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Dossier thématique
Note de recherche

Les micro-agressions raciales dans les approches expérientielles du racisme : enjeux épistémologiques et programme de recherche

Racial Microaggressions in Experiential Approaches of Racism: Epistemological Issues and Research Agenda
Las microagresiones raciales en los enfoques experienciales del racismo: cuestiones epistemológicas y programa de investigación
Jade Fournier
p. 131-146

Résumés

Cette note de recherche fait le point sur l’étude des micro-agressions raciales, expressions banalisées du racisme, qui agissent au cœur des interactions quotidiennes. Largement théorisé dans la littérature nord-américaine, ce concept reste pourtant peu mobilisé dans les sciences sociales françaises, malgré sa diffusion dans les espaces militants et le langage courant. À partir d’une revue des débats académiques anglophones et de leur réception dans les sciences sociales françaises, cette note interroge les enjeux scientifiques et épistémologiques liés à l’usage du concept de micro-agressions. Elle met en lumière l’absence de concept stabilisé pour qualifier ces interactions dans la littérature française, tout en soulignant l’existence d’un socle scientifique solide pour les étudier.

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Texte intégral

Je tiens à remercier Juliette Galonnier, Géraldine Bozec, Fabrice Dhume, ainsi que les coordinateurs et coordinatrices de ce dossier thématique et les expert·es externes, pour leur relecture et leurs conseils précieux à l’élaboration de cette note de recherche.

  • 1 J’utilise le terme de racisation pour renvoyer à l’expérience de personnes qui se voient assignées (...)

1Si le racisme est souvent étudié sous l’angle des inégalités structurelles, des discriminations et des politiques publiques, les sciences sociales s’emploient également à en dévoiler les manifestations plus ténues, logées au cœur des interactions les plus anodines (Essed, 2024 ; Feagin et Sikes, 1994). Ce sont précisément ces interactions que le concept de micro-agression propose d’appréhender : demander à une personne racisée quelles sont ses origines, ou alors d’où elle vient « vraiment » ; la complimenter sur sa remarquable maîtrise de la langue française ou ses connaissances de la culture dominante ; la prendre pour un·e agent·e d’entretien ou un·e secrétaire, alors qu’elle est médecin, ou cadre ; lui demander si elle est rentrée « chez elle » pendant les vacances ; la confondre avec la deuxième personne racisée du service ; se tromper systématiquement sur la prononciation de son prénom ; lui demander des conseils sur la préparation d’un plat africain dont elle n’a par ailleurs jamais parlé ; lui demander comment elle fait pour laver ses cheveux frisés, en les touchant avec curiosité. Souvent perçues comme des manifestations d’une curiosité bien intentionnée, ces interpellations sont de plus en plus reconnues comme des formes d’altérisation, de minorisation, et d’assignation racialisantes (Mazouz, 2020)1.

2Le concept de micro-agression s’est largement développé dans la littérature nord-américaine et dans le langage courant anglophone à partir des années 2000. C’est ensuite notamment par l’intermédiaire d’espaces militants antiracistes que le concept est apparu dans la langue française. Cependant, s’il s’agit aujourd’hui d’un terme couramment utilisé dans le champ militant, il apparaît rarement dans les travaux académiques de langue française sur le racisme. Cette note de recherche propose de faire le point sur la question des micro-agressions raciales dans la recherche anglophone et française, afin de mieux identifier les enjeux scientifiques et épistémologiques qui en caractérisent l’étude. Il s’agira ainsi d’abord de comprendre la conceptualisation des micro-agressions dans la littérature anglophone, avant de s’attarder sur les critiques qui lui ont été adressées, puis ses réceptions françaises. L’objectif sera d’une part d’interroger la pertinence de la conceptualisation des micro-agressions dans le contexte français, mais aussi de souligner l’absence d’un concept précis et stabilisé pour qualifier l’une des principales manifestations du racisme ordinaire qui, en l’état actuel, manque de visibilité et de reconnaissance.

Le concept de micro-agression raciale dans la littérature nord-américaine

Construction et développement en psychologie sociale

3Forgé et théorisé pour la première fois par le psychiatre afro-américain Pierce (1970) dans son article, « Offensive mechanism », le concept de micro-agression a été repris trente ans plus tard par trois chercheur·es en sciences de l’éducation, Solòrzano, Ceja et Yosso (2000), dans leur étude du racisme à l’université. C’est toutefois l’article publié par les psychologues Sue, Capodilupo, Torino, Bucceri, Holder, Nadal, et Esquilin en 2007 dans la revue American Psychologist qui a joué un rôle décisif dans son institutionnalisation comme objet d’étude et la naissance d’un champ de recherche prolifique dans le domaine de la psychologie sociale. Les auteur·es y introduisent le concept de micro-agression à partir des travaux de Pierce et proposent une définition qui sera ensuite largement reprise :

  • 2 Traduction de l’auteure.

« Les micro-agressions raciales sont de brèves et banales invectives quotidiennes, verbales, comportementales et environnementales, intentionnelles ou non, qui communiquent des propos ou des insultes hostiles, désobligeants, ou négatifs aux personnes non blanches […] parce qu’elles appartiennent à un groupe racial minoritaire. […] Ces échanges sont tellement omniprésents et automatiques dans les conversations et les interactions quotidiennes qu’ils sont souvent minimisés, et considérés comme innocents et inoffensifs. » (Sue et al., 2007)2

  • 3 A savoir : Ascription of Intelligence, Second Class Citizen, Pathologizing cultural values/communic (...)

4Les auteur·es expliquent l’origine des micro-agressions à partir des travaux des psychologues Gaertner et Dovidio (1986) sur le aversive racism, à savoir une forme de racisme qui caractérise les personnes qui se pensent non racistes, mais adoptent, souvent inconsciemment, une attitude discriminatoire envers les personnes racisées. D’après Gaertner et Dovidio, cette attitude serait liée aux biais cognitifs et aux préjugés internalisés par les membres du groupe dominant envers les groupes minoritaires. Dans ce cadre théorique, les micro-agressions raciales agissent comme l’une des manifestations concrètes du aversive racism. L’article de Sue et al. (2007) propose également une taxonomie détaillée, distinguant notamment trois sous-ensembles de micro-agressions (microassaults, microinsults et microinvalidations) et neuf types précis3. Largement réinvestie par la recherche, cette taxonomie initiale fait encore aujourd’hui figure de référence dans la littérature en psychologie sociale.

5À la suite de cette publication, les études de psychologie se sont multipliées en Amérique du Nord (Costa et al., 2023 ; Williams et al., 2021). De nombreux travaux qualitatifs documentent différentes formes de micro-agressions, les contextes et populations concernés, l’expérience vécue des victimes, les stratégies mises en place pour y faire face au quotidien. Ils ont également permis d’affiner et de compléter la taxonomie de Sue et al. (2007), en modifiant certaines catégories et en introduisant de nouvelles (Spanierman et al., 2021 ; Williams et al., 2021). Dans le même temps, plusieurs échelles quantitatives ont été développées afin de mesurer les micro-agressions (Kanter et al., 2020). De nombreuses recherches, enfin, s’intéressent aux conséquences des micro-agressions raciales sur la santé mentale des victimes et documentent leur effet négatif sur la confiance en soi, l’anxiété, le stress, les symptômes dépressifs, mais aussi la condition physique, le bien-être, ou encore les performances au travail ou à l’université (Spanierman et al., 2021 ; Costa et al., 2023).

6C’est également au sein de la littérature en psychologie que les discussions théoriques se sont d’abord nouées. Deux articles de Lilienfeld (2017 et 2020) ont en particulier généré d’importants débats. L’auteur y affirme que certains aspects de la définition des micro-agressions restent flous et imprécis. Il critique également le fait que la recherche ne se fonde que sur le ressenti subjectif des victimes et défend l’idée selon laquelle les micro-agressions ne sauraient être considérées comme des agressions si elles ne proviennent pas d’une intention négative et hostile de la part de leur auteur·e. Lilienfeld est rejoint dans ses critiques par Lukianoff and Haidt (2018), ou encore Campbell et Manning (2014), qui relativisent l’impact négatif des micro-agressions, et alertent sur les risques de « culture victimaire » (Freeman, 2020 ; Hughey et al., 2017 ; Fleras, 2016 ; Williams, 2020 ; Mekawi et Todd, 2021).

  • 4 Il s’agit d’une position défendue de longue date par Essed (2024) ou encore les épistémologies du p (...)

7Parmi les points de controverses soulevés par Lilienfeld, on retrouve notamment la place du ressenti des victimes et celle de l’intention des auteur·es dans la définition des micro-agressions, mais aussi la question de la légitimité à qualifier une situation de micro-agression. La grande majorité des psychologues reconnaissent la pertinence de l’expérience vécue des victimes et réfutent la critique de Lilienfeld pour qui le seul récit subjectif des victimes ne suffit pas à proposer des résultats scientifiques solides (Williams et al., 2021 ; Spanierman et al., 2021 ; Mekawi et Todd, 2021). Un point de rupture, en revanche, réside dans le fait de savoir si une micro-agression n’existe que si elle est perçue comme telle par la victime, ou si une situation peut être qualifiée de micro-agression même si la personne visée n’est pas offensée. Cette question est aussi liée à celle du pouvoir de définir et désigner une micro-agression. Pour Mekawi et Todd (2021), par exemple, les personnes minoritaires, qui en font quotidiennement l’expérience, sont les expertes de ce phénomène et ont donc une légitimité à le définir et qualifier (voir aussi Freeman, 2020 ; Spanierman et al., 2021 ; Rini, 2020 ; Fleras, 2016)4. A contrario, Lilienfeld valorise une définition des micro-agressions fondée sur des données « objectives », c’est-à-dire indépendantes de l’expérience vécue des individus.

8Ces deux dimensions de l’expérience vécue et de l’intentionnalité sont également à l’origine de critiques vis-à-vis des termes « micro » et « agression ». Selon celles-ci, le préfixe « micro », souvent compris comme une indication de la faible intensité de la violence subie, tend à minimiser les conséquences et à décrédibiliser l’expérience des victimes (Domínguez et Embrick, 2020). En réponse à cette critique, de nombreuses recherches soulignent que ce préfixe fait référence à l’échelle microsociologique et interactionnelle à laquelle agissent les micro-agressions (Hughey et al., 2017 ; Fleras, 2016 ; Rini, 2020 ; Spanierman et al., 2021). Le terme « agression » est quant à lui remis en cause en ce qu’il suggère une intentionnalité négative de la part de l’auteur·e, alors même qu’une micro-agression peut être intentionnelle ou non. Certain·es auteur·es considèrent, à l’instar de Lilienfeld, qu’en l’absence d’intentions négatives, ces actes ne peuvent être qualifiés d’agression. À l’inverse, on peut argumenter que ce terme a tendance à exclure de l’analyse les situations où l’auteur·e n’a pas d’intentions négatives, et à réduire le racisme à une question d’intentionnalité individuelle. Il y a ainsi une forme de paradoxe à intégrer dans la dénomination du concept le mot « agression », alors même que l’essence des micro-agressions réside dans leur normalisation, c’est-à-dire le fait qu’elles ne soient pas perçues comme des agressions.

Diffusion disciplinaire

9À la fin des années 2010, d’autres champs académiques se sont également emparés de ces questions, initiant un dialogue théorique interdisciplinaire. En philosophie notamment (Freeman, 2020), des auteur·es insistent sur l’importance de comprendre les micro-agressions comme partie d’un phénomène collectif, d’un système d’oppression, et de ne pas les analyser comme un enjeu interpersonnel à l’échelle individuelle (Freeman, 2020 ; Friedlaender, 2021 ; McTernan, 2017). L’attention est également portée à la dimension cumulative des micro-agressions, afin de prendre la pleine mesure des dommages causés par ces effets de répétition. Ces philosophes font également appel à l’épistémologie du point de vue, afin de justifier la légitimité des minoritaires à désigner et qualifier les micro-agressions en tant qu’expert·es des phénomènes de racisation qu’elles·ils vivent quotidiennement (Rini, 2020 ; Freeman, 2020).

10D’autres domaines académiques ont également suivi, dont la sociologie, les sciences de l’éducation, le travail social (social work), ou les sciences de la santé (Spanierman et al., 2021). En reprenant la définition proposée par Sue et al. (2007), parfois également leur taxonomie, ces travaux mobilisent généralement le concept de micro-agression tel qu’il a été construit dans le champ de la psychologie, et s’attachent à approfondir les connaissances empiriques à partir d’outils analytiques et méthodologiques disciplinaires.

Critiques et posture épistémologique alternative

11En dépit de son développement rapide dans la littérature anglophone ainsi que dans le langage courant, le concept a également fait l’objet d’importantes critiques, notamment en sociologie et en sciences de l’éducation. Très éloignées de celles de Lilienfeld relativisant l’importance — voire l’existence — des micro-agressions, ces postures critiques interrogent davantage la manière dont le concept a été construit en psychologie. À partir des années 2010, de nouvelles contributions scientifiques revendiquent une approche théorique et épistémologique différente de la psychologie (Huber et Solòrzano, 2015 ; Hughey et al., 2017 ; Ballinas, 2017 ; Embrick et al., 2017 ; Domínguez et Embrick, 2020).

12Une de leurs critiques principales porte sur l’attention accordée par la psychologie à l’échelle individuelle et interactionnelle, laissant de côté les niveaux structurel et institutionnel dans l’analyse des micro-agressions. Pour leurs auteur·es, les micro-agressions sont les manifestations dans les interactions quotidiennes d’un racisme systémique et ne peuvent à ce titre être comprises qu’à partir de ce contexte d’oppression raciale structurelle. En particulier, les micro-agressions sont décrites non seulement comme conséquence du racisme systémique, mais aussi comme l’une de ses causes. En se concentrant sur le niveau micro de l’interaction analysée en tant qu’unité — à l’auteur·e, ses intentions personnelles, et ses biais cognitifs ; à la victime, son ressenti subjectif, sa réaction et les conséquences sur sa santé mentale — les travaux en psychologie sociale ont laissé de côté les causes et les conséquences sociales et structurelles des micro-agressions, tout comme leur rôle performatif dans le maintien de la suprématie blanche (Hughey et al., 2017 ; Ballinas, 2017 ; Embrick et al., 2017, Domínguez et Embrick, 2020). L’approche de la psychologie a tendance à réduire les micro-agressions à des évènements ponctuels et isolés, sans suffisamment prendre en compte la violence générée par leur cumulativité, ainsi que la continuité du système d’oppression au sein duquel elles s’inscrivent. Dans un article paru en 2023, Embrick et Williams dénoncent les micro-agressions comme « une construction de la suprématie blanche, et une pratique idéologique et discursive anti-Noirs ». Fustigeant la recherche en psychologie sociale, ils insistent sur le rappel nécessaire du contexte social, colonial et historique de la suprématie blanche dont l’omission analytique constitue une violence raciste en soi.

13Malgré ces critiques, ces auteur·es reconnaissent néanmoins l’importance d’étudier les micro-agressions, et proposent pour cela une conceptualisation alternative, à partir des références, définitions, problématisations et méthodes de la Critical Race Theory (CRT). Elles·ils s’appuient notamment sur l’article de Solòrzano et al. (2000), qui identifient cinq éléments constitutifs de la CRT nécessaires à l’étude des micro-agressions : a) la centralité de la race et du racisme et leur intersection avec d’autres formes de subordination ; b) la remise en question de l’idéologie dominante ; c) l’engagement en faveur de la justice sociale ; d) la centralité de la connaissance issue de l’expérience vécue ; e) la perspective transdisciplinaire (Solòrzano et al., 2000 : 63 ; voir aussi Doytcheva et Gastaut, 2022).

14En parallèle, ces analyses critiques s’appuient également sur les travaux de Essed (2024) et son concept de racisme quotidien (everyday racism), qui insiste sur l’interdépendance entre les dimensions structurelle et interactionnelle du racisme. Dans son enquête sur l’expérience vécue du racisme de femmes noires aux Pays-Bas et aux États-Unis, Essed définit le racisme quotidien comme l’expression, dans des interactions routinières, d’un racisme structurel normalisé et internalisé par les individus. Il se compose d’un ensemble de « scripts », à savoir des scénarios répétitifs et familiers, reconnaissables et compréhensibles comme des formes d’interaction « normales », pourtant imprégnés de stéréotypes racistes construits dans des contextes de domination et d’oppression (Bourabain et Verhaeghe, 2021 ; Domínguez et Embrick, 2020). Sa contribution est reconnue non seulement pour le caractère pionnier de la description de formes subtiles et normalisées du racisme, mais aussi pour sa posture méthodologique compréhensive qui prend au sérieux le récit des victimes et les replace au centre du processus de définition (Poiret, 2010 ; Larcher, 2024).

15Bien qu’Essed n’utilise pas le terme de micro-agression, son analyse est régulièrement mobilisée comme cadre théorique pertinent pour l’étude des micro-agressions (Embrick et al., 2017 ; Domínguez et Embrick, 2020 ; Fleras, 2016 ; Hughey et al., 2017), certains allant jusqu’à préconiser « la re-théorisation des micro-agressions à partir de l’approche sociologique de Essed » (Hughey et al., 2017 : 308). L’effort de conceptualisation des micro-agressions à partir du racisme quotidien pose toutefois la question de la compatibilité de ces deux approches théoriques, de leurs points communs, comme de leurs différences. De nombreux travaux utilisent les deux concepts de manière interchangeable, à l’instar de Spanierman et al. (2021), pour qui « les micro-agressions raciales et le racisme quotidien doivent être compris comme des tentatives disciplinaires différentes, l’une émergeant dans le milieu clinique et l’autre en anthropologie sociale » pour qualifier et comprendre des situations similaires.

16Dans leur revue de littérature sur le racisme quotidien, Bourabain et Verhaeghe (2021) identifient toutefois deux distinctions majeures. D’une part, s’iels reconnaissent que les micro-agressions peuvent être considérées comme une forme de racisme quotidien, iels rappellent que les deux concepts ne désignent pas le même phénomène. Certaines situations, comme les discriminations à l’embauche, les insultes racistes, ou les contrôles de police peuvent faire partie du racisme quotidien sans être considérés comme des micro-agressions. D’autre part, pour Bourabain et Verhaeghe, les deux concepts sont épistémologiquement en tension, du fait de leur conceptualisation respective au sein de contextes disciplinaires très différents, et notamment du rôle prééminent donné à la discussion de l’intentionnalité dans la recherche sur les micro-agressions. Insistant sur les différences de cadrage théorique, d’objectifs scientifiques, de positionnement, les auteur·es estiment que les deux concepts ne peuvent être utilisés de façon interchangeable, ni même compatible. Si leur analyse correspond à celle des auteur·es qui critiquent la posture de la psychologie sociale, leur conclusion n’est pas la même : tandis que ces dernier·es préconisent l’étude des micro-agressions sous un angle sociologique, Bourabain et Verhaeghe sont réticent·es à l’utilisation même de cette terminologie qui, de leur point de vue, revêt le risque de reconduire une compréhension du racisme en tant qu’acte individuel malveillant.

Micro-agressions et sciences sociales françaises

17Si le concept de micro-agression raciale a largement diffusé depuis les années 2010 dans les travaux nord-américains, qu’en est-il de sa réception, traduction et appropriation au sein des sciences sociales françaises ? Si l’on remarque depuis quelques années son émergence dans la sociologie française du racisme, le concept de micro-agression est toutefois loin d’y faire l’objet d’un usage systématique. L’objectif de cette deuxième partie est d’abord de comprendre la nature et les enjeux de ces réceptions françaises pour, ensuite, interroger la manière dont la sociologie française de la race et du racisme pourrait bénéficier d’une exploration plus spécifique et dynamique des phénomènes de micro-agression, tout en soulignant l’existence d’un socle solide qui permet de prendre en compte les spécificités du contexte local, tant sur le plan théorique qu’empirique.

Réception et appropriation du concept de micro-agression dans la littérature française

18C’est en premier lieu à travers le militantisme antiraciste que le concept de micro-agression a été importé et s’est développé en France. Il est aujourd’hui couramment utilisé dans le champ militant, par exemple dans le podcast Kiff ta race de Diallo et Ly5, ou dès la deuxième page de l’essai de Dibondo (2024), La charge raciale.

  • 6 Je m’appuie ici sur l’analyse d’un corpus de soixante-quatorze textes, composé de travaux français (...)

19En revanche, il s’agit d’un concept rarement utilisé dans la littérature académique. On le retrouve dans quelques publications, dès les années 2000, généralement sous la plume de chercheur·es qui se disent engagé·es politiquement contre le racisme. C’est par exemple le cas de Kebabza (2006), une des premières chercheures françaises à faire référence aux micro-agressions dans son article, « L’universel lave-t-il plus blanc ». Les occurrences restent cependant exceptionnelles et ce n’est qu’au cours des cinq dernières années que le concept émerge davantage dans la littérature française. Une analyse bibliographique6 permet d’identifier une vingtaine de travaux qui le mobilisent avant 2020, contre plus de cinquante publications entre 2020 et 2024. Cependant, ces chiffres restent modestes en comparaison à la littérature anglophone. D’autre part, si l’usage du concept s’est récemment développé, très peu d’études y consacrent des analyses et réflexions étayées. À peine une vingtaine de travaux s’attardent sur le concept de micro-agression raciale, en proposant une définition et/ou en le mobilisant comme un outil analytique pertinent pour étudier le racisme. Les chercheur·es français·es sont également peu entré·es dans des controverses théoriques sur le sujet et les critiques formulées dans la recherche anglophone n’ont pas trouvé de résonnance explicite dans le contexte français.

20Néanmoins, bien que le mot lui-même soit rarement utilisé, cela ne signifie pas pour autant que les micro-agressions ne sont pas étudiées. D’abord, les quelques auteur·es qui s’emparent du concept proposent des éléments de cadrage théorique, en plus d’illustrations concrètes à travers de verbatims et descriptions issus de terrains d’enquête (par exemple, Blassel, 2021 ; Bozec et al., 2024 ; Cornand et Delage, 2019 ; D’Almeida, 2022 ; Dhume et Bérard, 2023 ; Le Bail, 2021 ; Le Bihan, 2022 ; Lemoine-Bresson, 2021 ; Razafimandimbimanana et Wacalie, 2020 ; Talpin et al., 2021 ; Wang et al., 2024). De plus, il existe de nombreux travaux français qui étudient des phénomènes similaires, sans mobiliser ce terme précis. C’est le cas notamment d’études qui s’intéressent aux différents ressorts et mécanismes du racisme ordinaire, et qui présentent des interactions se rapportant à des micro-agressions comme l’une de ses formes fréquentes et banalisées (par exemple, Braud, 2021 ; Dhume, 2021 ; Druez, 2016 ; Dubet et al., 2013 ; Eberhard, 2022 ; Gaignard, 2012 ; Galonnier, 2021 ; Haddad, 2018 ; Poiret, 2011 ; Trawalé, 2016). Dans ces travaux, les phénomènes de micro-agressions sont souvent évoqués à partir des concepts de racisme ordinaire ou racisme quotidien, beaucoup plus communs et travaillés dans la littérature française (Poiret, 2010 ; Larcher, 2024 ; Garneau et Giraudo-Baujeu, 2018). De plus, les chercheur·es français·es mobilisent diverses expressions alternatives pour qualifier ce type d’interactions dont les rappels à la norme ou à « l’ordre racial » (Duc, 2024), les « mises en saillance de caractéristiques racialisées » ou des « signaux racialisants » (Blassel, 2021), des « assignations racialisantes » (Mazouz, 2020), des « altérisations racialisantes » (Galonnier, 2021), ou encore des « dénis de francité » (Talpin et al., 2021).

21De nombreux·ses chercheur·es français·es, enfin, développent d’ores et déjà des réflexions théoriques qui permettent d’étudier, de contextualiser et d’expliquer ces situations en termes de racisme. C’est le cas, entre autres, des travaux sur la racialisation et la racisation (Poiret, 2011 ; Mazouz, 2011 ; Guillaumin, 1972 ; Dhume et Bérard, 2023 ; Doytcheva et Gastaut, 2022), sur la socialisation raciale (Brun, 2022 ; Blassel, 2021), sur la blanchité (Cervulle, 2021) et l’ignorance blanche (Brun et Cosquer, 2022 et 2024), ou encore sur la charge raciale (Dibondo, 2024). Ces travaux permettent de construire un cadre théorique autour duquel analyser les micro-agressions en tenant compte non seulement des effets sociaux, politiques et culturels de contexte, mais aussi des apports scientifiques de la sociologie française du racisme. La traduction récente de l’ouvrage de Essed par Trawalé et Bass ainsi que la préface de Larcher (2024) constituent également de nouvelles contributions essentielles, soulignant l’actualité des analyses de Essed.

22La faible mobilisation du mot même de « micro-agression » ne signifie donc pas que cette forme du racisme soit absente de la recherche française. Néanmoins, le faible intérêt des chercheur·es pour le concept interroge, étant donné sa popularité croissante non seulement dans la littérature anglophone, mais aussi dans les discours militants et le langage courant, en anglais comme en français. Ce constat questionne d’autant plus qu’à l’exception de quelques travaux remettant en cause l’existence même de ce phénomène comme forme de violence et de racisme (voir Barbéris, 2022 ; Halévi, 2017 ; Rastier, 2020 ; Taguieff, 2023), le concept de micro-agression ne fait pas l’objet dans l’espace académique français de disqualification explicite. Les résultats de l’enquête sur corpus permettent d’avancer ici plusieurs hypothèses.

23La mise à distance, voire défiance vis-à-vis du concept, se justifie d’abord en partie par son incompatibilité avec une tradition sociologique française qui s’appuie davantage sur la conceptualisation du racisme ordinaire à partir des travaux d’Essed et un intérêt plus récent pour la CRT (Larcher, 2024 ; Poiret, 2010 ; Doytcheva et Gastaut, 2022). La conceptualisation en termes de micro-agressions a tendance à placer la focale sur l’échelle individuelle et interactionnelle, sans faire le lien avec les mécanismes structurels du racisme, alors que cette interdépendance entre les échelles micro et macro est un pilier de la théorisation d’Essed. Dans la littérature française, le racisme ordinaire, compris comme le point de jonction entre les échelles macro et micro, est souvent étudié comme une continuité entre différentes formes de racisme, qui se superposent et s’accumulent au quotidien. Dans cette perspective, les blagues, les compliments, les remarques, les questions racisantes, sont l’un des mécanismes du racisme, mais ne peuvent être singularisés, décontextualisés, et étudiés à part, sans être replacés au sein d’un continuum de violences racistes.

24On peut toutefois évoquer d’autres raisons à la défiance des chercheur·es à l’endroit des micro-agressions, que j’ai pu constater dans mes échanges avec elles·eux, dont la méconnaissance du concept et de la littérature anglophone, conjuguée à l’absence de consensus autour de sa définition. Participe également de cette (in)appropriation académique, la récurrence du concept de micro-agression au sein d’espaces militants qui le transforme aux yeux de certain·es en catégorie politique, jugée inapte à l’analyse scientifique. Enfin, une dernière explication repose sur le scepticisme de certain·es chercheur·es à considérer les micro-agressions comme des formes de racisme. Si de nombreux·ses chercheur·es français·es documentent ces phénomènes et reconnaissent leurs conséquences, il ne faut pas à l’inverse négliger le peu de reconnaissance dont les notions de banalité et de normalisation du racisme font l’objet dans le milieu académique français de manière plus générale. La terminologie « agression » pose ainsi problème d’un côté aux chercheur·es pour qui l’intentionnalité est écartée des critères de qualification du racisme, mais aussi à l’inverse, pour celles et ceux qui considèrent qu’en l’absence d’intention hostile avérée et de vécu subjectif qui en atteste, le mot « agression » n’est pas adapté pour qualifier cette situation.

Pour un agenda de recherche

25L’état actuel de la recherche française sur les micro-agressions raciales ne favorise pas en conséquence la reconnaissance de ces interactions comme l’une des expressions quotidiennes du racisme, à prendre au sérieux au même titre que les discriminations à l’embauche, les contrôles de police ou les injures. Bien que le choix de ne pas utiliser ce concept puisse être légitimé et justifié par les raisons évoquées ci-dessus, il convient également d’en souligner les limites. En particulier, cette position ne favorise pas la visibilisation des micro-agressions, et leur qualification en tant que formes de racisme à part entière, avec des effets sur la (re)production de la race au quotidien.

26Parmi les formulations alternatives explorées, dont par exemple « la mise en saillance de caractéristiques racialisées » (Blassel, 2021), aucune ne semble pour l’heure faire l’objet de consensus quant à la manière de désigner ces situations quotidiennes. Or, l’absence de terme précis et partagé pour les qualifier est un frein à leur analyse, à leur mise en lumière et à leur conceptualisation théorique, tout comme à la mise en commun des résultats. Si les concepts de racisme ordinaire ou racisme quotidien permettent de prendre en compte l’étude des micro-agressions à partir d’un cadre théorique solide, ils n’offrent pas à eux seuls la possibilité de les qualifier et les définir précisément. Les micro-agressions ne sont que l’un des mécanismes du racisme ordinaire — mais peut-être l’un des moins visibles, observables, quantifiables, ainsi que l’un des moins bien définis.

27De plus, même si les micro-agressions ne sont pas absentes des sciences sociales françaises sur le racisme, elles restent généralement un sujet marginal de ces travaux, qui donnent davantage de visibilité à d’autres formes de racisme, plus consensuellement reconnues. Elles ne constituent pas un objet d’étude en soi et, lorsqu’évoquées, c’est le plus souvent de manière sporadique, à travers quelques verbatims, mais sans contextualisation théorique. De plus, l’intégration occasionnelle des micro-agressions au sein d’un continuum de violences dont, la plupart, sont reconnues comme racistes, peut avoir comme conséquence de les minimiser, en les reléguant sur le plan des formes de racisme moins graves, voire insignifiantes (peut-être même moins racistes), en tout cas moins pertinentes à étudier, et cela en dépit l’intention des chercheur·es.

28Pour autant, l’analyse des micro-agressions permet d’élargir l’exploration de l’ordinaire, en déplaçant et en repoussant les limites de notre compréhension du racisme, tout en renforçant la (re)connaissance de l’étendue et des mécanismes de normalisation du racisme contemporain. Étudier les micro-agressions, c’est montrer que la race et le racisme sont des processus qui se construisent de manière continue dans les interactions quotidiennes, à travers des propos et des comportements normalisés, qui activent les catégories raciales, qui racisent, et qui en cela participent à la reproduction de la race en tant que rapport de domination (Larcher, 2024). Étudier les micro-agressions, c’est aussi aller plus loin dans l’attention et la légitimité accordées aux récits, perceptions et points de vue des minoritaires : c’est « recentrer le débat de la définition du racisme autour des victimes, et poser la question : qui peut définir ce qu’est le racisme et quel racisme compte » (Fleras, 2016). De plus, si les usages militants constituent pour certain·es une forme de décrédibilisation, on peut aussi faire l’hypothèse avec les théories critiques du racisme qu’il s’agit là aussi d’une source de légitimité. De ce point de vue, la position défendue par Huber et Solòrzano (2015), et plus généralement par les sociologues anglophones qui se réclament de la CRT, mérite d’être discutée dans le contexte français : tout en reconnaissant des limites, il est possible de (re)conceptualiser les micro-agressions dans une approche de sociologie critique pour en faire un outil d’exploration des expériences vécues et formes ordinaires du racisme contemporain.

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Notes

1 J’utilise le terme de racisation pour renvoyer à l’expérience de personnes qui se voient assignées à un statut de minoritaires et/ou subissent le racisme. J’utiliserai, en revanche, le terme de racialisation pour renvoyer à « un processus de construction de la réalité sociale » (Poiret, 2011) plus large.

2 Traduction de l’auteure.

3 A savoir : Ascription of Intelligence, Second Class Citizen, Pathologizing cultural values/communication styles, Assumption of Criminal status, Alien in Own Land, Color Blindness, Myth of Meritocracy, Denial of Individual Racism, Environmental Microaggressions.

4 Il s’agit d’une position défendue de longue date par Essed (2024) ou encore les épistémologies du point de vue. Les références mentionnées ici prennent spécifiquement position dans le débat autour du concept de micro-agression.

5 Diallo Rokhaya et Ly Grace, Kiff ta race, Binge Audio, [en ligne]. URL : https://www.binge.audio/podcast/kiffetarace/

6 Je m’appuie ici sur l’analyse d’un corpus de soixante-quatorze textes, composé de travaux français en sciences sociales mobilisant le terme « micro-agressions » (ou « microagressions »/« microaggressions ») dans le contexte de travaux sur le racisme, publiés jusqu’en 2024, et sélectionnés à partir de trois moteurs de recherches académiques (Google Scholar, Cairn et le moteur de recherche de la bibliothèque de Sciences Po). L’ensemble des articles ainsi sélectionné a fait l’objet ensuite d’une analyse manuelle.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jade Fournier, « Les micro-agressions raciales dans les approches expérientielles du racisme : enjeux épistémologiques et programme de recherche »Revue européenne des migrations internationales, vol. 42 - n°1 | 2026, 131-146.

Référence électronique

Jade Fournier, « Les micro-agressions raciales dans les approches expérientielles du racisme : enjeux épistémologiques et programme de recherche »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 42 - n°1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/31515 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n55

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Auteur

Jade Fournier

Sociologie, ingénieure de recherche, Université Côté-d’Azur, CNRS, IRD, Université Paris-Cité, Urmis, Nice, France ; jade.fournier[at]sciencespo.fr

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Droits d’auteur

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