un quelconque pouvoir de contrainte, il devrait s’exercer dans cette condition « de coût faible », donnant lieu à des discriminations atténuées, voire inexistantes. La situation change lorsque la demande d’aide comporte un sacrifice plus conséquent. Si, sollicité par un testeur arabe ou noir, le piéton refuse de sortir son téléphone pour chercher l’impasse de la Planchette, son refus pourrait être l’expression d’un préjugé, mais il pourrait tout aussi bien émaner de considérations de coût matériel sans lien avec l’origine ou le phénotype du testeur. La saillance du coût matériel « réduit » la crédibilité de l’attribution de racisme, pour utiliser la terminologie de la théorie classique de l’attribution (Kelley, 1967). La plus grande incertitude quant au motif du refus complique la détection d’un manquement à la norme antiraciste. Dans cette condition « de coût élevé », le pouvoir contraignant de la norme est plus faible et par conséquent les discriminations ethnoraciales devraient être plus marquées.

20L’expérimentation s’est déroulée pendant les jours ouvrables du mois de juin 2024, avec une supervision serrée des tests sur les quatre lieux d’observation. Un cahier de bord a été tenu pour renseigner des incidents qui sortaient du cadre étroit fixé ex ante par le protocole expérimental.

21Au total, les testeurs ont produit plus de 4 000 interactions avec des piétons à chaque fois différents. Les données confirment les hypothèses émises. En condition de coût faible — donc lorsqu’un refus adressé à un testeur arabe ou noir signale de manière plus univoque le racisme du piéton — il n’y a pas de discrimination. Les testeurs arabes, blancs et noirs sont aidés dans les mêmes proportions. En revanche, en condition de coût élevé, lorsque le motif raciste est rendu moins plausible par les considérations de coût, les testeurs arabes et noirs sont effectivement discriminés au sens où leurs homologues blancs sont aidés plus souvent.

22Les hypothèses de départ ne s’intéressaient qu’à la différence entre aider et ne pas aider le testeur. Toutefois, sur le terrain les testeurs ont enregistré systématiquement l’occurrence de catégories de comportement plus fines pour lesquelles nous n’avions pas d’hypothèse ex ante. Les refus d’aide, notamment lorsque la satisfaction de la demande passait par le téléphone (condition de coût élevé), peuvent prendre plusieurs formes. Ainsi le refus peut s’accompagner d’une consolation, au sens où le piéton n’utilise pas son téléphone, mais apporte une forme d’aide moins engageante pour lui et moins efficace pour le testeur. Par exemple, la conjecture « Cela doit être par là-bas ». Ou bien ce que nous avons appelé des « renvois » : « Vous savez, il y a un plan de Paris à l’entrée du métro là derrière » ou « Demandez plutôt à madame ». Les conjectures et renvois en tant que formes de consolation se rangent à côté des diverses formes de réparation. La plus saillante de celles-ci est le refus accompagné d’une justification : « Je suis désolé, j’ai un train à prendre », « Navré, j’ai un rendez-vous », « Pardonnez-moi, je suis sorti sans mon téléphone », et ainsi de suite. Les refus qui n’étaient ni des consolations ni des justifications ont été codés comme des « non de base », catégorie qui dans une vaste majorité des cas prend la forme d’un simple « Je ne connais pas ».

23La dernière catégorie est le « refus d’interagir ». Ici l’attitude négative concerne l’interaction elle-même plutôt que la demande. Ce refus survient avant même que la demande soit prononcée, typiquement après la phrase : « Excusez-moi de vous déranger ».

24La Figure 1 présente la proportion de réponses dans chaque catégorie de comportement en condition de coût élevé (recherche sur le téléphone).

Figure 1 : Fréquence de chaque type de réponse

Figure 1 : Fréquence de chaque type de réponse

Crédit : M. Aranguren, 2024.

25Le graphique montre que, tous testeurs confondus, la probabilité globale de recevoir de l’aide en condition de coût élevé est d’un sur deux (en condition de coût faible, c’est neuf sur dix). Les 50 % restant se répartissent entre les différentes catégories de refus. En ordre décroissant : 20 % de « non de base », 15 % de refus accompagnés de justification (« non + justification »), 10 % de « refus d’interagir », enfin environ 5 % de « non + consolation » (renvois ou conjectures).

Les entretiens post-expérimentation : documenter l’expérience de la discrimination

26Pendant la première semaine de juillet 2024, une fois l’expérimentation terminée, les douze testeurs ont été interviewés individuellement. Chaque entretien se compose de quatre parties. Une première partie, plus structurée, reprenait les sections et sous-sections suivantes du questionnaire de l’enquête Trajectoires et Origines (Beauchemin et al., 2016) : « Nationalité et origine des parents », « Caractéristiques sociales des parents », « Image de soi et regard des autres », « Trajectoire scolaire », « Déroulement de la scolarité ; Emplois et stages pendant les études », « Questionnaire étudiants, chômeurs, retraités et inactifs ; Recherche d’emploi » et « Logement et cadre de vie ».

27La deuxième partie, en format semi-structuré, passait en revue chaque catégorie de comportement représentée dans la Figure 1, plus celles spécifiques à la condition de coût faible. Pour chaque comportement, l’intervieweur invitait le testeur à décrire le ressenti d’en être le destinataire, en partant d’une échelle allant du « Très agréable » au « Très désagréable ». À partir de la réponse, l’intervieweur demandait des détails du contexte vécu pour comprendre le lien entre le comportement observé de l’extérieur (y compris par l’intervieweur) et le ressenti déclaré par le testeur, notamment les intentions que ce dernier prêtait au piéton, ainsi que d’autres aspects de son expérience émotionnelle au-delà de sa valence hédonique (sa dimension agréable/désagréable).

28La troisième partie de l’entretien, elle aussi semi-structurée, portait sur les expériences de la discrimination en dehors de l’expérimentation, en partant d’une traduction française de la Everyday Discrimination Scale (Williams, 1996) et du module de TeO2 « Discriminations ».

29La quatrième et dernière partie de l’entretien consistait en une restitution de l’étude. Le premier auteur explicitait les hypothèses de l’expérimentation et présentait les résultats au testeur, engageant une conversation libre avant de terminer.

30Les douze testeurs ont tous participé aux entretiens. La durée de ceux-ci va d’une heure trente pour le plus court à trois heures pour le plus long.

Comparer discrimination mesurée et discrimination ressentie

31L’analyse que nous présentons ici s’appuie uniquement sur la deuxième partie de l’entretien, celle consacrée à la phénoménologie des comportements mesurée dans l’expérimentation. Elle se concentre sur les plus de 2 000 interactions réalisées dans la condition de coût élevé, lorsque satisfaire la demande du testeur exigeait le recours au téléphone portable du piéton.

32Notre objectif principal est d’examiner le rapport entre discrimination mesurée et discrimination ressentie en profitant de la disponibilité, en référence aux mêmes situations, d’observations sur le comportement objectif de l’auteur potentiel de discrimination et de déclarations sur l’expérience subjective de la cible potentielle de discrimination.

33Clarifions d’abord les termes. La discrimination mesurée dans cette expérimentation est une abstraction statistique : la différence entre la proportion de piétons qui aident les Arabes et/ou les Noirs et la proportion qui aide les Blancs. Autrement dit, dans cette étude la mesure « objective » de la discrimination repose sur la comparaison d’échantillons de piétons sélectionnés aléatoirement et non sur la considération du comportement d’un piéton considéré individuellement. Au regard des données, le chercheur pourra conclure que 15 % des piétons discriminent, au sens où ils aident les Blancs, mais pas les Arabes et les Noirs. Mais le chercheur ne peut pas identifier, parmi les piétons qui ont aidé un testeur blanc (piéton numéro 1, 2, 3, etc.), ceux qui n’auraient pas aidé un testeur arabe ou noir. Inversement, il lui est impossible de déterminer, parmi les piétons qui n’ont pas aidé un testeur arabe ou noir, ceux qui auraient aidé un testeur blanc. Au niveau agrégé, nous savons que 15 % des piétons discriminent, mais, au niveau individuel, nous ne savons pas qui.

34Par discrimination ressentie, nous entendons des comportements à l’adresse du testeur que celui-ci impute à la motivation raciste du piéton. À chaque fois, l’attribution de préjugé a pour objet un piéton individuel. Elle identifie un facteur pour expliquer pourquoi le piéton se conduit comme il le fait.

35Mais comment mettre sur le même plan une mesure agrégée et des attributions portant sur des conduites individuelles ? Notre solution consiste à agréger les attributions de préjugé. Plus précisément, notre analyse vise à déterminer si la phénoménologie d’une catégorie de comportement donnée (« non de base », « non + justifications », etc., voir Figure 1) entraîne ou non le recours à l’attribution de préjugé par les différents testeurs. Ensuite, nous examinons si les catégories de comportement associées à des attributions de préjugé sont aussi celles dont les différences de fréquence selon les catégories ethnoraciales de testeurs indiquent une discrimination, et vice versa. Prenons l’exemple du « non + justifications » (« Désolé, j’ai un rendez-vous tout de suite »). Du point de vue du ressenti des testeurs, des attributions de discrimination sont-elles présentes dans la phénoménologie de ce comportement (nous verrons que non) ? Du point de vue de la mesure, observe-t-on une différence dans la proportion de refus justifiés adressés aux testeurs arabes, blancs et noirs (nous verrons que oui) ?

36Le deuxième objectif de l’article est d’identifier les facteurs situationnels et personnels qui favorisent l’attribution du motif raciste. Ici, l’analyse opère au niveau de la « transaction » entre la personne (le testeur) et son environnement d’action (dont font partie le piéton et son comportement). Peut-on identifier ce qui, dans l’environnement d’action et en particulier dans le comportement observable du piéton, appelle les attributions de préjugé des testeurs ? Peut-on identifier, dans la phénoménologie de ces comportements, des contenus de conscience du testeur associées aux attributions de préjugé, par exemple des affects ?

Analyse des entretiens

L’approche transactionnelle des émotions et du stress

37Pour organiser notre analyse des entretiens, nous nous appuyons sur le schéma catégoriel de l’approche transactionnelle des émotions et du stress (Aranguren, 2013 ; Frijda, 1986 ; Parkinson et al., 2004). La « transaction » dont on parle fait référence aux influences réciproques entre la personne et son environnement d’action. Dans cette approche transactionnelle, les émotions sont des réponses à des stimuli dans l’environnement que la personne évalue à l’aide d’une catégorie d’événement. Si le stimulus est évalué (autrement dit, « vécu ») comme une menace, la réponse de la personne est la peur. S’il est évalué comme une perte, c’est la tristesse. Et ainsi de suite. Les émotions consistent dans des états de préparation à l’action combinant des modifications phénoménologiques (un certain affect, des proprioceptions, l’envie de faire quelque chose, etc.), physiologiques (mobilisation/démobilisation d’énergie) et de comportement (expression faciale, attitude corporelle). Outre le stimulus dans l’environnement, l’évaluation de ce stimulus et l’état de préparation à l’action déclenché chez la personne (l’émotion), le dernier terme de l’approche transactionnelle est le coping, la manière dont la personne « fait face » au stimulus tel qu’évalué. Classiquement, on distingue deux formes de coping. Pour simplifier l’explication, prenons l’exemple de la peur, où la personne évalue un stimulus dans l’environnement comme une menace. Une première forme de coping va consister à rendre le stimulus le moins menaçant en modifiant l’environnement. Si, poussée par la peur, la personne fuit efficacement, son environnement immédiat cesse de contenir la menace. La deuxième forme de coping intervient plutôt sur l’évaluation que la personne fait de ce stimulus. Il s’agit ici de réévaluer le stimulus de manière à le rendre moins nuisible ou plus bénin sans pour autant changer l’état objectif de l’environnement. Ce qui change ici, c’est la qualification des faits et non les faits eux-mêmes.

38Les stimuli dans l’environnement auquel nous allons nous intéresser sont des comportements par lesquels les piétons répondent à la sollicitation du testeur. Pour décrire ces comportements en tant que stimuli, nous adoptons le point de vue de leur conséquence, sans nous interroger à ce stade sur leur motivation ou leur visée. Les catégories de réponse mutuellement exclusives sont les suivantes : le piéton effectue une recherche sur son téléphone (ou plus rarement, prête son téléphone) ; le piéton apporte une conjecture (« ça doit être par là-bas ») ou renvoie à autre chose (par exemple, l’affiche du plan du métro) ou à une autre personne (« demandez à madame ») ; le piéton apporte une justification pour son refus (« je suis désolé, j’ai un rendez-vous ») ; le piéton refuse sans plus (typiquement, « je ne connais pas ») ; le piéton refuse d’interagir avec le testeur.

39Selon la manière dont ils sont évalués, ces différents comportements sont susceptibles de susciter des réponses émotionnelles chez le testeur. Nous nous intéressons en particulier aux émotions négatives et à la manière dont les testeurs y font face. Y a-t-il des catégories d’événement suscitant des émotions plus intenses que d’autres ? Quelles sont les mesures de coping que les testeurs déploient pour les gérer ?

Étapes de l’analyse

40Les entretiens ont été menés en juillet 2024, puis retranscrits et codés dans les mois suivants. Dans un premier temps, une grille de codage a été utilisée, inspirée de la théorie transactionnelle des émotions et composée de quatre colonnes : comportement du piéton observé (tel que décrit dans l’expérimentation — le « stimulus ») ; états intentionnels (croyances et désirs) que le testeur prête au piéton auteur du comportement (par exemple, ce que le piéton pensait du testeur ou l’intention dans laquelle il agissait — l’évaluation du stimulus) ; ressenti du testeur exposé à ce comportement (par exemple, si c’était agréable ou désagréable — l’émotion suscitée par l’évaluation subjective du comportement stimulus).

41Sur cette base, deux rapports ont été produits, l’un résumant les tendances parmi les testeurs pour chaque catégorie de comportement, l’autre les tendances chez un même testeur à travers les catégories de comportement. Les analyses par comportement ou par testeur ont d’abord été effectuées de manière indépendante par les deux codeurs, puis elles ont été modifiées jusqu’à arriver à une version consensuelle.

42La présente analyse s’appuie sur les rapports finaux par comportement, en se limitant aux catégories présentes dans la condition de coût élevé. Dans la description du ressenti du testeur et des états intentionnels attribués au piéton, quelques thèmes récurrents ont été identifiés par induction : par exemple, le testeur se sentait une menace aux yeux du piéton, ou la conduite du piéton s’expliquait par sa bienveillance, son égoïsme ou son racisme. Nous avons ensuite relevé la présence/absence de ces thèmes, parmi les douze testeurs, pour chaque catégorie de comportement. Cette procédure a permis de déterminer si tel ou tel contenu de conscience (par exemple, l’attribution de racisme au piéton) figure dans la phénoménologie de telle ou telle catégorie de comportement parmi les testeurs (par exemple, le refus justifié).

Phénoménologie des comportements discriminatoires

43Notre point de départ est l’affect ressenti par les testeurs en réponse à chaque catégorie de comportement mesuré dans l’expérimentation. En amont, nous avons interrogé la genèse de la réponse affective en nous intéressant aux interprétations que les testeurs attachaient à ces comportements. En aval, nous avons examiné comment les testeurs géraient leur propre réaction émotionnelle.

Le testeur réagit émotionnellement lorsqu’il se sent jugé négativement

44Notre analyse indique que les émotions les plus désagréables surviennent en réponse à des comportements de la part du piéton que les testeurs perçoivent comme des jugements négatifs univoques à leur égard. Les comportements « objectifs » véhiculant le plus souvent ces expressions de mépris s’avèrent être les « refus d’interagir » et un sous-type relativement rare de « non de base ». La réponse émotionnelle au jugement n’est pas le monopole des testeurs arabes et noirs ; elle est commune à toutes les catégories ethnoraciales. Il est important de souligner que les échanges suscitant ces réactions sont seulement quelques dizaines dans un échantillon de plusieurs milliers d’interactions. La quasi-totalité de ces plus de 4 000 échanges possède une qualité superficielle, de routine et émotionnellement neutre.

45Des émotions moins désagréables, voire agréables, surviennent en réponse à des comportements du piéton qui ne sont pas perçus comme véhiculant des évaluations négatives, à savoir la vaste majorité des « non de base », les « non + consolations » et les « non + justifications ». La présence d’un élément de réparation ou de consolation dans la manière de les communiquer (Goffman, 1963) atténue voire neutralise le caractère potentiellement désagréable de ces refus.

Le jugement de malhonnêteté/dangerosité

46Certaines réactions des piétons que nous avons codées comme des « refus d’interagir » ne laissent pas de doute quant au jugement négatif qu’ils expriment sur la personne du testeur. Ainsi, les sursauts et les éloignements physiques du piéton apparaissent comme des comportements motivés par la peur, elle-même suscitée par la perception du testeur comme une menace. T. (homme arabe) explique : « Mais là, ils ont sursauté, ils ont fui, tu vois. Ils ont eu peur, une vraie peur. Ils m’ont fait comprendre que j’étais dangereux pour eux.». De même, lorsqu’une piétonne s’est décalée avec de grands gestes face à son approche, N. (femme arabe) analyse : « J’avais l’impression d’être, ouais, un danger, limite ». Pour D. (femme noire), lorsque le refus d’interagir s’accompagne d’un éloignement physique, le piéton cherche délibérément à communiquer un jugement de dangerosité : « C’est pour montrer carrément à la personne que on n’a pas confiance en toi et pour lui montrer carrément que tu es une arnaqueuse, une... t’es dangereuse ».

47Outre les sursauts et les éloignements, les testeurs évoquent les vérifications tactiles d’être toujours en possession de son téléphone, de son sac ou de son portefeuille comme des gestes communiquant un jugement de dangerosité. Ainsi, T. (femme noire) explique : « Parfois, la cible te regarde déjà de loin […]. Si c’est son téléphone, il le met dans la poche. Ou bien garde son sac. Là, j’ai le pressentiment que la personne me voit comme peut-être une voleuse ou quelqu’un qui va arracher un truc et courir ». Y. (homme arabe) remarque des comportements de même ordre : « Il y a des gens qui, après la fin de la discussion, vérifient leur truc, leur sac ». Il souligne en particulier le comportement d’un piéton qui a « vraiment serré la main sur son téléphone ». Même récit de la part de C. (femme blanche) : « Elle a même vérifié si je n’avais pas volé un truc dans son téléphone. Dans son sac. Parce que son sac était sur mon côté à moi, du coup, quand moi, j’interrogeais. Quand je l’ai abordée, c’était... Enfin, j’avais son sac devant moi. Elle l’a vérifié ».

48Outre ces signes non verbaux de méfiance, les piétons peuvent exprimer leur soupçon de manière directe. J. (homme noir) relate : « Il y en a même qui te disent : “Non, tu vas pas m’arnaquer”. Ça, je l’ai déjà entendu ». R. (femme arabe) évoque une femme qui a refusé de l’aider en ajoutant : « Oui, je la connais, l’astuce ». Elle poursuit : « Et là, j’ai compris qu’elle avait supposé qu’il y avait une arnaque quelque part ».

Le jugement d’infériorité

49Le jugement d’infériorité, inséparable du sentiment de supériorité du piéton, est communiqué à travers des comportements qualifiés de « méprisants », comme certaines formes de non et surtout le refus d’interagir.

50Les testeurs voient un message méprisant dans certains types de regards. Par exemple, les regards « de haut en bas » ou « de haut » leur donnent l’impression d’être jugés indignes, inférieurs. N. (femme arabe) explicite le mouvement de la forme visible du comportement au message méprisant qu’il communique : « Y a des personnes qui m’ont regardée de haut comme ça [imite le geste], ou à l’inverse un peu comme ça [imite le geste]. Mais après c’est peut-être juste un regard qui est posé. Mais je pense qu’il y a vraiment ce truc de... bah oui, vraiment un peu manque de respect. La personne, je veux pas la considérer ». C. (femme blanche) explique à son tour : « C’était vraiment la figure de la personne inférieure et la personne qui est en haut. Elle me regardait de haut ». Pour K. (homme blanc), c’est principalement par un allongement de leur durée que certains regards lui ont fait sentir que le piéton le jugeait comme un être indigne : « C’est pas juste un mauvais regard, on va te regarder deux, trois temps, c’est très lourd et très pesant, comme regard. Donc, on montre que oui, pourquoi t’es là ? C’est pas à moi que tu dois me parler ». M. (femme blanche) déclare s’être quelquefois senti « regardée comme si j’étais pas une humaine ».

51J. (homme noir) associe ces regards à d’autres comportements non verbaux allant dans le même sens : « Regards de haut en bas. Souvent même, il se tourne et après il te regarde encore de haut en bas. Ils font des signes, des mimiques, en fait, du visage, du ”pfff”. Ils écarquillent les yeux ». T. (homme arabe) identifie encore un autre comportement communiquant un jugement d’infériorité, un geste de la main de type « vade retro » : « La main. La main, et on me l’a fait plusieurs fois. Et j’étais là [à me dire] : Il y a vraiment quelqu’un, il y a un humain sur Terre, qui s’est dit “Je vais faire ça”, comme [à] un animal ».

La gestion de l’émotion négative : dissociation et externalisation

52Les situations où le testeur se sent dévalorisé sont souvent assignées au niveau « extrêmement désagréable » dans l’échelle utilisée pour évaluer leur réponse affective à chaque comportement. D. (femme noire) analyse comment l’émotion naît d’un décalage entre l’image qu’elle a d’elle-même et celle que lui renvoient les piétons : « Tu te sens mal, qu’ils pensent que tu es peut-être malhonnête ou dangereuse pour eux, alors que ce n’est pas toi en fait ».

53Les testeurs gèrent la tension émotionnelle engendrée par ce décalage en dissociant le personnage de l’expérimentation de leur personne (« Ce n’est pas moi qui suis visé, c’est le personnage de l’expérimentation ») ou alternativement en externalisant la faute (« Ce n’est pas moi, c’est le piéton »). Pour des raisons d’espace, nous limitons l’examen ci-dessous aux externalisations.

54L’externalisation de la faute constitue donc une forme de coping : ce n’est pas moi qui ai un défaut intellectuel ou moral, c’est le piéton. Cette externalisation vers le piéton connaît deux variantes : l’attribution de traits de caractère et l’attribution de circonstances éprouvantes. A. (homme blanc) explicite le lien entre l’attribution d’une faiblesse de caractère au piéton et la neutralisation du caractère blessant de son refus : « Si je voyais que c’était juste un mec qui ne voulait pas m’aider, parce qu’il n’avait pas envie… C’est bon, au pire des cas, c’est un con, et puis voilà, fin… Fin, je me disais, oui, lui, il n’a pas l’air sympa, et je m’en fous. Enfin, vraiment, je m’en fichais ». Dans le même esprit, M. (femme blanche) explique : « À partir du moment où on met un peu ce recul de “c’est pas moi [la testeuse] c’est eux [les piétons]” bah, ça va, on [ne] le vit plus mal, juste on se dit, pareil que le non sans justification, c’est juste un non et je passe au prochain ».

55La deuxième forme d’externalisation vers le piéton concerne les circonstances. Ici, la source du refus n’est pas la dangerosité du testeur ni l’anomie du piéton, mais c’est une contrainte émanant du contexte de vie dans lequel se trouve le piéton au moment de la rencontre avec le testeur. Y. (homme arabe) l’explique ainsi : « Le mec est énervé contre sa femme ou sa fille et il n’a pas assez de temps pour parler avec quelqu’un pour l’expliquer, donc ça se comprend ». C. (femme blanche) fait la même observation chez les femmes : « Oui, ça se trouve que ce jour-là, elle a vécu, je ne sais pas, X et Y événements et qu’elle n’a pas envie de parler aux gens ».

56C’est dans ce contexte qu’émerge l’attribution de discrimination. Cette dernière constitue une forme spécifique d’externalisation à laquelle les testeurs arabes ou noirs peuvent avoir recours : ce n’est pas moi qui suis dangereux/inférieur, c’est le piéton qui est raciste. Lorsqu’ils se sentent l’objet d’un jugement négatif, les testeurs arabes ou noirs peuvent l’attribuer à l’activation d’un stéréotype ethnique ou racial chez le piéton. Ainsi, Y. (homme arabe) explicite le mouvement allant du constat du jugement de dangerosité de la part du piéton à son explication par le préjugé : « Par exemple, c’est un voleur, il va me voler quelque chose. En tout cas, c’est un Arabe, c’est un voleur, c’est un peu ça. C’est dans les clichés ». T. (femme noire) suit la même logique : « Je pense que c’est beaucoup plus parce que je suis dangereuse peut-être. Parce que tout le monde se méfie maintenant. [...] Peut-être qu’ils se méfient beaucoup plus de nous. Parce qu’ils disent souvent que les immigrés, les Africains sont des délinquants et tout ».

57Notons toutefois que les testeurs font preuve de grande prudence dans leurs attributions de préjugé. Ainsi, I. (homme noir) observe : « On se dit que, en fait, quand on te voit, on te dit que tu es noir, immigré. La première intention quand tu viens vers moi, c’est de me demander quelques pièces peut-être pour manger. C’est une qualification que tu te donnes ». Il introduit pourtant des éléments de relativisation en analysant l’évolution de ses interprétations face aux refus : « Mais après, quand j’ai vu que le refus, j’ai été refusé, j’ai eu un refus... je dis même de toutes les races disons. Soit des Blancs, des Noirs, des non-Blancs. Après c’est là que j’ai compris que [souffle] ça n’a rien à voir avec leur couleur de peau, mes origines ou quoi. C’est la personne. En fait, chacun s’il veut t’aider, t’aide, [mais] s’il ne veut pas… ».

58Soulignons l’un des résultats principaux de cette section. Les testeurs arabes et noirs perçoivent des discriminations parmi les comportements que nous avons codés « refus d’interagir » et, dans une moindre mesure, parmi un sous-type rare de « non de base ». Les perceptions de discrimination sont absentes pour la forme la plus courante de « non de base », pour les « non + justifications » et pour les « non + consolations ». Il s’agira maintenant de se tourner vers les fréquences de chaque catégorie de comportement selon les catégories ethniques/raciales des testeurs afin d’examiner le degré de correspondance entre discrimination ressentie et discrimination mesurée.

Rapport entre discrimination ressentie et discrimination mesurée

59Nous analysons le rapport entre attribution de discrimination et comportement discriminatoire en utilisant des catégories dérivées de la théorie de la détection du signal ( Feldman-Barrett et Swim, 1998). Par « positif », nous entendons la perception (la « détection ») d’un comportement discriminatoire (le « signal ») et par « négatif » la non-perception. Un positif est « vrai » si la perception d’une discrimination coïncide avec la présence d’une discrimination. De la même manière, un négatif est « vrai » si la non-perception d’une discrimination coïncide avec l’absence de discrimination. Le « faux positif » advient lorsque la perception est présente, mais la discrimination absente ; le « faux négatif », lorsque la perception est absente, mais la discrimination présente. Le Tableau 1 schématise les quatre possibilités.

Tableau 1 : Combinaisons entre discrimination (« signal ») et perception de discrimination (« détection »)

Discrimination présente

Discrimination absente

Perception de discrimination : oui

vrai positif

faux positif

Perception de discrimination : non

faux négatif

vrai négatif

60L’analyse phénoménologique fondée sur les entretiens permet de distribuer les comportements observés dans les deux catégories de « détection ». En nous limitant aux comportements de refus, nous constatons que les perceptions de discrimination sont présentes dans la phénoménologie des « refus d’interagir » et d’une version peu fréquente du « non de base » alors qu’elles sont absentes de la phénoménologie des « non + consolations » et des « non + justifications ».

61Pour distribuer les comportements observés dans les quatre cellules du Tableau 1, nous allons maintenant nous intéresser au « signal », c’est-à-dire à la discrimination mesurée. À l’aide d’une série de modèles de régression (dits « de probabilité linéaire » — voir Aranguren (2025b) pour plus de détails), nous avons testé l’hypothèse de la discrimination ethnoraciale pour chaque catégorie de comportement afin de déterminer sa présence et magnitude.

62La Figure 2 présente les résultats de ces tests d’hypothèse. Les catégories de comportement où les discriminations sont présentes sont les « non + justifications » et, pour les testeurs noirs uniquement, les « refus d’interagir ». D’autre part, les catégories où les discriminations sont absentes sont les « non de base » et les « non + consolations ».

Figure 2 : Fréquence de chaque type de réponse selon la catégorie ethnoraciale du testeur

Figure 2 : Fréquence de chaque type de réponse selon la catégorie ethnoraciale du testeur

Commentaire : La catégorie de référence est « blanc » (b). Les flèches ascendantes ou descendantes indiquent des différences de magnitude entre « arabe » (a) ou « noir » (n) et « blanc » (b) que l’on ne peut pas attribuer au hasard (avec 5 % de chances d’erreur). Autrement dit, les flèches quantifient l’ampleur de la discrimination. L’absence de flèche signifie que les proportions sont identiques pour « arabe » ou « noir » et pour « blanc ».

Crédit : M. Aranguren, 2024.

63Le Tableau 2 distribue les différentes catégories de comportement dans les quatre cas de figure dérivés de la théorie de la détection du signal, en combinant les résultats de la phénoménologie des comportements de refus et les tests d’hypothèse à partir des modèles statistiques.

Tableau 2 : Distribution des catégories de comportement selon qu’elles donnent, ou non, lieu à des discriminations et à des perceptions de discrimination

Discrimination présente

Discrimination absente

Perception de discrimination : oui

Vrai positif

Testeurs noirs : « refus d’interagir »

Faux positif

Testeurs arabes : « refus d’interagir »

« Non de base »*

Perception de discrimination : non

Faux négatif

« Non + justification »

Vrai négatif

« Non + consolation »

* Résultat problématique (voir dans le corps du texte pour une discussion).

64Notons que les résultats présentés dans le Tableau 2 n’ont pas tous le même statut. En particulier, l’assignation de la catégorie de comportement « non de base » à la cellule « faux positif » reste problématique. Le « non de base » étant une catégorie résiduelle et par conséquent hétérogène, nous ne pouvons pas exclure la possibilité que les attitudes méprisantes dont les testeurs arabes et noirs se sont senti la cible n’aient pas eu d’équivalent chez les testeurs blancs. Dans ce cas, il s’agirait d’un vrai positif. En revanche, les autres catégories désignent chacune des conduites beaucoup plus homogènes, ce qui conforte l’hypothèse que les testeurs arabes, blancs et noirs aient été exposés aux mêmes stimuli, ou tout au moins à des stimuli raisonnablement similaires la plupart du temps.

65Toutes les combinaisons entre « signal » (discrimination présente/absente) et « détection » (perception présente/absente) ont des catégories de comportement pour les représenter. Tant les testeurs arabes que les testeurs noirs attribuent des refus d’interagir aux discriminations. Ce « positif » se révèle « faux » pour les premiers, mais « vrai » pour les seconds. Le vrai négatif est représenté par le refus accompagné de renvoi ou de conjecture (les « non + consolations »), catégorie de comportement où les discriminations sont absentes et où, en effet, les testeurs arabes et noirs ne perçoivent pas de discriminations. Enfin, le faux négatif est incarné par le refus justifié (« Je suis désolé, j’ai un rendez-vous ») : les testeurs arabes et noirs n’y voient pas de discrimination alors que, en termes de fréquences objectives, ils reçoivent cette réponse bien plus souvent que leurs homologues blancs.

66Quelques considérations quantitatives s’imposent. Les faux négatifs concernent des catégories de testeur et de comportement dont la fréquence agrégée (environ 240 interactions réparties entre les huit testeurs arabes et noirs) est quatre fois supérieure aux catégories touchées par des faux positifs (environ soixante interactions réparties entre les quatre testeurs arabes). Comme le montre la Figure 2, les testeurs arabes sont aidés avec le téléphone dans une proportion 8 % en dessous de celle des testeurs blancs, alors que l’excès de refus justifiés chez les testeurs arabes par rapport aux blancs est de 5 %. Cela veut dire que parmi l’ensemble de piétons qui n’ont pas aidé un testeur arabe, mais qui auraient aidé un testeur blanc, pas moins de 60 % expriment leur refus en l’accompagnant d’une justification. Autrement dit, la plupart des piétons qui discriminent les Arabes le font avec la plus grande courtoisie, en donnant des signes crédibles de reconnaître la dignité du testeur, la légitimité de sa demande et l’obligation morale d’y répondre. Pour les testeurs noirs, la partie des piétons qui les discriminent de cette manière s’élève à environ un tiers.

Une peur du faux négatif qui masque les faux positifs

67Dans un contexte normatif adverse à l’expression flagrante du racisme, la discrimination subtile est la continuation du préjugé par d’autres moyens. Comme le montrent des décennies d’expérimentations de terrain, les personnes motivées par des préjugés, mais sensibles à la norme antiraciste, ne manifestent pas de comportement discriminatoire sauf si la situation leur permet de le masquer avec d’autres motifs plausibles comme l’intérêt matériel. Autrement dit, pour ce type de personne la dissimulabilité est une condition nécessaire à la production d’un comportement discriminatoire.

68En comparant, pour chaque catégorie de comportement, la mesure des discriminations avec le ressenti de celles-ci par les testeurs, il est possible de tirer quelques conclusions sur l’efficacité de ces tentatives de dissimulation. La mesure objective des discriminations montre que les testeurs arabes et noirs reçoivent plus souvent que leurs collègues blancs des refus accompagnés de justifications (« Désolé, j’ai un rendez-vous », etc.). De même que l’échange avec un Arabe ou un Noir diminue la proportion de recherches sur le téléphone, il augmente la proportion de refus justifiés. La plupart des piétons qui discriminent les testeurs arabes le font avec l’impeccable courtoisie du refus justifié. Cette proportion s’élève à un tiers pour les testeurs noirs.

69Les piétons aléatoirement assignés à interagir avec des testeurs arabes ou noirs auraient-ils plus de rendez-vous à honorer, plus de trains à prendre, moins souvent de téléphone sur eux ? Notre analyse habilite la conclusion que l’ajout d’une justification plausible à l’expression d’un refus a pour conséquence de neutraliser la perception d’une discrimination, alors que pour cette catégorie de comportement les testeurs arabes et noirs sont effectivement discriminés. Pour comprendre comment s’opère cette neutralisation, il faut revenir, a contrario, sur les circonstances qui encouragent les attributions de discrimination telles que mises en évidence par notre analyse.

70Les testeurs arabes et noirs attribuent des discriminations seulement lorsqu’ils font l’objet d’un comportement exprimant de manière univoque un jugement négatif sur leur personne. C’est le scénario de l’assault on worth identifié par Lamont et al. (2016). Par exemple, le testeur prononce « Excusez-moi de vous déranger… » et le piéton, au lieu de se tourner vers lui pour écouter le reste de sa phrase, évite le contact visuel et s’éloigne d’un bond. Dans son contexte d’occurrence, il est difficile d’interpréter ce type de réaction autrement que comme une fuite motivée par la peur, elle-même entraînée par la perception du testeur comme une menace. Notons que ce type de réaction s’observe non seulement dans les interactions avec les testeurs arabes et noirs, mais aussi avec leurs homologues blancs. À la recherche d’une explication pour ce comportement méprisant — et parfois surprenant — du piéton, les testeurs pourront l’attribuer à son caractère (« C’est un con ») ou aux circonstances (un mauvais jour). Parmi les possibles défauts de caractère que les testeurs arabes et noirs attribuent au piéton apparaît le préjugé, et plus précisément la perception que le piéton juge le testeur non sur la base de sa biographie individuelle, mais à partir de stéréotypes stigmatisants associés à sa catégorie ethnique ou raciale.

71Certains travaux récents imputent l’absence de perception de discrimination chez les personnes stigmatisées en raison de leur race ou origine à une motivation à « nier » ou « minimiser » les discriminations (Bouchareb, 2022 ; Hayakawa, 2025). Le recours à cette motivation n’est pas nécessaire pour comprendre pourquoi dans cette expérimentation les testeurs arabes et noirs ne se sentent pas discriminés en recevant un refus justifié de la part du piéton. On peut l’expliquer de manière plus parcimonieuse en observant que les comportements conformes aux règles de politesse et donnant l’impression d’être de bonne foi ne constituent pas un contexte propice à la perception d’une évaluation négative par le destinataire, a fortiori à l’attribution de discrimination. Ces comportements, même lorsqu’ils servent à exprimer un refus d’aide sur le plan matériel, servent aussi à communiquer sur le plan symbolique la reconnaissance de la valeur morale de la personne du testeur, de la légitimité de sa demande et de l’obligation du piéton de l’honorer. Ces comportements réalisent ce « travail de face » obligatoire que Goffman (1967) voyait au centre des échanges polis. Destinataire de ce face-work, le testeur, comme tout un chacun, ne se sent pas l’objet d’un jugement dévalorisant. Les attributions de préjugé n’ont pas lieu d’être. À la question « Ce comportement est-il acceptable ? », la réponse est « Oui ». Comme le propose Essed (2024) dans son analyse de l’évaluation d’événements racistes, la conduite jugée acceptable neutralise le questionnement qui aurait pu aboutir à une attribution de racisme.

72Les refus justifiés, lorsqu’ils sont crédibles, illustrent à la perfection cette forme de comportement poli et respectueux. Mais, comme le montre la confrontation des données expérimentales et déclaratives, ces comportements polis sont une arme de dissimulation massive. Ils produisent des faux négatifs à grande échelle.

73La peur du faux positif a découragé de comparer, pour les mêmes situations, le comportement de l’auteur potentiel de discrimination avec l’expérience de sa cible potentielle. Cela a protégé de l’invalidation des mesures subjectives et de la parole des victimes qui résulterait de la mise en lumière de discriminations perçues qui n’auraient pas de base dans des discriminations factuelles. Mais le prix à payer a été trop élevé. Notre analyse montre que la peur du faux positif nous a distrait du phénomène bien plus fréquent du faux négatif, où la discrimination est présente mais sa perception absente.

74Tant que la phénoménologie des discriminations ne se confronte pas à la mesure des comportements discriminatoires, elle ne peut pas savoir que ce qu’elle documente tend à se limiter à la pointe de l’iceberg, à la part des discriminations qui obéissent à sa forme « flagrante », notamment l’assault on worth, laissant par définition en dehors de son radar les discriminations subtiles qui passent inaperçues. Les discriminations flagrantes, injustifiables dans une société régie par le principe d’égalité, sont extrêmement importantes pour leurs cibles. Cela n’est absolument pas en question. Il ne s’agit pas tant de minorer l’importance des discriminations flagrantes que de souligner le fait que, pendant que notre attention se focalise sur elles, les discriminations subtiles poursuivent leur travail insidieux de production et de reproduction d’inégalités sans que nos instruments d’enquête soient en capacité d’en prendre pleinement la mesure. Si, dans la correction historique de ce tort injustifiable fait aux personnes stigmatisées, la science sociale prétend aider à aligner le sentiment d’injustice avec l’injustice réellement faite, la voie à suivre est peut-être celle d’un effort plus concerté entre les recherches sur l’expérience, la structure et, entre l’un et l’autre, l’acteur et son comportement.

Haut de page

Bibliographie

Aranguren Martin (2025a) Racial Discrimination in Helping Situations Depends on the Cost of Help: A Large Field Experiment in the Streets of Paris, The British Journal of Sociology, 76 (1), pp. 136-152, [online]. DOI: https://doi.org/10.1111/1468-4446.13156

Aranguren Martin (2025b) Expérimentation sur les discriminations raciales dans les interactions sociales, in CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, Paris, La documentation française, pp. 301-320, [en ligne] consulté le 18/06/2025. URL : https://www.cncdh.fr/sites/default/files/2025-06/CNCDH_Rapport_2025_Annee-2024_Racisme_PDFAccess.pdf

Aranguren Martin (2025c) Stressful discrimination: two field experiments on social interaction, European Sociological Review, 42 (1), pp. 118-130, [online]. DOI: https://doi.org/10.1093/esr/jcaf047

Aranguren Martin (2013) La transaction émotionnelle comme unité d’action, Thèse de doctorat en sociologie, Paris, EHESS.

Beauchemin Cris, Hamel Christelle et Simon Patrick (Éds.) (2016) Trajectoires et origines. enquête sur la diversité des populations en France, Paris, INED Éditions, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.4000/books.ined.676

Bonilla-Silva Eduardo (1997) Rethinking Racism: Toward a Structural Interpretation, American Sociological Review, 62 (3), pp. 465-480, [online]. DOI: https://psycnet.apa.org/doi/10.2307/2657316

Bouchareb Rachid (2022) Ne pas se dire victime de racisme : entre déni et stratégies identitaires, Émulations, 42, pp. 115-128, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.14428/emulations.42.07

Brinbaum Yaël et Primon Jean-Luc (2013) Parcours scolaires et sentiment d’injustice et de discrimination chez les descendants d’immigrés, Économie et Statistique, 464-466, pp. 215-243, [en ligne]. DOI : https://www.persee.fr/doc/estat_0336-1454_2013_num_464_1_10239

Crandall Christian S. and Eshleman Amy (2003) A Justification-Suppression Model of the Expression and Experience of Prejudice, Psychological Bulletin, 129 (3), pp. 414-446, [online]. DOI: https://doi.org/10.1037/0033-2909.129.3.414

Crocker Jennifer and Major Brenda (1989) Social Stigma and Self-Esteem: The Self-Protective Properties of Stigma, Psychological Review, 96 (4), pp. 608-630, [online]. DOI: https://doi.org/10.1037/0033-295X.96.4.608

Dubet François, Cousin Olivier, Macé Éric et Rui Sandrine (2013) Pourquoi moi ? L’expérience des discriminations, Paris, Éditions du Seuil.

Essed Philomena (2024 [1991]) Comprendre le racisme quotidien, Paris, Éditions Syllepse.

Feldman-Barrett Lisa and Swim Janet K. (1998) Appraisals of Prejudice and Discrimination, in Janet K. Swim and Charles Stangor (Eds.), Prejudice: The target’s perspective, San Diego, Academic Press, pp. 11-36.

Frijda Nico (1986) The Emotions, London, Cambridge University Press.

Goffman Erving (1975) Stigmate. Les usages sociaux des handicaps (traduit de l'anglais par Alain Kihm), Paris, Éditions de Minuit.

Goffman Erving (1967) Interaction Ritual: Essays on Face-to-Face Interaction, New York, Anchor Books.

Goffman Erving (1963) Behavior in Public Places: Notes on the Social Organization of Gatherings, New York, The Free Press.

Guillaumin Colette (1972) L’idéologie raciste : Genèse et langage actuel, La Haye, Mouton.

Guimond Serge (2023) Les discriminations individuelles et institutionnelles : Apports théoriques et méthodologiques de la psychologie sociale, Appartenances & Altérités, 3, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.4000/alterites.509

Hayakawa Miyako (2025) Déni et minimisation des expériences du racisme chez les personnes d’origine asiatique de classes moyennes et supérieures en France, Appartenances & Altérités, 6, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.4000/13s0i

Kelley Harold (1967) Attribution Theory in Social Psychology, in Nebraska Symposium on Motivation, 15, University of Nebraska Press, pp. 129-238.

Lamont Michèle, Silva Graziella Moraes, Welburn Jessica S., Guetzkow Joshua, Mizrahi Nissim, Herzog Hanna and Reis Elisa (2016) Getting Respect: Responding to Stigma and Discrimination in the United States, Brazil, and Israel, Princeton, Princeton University Press.

Link Bruce G. and Phelan Jo C. (2001) Conceptualizing Stigma, Annual Review of Sociology, 27 (1), pp. 363-385, [online]. DOI: https://doi.org/10.1146/annurev.soc.27.1.363

Pager Devah and Western Bruce (2012) Identifying Discrimination at Work: The Use of Field Experiments, Journal of Social Issues, 68 (2), pp. 221-237, [online]. DOI: https://doi.org/10.1111/j.1540-4560.2012.01746.x

Parkinson Brian, Fischer Agneta H. and Manstead Antony S. R. (2004) Emotion in Social Relations: Cultural, Group, and Interpersonal Processes, New York, Psychology Press, [online]. DOI: https://doi.org/10.4324/9780203644966

Parquet Loïc (du) et Petit Pascale (2019) Discrimination à l’embauche : retour sur deux décennies de testings en France, Revue française d’économie, 34 (1), pp. 91-132, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.3917/rfe.191.0091

Poiret Christian (2010) Pour une approche processuelle des discriminations : entendre la parole minoritaire, Regards sociologiques, 39, pp. 5-20, [en ligne]. URL : https://www.regards-sociologiques.fr/n39-2010-01

Reskin Barbara (2012) The Race Discrimination System, Annual Review of Sociology, 38, pp. 17-35, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.1146/annurev-soc-071811-145508

Safi Mirna (2025) Discriminations : Pourquoi sont-elles un défi majeur des sociétés démocratiques et comment les combattre ?, Paris, PUF.

Saucier Donald A., Miller Carol T. and Doucet Nicole (2005) Differences in Helping Whites and Blacks: A Meta-Analysis, Personality and Social Psychology Review, 9 (1), pp. 2-16, [online]. DOI: https://doi.org/10.1207/s15327957pspr0901_1

Streiff-Fénart Jocelyne (2006) L’attribution de paranoïa comme délégitimation de la parole des minoritaires : l’exemple d'une entreprise de transports publics, Cahiers de l'URMIS, 10-11, pp. 159-167, [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.4000/urmis.257

Talpin Julien, Balazard Hélène, Carrel Marion, Hadj Belgacem Samir, Kaya Sümbül, Purenne Anaïk et Roux Guillaume (2021) L'épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, Paris, PUF.

Williams David R. (1996) Racism and Health: A Research Agenda, Ethnicity and Disease 6 (1/2), pp. 1-6, [online]. URL: http://www.jstor.org/stable/45409631

Zhang Nan, Aidenberger Amelie, Rauhut Heiko and Winter Fabian (2019) Prosocial Behaviour in Interethnic Encounters: Evidence from a Field Experiment with High- and Low-Status Immigrants, European Sociological Review, 35 (4), pp. 582-597, [online]. DOI: https://doi.org/10.1093/esr/jcz030

Haut de page

Notes

1 Ces catégories — et leur grammaire d’application — ont une réalité culturelle en tant que types intersubjectivement partagés organisant l’expérience ordinaire du monde social. Le reconnaître n’implique aucunement qu’elles aient un fondement dans une réalité censée transcender le sens commun comme la génétique ou l’Histoire.

2 Procédure évaluée et approuvée par le Comité de déontologie de la recherche de Sciences Po le 25 avril 2024 (avis no. 2024-045) en amont de l’expérimentation.

3 Hypothèses déclarées dans le préenregistrement public de l’étude mis en ligne avant la collecte des données disponibles à partir du DOI suivant : https://doi.org/10.17605/OSF.IO/74B6M

Haut de page

Table des illustrations

Titre Figure 1 : Fréquence de chaque type de réponse
Crédits Crédit : M. Aranguren, 2024.
URL http://journals.openedition.org/remi/docannexe/image/31318/img-1.png
Fichier image/png, 44k
Titre Figure 2 : Fréquence de chaque type de réponse selon la catégorie ethnoraciale du testeur
Légende Commentaire : La catégorie de référence est « blanc » (b). Les flèches ascendantes ou descendantes indiquent des différences de magnitude entre « arabe » (a) ou « noir » (n) et « blanc » (b) que l’on ne peut pas attribuer au hasard (avec 5 % de chances d’erreur). Autrement dit, les flèches quantifient l’ampleur de la discrimination. L’absence de flèche signifie que les proportions sont identiques pour « arabe » ou « noir » et pour « blanc ».
Crédits Crédit : M. Aranguren, 2024.
URL http://journals.openedition.org/remi/docannexe/image/31318/img-2.png
Fichier image/png, 90k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Martin Aranguren, Diara Doukoure et Vic Nagel, « De quoi l’expérience de la discrimination est-elle l’expérience ? De la problématique du faux positif à celle du faux négatif »Revue européenne des migrations internationales, vol. 42 - n°1 | 2026, 59-81.

Référence électronique

Martin Aranguren, Diara Doukoure et Vic Nagel, « De quoi l’expérience de la discrimination est-elle l’expérience ? De la problématique du faux positif à celle du faux négatif »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 42 - n°1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/31318 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n52

Haut de page

Auteurs

Martin Aranguren

Sociologue, directeur de recherche, CNRS, Sciences Po, CRIS, Paris, France ; https://orcid.org/0000-0002-1388-7902 ; martin.aranguren[at]sciencespo.fr

Diara Doukoure

Assistante de recherche en sociologie, Sciences Po, CRIS, Paris, France ; diara.doukure[at]sciencespo.fr

Vic Nagel

Assistant de recherche en sociologie, Sciences Po, CRIS, Paris, France ; vic.nagel[at]sciencespo.fr

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search