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Dossier thématique

Expériences de discrimination : entre indicibilité et conditions d’énonciation

Experiences of Discrimination: Between Unspeakability and Conditions of Expression
Experiencias de discriminación: entre lo indecible y las condiciones de enunciación
Alessandro Bergamaschi, Ingrid Tucci, Francesca Sirna et Nathalie Pantaleon
p. 107-129

Résumés

Cet article examine les « ingrédients » liés au parcours, aux caractéristiques de l’expérience, aux contextes et aux situations pouvant rendre dicible ou indicible l’expérience discriminatoire. S’appuyant sur une enquête par entretiens menés auprès de jeunes adultes appartenant à des minorités dites « visibles », étudiant·es pour la plupart, cet article met en évidence l’importance de la preuve, de la gravité de l’acte, de l’instance de légitimation et de la maîtrise du vocabulaire comme conditions à l’énonciation des discriminations, ainsi que le rôle joué par l’homophilie dans le choix des personnes auxquelles il est possible d’en parler. C’est aussi parce que la discrimination implique nécessairement un acte, que le mot « racisme » est plus facilement mobilisé pour parler des expériences de stigmatisation vécues au quotidien. Enfin, être né·e en France expose davantage aux ressentis des discriminations, à différents moments du parcours, sachant que la posture des parents vis-à-vis de la France peut également influencer.

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Texte intégral

Les auteur·es remercient Daniela Trucco pour sa collaboration et la conduite de la majorité des entretiens dans le cadre de ce projet.

1Les discriminations ethnoraciales sont un objet de recherche relativement récent dans les sciences sociales francophones (Fassin et Fassin, 2006 ; Safi et Simon, 2013 ; Fassin, 2002 ; Amiraux et Simon, 2006 ; Kokoreff, 2003 ; Brinbaum et al., 2019). Un point commun aux travaux francophones et anglophones sur ce sujet est de mettre en évidence la difficulté qu’ont les acteurs et actrices à qualifier leur expérience en termes de discriminations, mais aussi de racisme (voir par exemple Epiphane et al., 2011 ; Haddad, 2018 ; Bouchareb, 2022), ce qui se traduit également par une sous-déclaration de ces expériences dans les enquêtes (Eckert et Primon, 2011 ; Cuturello, 2011 ; Lesné et Simon, 2012 ; Greenland et al., 2018). Cette difficulté d’énonciation est à mettre en lien avec le degré de sensibilisation à ces questions des personnes qui en sont victimes (Lesné et Simon, 2012). Parmi les recherches récentes sur les discriminations, certaines s’intéressent aux formes que prennent les réactions face aux discriminations (Lamont et Mizrachi, 2012 ; Witte, 2018), aux mobilisations qui peuvent en découler, ou encore, aux dispositifs pouvant amener les jeunes à critiquer l’ordre politique (Talpin, 2016 ; Talpin et al., 2021).

2La littérature a montré que les discriminations ethnoraciales font partie de l’expérience de vie et donc du quotidien d’un grand nombre de personnes qualifiées de « minorités visibles » (Beauchemin et al., 2010), à savoir de personnes qui, en raison de leurs attributs physiques — comme la couleur de la peau — ou symboliques — comme la tenue vestimentaire —, peuvent faire l’objet d’une altérisation et d’une différenciation aboutissant à des formes de mises à l’écart ou de traitement différencié. Cependant, relater son expérience et son ressenti peut être difficile, et se taire peut être perçu comme un signe de faiblesse, de vulnérabilité ou de résignation.

3Mis à part quelques travaux qui s’intéressent principalement à l’interaction entre les stratégies identitaires ou de démarcation groupale des individus dans l’interprétation et l’énonciation des discriminations (Epiphane et al., 2011 ; Witte, 2018 ; Bouchareb, 2022), la difficulté d’énonciation de l’expérience est davantage un constat des travaux sur les discriminations qu’un objet d’analyse. Ainsi, notre article contribue aux études sur les discriminations en se centrant sur ce qui fait qu’une personne verbalise ou tait son expérience des discriminations. Pour cela, nous avons mené une enquête par entretiens auprès de jeunes adultes, la majorité en cours d’études supérieures, né·es en France, ou dans les territoires ultramarins, ou encore, à l’étranger. Nous nous sommes intéressé·es à la manière dont la trajectoire individuelle, les ressources et les situations peuvent jouer sur la décision de « parler » des discriminations ou de les passer sous silence. Les réactions aux discriminations ethnoraciales peuvent être saisies en tant que cumul d’expériences appréhendées et interprétées par le sujet selon sa trajectoire individuelle et ses appartenances groupales (Essed, 1990 et 1991). Nous partons ainsi des expériences biographiques qui peuvent être soit répétées, par exemple dans le cas de personnes socialisées en France comme le sont les descendant·es d’immigré·es, soit « nouvelles », dans le cas de jeunes né·es à l’étranger ou encore dans les territoires ultramarins et arrivés récemment en Métropole.

4De ce fait, notre étude ne porte pas sur les formes du « dire » — qui peuvent être très variées (verbalisation à des fins judiciaires, militantes, etc.) et sont influencées tantôt par le profil de la victime, tantôt par le profil de l’auteur·rice (Garneau, 2017). Notre approche vise davantage à dégager les éléments pertinents, c’est-à-dire les « ingrédients » (Bessin et al., 2009 : 12) liés aux parcours, aux contextes et aux situations pouvant rendre dicible ou indicible l’expérience discriminatoire. La discrimination est définie ici comme une expérience subjective qui présente une grande variabilité interindividuelle. Le fil rouge qui relie ces expériences plurielles se situe dans un sentiment d’injustice face à un traitement défavorable que l’individu considère fondé sur des raisons non adaptées à la situation (Schnapper, 1998). Les ressentis que nous nous proposons d’étudier sont suscités, comme l’écrit Essed (1991 : 45), par des « actions that tacitly or explicitily confirm or create racial or ethnic inequality in the existing framework of racial and ethnic domination ». Dans cette contribution, nous abordons notre questionnement à partir de la notion d’expérience telle qu’elle a été proposée par Dubet (2007). La discrimination est alors une expérience sociale dans le sens où elle amène l’individu à s’interroger sur le rapport que la société entretient à son égard. Repérer les conditions qui amènent l’individu à parler des discriminations est une démarche qui permet non seulement de les objectiver (Fox et al., 2015), mais aussi de contribuer à la compréhension du rôle qu’elles jouent au sein des hiérarchies sociales existantes en tant que conditions à toute réaction individuelle et/ou collective aux discriminations.

5Après une présentation de notre terrain et des conditions dans lesquelles s’est déroulée l’enquête, l’article traite de l’usage prudent qui est fait de la notion de discrimination par les participant·es, puis, successivement, de quatre thématiques spécifiques, souvent interreliées : l’importance de la preuve et des ressources interprétatives de l’expérience, sentiment de légitimité de la parole et rôle des différent·es interlocuteurs et interlocutrices, effet cumulatif des expériences et logiques identitaires déployées par le sujet.

Terrain et méthode

6Notre étude porte sur des jeunes hommes et femmes en majorité étudiant·es universitaires, âgé·es entre vingt-deux et trente ans, et s’inscrit ainsi dans les travaux récents sur les expériences de discriminations des diplomé·es du supérieur ou des étudiant·es (Druez, 2021 ; Blassel et al., 2022). Le fait d’interroger une population dotée d’un capital scolaire élevé nous a semblé pertinent afin d’atténuer la distance de classe et donc la méfiance en situation d’entretien (Vercruyssen et al., 2017), même si nous avons bien conscience que cette distance et cette méfiance ne peuvent être totalement éliminées. L’ancrage des participant·es dans l’enseignement supérieur peut par ailleurs favoriser un processus de réflexivité et de conscientisation profondes et rendre plus critique (Druez, 2021) ce qui, en creux, peut nous permettre de mieux cerner les freins à la dicibilité des discriminations.

  • 1 Départements et régions d’outre-mer et collectivités d’outre-mer.
  • 2 Ce déséquilibre de genre s’explique par la composition très majoritairement féminine des parcours e (...)
  • 3 Sur le recueil et la gestion de la parole discriminée, voir également Giraudo-Baujeu (2012).

7De mars à avril 2019, nous avons interrogé vingt-cinq jeunes adultes (huit hommes et dix-sept femmes) qui sont soit né·es en France métropolitaine d’un ou de deux parents nés à l’étranger (neuf), soit né·es dans un pays autre que la France (treize), soit né·es dans les DROM-COM1 (trois)2. Les participant·es appartiennent toutes et tous à des minorités dites « visibles » (Beauchemin et al., 2010). Ainsi, la position de notre population au sein des rapports sociaux ne tient pas à l’opposition Français·e versus étranger·ère, mais aux stigmates potentiels dont cette population est porteuse et, soulignons-le, dont le degré de visibilité est variable. Cette notion de « minorités visibles » s’apparente à des catégories présentes dans la littérature, comme celle de « outsiders » (et « established ») d’Elias et Scotson (1965) ou encore de « minoritaires » dont la relation à la population « majoritaire » se caractérise par un rapport de domination et un différentiel de statut sur les plans symbolique et objectif. Comme des travaux le montrent par ailleurs, l’appartenance « raciale » de l’enquêteur ou de l’enquêtrice, pouvant dans notre cas être catégorisé·e de « blan·che », peut influer sur la tendance à sous-déclarer les discriminations ou à user des stratégies discursives (propos davantage généraux que personnalisés, par exemple, voir entre autres Lowe et al., 2011 et Trucco et al., 2022 sur la relation « enquêteur ou enquêtrice/enquêté·es » dans notre terrain d’enquête)3.

8Les participant·es ont été recruté·es par échantillonnage dit « boule de neige » (Biernacki et Waldorf, 1981), en partant d’un appel lancé auprès d’étudiant·es inscrit·es en sciences humaines et sociales (sociologie, sciences politiques, droit, économie). Leurs profils sociaux sont relativement hétérogènes (Cf. Tableau 1 en annexe) : quatorze sont issu·es de familles de milieu populaire (au moins un parent ouvrier, petit commerçant ou employé dans les services à la personne) et onze ont des parents membres des classes moyennes et moyennes supérieures (au moins un parent-cadre de la fonction publique ou privée, ou appartenant aux professions intellectuelles ou intermédiaires administratives).

9Les entretiens semi-directifs ont été menés au moyen d’un guide construit autour de trois thèmes : la sphère scolaire, professionnelle et le temps libre. Afin de favoriser la spontanéité des narrations, nous avons décidé de ne pas évoquer au préalable que l’étude portait sur les discriminations ethnoraciales. Le sujet évoqué était celui du rapport aux valeurs, notamment aux principes de l’égalitarisme et de la méritocratie. Nous avons pensé qu’évoquer dès le départ l’objet de l’étude aurait impliqué la mobilisation de catégories préconstruites par la théorie et les représentations collectives. Dévoiler le thème de notre recherche aurait pu avoir pour effet de réaffirmer les formes de disqualification et de minorisation dont les enquêté·es peuvent faire l’objet, tout en leur assignant des identités de personnes subalternes. Nous avons préféré « ne pas imposer [d’emblée, nda] des types d’identités dans lesquels ils [les enquêté·es, nda] ne se reconnaîtraient pas » (Mazouz, 2008 : 95) — au moins dans un premier temps, rajoutons-nous. Pour éviter ces risques, comme Mazouz (2008) le note, nous nous sommes donc limité·es à enregistrer des ressentis et des représentations, ainsi que les manières dont nos interlocuteurs et interlocutrices se définissent et désignent leurs expériences. Nous avons laissé parler les jeunes sur leurs expériences de traitement défavorable et de stigmatisation et posé ensuite, entre autres, les questions suivantes : quelles étaient les raisons qui, d’après elles·eux, étaient à la base de ces situations, en ont-elles·ils parlé autour d’elles·eux, et si oui pourquoi ? Les ont-elles·ils au contraire passées sous silence ? Pourquoi ? Ces questions nous ont permis de reconstruire les logiques sous-jacentes à la décision de « parler » ou bien de « taire » des expériences de mise à l’écart et d’exclusion pouvant s’apparenter à de la discrimination, catégorie qui pouvait être mobilisée directement par l’enquêté·e ou bien, lorsque ce n’était pas le cas, qui était introduite plus tard par l’enquêteur ou l’enquêtrice.

10Concernant les lieux de rencontres, la moitié des entretiens s’est déroulée dans une salle de convivialité dans l’enceinte de l’université (dans une ville du sud de la France), l’autre moitié dans des cafés ou en extérieur. Les entretiens, d’une durée moyenne de quatre-vingt-dix minutes, ont été analysés lors de réunions d’équipe par la comparaison des cas, des parcours, des situations et des expériences de discriminations décrites afin de dégager les « ingrédients » biographiques, les contextes et les situations qui ont pu jouer un rôle dans l’énonciation ou non des expériences de discriminations.

Un usage prudent du terme discrimination

11Notons, pour commencer, que tou·tes les participant·es ont vécu, à des degrés différents, des formes de discriminations ou des traitements inégaux. Si les participant·es nous relataient des situations de traitement inégal sans employer le terme « discrimination », c’est l’enquêteur ou l’enquêtrice qui, finalement, l’introduisait dans la discussion et prenait note des réactions. En revanche, lorsque l’enquêté·e mobilisait le terme discrimination, nous avons recueilli des représentations subjectives et conscientisées de leur expérience. L’objectif, pour la recherche, était de comprendre pourquoi cette expérience avait été énoncée ou quelles étaient les raisons qui avaient fait qu’elle avait été reléguée au silence, ou, parfois, non perçue comme de la discrimination par l’individu.

12Ainsi, si certain·es participant·es n’ont pas hésité à employer le terme « discrimination », pour d’autres, l’emploi du terme a été plus difficile. Le fait que les situations discriminantes ne soient pas thématisées comme telles par certain·es enquêté·es pourrait être lié à des freins d’ordre cognitif, à savoir l’absence de moyens permettant de percevoir ces situations comme telles (Padilla, 2008 ; Ruggiero et Major, 1998). Les freins peuvent également être d’ordre émotionnel : mieux vaut parfois fermer les yeux plutôt que s’avouer à soi-même ou à son entourage que l’on a été victime de discriminations. Parler de cette expérience peut amener à se sentir rabaissé ou à être mis à l’écart et renvoyé à des catégories de populations ou des groupes sociaux qui n’ont peut-être pas la meilleure réputation sociale (Lee-Treweek, 2010). Malgré le caractère discriminatoire parfois flagrant, des situations décrites, certain·es participant·es ne partageaient pas la lecture de l’enquêteur ou l’enquêtrice en termes de discriminations. Ces moments de l’entretien qui thématisent une situation particulière laissent entrevoir les freins et les conditions à une énonciation de l’expérience comme étant une expérience de discrimination.

13Comme Eberhard (2011) le souligne, la difficulté à parler de discrimination raciale peut relever également de la charge morale intrinsèque au terme de discrimination, notamment lorsqu’elle est associée à un acte raciste. Les victimes sont conscientes qu’accuser quelqu’un de les avoir discriminées n’est pas une action anodine en raison de la « force accusatoire » de cette expression et de la « réprobation morale » qu’elle suscite au niveau collectif (Eberhard, 2011 : 16). Nous verrons que la méconnaissance des différences entre les termes discrimination et racisme a des effets sur la dicibilité de certains événements. Ensuite, le contexte politique et social marqué par une invisibilisation croissante des discriminations ethnoraciales dans le débat public peut également constituer un frein à l’usage du terme « discrimination ».

14Enfin, les conditions de la relation d’enquête ont pu également jouer sur la dicibilité ou indicibilité des discriminations vis-à-vis de l’enquêteur ou l’enquêtrice. Nous avons notamment constaté que les femmes tendent à faire des confessions plus personnelles, voire plus intimes, que les hommes sur ces questions, ceci pouvant être également lié au sexe de l’enquêtrice qui a réalisé une grande partie des entretiens. Par ailleurs, les enquêteurs et enquêtrices ne sont pas « français », et cela était sûrement perceptible par leur accent. Cet aspect a pu les rapprocher des enquêté·es, avec lesquels elles·ils partagent une expérience d’outsiders. Cependant, il est également possible que l’écart de statut — des chercheur·es universitaires ayant passé la quarantaine versus des étudiant·es ou des jeunes travailleurs et travailleuses, souvent de milieu modeste —, ainsi que l’origine européenne des chercheur·es — alors que les enquêté·es appartenaient tou·tes aux minorités dites « visibles » — aient été appréhendés comme des frontières symboliques pouvant justifier une certaine discrétion par rapport à des vécus personnels comme les expériences de discrimination. Bien que les effets de la relation d’enquête n’étaient pas au centre la recherche, il est possible que l’appartenance des enquêteurs et enquêtrices à un statut davantage « majoritaire » que « minoritaire » ait démotivé la mobilisation du terme « discrimination ». En effet, l’utilisation de ce terme par les enquêté·es pourrait être appréhendée par ces dernier·es comme une auto-assignation à la catégorie d’outsiders, catégorie qu’elles·ils essaient, pour beaucoup d’entre elles·eux, de fuir dans leur quotidien (Mazouz, 2008 : 90).

Entre doute, difficulté de la preuve et accusation de déraison

15Une première entrave à la dicibilité des discriminations potentiellement vécues a trait à la difficulté d’envisager un acte comme étant discriminatoire. Plusieurs enquêté·es rejettent l’idée d’une discrimination faute de preuves flagrantes. Djibril, par exemple, est arrivé en France pour ses études universitaires et, malgré les difficultés rencontrées pour trouver un stage au moment de l’entretien, il dit préférer ne pas envisager pleinement un acte discriminatoire, la discrimination ne pouvant pas être une raison acceptable et représentant une accusation grave :

Djibril : « J’ai fait une centaine… entre 100 et 150 candidatures et ça a été des échecs. L’expérience ici par rapport à l’emploi, par rapport au stage, j’ai également une mauvaise expérience à ce niveau. C’est pas faute d’avoir essayé, c’est pas faute d’avoir fait des lettres de motivation très personnalisées, d’avoir scruté les différentes offres, j’ai vraiment tout essayé sans succès. »
Enquêtrice : « Et du coup vous l’interprétez comment ? »
Djibril : « Euh… on l’interprète comment ? On se dit que… je… honnêtement, je l’ai pas pris comme une remise en question de mes compétences étant donné qu’on en a encore… Donc je me disais ou ça manque de chance, ou je… mon dossier… Donc je comprenais pas… je vais pas vous mentir que l’idée de la discrimination m’est passée par la tête, mais j’aime pas spéculer… Mais je me dis que c’est pas anodin, qu’il y a forcément une raison… je n’ai pas cette raison… » (Entretien avec Djibril, salle de cours, 13 mars 2019)

16Djibril n’est pas le seul à avoir des difficultés à interpréter ce qui lui arrive comme relevant de la discrimination et à préférer éviter toute spéculation. C’est le cas également de Luis, arrivé en France pour suivre un master. Sa prise de recul par rapport au terme « discrimination » est encore plus nette que celle de Djibril. Malgré la trentaine de CV envoyés pour trouver un stage sans jamais avoir un retour, la possibilité d’un obstacle lié à son origine, avancée par l’enquêteur ou l’enquêtrice, est rapidement écartée et le terme « discrimination » n’est pas repris par Luis :

« Je ne pourrais pas m’avancer sur ça parce qu’au final, j’ai pas assez d’éléments pour le justifier. Ce serait une affirmation gratuite qui… j’ai pas d’argument qui va dans ce sens. On pourrait le dire, mais oui... ça rentrerait dans la facilité et dans un discours finalement banalisé. » (Entretien avec Luis, cafétéria universitaire, 20 mars 2019)

17À côté de la nécessité d’avoir affaire à un acte grave, parler de son expérience en l’interprétant sous les termes de la discrimination implique de pouvoir démontrer, prouver qu’il y a eu discrimination. Si la notion même de discrimination est complexe, difficilement définissable par certain·es, et que sa manière d’être appréhendée peut varier d’une personne à l’autre (Brinbaum et al., 2016 ; Cuturello, 2011), il faut alors gérer une « force accusatoire » intrinsèque à ce terme qui peut mettre mal à l’aise (Eberhard, 2011) : « Est-ce réellement une discrimination qui m’amène à ressentir ce que je ressens ? », « Puis-je en parler ? ». Ce sont les questions récurrentes que se posent bon nombre de nos interlocuteurs et interlocutrices. L’absence de preuve tangible a amené la majorité d’entre elles·eux à douter de l’interprétation de la situation vécue en termes de discrimination.

18Les propos de Marc, étudiant arrivé en France en 2015, sont explicites dans ce sens. Pour pouvoir parler de discrimination, il faut apporter des preuves complémentaires qui permettent de démontrer l’exceptionnelle gravité de l’acte que l’on estime avoir subi. Dans ce témoignage, le processus de légitimation prend la forme d’une démarche d’objectivation d’une preuve devant être observée, attestée par des personnes extérieures :

« Parce qu’en gros, moi je pense que si j’ai quelque chose, il faut vraiment que j’aie des arguments solides, soit des témoins, donc du coup des personnes avec qui enfin je peux faire confiance quoi, enfin ils peuvent vraiment dire… Mais si j’ai pas de témoin ou j’ai pas de preuve, j’ai pas d’enregistrement ou quelque chose de filmé, je pense que ça va passer à la trappe quoi, ce que je vais dire. » (Entretien avec Marc, salle de cours, 28 mars 2019)

  • 4 Entretien avec Alina, café en centre-ville, 26 mars 2019.

19La preuve ne peut pas résider uniquement dans les premiers ressentis ou dans le seul point de vue des personnes qui se sentent victimes. Alina regrette, quant à elle, qu’il faille apporter des preuves tangibles et que l’acte commis soit grave pour pouvoir parler de discrimination. La seule sensation d’être particulièrement observée et suivie par les vigiles lorsqu’on se déplace dans des centres commerciaux n’est pas suffisante pour interpréter une expérience comme une discrimination et pour en parler, car « il faut vraiment qu’il y ait une preuve flagrante4 ». La présence récurrente de cette idée de preuve dans les entretiens pourrait être interprétée comme une intériorisation des règles en vigueur, relevant majoritairement du registre du droit, sur l’administration de la preuve. Pour Alina, les expériences récurrentes, comme celle vécue dans les centres commerciaux, sont autant de « blessures intérieures » qui ne se « démontrent pas [rire]... ». L’idée de « gravité », qui semble être considérée par certain·es participant·es comme indispensable pour qualifier une expérience de discriminatoire, a pour effet de « laisser passer » bon nombre de situations et d’expériences dont le caractère discriminant semble moins flagrant. Ce « laisser passer » permet alors la routinisation de comportements dont le caractère discriminatoire est plus implicite ou voilé, contribuant ainsi à dissimuler et banaliser l’organisation raciale de la société (Essed, 1991 ; Bonilla-Silva, 2003).

20Envisager de parler de l’expérience discriminatoire implique également d’anticiper la réaction des interlocuteurs et interlocutrices potentiel·les et la reconnaissance qu’elles·ils pourront (ou non) apporter à la discrimination. En effet, avoir la preuve du caractère discriminant de l’acte ne signifie pas pour autant que la discrimination sera reconnue par les autres, et notamment par les instances politiques ou juridiques. Cette anticipation de la non-reconnaissance politique ou juridique de la discrimination peut d’ailleurs également constituer un frein à l’expression de l’expérience. La réaction des interlocuteurs et interlocutrices potentiel·les peut par ailleurs engendrer des doutes non seulement sur l’expérience en elle-même, mais aussi sur la santé mentale de l’individu. L’« impression » d’avoir été victime de discrimination fait place chez certain·es enquêté·es à un sentiment de paranoïa, déjà décrit ailleurs dans la littérature (voir Streiff-Fénart, 2006 ; Poutignat et al., 2004). Le sujet peut alors être amené à faire marche arrière et reconsidérer la légitimité de ses premiers ressentis. Cet aspect est bien résumé par Hajar, vingt-trois ans, étudiante en master en Sciences humaines et sociales qui est née et a grandi en France. Elle affirme que parler des discriminations raciales peut aboutir à des humiliations difficiles à endurer et pouvant amener à douter de sa santé mentale :

« Et quand il y a… par exemple, les autres disent qu’on recherche la petite bête, etc., là, tu as un exemple de situation où quelqu’un du coup te dit : “mais non, mais c’est toi qui exagères… tu délires, c’est pas vrai... non, elle est pas raciste ou il n’est pas raciste, tu déconnes…” » (Entretien avec Hajar, cafétéria universitaire, 2 avril 2019)

21L’expérience routinière de la discrimination favorise alors l’interprétation en termes de paranoïa. C’est le cas par exemple de Safouane, vingt-neuf ans et né en France, qui nous confie n’avoir connu que des attitudes et des comportements disqualifiants durant sa scolarité dans une banlieue parisienne socialement défavorisée. Son parcours scolaire a été chaotique, avec un décrochage suivi toutefois d’une reprise d’études. La répétitivité des discriminations qu’il estime avoir vécues a mis à mal sa confiance en soi, au point de l’amener à douter de l’interprétation de son vécu :

« On voit le mal partout. J’ai l’impression qu’on arrive à un moment donné, à un moment, on ne sait plus si c’est vraiment de la discrimination, on est dans une paranoïa parce qu’on a l’impression d’être discriminé, mais... » (Entretien avec Safouane, café en centre-ville, 29 mars 2019)

  • 5 Expression employée par l’interviewée.

22Le choix des personnes auxquelles parler des discriminations est important et le soupçon de paranoïa varie selon les interlocuteurs et interlocutrices et leur position dans les rapports de domination. Alina, que nous avons déjà évoquée plus haut, a une coiffure « afro » marquée et ses cheveux sont qualifiés d’« amusants » par ses camarades. Ces derniers peuvent parfois aussi passer la main directement dans ses cheveux sans lui demander l’autorisation. Lors d’un cours, elle ressent comme une discrimination le fait d’être visée du regard par une remarque de sa professeure sur les caractéristiques physiques de certaines femmes pouvant conduire à leur exclusion de certains postes sur le marché du travail. Elle se confie alors dans un premier temps à ses camarades « blanches5 » sur son ressenti par rapport à ce qu’elle vient de vivre :

« Ça m’a vraiment fait mal, enfin ça m’a choquée, et ce qui m’a le plus choquée, c’est même pas ses dires, c’est le fait que quand j’en ai parlé avec mes camarades, donc ici, je côtoie surtout que des filles blanches, quand je leur ai dit, elles m’ont dit : “Mais elle a pas fait exprès”. Et encore aujourd’hui, on en reparlait cette année et ils étaient tous là : “Mais elle a pas fait exprès. Elle a pas fait exprès. Ah c’est pas choquant. C’est pas choquant. Il faut arrêter”. Tout de suite, j’étais taxée de : “Ouais, mais tu vois du racisme partout”. » (Entretien avec Alina, café en centre-ville, 26 mars 2019)

23En parler à ses camarades blanches ne lui permet donc pas de trouver des allié·es et, contrairement à ses attentes, elles remettent même son expérience en question. Il y a toutefois pour Alina nécessité d’en parler et elle se tourne vers sa mère et des ami·es plus proches qui, comme elle, sont tout de suite choqué·es par son récit. Ce scénario suggère que le fait de ne pas partager le même statut de « minorité visible » et de ne pas avoir vécu des expériences similaires peut amener à l’incompréhension ou à la dérision. Ainsi, dans de nombreux cas, ce sentiment qualifié de « pathogène » est déclenché par le regard et le discours des autres, d’où l’importance de se sentir légitime dans son ressenti auprès de ses interlocuteurs et interlocutrices pour parler des discriminations. Cela suggère que l’objectivation de la discrimination demande la confrontation avec autrui, et le fait de partager les mêmes trajectoires et une position similaire dans la trame des rapports sociaux joue un rôle facilitateur pour l’énonciation. Ce point est important également dans la relation entre enquêté·e et enquêteur ou enquêtrice comme le montrent certains travaux (Akers-Porrini et Rouchy, 1995 ; Mazouz, 2008 ; Blassel et al., 2022 ; Bouchareb, 2022 ; Trucco et al., 2022).

Savoir de quoi on parle pour atteindre une légitimité de parole

24Certain·es participant·es mettent en avant l’importance de disposer d’un bagage conceptuel et cognitif permettant de nommer les choses et de prendre plus facilement position, même lorsqu’il s’agit de verbaliser des phénomènes complexes. C’est le cas d’Anaïs, arrivée en France à l’âge de dix-huit ans pour ses études universitaires. Actuellement étudiante en master, elle partage avec nous une réflexion intéressante au sujet de l’aveuglement de certaines personnes par rapport aux discriminations qui, selon les individus, sont plus facilement objectivées par le terme racisme. D’après elle, les discriminations ne sont pas toujours perçues comme telles, car les gens ignorent tout simplement le phénomène :

« Il y a certaines personnes en fait qui ne savent pas qu’ils vivent de la discrimination. Peut-être qu’ils le savent pas en fait. Ils vont se dire : “voilà, moi c’est… c’est pas de la discrimination parce que…” et moi, j’ai fait le lien en me disant : “bah oui, ils vont se dire : il faut que je vive le racisme”. Et la discrimination, pour eux, ça voudra dire : un acte raciste. Alors que c’est pas la même chose. » (Entretien avec Anaïs, café en centre-ville, 18 mars 2019)

25Nous avons déjà évoqué dans l’introduction que, pour certaines personnes, le phénomène des discriminations est ignoré en raison de sa charge morale et qu’elles préfèrent mobiliser d’autres termes tels que « racisme », notamment pour qualifier les « petites » expériences qui marquent le quotidien. Il est également vrai que faire la différence entre discrimination et racisme demande des connaissances qui ne sont pas toujours à la portée de tou·tes mais surtout, le racisme a un caractère diffus. Toutefois, dans les formations universitaires en sciences humaines et sociales, des cours y sont consacrés et ceci peut constituer une ressource de conscientisation (Druez, 2021), et ce d’autant plus au moment de l’enquête, dans le contexte politique et institutionnel de minimisation, voire d’invisibilisation des discriminations.

26Outre le fait de suivre des études, la socialisation universitaire favorise la pluralité des expériences culturelles et intellectuelles, suscitant par exemple l’intérêt pour des lectures engagées (Andriocci, 2005 ; Michon, 2006). Cela dit, dans nos entretiens, le rôle de la socialisation universitaire par le biais d’associations étudiantes dans la décision de dire ou bien de taire les discriminations n’est pas ressorti de manière prépondérante. La capacité à parler des discriminations semble cependant être favorisée par la participation à des discussions, par l’information et l’intérêt général porté aux questions politiques, d’autant plus dans un contexte où les discriminations ethnoraciales ne sont pas au centre des préoccupations politiques. Le cas de Sara fait bien écho à cette idée de combinaison de différents facteurs qui entrent en synergie :

« Donc je pense que c’est en commençant à faire des études de sociologie que j’ai commencé à me poser des questions sur… ces inégalités. [...] Donc c’est plus un parcours, un mélange de plusieurs choses qui… Et tous les jours, je me questionne moi-même sur mon rapport aux inégalités. » (Entretien avec Sara, salle de cours, 3 avril 2019)

27Par ailleurs, pour certain·es de nos interlocuteurs et interlocrutrices, disposer de ressources matérielles, culturelles et symboliques accroit le sentiment de légitimité, facilitant le choix de parler. Cependant, si l’acquisition de ressources culturelles peut permettre de nommer des situations discriminantes et de se sentir légitime dans la désignation des actes discriminants, il n’en est pas moins que posséder une certaine quantité de « capital culturel » n’est pas une condition suffisante. En effet, comme le vécu d’Alina rapporté plus haut a permis de l’exemplifier, le sentiment de légitimité de l’individu se heurtera bien souvent à la légitimité de l’instance chargée de reconnaître le caractère discriminant d’un acte, et à la délégitimation de la parole discriminée.

Vivre les discriminations sur un temps long : l’effet cumulatif des expériences

  • 6 Sur ce point, voir Haddad (2018).

28La décision de parler ou non des discriminations est également le produit de socialisations spécifiques. Premièrement, le fait de faire l’expérience de traitements défavorables n’est pas appréhendé de la même manière selon que le parcours des individus a été réalisé ou non entièrement en France. En effet, celles et ceux qui sont né·es en France ressentiront probablement davantage l’expérience de la stigmatisation et des discriminations du fait de leur longue expérience dans le contexte français, de leur nationalité française et de leurs interactions multiples avec des pairs issu·es de la population majoritaire, blanche, à des moments importants de leur socialisation (Lesné, 2013). De ce fait, nous pouvons supposer qu’elles·ils ont une sensibilité accrue à toute situation pouvant suggérer des formes de traitement différencié. Ainsi, un cumul d’expériences de discriminations peut déclencher une « sonnette d’alarme » et favoriser la dicibilité de l’expérience au même titre que la faire sombrer dans la routine et l’indifférence (Cognet et Eberhard, 2013 ; Witte, 2018). Le ressenti des jeunes qui ont quitté les départements d’outre-mer pour faire leurs études en métropole semble s’apparenter à celui des jeunes qui ont migré d’un pays étranger vers la France6. Dans les deux cas, les discriminations ne font pas partie de leur socialisation avant leur arrivée en France métropolitaine :

« Par exemple, moi, au départ quand je suis revenue en France, pour moi la Guyane… le racisme n’existe pas en Guyane. La discrimination n’existe pas en Guyane. Évidemment, elle existe, mais de mon regard en tant que collégienne, enfant ou lycéenne, ça n’existait pas en Guyane. » (Entretien avec Anaïs, café en centre-ville, 18 mars 2019)

  • 7 Entretien avec Safouane, café en centre-ville, 28 mars 2019.

29Si le fait d’être né·e et d’avoir vécu·e toute sa vie en France expose de fait, et sur la durée, davantage à des discriminations, certains parents, eux-mêmes immigrés, préfèrent « ne pas faire de vagues » et peuvent inciter fortement leurs enfants à faire de même. C’est le cas de Safouane qui a vécu les injonctions de sa mère. Cela justifie probablement la volonté de cette dernière de contrôler de près le comportement de son fils et de réprimer toute attitude pouvant amener à des débordements. Étant arrivée à occuper un poste de fonctionnaire administratif au sein de l’Éducation Nationale, elle connait les « logiques scolaires » et demande à son fils, qu’elle élève seule, de s’adapter le plus possible et de manière acritique à la « norme scolaire » (Bernard, 2019 ; Millet et Thin, 2005) : « Tu fermes ta gueule, c’est de ta faute...7 ». Elle lui demande ainsi de faire preuve de soumission face à l’autorité publique, le poussant même à endosser la culpabilité. Bien que Safouane arrive à parler des discriminations qu’il subit au quotidien à ses ami·es proches, la socialisation maternelle a alimenté chez lui une colère et une envie de rébellion, notamment vis-à-vis de l’institution scolaire.

30Le cas de Safouane fait écho aux études qui ont montré que les immigré·es déclarent moins souvent avoir subi des discriminations que les descendant·es d’immigré·es et qu’elles·ils affirment également moins souvent qu’il existe des traitements inégalitaires lorsqu’elles·ils sont arrivé·es adultes (Brinbaum et al., 2016 et 2019). Dans le cas de Safouane, le message implicite de sa mère est d’ignorer ce qui, pour elle, représente probablement un prix inévitable à payer pour pouvoir vivre en France. En revanche, pour son fils né en France et socialisé comme citoyen français, il est d’autant plus difficile d’accepter cette attitude de soumission au regard des injustices qu’il ressent avoir subi tout au long de sa scolarité. Le sentiment de vivre une expérience répétée d’actes discriminants ou racistes au point de devenir une « expérience totale » (Dubet et al., 2013) est nettement plus probable parmi les enfants d’immigré·es que parmi les immigré·es. Cette répétition se heurte au discours républicain d’égalité, les discriminations étant perçues en contradiction avec le système symbolique intériorisé depuis les premières expériences scolaires (Tucci, 2010 ; Bergamaschi et Blaya, 2020). Ainsi, la dicibilité des discriminations dépend de la génération d’appartenance et du contexte de socialisation. Les minorités « visibles » nées en France tendent alors à se démarquer par une plus grande sensibilité à la conscientisation des discriminations.

Logiques identitaires et désirs de distinction

  • 8 Bouchareb (2022) parle quant à lui de « stratégies identitaires ». Nous préférons utiliser ici le t (...)

31La décision de parler ou non des discriminations s’articule, enfin, à des logiques identitaires8, logiques qui amènent l’individu à se démarquer des autres, notamment des groupes faisant l’objet de représentations négatives (Tajfel, 1981). Pour parler et dénoncer, il est nécessaire d’assumer l’identification à un groupe qui fait l’objet de jugements dévalorisants. Ces logiques identitaires participent à « diviser le groupe discriminé » (Epiphane et al., 2011 : 103), ou pour le dire différemment, à construire des frontières entre celles·ceux qui assument l’identification au groupe des discriminé·es et celles·ceux qui, au contraire, se dissocient de cette identification (Wimmer, 2008). Dans son étude sur les stratégies de déstigmatisation des jeunes Turc·ques en Allemagne, Witte (2018) identifie le travail (individuel) sur les frontières (boundary work) comme stratégie discursive face aux situations stigmatisantes ou discriminantes. En dressant une frontière au sein de leur propre groupe d’appartenance (making boundary within) et en s’orientant vers le groupe dominant — ce que Bouchareb (2022 : 121) appelle « l’assimilation majoritaire » —, certain·es de nos enquêté·es se mettent en effet à distance des minorités et des expériences discriminantes qu’elles·ils ont pu faire, individuellement ou en tant que groupe. Il semble qu’il y ait, pour les enquêté·es, celles et ceux qui parlent des discriminations et ont une posture victimaire, et celles et ceux qui veulent passer à autre chose et ne pas interpréter leurs interactions sous le prisme de l’altérisation et de la racialisation.

32Cet aspect ressort très clairement dans le témoignage de Jill, une femme proche de la trentaine née en banlieue parisienne. Bonne élève, elle a réussi à mener des études supérieures jusqu’à l’obtention d’un DEUG. Dans son discours apparaît une opposition « eux vs moi » où les premier·es sont celles·ceux qui se présentent comme étant des victimes. Sa détermination à s’émanciper de son passé et se fondre dans le modèle socioculturel proposé par la société majoritaire, la motive à développer de nombreux projets professionnels et à adopter un style de vie inspiré par le principe de réussite sociale. Le regard de Jill ne se tourne pas vers ses pairs blacks ou la population de son ancienne banlieue. Son horizon ou groupe de référence (Merton, 1957) semble constitué par la bourgeoisie progressiste des grandes métropoles :

« Par rapport à mes amis noirs ou arabes, je suis… enfin, j’étais toujours la seule, on va dire, à ne pas parler de racisme en fait, parce que j’étais pas persuadée qu’eux, leur… J’avais l’impression qu’eux justement, ils ramenaient toujours le racisme en fait comme… comme si c’était une façon de se victimiser, enfin, je ne sais pas comment dire. Donc non, moi je le voyais pas comme ça, moi... […] À force de jouer la victime tout le temps… enfin je sais pas, on peut pas avancer quoi. Pour moi, au bout d’un moment, on peut pas revenir constamment sur le passé, parce que sinon, on le fait revivre dans le présent, et donc ça ne fait qu’alimenter les… Il faut apporter un nouveau regard, en fait. Donc c’est pas en me disant chaque année : “Ouais, voilà, mes ancêtres, ils ont été fouettés…”. » (Entretien avec Jill, café en centre-ville, 21 mars 2019)

33Dans le témoignage de Jill, la décision de ne pas parler des discriminations pour ne pas endosser le rôle de victime est aussi liée à une réflexion d’ordre téléologique : pour se projeter dans l’avenir, un avenir appréhendé en termes collectifs, il faut savoir faire le deuil du passé et ne pas le ressasser. Cette posture renvoie également à la capacité de contrôle de l’individu sur sa propre vie et sur les situations potentiellement discriminantes (Witte, 2018). Par conséquent, en parler ne peut pas être une option. En effet, la décision de ne pas parler des discriminations semble également liée à des logiques de présentation de soi : malgré son vécu, le sujet est déterminé à vouloir tourner la page et ne pas endosser le rôle de victime. Ce refus de la victimisation a été montré par différentes études en psychologie sociale et en sociologie (Ruggiero et Taylor, 2006 ; Dubet et al., 2013 ; Bouchareb, 2022).

34Certaines logiques identitaires montrent également que la discrimination ne peut être ni identifiée comme telle ni, par extension, verbalisée. Sonia, en France depuis trois ans seulement, dit ne pas avoir subi de discriminations ou de remarques désobligeantes en lien avec ses origines. Elle ne remarque pas de différence avec les habitant·es de son quartier et, même lorsque quelqu’un adresse à son mari, dans la rue, une remarque effrontée que l’on pourrait qualifier de raciste, elle ne l’interprète pas comme telle :

« Mon mari, a son travail, non… il n’a pas eu de problème, mais des fois dans la rue par exemple, quand il fréquente des gens de… des Tunisiens et c’est vrai que lui il est Franco-Tunisien et il parle pas l’arabe, mais des fois il a des relations avec des Tunisiens, et je me rappelle une fois il m’avait raconté qu’il y avait une dame avec son mari qui s’est adressée à lui en lui disant : “Rentre chez toi, c’est pas ton pays ici”, et il lui a dit : “Mais madame moi je suis né ici”, mais elle a pas cru, elle a cru… Mais à mon avis c’était pas du racisme... non c’était pas. » (Entretien avec Sonia, cafétéria universitaire, 4 avril 2019)

35Au cours de l’entretien, on comprend que son niveau d’études, supérieur à celui de son mari, et ses fréquentations sous-tendent sa volonté de se rapprocher du groupe majoritaire :

« Dans ma promotion par exemple, il y a pas mal de Français, mais ils n’ont pas ces opinions au contraire. Moi je trouve qu’il y a des Français… j’étais plus proche des Français que des Marocaines ou des Algériennes dans ma promotion… oui… J’ai des exemples que j’étais plus proche des Français… » (Entretien avec Sonia, cafétéria universitaire, 4 avril 2019)

  • 9 Entretien avec Hajar, cafétéria universitaire, 2 avril 2019.

36L’exemple de Sonia qui se sent plus proche de la population majoritaire, bien qu’arrivée récemment, renvoie également à cette logique de démarcation du groupe d’origine et d’« assimilation au majoritaire » (Bouchareb, 2022 : 121). Contrairement à Jill, dont la condition sociale la rapproche davantage de celle des groupes minoritaires, Sonia poursuit ses études en France et, comme elle le souligne, a davantage d’affinités avec les Françaises qu’avec les Algériennes ou Marocaines de sa promotion. Son témoignage suggère que, si les projets de mobilité sociale sont forts, ainsi que la volonté d’être le plus possible assimilée à des « majoritaires » qui ont réussi leur vie, il est probable que les expériences de discriminations endurées sombreront dans le déni, étant donné qu’elles entrent en contradiction avec les aspirations de l’individu (Fox et al., 2015 ; Fox, 2013). Prendre de la distance par rapport à celles et ceux qui se disent discriminé·es signifie également s’efforcer de s’identifier à celles et ceux qui ont réussi ou, tout simplement, à des gens « ordinaires ». Parler des discriminations peut donc être « contre-productif » : cela risque d’anéantir les efforts déployés pour se fondre dans le groupe majoritaire, voire susciter le rejet. En mettant à distance non pas uniquement son expérience de discrimination, mais aussi une partie du groupe minoritaire (celle qui se dit victime), l’individu se rapproche du groupe majoritaire (qui lui refuse souvent toute appartenance). Pour reprendre les propos d’Hajar : « À force de chercher la petite bête à chaque fois et qu’on essaie de trouver le petit détail, on s’éloigne du groupe auquel on souhaite appartenir9 ».

Conclusion

37Notre article met en lumière plusieurs éléments pertinents liés aux parcours individuels, aux interactions, aux contextes et aux situations pouvant rendre (in)dicible l’expérience discriminatoire. Dans la lignée d’autres études (Greenland et al., 2018 ; Goodman et Rowe, 2014 ; Quillian, 2006), nos résultats indiquent premièrement que la décision de parler des discriminations est souvent conditionnée par la pression que le sujet ressent par rapport à la nécessité d’apporter une preuve incontestable. Mais avant d’apporter une preuve, il faut que les faits relèvent d’une atteinte grave. Ainsi, la non-dicibilité des discriminations est à mettre en lien avec le vécu d’expériences n’étant pas considérées comme étant assez marquantes pour pouvoir être qualifiées de discriminantes (aussi Haddad, 2018), même si elles peuvent être interprétées ainsi par la·le chercheur·e. Cette idée de gravité pourrait aussi trouver ses racines dans le dispositif juridique qui fait de la reconnaissance de la preuve un passage obligé pour aboutir à une sanction, ou encore dans la baisse d’attention publique pour le thème des discriminations ethnoraciales. Lorsque la « structure d’opportunité discursive » (Koopmans et Olzak, 2004) ne met pas en avant la saillance publique d’un sujet spécifique — et c’est le cas de la situation française au moment du recueil de nos données —, posséder une preuve robuste et flagrante, voire idéal typique, est d’autant plus nécessaire, même si elle n’est pas une garantie suffisante en raison de processus sociaux pouvant délégitimer la parole et la preuve. La force coercitive du caractère incontestable de la preuve peut aussi être intensifiée par le regard de l’enquêteur ou enquêtrice. En effet, une chose est d’en parler avec des personnes avec lesquelles on partage la même position sociale et on entretient des liens affectifs, ce qui peut être rassurant quant aux réactions éventuelles. En revanche, en parler à un·e spécialiste en la matière dont le regard bénéficie de l’aval de la science, et donc d’une certaine légitimité, peut s’avérer plus difficile, car cela pourrait être « un rappel » non souhaitable de la position de dominé ou de minoritaire.

38Deuxièmement, la difficulté à dire la discrimination semble liée à la difficulté à objectiver, à voir dans sa propre expérience l’archétype de la discrimination « parfaite » qui ne laisserait planer aucun doute et entraînerait une condamnation morale sans appel (Jounin et al., 2008). Les accusations de discrimination ne peuvent pas être le produit de la spéculation. En effet, la nécessité de prouver qu’on est face à une discrimination « parfaite » s’inscrit dans la crainte de disqualification et de délégitimation de la part des autres, freinant ainsi la mise en mot de l’expérience et la dénonciation. Le sentiment de ne pas être légitime dans l’interprétation que l’on fait de la situation peut également avoir été induit par les réactions des personnes ou des institutions auxquelles on s’est confié (attribution de paranoïa) (Streiff-Fenart, 2006 ; Poutignat et al., 2004). Cela signifie que les enjeux en termes de (in)dicibilité ne se situent pas soit au niveau individuel soit au niveau structurel, mais à l’intersection de ces deux niveaux, intersection enchâssée dans les rapports sociaux entre majoritaires et minoritaires. Si un bagage intellectuel important peut faciliter la prise de conscience, cette dernière peut être neutralisée par le regard de l’entourage lorsque l’interprétation de l’expérience va à l’encontre des ressentis individuels. Nous avons également vu que les questionnements sur la justesse du ressenti peuvent se manifester par une force de coercition qui, finalement, empêche d’en parler, et ce en raison de la « charge morale » qui accompagne la dénonciation de la discrimination et l’activation potentielle de procédures institutionnelles qui ne sont pas anodines. Ne pas en parler peut, dans ce cas, permettre d’éviter la confrontation au regard des institutions et à des conséquences difficilement prévisibles.

  • 10 Entretien avec Alina, café en centre-ville, 26 mars 2019.

39Troisièmement, le vécu de la discrimination revêt parfois un caractère routinier, pouvant entraîner chez certain·es l’indifférence ou le déni. La difficulté à énoncer les discriminations est alors sublimée par le recours plus fréquent au terme « racisme ». Le racisme englobe les discriminations, qui en constituent une des manifestations (Primon et Simon, 2018 : 192) et, pour nos participant·es, le « racisme » est une notion interprétative moins difficile à saisir et à mobiliser que celle de discrimination, peut-être du fait que les discriminations impliquent un acte. Le racisme est un phénomène « ordinaire » et finalement, les expériences racistes, en raison de leur caractère diffus, font partie du quotidien (Haddad, 2018). Il ne s’agit, pour certain·es de nos enquêté·es, que de « petites choses » qui peuvent être passées sous silence. La « peur que, de toute façon, ça n’aboutirait jamais10 » est un leitmotiv présent chez la majorité de nos interlocuteurs et interlocutrices. Ce sentiment d’impuissance, bloquant, participe à maintenir le silence autour des discriminations ethnoraciales et les logiques de domination (Fox et al., 2015 : 743).

40Ces résultats montrent que « dire » ou « taire » les expériences de discrimination prend racine dans la conscientisation du positionnement social du sujet (Dubet, 2007), ainsi qu’au croisement des différents registres qui entrent en jeu lorsque les questionnements en matière de discrimination prennent forme. Nos participant·es, même les plus réticent·es à parler de discriminations, sont conscient·es des logiques sociales qui les entourent et adaptent leur posture face à ce phénomène en fonction de plusieurs « ingrédients » d’ordre individuel, interactionnel et contextuel. Cela les amène à développer une réflexivité et une sensibilité accrues vis-à-vis des rapports sociaux qui façonnent leurs parcours.

41Notre contribution montre enfin que les logiques qui sous-tendent la dicibilité des expériences de discriminations ne sont pas les mêmes selon que l’on est né·e en France ou que l’on est venu·e s’y installer pour les études. Pour les premier·es, les expériences parfois récurrentes de traitements défavorables, dans différentes sphères de la vie et à différents moments du parcours, rendent presque inévitable la verbalisation des discriminations. Les discriminations peuvent cependant parfois être acceptées dans une posture fataliste, et la transmission familiale d’un comportement de soumission à un ordre social basé sur des logiques de domination sociale et ethnoraciale ne facilite pas la parole au sein de la famille, pouvant même conduire l’individu à ignorer l’expérience ou la refouler. Toutefois, le sentiment d’« outsider » (Elias et Scotson, 1965) peut difficilement être accepté de manière aveugle par celles et ceux qui ont effectué toute ou une bonne partie de leur scolarité dans le système d’enseignement républicain. Pour celles et ceux arrivé·es pour leurs études, la discrimination semble être le prix à payer pour vivre en France. Pour les jeunes Ultramarin·es en revanche, sans méconnaitre les injustices dont elles·ils font l’objet (Haddad, 2018), la minimisation des discriminations permet de ne pas se sentir assimilé·es à d’autres groupes — noirs et maghrébins notamment. Ici se jouent également des logiques identitaires : le désir de se fondre dans le groupe majoritaire ne peut, pour certain·es, que passer par le déni des discriminations (et du racisme). Pour d’autres, la discrimination n’est qu’une expérience à supporter temporairement dans un parcours qui ne se destine pas à se déployer en France.

  • 11 Entretien avec Sara, salle de cours, 3 avril 2018.

42Nous sommes conscient·es d’avoir mené une étude auprès d’une population au profil spécifique, caractérisée par un capital culturel élevé et se démarquant par une certaine capacité de conscientisation et de réflexivité en raison, pour certain·es, de leur cursus en sciences sociales. Il est possible que si nous avions interrogé une population au profil plus modeste sur le plan scolaire, nous aurions peut-être collecté des résultats différents, en raison du décalage de statut entre l’enquêteur ou l’enquêtrice et l’enquêté·e. Notre recherche a été menée avant le regain en 2020 du mouvement Black lives matter (né en 2013), mouvement qui a marqué le paysage social au sujet de la place des minorités racisées et, notamment, de leur droit de parole. Il est possible qu’il y ait moins de réticences aujourd’hui à parler des discriminations. Une analyse davantage genrée et intersectionnelle donnerait sûrement à voir des différences plus fines dans le ressenti et dans le fait de parler ou non des discriminations. Selon nous, il est important de se concentrer sur les facteurs qui rendent dicibles les discriminations pour mieux appréhender les modalités et formes de réaction. Questionner ces conditions structurelles, contextuelles et les logiques individuelles et collectives sous-jacentes permet de comprendre les postures des groupes minoritaires face au regard que le groupe majoritaire porte sur eux. Cela signifie également qu’il est important de ne pas négliger l’étude du choix de la discrétion, du « ne pas dire ». D’après notre enquête, il est possible d’affirmer que le choix du « ne pas dire » est souvent lié au « désir d’être dans la norme et ne pas susciter de l’attention11 ». Négliger cet aspect signifierait cautionner implicitement les logiques de domination qui, par le biais des discriminations, continuent à structurer les inégalités.

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Annexe

Tableau 1 : Caractéristiques des personnes enquêtées

Prénom (anonymisé)

Âge

Sexe

Statut

Milieu socio-économique familial

Lieu de naissance et origine migratoire

Évocation du terme « discrimination » par l’interviewé·e

Alina

22

F

Étudiante en Master 2

Supérieur

France métropolitaine

Père camerounais

Mère antillaise

Oui

Luis

25

M

Étudiant en Master 2

Supérieur

Madagascar (arrivé en France pour les études supérieures)

Père malgache

Mère grecque

Non

Jill

29

M

Petits emplois précaires

(DEUG LEA)

Populaire

France métropolitaine

Père et mère guadeloupéens

Non

Aboubacar

24

M

Étudiant en Master 1

De classe moyenne/Supérieur

Guinée (arrivé en France depuis 2 ans)

Père et mère guinéens

Oui

Hajar

23

F

Étudiante en Master 2

Populaire

France métropolitaine

Père tunisien

Mère algérienne

Non

Naima

26

F

Fonctionnaire

(Master 2)

Populaire

France métropolitaine

Père et mère franco-algériens

Oui

Nadia

27

F

Vient d’obtenir un Master 2

Populaire

France métropolitaine

Père et mère algériens

Non

Anaïs

25

F

Étudiante en Master 2

Populaire

Guyane (arrivée en France à 18 ans)

Père guadeloupéen

Mère d’une famille lorraine installée en Guyane

Oui

Sara

30

F

Étudiante en Master 1

Populaire

La Réunion (arrivée en France à 6 ans)

Père réunionnais

Mère algérienne

Non

Nassibata

22

F

Étudiante en Master 1 Sciences Po

Supérieur

Les Comores (arrivée en France depuis 10 ans)

Mère comorienne

Père réunionnais

Non

Sonia

25

F

Étudiante en Master 2

Populaire

Tunisie (arrivée en France depuis 3 ans)

Père et mère tunisiens

Non

Djibril

25

M

Vient d’obtenir un Master 2

Supérieur

Maroc (arrivée en France pour les études supérieures)

Père et mère maliens habitant au Maroc

Non

Adèle

21

F

Étudiante en Master 1

De classe moyenne

France métropolitaine

Père français métropolitain

Mère antillaise

Oui

Caterina

25

F

Étudiante en Master 2

De classe moyenne/Supérieur

Kazakhstan (arrivée en France pour les études supérieures)

Père et mère kazakhs

Oui

Safouane

29

M

Étudiant en Master 2

De classe moyenne

France métropolitaine

Père et mère algériens

Oui

Adoum

24

M

Étudiant en Master 2

De classe moyenne/Supérieur

Burkina Faso (arrivé en France depuis 2 ans)

Père et mère burkinabè

Oui

Marc

28

M

Étudiant en Master 2

De classe moyenne/Supérieur

La Réunion

Père et mère réunionnais

Non

Larbi

30

M

Étudiant

Guinée (arrivé en France pour les études supérieures)

Père et mère guinéens

Non

Laura

30

F

Étudiante

De classe moyenne

Colombie (arrivée en France depuis 3 ans)

Père et mère colombiens

Oui

Ibrahim

27

M

Étudiant

De classe moyenne

Guinée (arrivé en France pour les études supérieures)

Père et mère guinéens

Non

Manuela

27

F

Étudiante

De classe moyenne

Mexico (arrivée en France pour les études supérieurs)

Père et mère mexicains

Oui

Khadija

29

F

Aide à domicile

(Baccalauréat professionnel)

Populaire

Maroc (arrivée en France depuis 6 ans)

Père et mère marocains

Non

Maria

22

F

Employée de fast-food

(Baccalauréat professionnel)

Populaire

France métropolitaine

Père français d’origine portugaise

Mère seychelloise

Non

Hélène

22

F

Étudiante en Master 1

De classe moyenne

Vietnam (adoptée lorsqu’elle avait 3 mois)

Mère française

Non

Rim

28

F

Étudiante en Master 2

De classe moyenne

Tunisie (arrivée en France depuis 8 ans)

Père et mère tunisiens

Non

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Notes

1 Départements et régions d’outre-mer et collectivités d’outre-mer.

2 Ce déséquilibre de genre s’explique par la composition très majoritairement féminine des parcours en sciences humaines et sociales dans lesquels les enquêté·es ont été recruté·es.

3 Sur le recueil et la gestion de la parole discriminée, voir également Giraudo-Baujeu (2012).

4 Entretien avec Alina, café en centre-ville, 26 mars 2019.

5 Expression employée par l’interviewée.

6 Sur ce point, voir Haddad (2018).

7 Entretien avec Safouane, café en centre-ville, 28 mars 2019.

8 Bouchareb (2022) parle quant à lui de « stratégies identitaires ». Nous préférons utiliser ici le terme de « logiques identitaires » qui renvoie moins à une action consciente qu’à une configuration de rapports aux autres et aux groupes pouvant caractériser l’individu, même si nous ne rejetons pas l’idée d’action consciente. Toutefois, il nous semble que c’est précisément le rôle du sociologue de démêler ce qui relève des individus, de ce qui relève des groupes sociaux et de comprendre l’articulation entre les deux.

9 Entretien avec Hajar, cafétéria universitaire, 2 avril 2019.

10 Entretien avec Alina, café en centre-ville, 26 mars 2019.

11 Entretien avec Sara, salle de cours, 3 avril 2018.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alessandro Bergamaschi, Ingrid Tucci, Francesca Sirna et Nathalie Pantaleon, « Expériences de discrimination : entre indicibilité et conditions d’énonciation »Revue européenne des migrations internationales, vol. 42 - n°1 | 2026, 107-129.

Référence électronique

Alessandro Bergamaschi, Ingrid Tucci, Francesca Sirna et Nathalie Pantaleon, « Expériences de discrimination : entre indicibilité et conditions d’énonciation »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 42 - n°1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/31462 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n54

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Auteurs

Alessandro Bergamaschi

Sociologue, professeur des universités, Université de Lorraine, CREAT, Metz, France ; membre du réseau thématique du CNRS Numérique et éducation ; https://orcid.org/0000-0001-5188-9645 ; alessandro.bergamaschi[at]univ-lorraine.fr

Ingrid Tucci

Sociologue, chargée de recherche HDR, CNRS, Aix Marseille Université, LEST, Aix-en-Provence, France ; membre de l’Institut Convergences Migrations ; https://orcid.org/0000-0002-2915-0294 ; ingrid.tucci[at]univ-amu.fr

Francesca Sirna

Sociologue, chargée de recherche, CNRS, IRD, Université Paris Cité, Université Côte-d’Azur, Urmis, Nice, France ; membre de l’Institut Convergences Migrations , https://orcid.org/0000-0003-3316-2631 ; francesca.sirna[at]univ-cotedazur.fr

Nathalie Pantaleon

Psychologue, maître de conférences HDR, Université Côte-d’Azur, LAPCOS, Nice, France ; https://orcid.org/0009-0008-387-4344 ; nathalie.pantaleon[at]univ-cotedazur.fr

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