- 1 L’United Church of Christ est une Église protestante ayant pris une part active au mouvement des dr (...)
1À l’automne 1982 aux États-Unis, dans la petite ville d’Afton, comté de Warren en Caroline du Nord, des contestations d’une grande ampleur émergent pour bloquer l’implantation d’une décharge de PCB (Polychlorobiphényles). Majoritairement noir·es et pauvres, les manifestant·es dénoncent l’injustice profonde que représente l’installation de cet espace pollué dans leur environnement. Les luttes d’Afton deviennent ainsi le berceau du mouvement pour la justice environnementale et du concept de racisme environnemental. Incarcéré, le pasteur Benjamin Chavis, militant emblématique des droits civiques, s’écrie derrière les barreaux de sa cellule : « This is racism. This is environmental racism » (Fears et Dennis, 2021), venant souligner par cette expression nouvelle le caractère racialement ségrégué de la pollution. Ses intuitions sont validées avec la parution, en 1987, de l’étude qu’il coordonne au sein de la Commission for Racial Justice de l’United Church of Christ1, Toxic Wastes and Race in the United States. Selon celle-ci, trois Afro-Américains et Hispaniques sur cinq vivent dans des localités où des déchets toxiques ont été abandonnés (UCCCRJ, 1987), une corrélation qui s’explique bien davantage par des facteurs raciaux que socioéconomiques.
2Dans les années 1990, le concept de racisme environnemental est théorisé pour penser l’articulation entre race et pollution. Selon le sociologue Bullard (1990 : 98) dans son ouvrage fondateur : « Environmental racism refers to any policy, practice, or directive that differentially affects or disadvantages (whether intended or unintended) individuals, groups, or communities based on race or color ». Dans sa genèse, le concept demeure toutefois ancré dans l’espace étatsunien. Bien que toujours contestée par certains courants de l’environnementalisme (Deldrève, 2015), l’idée d’inégalités environnementales fraye progressivement son chemin en Europe, où elle se décline au prisme de catégories socioéconomiques et territoriales, bien plus qu’ethnoraciales. Le constat vaut en particulier pour la France où, malgré l’existence de quelques mobilisations et études pionnières locales (Laurian, 2008), ces enjeux demeurent un angle mort de la recherche, aussi bien que du débat public (Ferdinand, 2019).
3Alors que l’analyse de situations ultramarines — aux Antilles, en Guyane, en Polynésie française — en corrobore fortement le diagnostic (Verdol, 2020 ; Philippe et Statius, 2021), l’existence d’une pollution racialisée en France hexagonale est rarement établie. Le déni hégémonique de la race et du racisme (Fassin et Fassin, 2006) s’accompagne dans le contexte français d’une mise à distance de concepts apparus aux États-Unis, par refus d’une prétendue « américanisation du débat » (Doytcheva, 2022). En parallèle, la perspective décoloniale (Ferdinand, 2019) inscrit ces enjeux dans une approche globale de justice climatique (Keucheyan, 2018), plutôt que dans une analyse centrée sur le cadre hexagonal contemporain.
- 2 Dans ce portfolio, nous faisons le choix de pseudonymiser les toponymes des sites et territoires en (...)
4Dans la période récente toutefois, on note une réception dynamique et plus active de ces problématiques y compris en contexte hexagonal (Acker, 2021 ; Ouassak, 2023). Notre travail s’inscrit également dans cette perspective : à partir d’une enquête qualitative par observations et entretiens, conduite entre 2021 et 2024, il a pour objet d’étude le site emblématique de Nouvelle-île2, ancienne friche industrialo-portuaire proche du centre d’une agglomération de l’ouest de la France, visée aujourd’hui par un ambitieux projet urbain. Ce portfolio retrace ses développements récents au prisme du concept de racisme environnemental dont il propose d’interroger la pertinence et les limites pour rendre compte d’une configuration locale originale, mais pas atypique, d’une ville moyenne de France. Il est composé de photographies prises au moment de l’enquête par l’auteur, complétées par deux clichés de Martin Roche, photographe professionnel, ainsi qu’un visuel issu de documents de communication institutionnelle.
- 3 En particulier, pétrole raffiné, kérosène, essence, fioul, gasoil, lubrifiants et huiles de moteur, (...)
5Située au cœur de l’agglomération d’une ville, que nous appellerons Moyenneville, Nouvelle-île se trouve délimitée par la rivière et les bras d’un canal fluvial qui relient son territoire de plus de 600 hectares à la mer. Bien qu’immédiatement adjacent au centre urbain, le site demeure enclavé et fortement pollué3, marqué par une identité ouvrière historique, héritière du lien étroit avec l’industrie métallurgique dont il forme l’interface logistique dès le début du XXe siècle. Devenue centre industriel et portuaire majeur dans l’après-guerre, Nouvelle-île n’échappe pas à la crise économique des années 1970, puis au tournant de la désindustrialisation. Celle-ci s’achève avec la fermeture du complexe sidérurgique au début des années 1990, laissant place à une friche industrielle polluée et sujette aux inondations. Le site abrite aussi plusieurs zones Seveso (seuil haut), liées à l’implantation de dépôts pétroliers dans les années 1970, ainsi qu’une station d’épuration, érigée en 2003 pour retraiter les eaux usées de l’agglomération.
- 4 Pour l’usage de ce terme, plutôt que celui de gens du voyage, nous suivons Acker (2021). Voir aussi (...)
6Malgré son délaissement au tournant des années 2000, Nouvelle-île n’est pas sans vie pour autant. Le site offre refuge à une population marginalisée et majoritairement racisée, composée de migrant·es, travailleurs et travailleuses du sexe et Voyageurs et Voyageuses4. En 2024, selon des données issues des structures sociales locales et d’observations de terrain, environ soixante-dix tentes et 130 personnes y sont recensées (Cf. Photographies 1, 2 et 3), à quoi s’ajoutent des squats abritant parfois des familles entières, majoritairement originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie. À proximité immédiate des camps des migrant·es, qui longent les berges de la rivière dans une zone inondable et polluée, sont présent·es les travailleurs et travailleuses du sexe (Cf. Photographies 5 et 6). Elles·ils sont majoritairement originaires d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est. Certaines d’entre elles·ils logent également sur site sous tente ou en camion. Plus en retrait, vers l’intérieur des terres, sont implantées plusieurs « aires d’accueil » pour « gens du voyage », en conformité avec le Schéma départemental d’accueil et d’habitat des gens du voyage (Cf. Photographies 7 et 8). Celles-ci se composent d’une aire permanente hébergeant à l’année une dizaine de familles, ainsi que de quatre aires de grand passage. Malgré leurs capacités d’accueil importantes, ces dernières restent peu fréquentées en raison de l’absence d’accès à l’eau et à l’électricité.
Photographie 1 : Camps de migrant·es, installés sur des berges inondables et polluées, faisant face à un chantier de re-végétalisation en cours
Crédit : A. Guilbaud, novembre 2024.
Photographie 2 : Arrivé de Sierra Leone il y a plus de dix ans, Alhaji a alterné entre plusieurs squats ; avec l’extension du projet urbain, il est contraint aujourd’hui à vivre sous tente
Crédit : A. Guilbaud, septembre 2025.
Photographie 3 : Avec le démantèlement des squats, les camps se déploient aussi vers l’intérieur des terres
Crédit : M. Roche, août 2025.
- 5 Documents de communication.
- 6 Nous souscrivons ici à une approche critique de la notion de transition (Pinçon-Charlot, 2025) qui (...)
7Initié au début des années 2000 à grand renfort de communication, le projet de requalification du site se formule dans les termes de la « (re)conquête urbaine ». Qualifié par ses architectes de « Little Manhattan » français, le site se voit doté d’une vision ambitieuse de « métropolisation », du « projet global d’une ville conquérante, bleue et verte »5 et qui intègre progressivement et de plus en plus les principes de durabilité et de transition dite « écologique »6 (Cf. Figure 4). Dans ce contexte, manié sans réserve par les élites locales, en dépit de ses connotations (néo)coloniales (Santana Bucio, 2018), le langage de la « reconquête » devient la marque de fabrique du projet urbain. Alors qu’il construit ces territoires comme « vierges » et « perdus », dans les mots des architectes et urbanistes que nous avons recueillis, cet imaginaire masque un processus d’extraction créative (Seamster et Purifoy, 2020) où la production de valeur au bénéfice des investisseurs et des catégories aisées passe par la dépossession des démuni·es et des racisé·es.
Figure 4 : Visuel du projet urbain
Crédit : Graphics, 2019.
8Aussi, le processus de « reconquête » de Nouvelle-île devient l’envers attendu d’une relégation des « invisibles » de la transition écologique qui s’accélère aussi. Selon Le Blanc (2009), la relégation recouvre une forme particulière de déshumanisation qui repose sur « l’invisibilité sociale des vies socialement injustifiées » que, non content de mettre à l’écart, l’on cherche à activement effacer. Présent·es sur le territoire depuis des années, les travailleurs et travailleuses du sexe sont progressivement chassé·es des voies sur berges qu’elles·ils ont l’habitude d’occuper et relégué·es à proximité immédiate des dépôts pétroliers, en pleine zone Seveso seuil haut, où les risques encourus ne sont plus seulement dangereux, mais mortels (Cf. Photographie 5).
9En parallèle, la destruction progressive d’anciens bâtiments industriels au fur et à mesure de l’avancement des chantiers contraint les migrant·es et personnes exilées à s’installer sous tente — à ciel ouvert et sur des sols non dépollués. Selon les propos rapportés par une travailleuse sociale à leur contact : « Une partie des nouveaux propriétaires s’est plainte auprès de la municipalité, estimant ne pas avoir payé pour une vue donnant sur un camp. Quelques-uns ont même tenu des propos dégueulasses, déclarant : “On en a marre des putes, des migrants et des clochards !” ».
Photographie 5 : Présent·es sur le territoire depuis des années, les travailleurs et travailleuses du sexe sont aujourd’hui relégué·es aux abords des dépôts pétroliers, zone classée Seveso seuil haut, potentiellement létale en cas d’accident industriel
Crédit : A. Guilbaud, décembre 2024.
Photographie 6 : Travailleuse du sexe à pied et de nuit
Crédit : M. Roche, mars 2025.
- 7 Loi n° 2000-614 du 5 juillet 2000 relative à l’accueil et à l’habitat des gens du voyage.
- 8 Entretien avec l’association en charge du schéma départemental (en 2023).
10À la différence des personnes exilées et des travailleurs et travailleuses du sexe, les « aires d’accueil » destinées aux Voyageurs et Voyageuses figurent bien dans les documents de planification urbaine, même si leur déplacement est envisagé à moyen terme afin de « libérer du foncier ». Comme toutes les communes de plus de 5 000 habitants de France7, l’agglomération s’est dotée au début des années 2000 d’« aires d’accueil » et d’un schéma départemental précisant leur implantation. Sous couvert d’une politique d’hospitalité municipale, ces dispositifs ont paradoxalement renforcé les pouvoirs d’expulsion des maires et des autorités locales (Gotman, 2004 ; Acker, 2021). Ils participent ainsi localement d’un processus d’institutionnalisation de la ségrégation qui, loin de remédier à ses logiques historiques et institutionnelles, tend à les légitimer au contraire. Dans ce contexte, pas moins de cinq aires d’accueil — dont une aire permanente et quatre aires de grand passage — trouvent leur « implantation naturelle »8 à Nouvelle-île, à proximité immédiate de la station d’épuration qui traite les eaux usées de l’agglomération et à quelques centaines de mètres d’une entreprise de traitement des déchets.
Photographie 7 : Aire d’accueil de grand passage, à proximité de la station d’épuration dont on aperçoit le bâtiment de traitement au fond à gauche ; à droite, le dépôt pétrolier est un autre élément du paysage des Voyageurs et Voyageuses
Crédit : A. Guilbaud, octobre 2025.
11Cette implantation s’accompagne de nuisances olfactives et sonores immédiates et quotidiennes, dont le bruit constant des turbines et les odeurs qui ne s’arrêtent pas à l’entrée de l’équipement. Rencontré·es durant l’enquête, les résident·es de l’aire permanente qui accueille une dizaine de familles en caravanes, se disent attaché·es à leur habitat. Se définissant comme Gitan·es, Manouches ou Forain·es, elles·ils sont présent·es sur place depuis des générations et reprochent à la municipalité le peu de cas faits de leur situation dans la décision d’implanter la station en 2003 (Cf. Photographie 7) : « On vit juste en face de la station d’épuration, et honnêtement, ce sont surtout les odeurs qui posent problème [...]. On est là depuis des années, bien avant la station d’épuration, qui est arrivée après nous ! ».
12Bien qu’un débat demeure dans la littérature scientifique autour de la question Which came first? — les communautés racisées ou la pollution (Pulido, 2000 : 17) —, l’aire locale étudiée préexistait à la construction de la station d’épuration, qui est ensuite venue dégrader son environnement proche. Cette dynamique se poursuit d’ailleurs dans le cadre du projet urbain, avec la construction d’une unité de méthanisation (Cf. Photographie 8), destinée à produire du biogaz et située encore plus près des caravanes. S’il donne lieu à une « concertation », le projet illustre à nouveau la manière dont les impératifs environnementaux deviennent synonymes de dégradation des conditions de vie des populations locales. Selon Suzanne qui me reçoit dans sa caravane : « Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils ont fait leurs travaux juste devant chez nous ! ».
Photographie 8 : Aire d’accueil permanente, en vis-à-vis du site de laquelle s’élève la nouvelle unité de méthanisation, mise en service en 2025
Crédit : A. Guilbaud, août 2025.
13Comme l’ont montré les travaux pionniers de Acker (2021), cette situation est loin de former une exception en France, où autoroutes, déchetteries, carrières, sites Seveso et stations d’épuration constituent le paysage quotidien des Voyageurs et des Voyageuses. Selon l’adage voyageur que son enquête vérifie : « Si vous ne trouvez pas l’aire, cherchez la déchetterie » (Acker, 2021 : 341). Bien que les processus de racialisation de ces populations soient largement documentés (Fassin et al., 2014 ; Bessone et al., 2014), y compris lorsque cette assignation opère par l’empreinte d’une « souillure sociale et territoriale » (Dalibert et Doytcheva 2014 : 81), ces travaux ont jusqu’ici peu inscrit leurs analyses dans la perspective du racisme environnemental. Or, l’exposition disproportionnée de populations dominées, invisibilisées et racisées à un environnement dégradé et pollué en constitue la composante principale (Bullard, 1990). Elle repose sur une adéquation structurelle ou une « harmonisation », au sens de Douglas (2001), entre souillure morale et symbolique, marge sociale et urbaine et pollution physique.
14À partir de l’étude d’un projet de requalification urbaine, ce portfolio a permis de mettre en évidence les dynamiques de relégation qui affectent les expériences vécues de résident·es et usager·es de fait de ces espaces au quotidien. En mobilisant le concept de racisme environnemental (Bullard, 1990), nous avons interrogé l’évolution des rapports sociospatiaux locaux à l’aune des politiques dites de « transition écologique ». Portant le regard sur les situations des migrant·es, travailleurs et travailleuses du sexe, ainsi que des Voyageurs et Voyageuses, nous avons montré comment ces groupes racialement marqués sont tenus structurellement à l’écart des bénéfices associés à ladite « transition », tout en supportant ses externalités négatives. Notre étude met notamment en lumière la manière dont racisme et blanchité continuent à structurer l’espace urbain par l’assignation des nuisances et des déchets à ses marges racialisées (Mills, 2001 ; Douglas, 2001). Par l’usage de la photographie comme outil d’enquête et de représentation, notre travail vise à oblitérer en partie l’invisibilité et l’ignorance délibérées de ces phénomènes. Dans l’espace et par les corps, les images contribuent à dévoiler une partie des rapports de domination à l’œuvre dans ces territoires, où racisme et dynamiques de gentrification interagissent pour produire de l’aménagement aux dépens des vies précaires des invisibles de la transition écologique.